ACTE 1, SCÈNE II
maines que nous sommes en ménage : c*est un délai plus que respectable, Béatrice, et tu es libre de partir. Ton mari (que Dieu ait sa chère âme!) t'a légué sa fortune, et il te reste assez de créances , de bijoux et de propriétés pour n'être pas obligée de le pleurer. Quant à moi, je ne te suis bon à rien , mais à rien du tout. Oh! s'il s'était agi...
DONA BÉATRICE
Voyons , cette belle harangue ne peut-elle pas , sans plus de paroles , se traduire par : Va-t'en ?
Bien sur.
DONA BÉATRICE
Ah!... malheureusement je n'en ai nulle envie.
DON ROQUE. I
Et pourquoi ?
DONA BÉATRICE
Parce que je connais mieux que toi les complots que tu médites. Tu veux convertir ta maison en désert. Et quelles sont tes raisons? D^abord, tu te démènes à chaque liard qu'on dépense, comme si l'on t'arrachait la vie ; et ensuite il te tarde de commencer, avec tes ridicules odieux, à faire une nouvelle victime de ta jeune épouse. Mais elle ne mérite pas un tel sort, loin de là ! Tu devrais avoir pitié de son infortune, et non l'accroître. Vois, tout enfant encore, elle perd ses parents ; elle est livrée à son tuteur, à un fourbe qui , au lieu de lui ménager une union heureuse, l'unit à un homme aux portes du trépas. C'est que le misérable avait m lire sur ton visage ta passion
pour Isabelle; dès lors point de comptes à rendre, chose qui d'ailleurs eût été difficile. Oui, je te l'assure, ta pauvre femme a droit à plus d'égards. Mais toi , tu cherches à la priver encore de la consolation qu'elle trouve dans son amie, dans sa sœur. Tu vises enfin à faire d'Isabelle, non ta compagne, mais ton esclave... Frère, ayons un peu de jugement, pour l'amour de Dieu !
DON ROQUE
Qui donc, Béatrice , t'a dit un mot de tout cela ? Où prends-tu ton oppresseur, ton querelleur, ton bourreau ? Ma femme ! mais je la dorlote et me mets en quatre...
DONA BÉATRICE
Oui , en quatre pour l'abreuver de souffrances. En vérité, ce qui m'étonne, c'est qu'elle te supporte.
DON ROQUE
Comment ! . . . Prétendrais-tu , par hasard , la soustraire à ses devoirs? T'imagines-tu qu'ayant une femme à la maison, j'irai chercher à cent lieues quelqu'un pour m'ajuster ma perruque ou me brosser mon habit? Crois-tu...
DONA BÉATRICE
Telle n'est pas ma pensée.
DON ROQUE
Quoi ! lorsque l'âge a déjà tout blanchi ce front , il me faudrait encore faire le petit-mattre bien coquet, le chérubin des dames, l'espiègle, le marmouset; devenir grand ordonnateur de contredanses;