ACTE l, SCÈNE IV
en tout cas la réponse, écrite ou verbale, n'importe ! et reviens sur-le-champ.
GINÈS
J'y vais. Seulement, monsieur, je voudrais bien savoir si cette commission se rattache à votre départ projeté de Cadix.
DON JUAN
C'est déjà chose arrêtée. Je compte partir aujourd'hui même, sinon demain au plus tard.
GlNÈS.
Et où irons-nous?
DON JUAN
J'irai loin de ma patrie. Mon cousin don Augustin est auditeur à Guatemala ; les liens de la parenté et de l'amitié nous unissent, et là-bas rien ne me fera faute.
GlNÈS.
Mais ici, monsieur ?
DON JUAN
Ici, je ne trouve partout que malheur et tourment. Voyons , laisse-moi , pour Dieu ! car je ne me possède plus.
GINÈS
Votre résolution me paraît fort étrange.
DON JUAN
Pourtant, Ginès, tu connais toute cette histoire : tu sais que, depuis l'enfance, Isabelle et moi nous nous chérissions. Oui , je l'aimais plus que la vie ! ... ^ Tout à coup mon oncle, voyant que ses affaires ne marchaient pas, résolut de se fixer à Madrid ; et
n LE VIEILLARD ET LA JEUNE FILLE.
moi, soumis à toutes ses volontés, je l'y suivis... Hélas ! comment prévoir alors que cette absence serait pour mon amour une cause de déceptions si fatales! Je pris congé d'elle; jamais elle ne m'avait paru plus aimante. Pleurs, soupirs, prières, vinrent s'opposer à mon départ. 0 mensonges ! ô comédie ! ... Je m'établis donc à Madrid, et là, dans ce dur exil , ses lettres seules m'apportaient quelques consolations. Elle m'écrivait mille tendres promesses, je lui répondais par mille autres ; mais, à l'expiration de plusieurs mois, soudain ses lettres cessèrent. Vers la même époque, un ami m'informa qu'elle se mariait, Isabelle! Avec qui et comment, on ne m'en disait rien. L'ingrate! avait-elle pu oublier en un jour tant d'années d'espérance?. . . A la mort de mon oncle, je laisse à don Antonio Miranda les pouvoirs nécessaires pour la gestion et le règlement de mes intérêts , et je prépare en toute hâte mon retour, déterminé à me cacher dans Cadix jusqu'au moment où je pourrai me convaincre par moi-même cie l'ingratitude de cette femme. Je me creusais la tête pour y parvenir plus sûrement ; et m'arrêtant, hélas ! à la plus mauvaise idée, je me décidai à descendre ici, instruit, comme je l'étais, du caractère bizarre de don Roque, un homme, m'avait-on dit, qui ne voyait âme qui vive, et dont la maison était une prison éternellement verrouillée. Dès lors il m'était facile de demeurer chez lui, sans que personne soupçonnât ma présence à Cadix. Je débarcpie enfm, et dans cette maison même je rencontre mariée la per-