SUR
LE BARON
De toutes les productions de l'esprit humain , les ouvrages dramatiques sont les plus exposés aux caprices continuels du hasard et de la multitude. Le succès augmente encore les cabales et leurs fureurs^ en même temps qu'il redouble les exigences du vrai public. Aussi le triomphe de la Comédie fumvelie devait-il rendre la tâche du poète plus lourde, et ses ennemis l'attendaient à sa troisième épreuve^ avec l'intention bien arrêtée de lui porter le coup fatal.
Eq 1787; Moratin avait écrit sous ce titre , el Baron, une espèce d*opérarComique destiné aux représentations d'amateurs qui se donnaient alors dans le palais de madame la comtesse douairière de Benavente; mais^ soit pour une raison, soit pour une autre , la pièce ne se monta points et le manuscrit courut à travers la ville , où il fut accueilli avec plus d'estime et d'attention qu'il lie le méritait peutpétre.
Cinq ou six années après ^ quelques envieux ^ profitant. d'une longue absence de l'auteui*; s'emparèrent du manuscrit et parvinrent à le travestir de la manière la plus étrange. Défigurer le sujet , altérer les situations et les tirades^ supprinner des morceaux du chant, et transformer l'ouvrage en une affreuse caricature de pièce, tout cela fut considéré comme de tr^bonne guerre.
Or il existait à cette éiKXjue , parmi les musiciens de la chapelle royale, un brave honmie, l'organiste don José Lidon, qui savait sans doute toucher de l'orgue : mais de là à composer un opéra, il y a fort loin. Ce fut pourtant don José qui se chargea de mettre en musique Tatiominable parodie du Baron. Ln partition livrée, la jeunesse oisive
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de Madrid s'offrît poiir achever le massacre. Elle écorcha sans musique le Baron sur les scènes particulières de la capitale, et le théâtre de Cadix finit même par donner sérieusement asile à cette pasquinade infâme.
Mais Moratin revient. Qu'on juge de sa surprise et de sa douleur! Il redemande la pièce à grands cris, on la lui restitue. Néanmoins toute sa sollicitude est sur le point d'échouer contre l'organiste don José, un ami cependant , mais qui aimait sa partition comme on aime une fille unique. Enfin Torganiste lâcha prise, il enterra sa musique sous les plus beaux volumes de son répertoire , et consentit à ce que k Baron fût récité et non chanté. Dès lors Moratin put resr pirer plus à Taise ; il se remit courageusement à l'oeuvre, et en refaisant le tout il parvint à tirer, d'un opéra-conûque très-défectueux , une excellente comédie.
Restait le choix du théâtre. Moratin choisit la troupe de Ribéra, qui avait si vaillamment soutenu ses deux premiers ouvrages. Mais, de son côté, la cabale veillait. L'organiste lui ayant fait défieiut, elle appela à son aide un mauvais plagiaire, qui se vantait de savoir manier la plume. Celui-ci reprend le manuscrit primitif du Baron, le dépouille du chant, le retouche, fabrique un troisième acte; et, changeant jusqu'au sexe du titre, il apporte à une troupe rivale sa comédie, la LugareAa orgullosa ( la Paysanne orgueilleuse) , sans oublier toutefois dlnsuher, dans une préface foudroyante, notre grand poète. Les acteurs de Ribéra n'étant pas prêts encore, la Paysanne orgueilleuse esi jonié^ la {wernièro sur le théâtre de los CaHos ; mais , à la seconde représentation , il ne manquait au chef-d'œuvre du nouveau Zoile que des spectateurs.
Enfin la troupe du théâtre de la Cruz annonce le véritable Baron, le 28 janvier i803. La cabale avait juré tout haut que la pièce serait sifflée; mais les savantes manœuvres de ses satellites furent infructueuses jusqu'à la dernière scène. Là, ramassant toute son énergie et toute son ardeur, la
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bande soudoyée exécute un vacarme effroyable, interrompu seulement par les applaudissements du public sérieux.
Nous avons vu déjà, dans la Notice sur la Comédie nouvelle, que les acteurs espagnols ne manquaient ni d'esprit ni de courage.. Au plus fort de la tempête, Antonio Pinto^ chargé du rôle de don Pèdre, s*écrie d'une voix fermé : a Messieurs , tous les acteurs ont la oonviction pro- « fonde que la pièce tfoi se termine eux ce mooiQOt est un de cr ces chefs-d'œuvre qui illustrent la scène e^pegoolè. Une « grande partie du public se déclare du même avis, mais le « restant de l'assemblée prend à tâche de nous signifier le « contraire. Qu'on veuille donc bien se mettre d'accord , et « nous dire » la fièce dpit étr^ rejouée demain, oui ou « non. 0 Non ! non ! vocifèrent les tapageurs ; et , croyant la soirée décidée , ils se précipitent hors des portée pour proclamer leur victoire.
Des groupes se forment; on se déchaîne contre Moratin sur la place, dans les rues, dans les cafés, dans les cabarets. Les plus violents, ce sont ces Aristarques menteurs qui ont pour habitude de gémir sans cesse, de déplorer qu'il ne se bsse rien de bien, et qui, lorsque réellement une œuvre de mérite surgit, sont les premiers à lui lancer leurs traits em* poisonnés.
Ce soir-là, nombre de pédants et de bas-bleus m» s'endormirent que fort tard, mais du sommeil du juste. Les ûrtis et les autres s'étaient hâtés de célébrer par de misérables pamphlets le triomphe de la partialité et de l'ignorance sur le talent et le vrai mérite. Les vieilles haines et toutes les sourdes rancunes s'exhalèrent même dans les couplets mordants de la satire.
Mais ces persiflages en vers et en prose eurent le sort qu'ils devaient avoir. Aussitôt lus, aussitôt déchirés; et, à la seconde reiurésentation, la seule tempête qui interrompit les acteurs fut une tempête de bravos !
PERSONNAGES