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a monsieur Gaston de PAWLOWSKI
Souffrez, ami aimé, que votre nom décore le premier feuillet du livre que voici. Le présent est médiocre, certes. Je C eusse rêvé plus digne de vous être ojjert. Accueillez-le, toutefois, d'un esprit indulgent, d'un regard favorable, non pour l'intrinsèque, ni pour le mérite de ces bagatelles au jour le jour, qui n'ont peut-être pas sauvé même leur beauté du Diable, mais parce qu'il vous apporte le souvenir de mon amitié robuste et fidèle avec l'hommage d'une estime que fortifie à tout coup et rend plus haute chacun de vos écrits.
Passy-Paris, le 3i mai 191 4.
Foici un mémorial au jour le four du Paris qui naît, meurt, s'efface et renaît, en de perpétuelles néoménies. Notation de la quotidienne mascarade, avec ses chatoiements, son tumulte, sa folie et la sottise qu'elle promène comme un bœuf de mardi-gras, aux stupides yeux des cùdlisés.
Le théâtre, les halls où Von fait de la musique, la littérature de Michelin — coureur devenu pitre — les vols d'apaches ou d'aviateurs, les entretiens des personnes qui se tiennent pour élégantes, leur directeur de conscience et Vétalon méritoire qui leur inculque le tango, les anecdotes du livre, du journal, un quantum sufficit de raisonnements sur la chose publique ; les aspects toujours neufs et toujours passionnes de la
rue, de la rue active, poète et bonne enfant -, puis, quelques échappées de jeuilUs vertes ou de rivières mordorées, des coins de paysage dans les fonds et, pour conclure, çà et là, des commentaires touchant les hommes et les mœurs, enfin, ce que Georges Pioch nomme des '( commérages » — il y aura là de quoi sourire, peut-être même de quoi rêver, à Vheure du journal, des muffins et du thé.
Au surplus, le genre n'est pas neuf. Depuis VEstoile, jusquà Mercier, en passant par TallemarU des Réaux, la Palatine et ce délicieux Caylus, neveu si peu royal de la Maintenon, les petits mémorialistes ont encombré la littérature française qui, je Vatteste au vieux M. Paul Dolfus, ennemi du latin et du grec, ne commence pas à Barbey d'Aurevilly. Ce genre d'écrit émoustille le goût national pour les faits divers, anas, bons mots et autres sornettes chères jadis à Francisque Sarcey.
Paris dépouille sa personnalité. Mais il garde son reflet. Pierre Schlemyl avait perdu son ombre. Paris nen a pas fait autant. Chez lui tout nest qu ombre et phantasme : la jeunesse des femmes, la sincérité de la cuisine. Ce miroir aux alouettes enchante V Univers. Son reflet menteur luit comme un soleil d'été ! Voici le lieu du monde où les sexagénaires portent des cheveux d'or, où l'on ne mange guère que des yeux. Voici rhôlellerie du Monde, le nombril de la Terre, le lieu magique donnant aux hommes et aux choses leur valeur. Valeur plus fantaisiste que
le prix d'un tableau. Mademoiselle Demougeot, un cuirassier,%Mar guérite Carré, une chipie, ouvrent aux ténors et jerment aux belles dames les temples de la musique. Trois cent mille francs bien placés permettent à Ida Rubinstein de proférer avec le pur accent dOdessa les vers flamands de Verhaeren. Il convient de noter aussi la toilette des femmes et la couleur des horizons. Le ruisseau des Halles fut jadis une manière d'Hippocrène. Villon ou Poquelin n eurent d'autre Parnasse que la Butte genovéfaine et le Charnier des Innocents.
Il n'est bon bec que de Paris.
Et si le coq gaulois qui, chez les regrattiers de la rue Saint-Jacques ou sur les berges malodorantes de Vile- Saint-Denis, quête sa provende, n'a la beauté du cygne ni le vol de la frégate, du moins la prise du bec et la vigueur de Vaile ne manquent pas à ce robuste oiseau. Il appartient à la basse-cour de Gargamelle, au poulailler de Madame Jourdain. Quelques-uns le préfèrent encore à la pie huppée, aux cacatoès, aux papegaults, à la volaille sémitique et prétentieuse par quoi nous sommes envahis, sans compter les jeunes oisons du « style correct », ainsi nommé parce quil ne renferme plus, ce style d' arrière-boutique, ni forme, ni pensée, hélas ! ni quoi que ce soit de pareil à une image.
Feu Maurice Maindron, en un jour de sottise carillonnée et de prurit académique, , traita Rabelais
de « i>ieil étudiant ». Prévale cette doctrine ! Sous peu nous lirons des phrases incolores, abstraites, dans le goût de Van XI, ai>ec, en moins, la faconde et la grandiloquence de René ! Est-il permis néanmoins de tenter cette chose paradoxale, après MM. Karl Huysmans et Léon Bloy, ce Belge par destination, après surtout leurs disciples, chiffonniers ou ronds' de-cuir, après les écoles flamandes, juives, anglosaxonnes, turques et polynésiennes : écrire tout uni' ment, si je l'ose dire, en français ?
3 novembre 1903.
DANS un numéro de la Toussaint, La Revue, à sa manière, qui est la bonne, célèbre la commémoration des Morts. Parisien d'Anvers, M. Frédéric de France entame avec plusieurs contemporains une conversation élégamment funèbre, une causerie en demi deuil et pertinente à la saison. D'où viennent, s'enquiert-il, cette douleur et cet effroi qu'imposent aux vivants la « Parque » mythologique ou, si vous l'aimez mieux, la nécessité de mourir ? Quelques âmes fortes, libres de toute croyance religieuse, et que l'athéisme grandit à la compréhension du Monde, accueillent l'Inévitable sans crainte ni regrets. Pourquoi ? Et d'où l'infériorité en ceci, de l'homme sur le premier âne ou chien venu ?
La mort ne s'affirme pas tout entière dans le hoquet final, dans la sueur de l'agonie. Elle commence à la minute précise où l'être, ayant acquis son développement intégral, se tourne vers le cré-
puscule et reçoit les premiers stigmates de l'automne. Le cheveu blanc dans les touffes noires, l'insidieuse ride aux commissures des paupières, la dent ternie et le contour empâté marquent déjà la prise de possession qui doit rendre, tôt ou tard, à la vie éternelle cet « agrégat de molécules » où brilla la pensée, et comme disait la vieille Ackermann, « cette noble poussière qui fut jadis un cœur. » Derrière le berceau du nouveau-né, sous les rideaux publics de la coureuse, dans le cornet du joueur et le coffre de l'avare, s'embusque la maigre épouse du genre humain. Son rictus, comme aux lugubres panathénées de la Danse macabre, parodie et ravale chaque effort que tente Vhomuncio pour améliorer son habitacle. Ce n'est pas un mince courage que d'endurer sa grimace froide sans abattement et sans courroux.
Ceux d'ailleurs qui d'un regard équanime considèrent la fin de leur individu sont les mêmes qui, seuls, perdent quelque chose dans la destruction et le retour au néant.
Les intelligences hautes se regrettent moins que les esprits bornés. L'invertébré, 1' « âne du moulin social », la dévote à chaufferette, le butor exempt de lettres et de compréhension, affirment presque tous la pérennité de leur Moi, l'existence, à travers le temps et l'espace, de ce qui n'exista guère, même en un lieu terrestre, à tel ou tel moment.
Cette croyance vague à l'immortalité, cet héritage, ou, pour dire mieux, ce résidu fétichiste du passé apparaît et se retrouve dans le culte que Paris tout entier rend à ses morts. Religion persévérante, à la fois émue et quelque peu grotesque. Le mardi-gras des cimetières, la foire aux chrysanthèmes, les chevaux de bois et les marchands de frites devant les nécropoles, ce deuil annuel revenant à jour fixe, comme le Terme ou la Fête nationale : en outre, l'air convaincu (mais non lugubre) des personnes qui vaquent aux rites obituaires, cela tout d'abord vous induit en gaîté.
Il en est de même lorsqu'on voit une population affairée, mitrons, cochers de fiacre, livreurs, charretiers et modistes, saluer componctueusement les obsèques d'un inconnu. Le fait de tirer sa révérence au monsieur que l'on ne fréquentait pas de son vivant, sous l'unique prétexte qu'il est défunt, paraît d'emblée assez hilare.
Cependant on réfléchit
et l'on ne trouve plus cela si ridicule !
Ce coup de chapeau distraitement jeté, cet arrêt du passant témoignent d'un respect anonyme, consolent parfois ceux qui pleurent et conduisent vers le « champ d'asile » une dépouille aimée. Il est bon qu'il sentent dans la foule, près de leur deuil, ces mouvements de sympathie et qu'un sursis
dans l'activité de tous leur offre l'illusion de la condoléance publique.
Les correspondants de M. Frédéric de France, notoires dans les mondes variés des lettres ou de la politique, résument assez exactement les doctrines du civilisé moderne sur les problèmes d'outretombe. Encore que soient vaines par-dessus toute vanité les spéculations touchant cet au-delà qui ne se peut éviter ni connaître, il n'est pas sans agrément de savoir le tour que leur donnent les hommes représentatifs de la cité moderne.
M. Vienner de Croisset, abbé de Grécourt à la sauce belge, dialogue avec l'austère Madame Dieulafoy, couverte de son frac amazonien ; Gyp donne la réplique à Lucien Descaves, cependant qu'Anatole France discrètement sourit et commet à Euripide le soin de répondre en son lieu. M. Roland Bonaparte vaticine dans un langage exempt de simplicité :
« Quant à l'agnose, dit-il, ne voyant dans le travail gigantesque de la pensée qu'un épiphénomène de la matière organisée... » et patati et patata.
Ah ! qu'en termes savants ces choses-là sont dites ! La noblesse de l'écrivain ne l'a aucunement empêché de cultiver Boissière, et les manuels Roret, et les répertoires du baccalauréat. Autrefois, les gentilshommes apprenaient à n'employer jamais, dans la conversation, des termes d'art ou
de métier. Jamais un mot technique. Le prince Bonaparte, avec son « épiphénomène » a rénové tout cela ! Mais on ne saurait, sans mauvaise grâce, lui reprocher de parler autrement que Voiture ou la marquise de Rambouillet.
Rachilde croit avoir fait assez pour la gloire en insultant Zola, « ayant trop mal et trop bien vécu pour ne regretter rien ». Le comte de Montesquiou prend sa canne, son chapeau, ses hortensias et ses chauves-souris, promettant de quitter non sans élégance le tripot sublunaire :
« Tout motif de regret autre que l'appui à prêter ou à maintenir à des personnes ou à des idées (voilà certes bien des à ; car le style est une belle chose) serait puéril et le propre d'un être enfant ou en enfance, sans trempe d'âme, sans ambition vraiment haute. »
D'autres lamenteraient leur œuvre inachevée : M. Henri de la Vaulx, ses aérostats, Alfred Bruneau, ses partitions. Félicien Champsaur, qui n'a pas encore atteint la cinquantaine, posant son index sur son front, déclare qu'il a quelque chose dedans et que le perdre serait dommage. Son ami Pierre de Lano, une fois par semestre, lui donne du Balzac en pleine margoulette. C'est pourquoi il ne suspendra sa lyre qu'après avoir consommé au moins autant de papier que l'auteur de la Comédie humaine :
«... Parce que j'ai une vingtaine d'œuvres au moins dans la tête, conçues et méditées, que fai envie de les
écrire (c'est lui qui souligne), de les sortir à la vie, à côté des précédentes ; — parce que, s'il y a les sots, les envieux, les méchants, les rosseries, les vilenies, il y a encore quelques braves gens, de jolies femmes, des fleurs, des roses qui ont des épines comme la vie. »
Vous êtes modeste et plus qu'il ne faudrait, Monsieur, Des livres comme Lulu, œuvres saines et fortes, concourent à charmer les nuits des Ephémères. C'est, avec le Dante, Virgile, Cervantes et Michelet, un viatique propre à désennuyer les plus chagrins de vivre.
Jules Bois parle ésotériquement de ces choses. Dans la fréquentation des mages, des initiés, des époptes, des vieilles dames, il a pris en grand dédain l'accident qui transmue en des êtres nouveaux l'apparence humaine. Il atteste que les orgueilleuses jouissances de l'art épuisent la somme de voluptés à quoi l'on peut souscrire, pendant son court voyage dans le conscient :
«... J'ai désiré (je ne dis pas voulu) mourir plusieurs fois. Oui, et je l'ai désiré passionnément devant quelques chefs-d'œuvre de l'art, en certaines minutes incomparables de l'amour, car je sentais que j'étais sur une cime et que mourir sur une cime c'est éterniser le bonheur. Et je songeais à toutes les choses laides que je verrais après, à tous les sourires pâles, à toutes les caresses vaines qui gâteraient dans l'avenir les illusions et les vertiges de la race ! Ah ! mourir alors, échapper à la médiocrité de la vie par une fenêtre sublime, s'anéantir comme les dieux pour devenir immortels ! »
A quoi tiennent cependant les plus hautes aventures ! Si M. Jules Bois avait, par malheur, ouvert sa « fenêtre sublime », Euripide et Racine attendraient encore l'Hippolyte qui les a si fort améliorés,
La plupart demandent à voir grandir leurs fils et les arbres qu'ils ont plantés. Ils ressentent la mélancolie élégiaque d'Horace, au ressouvenir des biens ou dos amis qu'il leur faudra quitter : « linquenda tellus, et domus, et placens uxor... » Cela est humain, d'une franchise qui n'exclut pas la grâce.
Mais les femmes, presque toutes, abordent la Loi mondiale avec plus de fermeté. Louise Michel et Madame Alphonse Daudet tiennent à peu près le même langage. Ce qui donne à la mort son caractère néfaste, c'est l'abandon qu'elle impose d'une œuvre utile ou d'une grande pensée. « Pour notre « cause, mourir est beau, proclame la généreuse « citoyenne. La mort est la plus grande semeuse « d'idées. »
Une même constance anime Gyp, qui ne s'alambique point la cervelle et répond à la question : Regretteriez-vous de mourir ? « Oh ! pas du tout. » La palme de la sagesse incombe à Madame Dieulafoy. Elle affirme sa virilité dans une platitude stoïcienne :
« Non. II est aussi naturel de mourir que de naître et que de vivre. »
Ernest Reyer ne veut point quitter ce monde-ci, dans la crainte de rencontrer ailleurs les fâcheux qu'il évita. Jean Lorrain espère « se venger » de ses contemporains, par quelques lustres encore de papotages venimeux. Chacun élève un monument à sa mesure. Le nid du cloporte ne ressemble point à l'aire du condor.
Tels palabrent, devançant les orateurs funèbres, la vanité, la peur, la raison ou la vertu d'un certain nombre d' « intellectuels». C'est un jeu inolîensif. Déchaîner ainsi les harangues avant la lettre, voir des gens exercer pour eux-mêmes l'art de Jacques Bénigne et de Monsieur Claretie, « instruit en amusant », d'après les bonnes règles. Or, M. Frédéric de France a prouvé qu'il excelle dans un pareil amusement.
Je connais un cimetière de village, tout pareil à celui de Thomas Gray. Les tombeç y sont de marbre blanc ou rose, car le marbre est commun au pays de Bigorre. A hauteur d'appui, un mur égayé de saxifrages, de pariétaires et de vigne grimpante, limite l'enclos des trépassés, le défend contre la pâture des ouailles vagabondes. L'herbe épaisse, les prés qui l'avoisinent, tentent les bœufs pesants et les chèvres capricieuses. L'aiguille des cyprès, dans l'outremer du ciel érige une colonnade verte où posent tour à tour les ramiers sauvages et les colombes domestiques. Des fleurs tenaces, immortelles, asters, invitent les dernières abeilles, heureuses
de bourdonner en ce lieu paisible, dans la mourante douceur de vendémiaire. Là, « reposent, chacun dans son étroite cellule, reposent à jamais les rustiques ancêtres du hameau ». Tous, le labour fini, se sont couchés sans murmure, les uns, parce qu'ils attendaient la résurrection, les autres (plus nombreux) parce qu'ils avaient compris, dans leur sagesse obscure, que le néant seul peut donner récompense au labeur accompli. A ses bien-aimés, leur dieu promettait le sommeil : cum dederit dilectis suis somnum... Un soir, au crépuscle, n'ayant aucun poids mauvais sur le cœur, ils s'endormirent, bercés par la croyance illusoire dans ce dieu. Leur mort ne fut point raisonneuse, mais douce, presque digne du grand exemple que donnent aux humains les bêtes des fermes et des bois. « Mourir comme un chien » ! Telle sera la victoire suprême, tel sera le plus beau geste de la raison, maîtresse d'ellemême et des mouvements inférieurs qui la peuvent obscurcir. Les villageois inconnus qui furent nos pères dorment dans le sillon funèbre, celui que ne traça point leur charrue et qu'ennoblissent de parfums amers les fleurs incultes des campagnes. Le « mystère » de la mort ! Ils en comprirent de €6 mystère beaucoup plus long que tous les philosophes et presque autant que l'animal.
11 novembre 1903.
TOUT est gris, le trottoir, la chaussée et la rivière. Un plafond de brouillard offusque le soleil. La Seine, au pont de l'Aima, dégoûtée à coup sûr par l'aspect militaire de ses « braves » en faction, coule, enchifrenée et saumâtre, tandis que les « hirondelles » font escale au ponton voisin.
Les serres de la Ville, malgré le bleu de leur ossature, participent au coloris ambiant. On dirait une cage à lézards pour les galopins de Brobdingnac. Des gens s'agglomèrent alentour, venus afin d'étudier les plantes, les arbres, et les fruits, A part quelques flâneurs, c'est un public de jardiniers ou de pépiniéristes, amenés par le devoir professionnel. Exposition des chrysanthèmes ! Ces notables commerçants ne recherchent guère, sous la haute nef aux pendentifs de verdure, ce que dans la forêt agonisante ou le parc déserté, aperçoivent rêveur, artiste ou chemineau : une dernière fête du soleil à son déclin.
Cet entassement de fleurs, étiquetées, soumises, cataloguées, plaquées d'émail, avec leur nom et leur prix dans des catalogues, avec l'adresse de l'horticulteur qui les a produites, fait paraître quelque chose de lugubre, comme les « siècles de chefsd'œuvre » qui se bousculent à travers les musées. On a l'impression d'un marché d'esclaves. Corolles prisonnières ! Végétaux reclus ! Ceux qui les font naître ne les aiment point. Ils vivent dans leur familiarité. Mais la plupart ont pour ces belles captives des yeux d'enuques et des cœurs de ruffians.
Fleurs de parade, fleurs de décor et d'ostentation l Elles n'ont rien d'intime ni de personnel. Ce sont de riches parvenues, accoutrées à la mode et contraintes au moderne style, préraphaélites en dépit d'elles-mêmes et de leurs accointances roturières.
Les organisateurs de l'Exposition eurent l'idée heureuse d'offrir aux yeux les multiples états de cette ascension. La touffe de camomille ou de pyrèthre, VA. leucantheme du Japon, enfantèrent ces aigrettes de plumes, les soleils de pyrotechnie et les monstres floraux dont s'énamoure le goût contemporain. Entre ces divers états d'une même plante, la distance paraît infinie, encore que, dans la fleurette plébéienne dévolue à l'herboriste, on retrouve les formes essentielles et jusqu'à cette odeur âprement nauséabonde que laissent les tiges
froissées de l'anthémis. Un travail opiniâtre, les hampes florales tourmentées et réduites à la dernière maigreur, les boutons arrachés afin de concentrer toutes les énergies de l'espèce dans l'individu suprême, le pollen, d'un trait de pinceau cueilli sur les anthères des mâles et transporté dans la femelle, jusques au temps que le hasard, indispensable collaborateur du jardinier, ait suscité la merveille, en attendant le secours des insectes qui, vautrés dans les calices, hybrident pour leur compte, mille espèces différentes — il ne faut pas moins que tout cela pour transformer en végétal d'exposition, en produit horticole, ce qui fut jadis une rustique et libre fleur. C'est ce que Mirbeau nomme justement d' « irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations ».
Quelle que soit la pompe qui les vêt, nos chrysanthèmes gardent toujours quelque chose de leur vulgarité première. Les sujets de 1902 se ramènent à deux types : le pompon, la houppe de perruquier, ou bien le chasse-mouches, le balai vaporeux de plumules délicates. Ce dernier, beaucoup plus svelte, mais non encore sans lourdeur. Ils visent néanmoins à la légèreté. Cependant l'effort se devine, la torture infligée aux corolles prisonnières. Certains, aux pétales bicolores, réguliers comme des choux et frisés comme des plumets de corbillards, sont d'un aspect tout à fait disgracieux ; les formes rondes manquent de noblesse, de vénusté.
Quelqu'un déplorait, avant-hier, les noms ridicules ou barbares attribués à ces pauvres fleurs. Qu'elles vivent sous le patronage de la princesse Alice de Monaco, de Mesdames Waldeck- Rousseau, Edmond Roger ou Sada-Yacko, passe encore ! Cela n'a rien que de louable. Mais, baptiser Drumont, Roisdefjre, Ladurie ou Pollonnais une rose inconnue, un lis de blancheur outrée, une tubéreuse cramoisie, il y a là de quoi faire pleurer les pierres. Et j'en ose ici l'aveu. Ces mêmes tubéreuses, ces roses ou ces lys, affublés du nom à' Anacharsis Clootz, de Kropotkine ou de Reclus, ne me seraient pas moins fâcheux, rien n'étant plus sot qu'un sot compliment.
Octave Mirbeau, là-dessus, déploie une éloquence vengeresse :
« Nos jardiniers, dit-il, ont osé cette plaisanterie dégradante de donner à la fragilité des roses, au rayonnement stellaire des clématites, à la gloire firmamentale des delphinium, au mystère héraldique des iris, à la pudeur des violettes, des noms de vieux généraux et de politiciens déshonorés ! Il n'est point rare de rencontrer dans nos parterres un iris, par exemple : Le général Archinardl... Il est des narcisses — des narcisses ! — qui se dénomment grotesquement : Le Triomphe du Président Félix Faure, des roses trémières qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de Deuil de monsieur Thiers ! »
Les Chinois, que M. Favier, cambrioleur amé-
thystCj qualifie aisément de « barbares », ne se comportent pas d'aussi laide manière.
« Parfaits artistes et poètes ingénus, ils ont pieusement conservé l'amour et le culte dévot des fleurs : l'une des très rares, des plus lointaines traditions qui aient survécu à leur décadence. Et, comme il faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribué des analogies gracieuses, des images de rêve, des noms de pureté ou de volupté, qui perpétuent et harmonisent dans notre esprit les sensations de charme doux et de violente ivresse qu'elles nous apportent... C'est ainsi que telles pivoines, leurs fleurs préférées, les Chinois les saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms délicieux, qui sont, chacun, tout un poème et tout un roman : La jeune fille qui offre ses seins, ou : le premier désir de la vierge couchée, l'eau qui dort sous la lune, ou : le soleil dans la forêt, ou : ma robe nest plus toute blanche parce quen la déchirant le Fils du ciel y a laissé un peu de sang rose, ou bien encore celle-ci : J'ai joui de mon ami dans le jardin. »
Si leurs lignes sont balourdes et leurs titres cocasses, les teintes des chrysanthèmes reluisent de splendeur. C'est une palette de nuances mortes, un arc-en-ciel de flammes atténuées où se peint le deuil grandiose de l'automne : roses fanés, grenats, aventurines, toute la gamme des violets, depuis le violet évêque, le velours sombre des pensées, jusqu'aux mauves gris, aux lilas décolorés, comme par une atmosphère de neige. Viennent encore les pourpres noires, les bruns de sang caillé, les rouges crus de plaie ouverte, et, vibrant sur le tout,
comme une brutale orfèvrerie, les jaunes les plus intenses : jaunes d'or, jaune indien, jaune de chrome, d'un éclat métallique et froid comme le soleil qui, dans leur besogne souterraine, éclaire les Gnomes et les Khobbolds.
Le vert, cet idéal du fleuriste qui consiste à retrancher son caractère floral, son apparence vivante à la fleur de laboratoire, le vert, par une heureuse exception, n'abonde pas ici. Deux échantillons seulement sur quoi s'est exercée l'astuce des horticulteurs ingénieux ; l'un pommé, frisé, rondouillard, l'autre d'une habitude plus libre et plus harmonieuse, tous deux arborant le sinople éteint d'une malachite que les orages ont débuée. Il paraît, au demeurant, que ces curiosités maussades atteignent des prix extraordinaires, l'ours et l'amateur des jardins ayant parfois le même entendement. Mais un si léger disparate ne trouble en aucune façon l'accord merveilleux des nuances riches et sourdes, comme dans les tissus d'autrefois : tapis d'Orient, brocars fanés, lampas, toutes ces étoffes mortes où s' « invétéré » le musc de parfums très anciens, qui faisaient songer Baudelaire « aux yeux de la chenaille, aux beautés des femmes très mûres ».
Un orchestre acide, moud des valses, râpe des flonflons. C'est un Styx de rengaines, auprès de quoi s'étendent à perte de vue les Champs-Elyséens du pot-au-feu. Voici le potager de Gargantua ! Navets géants, carottes monstrueuses,
poireaux hypertrophiés, physahs écarlates, piments noirs, citrouilles comme une hallucination de Georges Berry, oignons comme des courges, courges elles-mêmes atteintes d'éléphantiasis. Les bourgeois,
où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
tombent en extase. Des pères, officiers d'académie, commentent pour leurs fds ces grands exemples, comme ils déduiraient l'histoire de Cimon ou de Philopœmen. Les raisins, les poires, groupent aussi la plus nombreuse clientèle, heureuse de savoir que cela se mange chez Paillard ou se débite chez Potin. Encore se peut-il qu'ils ressentent de leur emplette quelque mécompte. Ce sont des fruits trop beaux, des légumes trop parfaits. Ces asperges éverdumées dans leur « forcerie », ces cardons pareils à des arbustes ne sont guère qu'une synthèse d'eaux bourbeuses et d'engrais, bien inférieurs aux végétaux rustiques, aux fruits noueux et parfumés qui ne connurent d'autre pépiniériste que le grand soleil.
Près des chrysanthèmes lourds, d'un pesant style Louis XIV (j'en excepte VArachné de M. de Reydellet, dont les pétales jaune vif se contournent ainsi qu'un désinvolte serpenteau), près des herbes potagères en costume de fête et des bégonias pareils aux discours d'un imbécile, uniformes et rangés, voici papillonnantes et volages, faites pour grimper ou voltiger le long des tonnelles, aux fentes des
murs, dans la rocaille des jardins, toutes sortes de corolles : cyclamens, clématites et les capricieuses orchidées. Ils ressemblent à des oiseaux- mouches, à des hbellules, à tout être vivant, plutôt qu'à une fleur ces cattleya, cypripedium, vanda, perses ou mauves, d'une aristocratie étrange, malgré l'abus qu'on en a fait. Ils donnent aux chrysanthèmes le plus heureux contraste, nous ramènent aux patriciennes élégances dont les faiseuri d'anthémis ne purent doter leurs pupilles favoris.
Certes on ne saurait trouver en plus grand nombre de plus belles fleurs. Un art exquis a dicté leur choix, leur mise en lumière. Et pourtant l'on regrette devant ces cruelles merveilles, cruelles comme le luxe des riches qui les dédaignent, ne les acquérant que par vanité, les chères fleurettes des antiques jardins, les roses-de-tous-les-mois, par exemple, et les asters, pâles comme un ciel d'octobre, et la verveine magique dont la feuille rude, le bois parfumé, exhalent une odeur cordiale, cette odeur qui, disent les vieilles pharmacopées, guérissait les adolescents prisonniers d'un amoureux sortilège, cette verveine que la magicienne des Eglogues comburait avec l'encens mâle, sur un feu de bitume et de lauriers.
10 juillet 1903.
IL serait présomptueux d'affirmer que la pompe de l'autre dimanche ait inculqué aux masses populaires, à ce que le docteur Stockmann qualifie irrespectueusement de « majorité compacte », non seulement les doctrines mais le nom lui-même d'Edgar Quinet. La fête du cimetière Montparnasse, les vêpres oratoires et laïques de la Sorbonne avaient de quoi satisfaire les esprits les moins commodes, tant par le choix que par l'abondance des poètes, orateurs et autres cathédrants qui, du matin au soir, ont porté jusqu'aux astres l'auteur des Résolutions d'Italie.
M. Eugène Ledrain, avec son ironie excellente et contenue, ironie d'épigraphiste et de causeur qui sait quelles et combien de choses dans une virgule, a tiré à l'Idéal une révérence, cum grano salis, eut dit Ernest Renan. M. Ferdinand Buisson a mis en lumière les côtés grandioses, la politique et l'austérité genevoise de Quinet (car le
protestant, même affranchi, garde l'empreinte des mœurs et de la culture ancestrales). M. Ferdinand Buisson a longuement verbigéré. M. Fabre des Essarts, primat des Gaules et le dernier des manichéens, a fait ouïr des vers. Amédée Rouquès, tout de même. Si l'on n'a pas entendu M. Gustave Kahn, c'est que le Président de la Répulilique n'aime pas le vers libre. Il en redoute la prolixité. D'ailleurs, on s'est abstenu le plus possible de louer Quinet prosateur. Le talent, nul ne l'ignore, ■est, avec le courage et la beauté, un vice rédhibitoire que la Démocratie actuelle, môme chez ses pasteurs, ses maîtres et ses pontifes, tient en légitime suspicion. On pardonne à Michelet, à Renan d'avoir su écrire. On prononce leur nom avec ferveur. Mais l'on ne touche pas plus à leurs écrits qu'aux tables sybillines du temple de Janus. Quant à Edgar Quinet, on ne pourrait citer dans un siècle ou dans une littérature quelconque, plus notoire inconnu. Prenez un Français de l'espèce moyenne, électeur, bachelier, commerçant ou bureaucrate, membre de force hgues, sociétés de yachting, de cycUsme ou d'encouragement au bien, un homme qui lit, matins et soirs, la plupart des feuilles pubHques, sait à fond les causes célèbres et les nouvelles sportives, un homme qui s'exprime raisonnablement sur diverses choses et autres, un homme qui vous citera des vers de Musset ou de Hugo, sans les estropier au delà de ce qui convient
au sérieux de son individu. Suppliez-le avec des mots obsécratoires, d'articuler non une page, non une phrase, mais le titre seul d'un ouvrage de Quinet. Il vous répondra par des fms de nonrecevoir ou par les traits d'esprit de M. Aurélien Scholl, au temps de Mac-Mahon.
Edgar Quinet canonisé, l'autre jour, ou du moins béatifié, en qualité d'apôtre de la libre-pensée (qu'il convient de ne pas confondre avec la pensée libre), ne semble pas prêt à émerger de son gotterdamerung. Talent brumeux, redondant et monocorde, il offre un assemblage de toutes les vertus propres à écarter l'attention publique. Cerveau allemand, culture allemande, il garde, même en ses belles heures, quelque chose des brouées de la Saône, étant fait à l'image de ce pays où, dit Baudelaire, les meilleurs esprits semblent enchifrenés.
Ahasvérus, Prométhée ou Merlin font rêver à des tapisseries de haute lisse, entrevues aux lueurs fumeuses d'un quinquet, soiis un nuage de tabac, au fond d'une taverne de Dresde ou de Hambourg. Là, des fumeurs hégéliens s'assemblent pour vider silencieusement d'inépuisables chopes. Le dessin magnifiquement ordonné, la riche teinte des laines, les fils de soie et d'or qui brochent sur la trame, le sourd et noble coloris des costumes ou du paysage, tout cela disparaît et s'efface presque dans le brouillard épais. Henri Heine en se raillant luimême disait : « Je suis une choucroute arrosée
d'ambroisie », et le mot, ici, trouve place. Quinet fut un barde runique du cycle d'Arthur, un prophète Kymraëg, mal dégrossi de la première emphase romantique, une sorte de Chateaubriand, non moins vague, non moins outré que celui des Martyrs, qui rêva plus qu'il ne les écrivit d'informes épopées. Longtemps, il flotta de René à Corinne. Français, homme du xyiii^ siècle par les idées, chrétien du xix^ par l'amphigouri, le ton prédicateur et la quasi impossibilité de formuler ce qu'il pense, même en politique, ses jugements parfois atteignent, à la vue intégrale des effets et des causes. Cet homme du Moyen Age promène sur les révolutions le coup d'œil profond du prêtre. Tel un Claude Frollo vertueux ou bien encore un Machiavel de Genève. Cependant, les erreurs abondent. La crise de 1820 explique, en son irrespectueuse dureté, la lettre à sa mère sur Victor Cousin, l'estime dans laquelle Edgar tenait ce fade saltimbanque. La vieille protestante voltairienne méprisait fort, au contraire, le personnage et regrettait avec raison la manière de l'antique Arouet.
La crise de 1820 explique aussi le retard du développement philosophique chez Quinet. Le Génie du Christianisme l'avait narcotisé. Mais son évolution du Moyen-Age au xviii^ siècle, sa conversion à la science, à l'esprit révolutionnaire, où, vers 1850, son éducation première transparut,
ne furent pas moins sincères que tardives. Sa théorie de l'armée sans caserne et de la femme sans religion (page 296, dans l'édition du Centenaire) avec bien des erreurs, des lacunes et cette déviation étrange qui lui fit préconiser le protestantisme comme un acheminement vers l'évasion du christianisme, sa théorie a de quoi humilier les jeunes arrivistes plus ou moins laïques, dont la courtoisie envers les ennemis de la pensée est pleine d'utile complaisance, puisqu'ils feignent, comme disait Chamfort, de nettoyer les étables d'Augias avec un plumeau. Edgar Quinet comprend la valeur de la tolérance religieuse (Marnix de Sainte- Aide gonde), l'impossibilité de la paix entre deux religions « dont l'une jouit d'une domination antique et dont l'autre est née d'hier ». Mais lourdement il se trompe quand il estime que cette même tolérance « peut devenir un principe de gouvernement, à notre époque ». Les équipées congréganistes, la croisade excrémentielle du Finistère, les injures à la grande mémoire de Renan, les horreurs de la presse immonde, l'antisémitisme, les vilenies du Bon-Pasteur et de Notre-Dame de la Treille sont là pour infliger à son optimisme un trop irrécusable démenti. Edgar Quinet ne fut point, comme Renan, une intelligence souveraine, embrassant les contradictoires et planant au-dessus. Le point de vue est chez lui trop subjectif. D'où, les nuages et les mignardises qui drapent ses meil-
leurs ouvrages d'un incommensurable ennui. Son système de la vie et du monde n'apparaissent jamais que dans un clair obscur oîi l'attention ne s'acclimate guère et s'éteint comme une ilamme dans les vapeurs du charbon.
Aristocrate, certes, grand seigneur comme Lamartine ou Delacroix, il n'a pas avec la populace le plain-pied des grands ouvriers, Hugo ou Michèle t, de Proudhon, le paysan, à plus forte raison, de Thier* ou de Gambetta. Il n'a point l'illumination décisive du génie, le forage en coup de foudre sur un point unique, insoupçonné jusque-là.
Un patricien né, sans même le vouloir, écarte les admirations trop familières, les gestes d'enthousiasme tutoyeur et mal appris. C'est un exilé permanent et volontaire, exilé du pouvoir, des honneurs, de la fortune. Il fuit même le commerce des hommes, en ce qu'il implique d'abdication de soi et de renoncement à l'intime dignité.
La multitude aime qu'on la flagorne et ne va guère à celui qui
du haut de ses pensers voit les cités serviles.
Quinet porte au plus haut degré ce dédain à la Vigny, sur les masses qu'il instruit, mais vers lesquelles son orgueil ne descend pas. Tous deux, le poète et le philosophe, se ressemblent par les traits du visage comme par la conception de la vie. Ce sont deux masques fraternels. Mêmes chevelures
tombante, mêmes paupières lourdes sur des regards hautains, mêmes nez droits et forts, indiquant la vigueur, l'esprit de domination et la sensualité. Mais Edgar Quinet n'a pas le pli amer qui tire en bas la bouche de Vigny, le royal mépris des hommes et des choses qui ferme si cruellement les commissures de ces lèvres éloquentes. Il n'eut pas trouvé les cris où l'auteur d'Eloa manifeste la superbe invulnérable de son âme :
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
et celui-ci qu'on dirait échappé à Dante Alighieri :
C'est en vain que d'eux tous (ses aïeux) le sort m'a fait
[descendre ; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Quinet défère à l'hypothèse divine. Il se garderait bien d'opposer un dédaigneux silence au silence éternel de la Divinité.
Là-dessus, Chateaubriand ne l'abandonne guère. Il pontifie et bêtifie en l'honneur du Grand Architecte, comme le premier déicole venu.
Mais quand l'artiste incomplet et magnifique, le rêveur des hautes cimes, dégage entièrement sa pensée, quand il sort des brumes et des nuages, comme un pic déchaperonné de ses brouillards, il atteint une force, une majesté d'expression peu communes, le style des écrivains-nés. Ici, plus rien de nébuleux. Aucune fadeur ne subsiste. La phrase rectiligne, comme une architrave de marbre
se découpe dans l'azur illuminé de clair soleil. L'Italie héroïque et furieuse du xiii^ siècle, l'Italie de Dante, de François d'Assise, de Giotto, l'inspire et le porte au-dessus de lui-même. Lui qui, dans la plupart de ses trop longs essais, coud les « bonnes expressions » de Bossuet, de Buiïon et de Victor Hugo, trouve une manière personnelle, cette forme absolue qui témoigne d'un équilibre parfait entre la faculté de l'écrivain et le sujet traité. Voici, pour le portrait de Dante, un fond qui semble peint par Benvenuto Gozzoli ou Sano di Pietro :
« Les hérésies (au temps du poète florentin) avaient déjà, pour un moment, ébranlé le vieux dogme. Mai» il était une chose qu'aucune secte n'avait encore mise en doute au xiii^ siècle : la foi dans l'immortalité et la résurrection. On croyait à cet empire des morts, au moins autant qu'à l'empire des vivants. Et comme les esprits s'en étaient beaucoup plus occupés, on le connaissait mieux que le monde visible. Les familles humaines étaient si certaines de se retrouver là, chacune avec sa langue, son accent, sa physionomie ! Chez Dante, ce ne sont pas seulement les personnes, mais aussi les choses, les lieux aimés qui sont transportés dans le pays des morts. Vous retrouverez dans VEnfer les châteaux- forts, les villes, les murailles crénelées, les ponts-Ievis des Guelfes et des Gibelins. Chaque endroit de l'abîme est décrit avec une précision qui vous le fait toucher du doigt. La Jérusalem mystique est construite des débris de Florence. Les principaux lieux de l'Italie reparaissent, assombris par le triste soleil des morts. C'est le beau lac de Garde, ce sont les lagunes de Venise ou les digues de la Brenta, ou les flancs minés
des Alpes Trentines qui forment en partie l'horizon de la Cité éternelle. Ce mélange de merveilleux et de réel vous saisit à chaque pas ; c'est encore l'Italie, mais renversée du haut des monts, au bruit de la trompe des archanges, sous les pieds du dernier juge. »
Ces beautés, nombreuses chez Quinet, suffisent à le placer avec honneur au nombre des écrivains romantiques, dégagés de l'esprit chrétien et réactionnaire qui caractérisa le Romantisme. En toute chose il n'aima que le plus noble et le plus beau.
Ce fut un précurseur de la Révolution qui ne composa jamais avec les riches et les obscurantins, qui pour descendre jusqu'au pouvoir, ne courtisa point les ennemis de la cause qu'il servait, pur de ces louches manœuvres que le monde politique admet comme la forme la plus naturelle des rapports sociaux. Il fut intègre, laborieux et méprisant. Il connut que l'on doit au prolétaire la justice, la vérité, le partage des biens communs à tous. Mais il comprit également que l'évolution doit avoir lieu de bas en haut et non de haut en bas, que ce n'est pas éduquer les plèbes que de descendre à leur niveau, pour exploiter ensuite leur simplesse et leur crédulité. Un pareil motif explique, sans qu'il soit besoin d'en chercher d'autres, la pénombre d'impopularité où s'efface peu à peu et disparaît chaque jour le nom du penseur élégant, du poète sublime et du médiocre artiste que fut Edgar Quinet.
Novembre 1903.
VOICI une occasion heureuse pour les belles âmes d'exercer leur altruisme, de donner à grand orchestre une représentation extraordinaire de philanthropie, d'ingurgiter du vin de Champagne à la santé des faméliques et de s'en mettre jusque aux yeux. Les pêcheurs de Douarnenez, les Kerlor, les Daoulas, meurent de faim. Patates et blé noir manquent de Belle- Isle à Camaret, comme dans les villages les plus pauvres du Decan. Ceux de Kimerc'h et de Saint-Thégonec, de Rosporden et du Conquet n'ont plus de quoi frire une crêpe ou marmitoner une soupe. La pêche de l'été, sardines, langoustes, araignées de mer, fut misérable et décevante. Poisson fuyard, crustacés vides, les grands filets, qui pendent comme des cheveux bleus à la mâture des barques, n'amenaient aux pêcheurs que l'algue inféconde, les goémons et les
fucus vaseux. La moisson de la plaine égalait en désastres les récoltes de la mer. Blés moisis, seigles couchés, sarrazin éparpillé sous l'averse continue, les météores implacables stérilisaient sur la javelle détrempée, les grains à peine mûrs. Pendant ce temps, laboureurs et matelots, à Ploudaniel, à Lesneven, à Saint-Méen, à Landernau, s'enivraient de tafia, beuglaient des cantiques, vociféraient la Marseillaise, jetaient de la boue à la maréchaussée. Ils faisaient lever des essaims d'abeilles autour des commissaires de police. La comtesse de Béru se présentait chez Jacob de Quimper, citoyen français, et le priait de signer les listes de protestation, lui disant, pour le convaincre : « Si i>ous étiez dans votre pays, monsieur, vous ne supporteriez pas, à coup sûr, une pareille chose !!! » D'Ouessant à Pont-l'Abbé, ces vaudevilles, sous l'œil paternel des autorités, égayaient le Finistère, tandis que la famine allongeait ses tentacules, comme un poulpe embusqué derrière la croisade fécale, ainsi qu'on a qualifié depuis, les événements de Crozon et Plougastel. Prudente chouannerie ! MM. de Mun, Chamaillard et autres compères, affiliés à la Congrégation, y mettaient leurs espérances. Elle a pour épilogue la plus sombre aventure capable d'exercer l'énergie humaine, à savoir la faim. Ici, comme partout, ce sont les humbles qui servent de boucs propitiatoires. Tandis que les instigateurs, bien logés, bien nourris, se font admirer par les belles
dames, vont aux courses, trichent au baccara, leurs maigres victimes habitent la tour d'Ugolin, eux, leurs femmes, leurs petits, sans autre réconfort que les lâches exhortations d'un clergé qui prêche la résignation à son bétail, aux fins de le mieux exploiter.
Cependant, les gens du monde, à l'heure de la digestion, les « grandes chrétiennes », durant les brefs loisirs que permettent le confesseur, l'amant et le couturier, sentent vibrer quelque chose dans la poire tapée qui leur sert de cœur. Les journalistes s'émeuvent. Nous ne sommes pas si loin des catastrophes rémunératrices d'Ischia ou de Saint-Gervais ! Ce matin, l'inepte Maizeroy humectait d'un pleur à l'usage des bordels son mouchoir qui sécha tant de vases, remémorait, en paysages d'éventail, les âpres falaises, le schiste et le granit du Finistère. Mitty Golfineanij, dandie et « petit chapeau » valaque, apportait l'aumône d'une commisération bien française aux lamentables brutes mises à mal par ses amis, les congréganistes en jupon. Ne désespérons pas de voir incessamment paraître en leur honneur, quelque ressemelage de Ronsard, effectué par le nationaliste Pappadiamantopoulos, dit Moréas, qui vient dans un in-douze, ah, combien illisible ! d'insulter chevaleresquement ses compatriotes, coupables d'avoir tenté de reconquérir leur liberté. Pour au moins une semaine, la disette des Bretons met à la mode le « bon cœur ». Spectacles, quêtes, bals, soupers,
rien d'humain ne sera étranger à ces grandes âmes, pour sustenter les moribonds du pays de BotreL Et Pedro Gailhard, le bon Gailhard lui-même, nimbé d'or, comme un saint des Uffizzi, Gailhard plus secourable que l'ascète Wiçvamitrâ, sur la nappe blanche de la commisération apporte une recette fournie intégralement par le chahut national de l'Opéra : esurientes implevit bonis !
Que doivent-ils penser, là-bas, dans leur tanière, près de leur feu de varech, devant la huche sans pain, ces primitifs, ces laboureurs de l'Océan ? Que pensent-ils des mondaines et des cercleux, distribuant à leur misère les bribes et les miettes de leurs gueuletons ? Eux, vont à marée basse, cueillir au fond des grottes les richesses de l'Océan, les épaves des embarcations lointaines, qui, par quelque nuit de tempête, contre des mornes insidieux, périrent corps et biens. Quand la mer étale, borde à peine de flocons blancs ses vagues paresseuses et drape sur l'arène humide un pli de satin vert, quand les porches où Virgile conduisit Aristée, auprès des nymphes de Cyrène, laissent à découvert leurs cryptes et leurs caves, sous les piliers imbriqués de moules, de buccins et de patelles, près des flaques transparentes où les anémones étendent leurs palpes délicates, les gas de Camaret, de Rosnoën, se mettent en quête. Ils rapportent du bois, des ferrements et, d'aventure, un cadavre à demi
rongé par les crabes et les étoiles de mer. Le reste du temps appartient au cabaret, à la maison de folie et d'hébétude. Pendant leurs séjours à terre, ils ne cessent de boire que pour descendre sur le port et décharger à coups de poings, dans des rixes sanglantes, leur trop-plein de démence et d'alcool.
Absolue est leur ignorance.
Dans un article fort documenté, publié en 1900, par la Reç>ue des Ref^ues^ M. Austin de Croze dénombrait fort exactement les diverses filouteries, quêtes, pèlerinages, dont ils sont victimes.
L'obi des Tasmaniens, le chaman des Esquimaux, ne mettent pas en œuvre des moyens plus cyniques. Le « clergé national », au pays de Cornouailles, descend au niveau des moins honnêtes saltimbanques. Ajoutez la croyance aux revenants, aux rebouteurs, aux sorciers, aux Dames des bois, aux korrigans, aux feux-follets implorant des messes pour les défunts. Noyez dans un flot de spiritueux, ces larves et ces fantômes, vous jugerez assez la mentalité des protestataires, qui suivaient à Quim- , per, à Landernau, les Servigny, les Beauregard, les Kerdanet. On peut dire qu'à Paris, le catholicisme est une conspiration. En Bretagne, il demeure vme théocratie, une forme de gouvernement, qui ne suppose pas que les gouvernés soient parvenus même au stade chrétien de leur évolution. Au fond du cœur l'Armorique en est restée au fétichisme le plus grossier, à l'animisme, au culte
des pierres, emblèmes du Soleil et de la génération humaine. Les femmes stériles vont s'asseoir près des menhirs ityphaUiques. Les filles jettent, dans les divones sacrées, des pétales de roses, des brins de sauge, des épingles et demandent aux miroirs magiques, pendant la nuit de la Saint-Jean, de leur montrer un simulacre de fiancé. Les gas les plus robustes se sauvent dans la campagne, à l'aspect imaginaire d'une empouse ou d'un loup-garou, qu'ils reconnaissent, comme le soldat de Pétrone, à son changement de peau. Intellexi çersipellem esse. Le jour de la science n'a pas encore pénétré dans ce pays arriéré de trente siècles. Pas de routes (la route qui, selon M. Desmolins, crée le type social), pas d'écoles, sinon chrétiennes et ce dur langage sanscrit que le latin n'a pu entamer, sans doute parce qu'il en dérive. Ils ont des tavernes à profusion, des recteurs qui les abêtissent et les escroquent sans vergogne. Le clergé les pousse à l'intempérance, entretient leurs superstitions. Car il n'a pas d'auxihaires, de pourvoyeurs plus efficaces que l'ignorance et le goût des liqueurs fortes.
Les malheureux ne gardent même plus le sens de la musique. Les mélodies, si heureusement assemblées par M. Bourgault-Ducoudray, ont été recueil- Hes peu de temps avant de disparaître. Là-aussi, le folk-lore n'existe plus qu'à l'état de souvenir ou bien comme instrument de propagande réactionnaire.
Ce que brament aujourd'hui les pèlerins de Sainte-
Anne ou les ivrognes de Camaret, ce sont les cantiques des jésuitières, la Polka des Anglais. Car la haine bestiale des guerres contre l'Angleterre survit en eux à tous les cataclysmes. Cependant, ils sont braves, hospitaliers, confiants. La mélancolie étrange de leur ciel brumeux, de la mer inconsolable qui déferle sur leurs côtes, de la mer, tantôt écumante et furieuse, crachant la mort par toutes ses vagues éperdues, tantôt pleine d'azur et de soleil, a mis en eux des sources d'éternelle rêverie. A présent, muette et succombant aux effroyables narcotiques de l'intempérance et de la foi chrétienne, leur pensée engourdie, à la façon d'une belle au Bois- Dormant, se réveillera sans doute. Ils reprendront avec la conscience de leur force et de leur droit, les biens dont ils sont injustement sevrés. Ils mettront d'un seul coup en fuite la misère de l'estomac et la misère de l'esprit, la disette et la superstition. Celui qui délivrera ces infortunés de la servitude exécrable, qui leur rendra leur pensée et les rachètera de l'alcool, c'est l'instituteur. Au maître de ces pauvres esprits, embrumés par la nuit héréditaire, appartient la tâche sacrée. Quand la maison d'école aura conquis sa place, quand l'église, à côté d'elle, sera petite, quand il n'existera plus qu'une chaire de vérité, l'humble tréteau de bois noir où l'éducateur du paysan, de l'ouvrier, du prolétaire, enseigne aux jeunes hommes les rudiments de la science et leur ouvre le monde sublime de la pensée ; quand Tins-
tituteur, sincèrement laïque, dominera sur le prêtre de toute la hauteur de la raison sur la folie, du savoir sur l'ignorance, de la bonne foi sur l'imposture ; quand les débits de poison et les débits de sacrements n'auront plus de clientèles, et que les impavides laboureurs de la mer, qui n'obéissent qu'à eux-mêmes, ne demanderont plus à la terre ancestrale un vertige d'alcool et d'imposture, la Bretagne, reconquise à sa propre gloire, vomira pour toujours ses prêtres et ses dieux.
15 janvier 1904.
MARQUONS ce jour d'un caillou blanc (Xavier Privas dirait : d'une albe pierre), et faisons concorder, nonobstant- les bronchites hivernales, des cantiques de jubilation.
La princesse Louise, abandonnant les myrtes de Cythère et les églantiers de Paphos, réintègre les plates-bandes correctes du domaine conjugal. Au parterre illuné, de roses, de lis et de tubéreuses, aux fontaines égrenant des perles dans la nuit, succède le potager utilitaire. L'Hymen en casqae-à-mêche, les bonnes mœurs et la dignité des personnes royales vont derechef incarcérer la dame vagabonde. Léopold s'attendrit. La rue du Marché-aux- Poulets et la Montagne-aux-Herbes-Potagères exultent comme un faon, sur les montagnes de Bether.
A cette œuvre de haute moralité, la catholique Autriche collabore avec les mômiers de Genève, tandis que M. Giron, Giron le bien nommé, abandonne à point son « objet », fuie de tant de rois, comme il ferait d'une modiste.
Soudain^ le chœur des papiers publics vaticine et logomache, dans un éperdûment de bonheur, la dévotion aux potentats, le respect des souverains, depuis le tsar jusqu'au dernier principicule, formant leur élixir, leur substrat, leur entéléchie et leur quintessence. Les « organes » avancés trépignent de joie, les feuilles de sacristie en mettent sur l'oreille leur calotte, l'œillet blanc pâlit encore et l'églantine vire à l'écarlate le plus cramoisi. Car il est profitable que les têtes couronnées montrent l'exemple des bonnes mœurs, que la vertu des rois subsiste, du moins à titre représentatif, dans le même vestiaire que le sceptre, la couronne et autres déguisements. Que deviendrait une société qui ne croirait plus au stoïcisme des juges, à la bravoure du soldat, au désintéressement du prêtre, au grand cœur des monarques ?
Ce gros homme en redingote noire, ce hussard de la Mort dévastent la Chine ou régnent sur les Indes. A tels jours, ils assument un harnais qui les rend semblables à Charlemagne et à César, en tant que rois de Cœur ou de Carreau. Ils touchent, pour effectuer ce geste, une vingtaine de millions par an, sans compter les profits surérogatoires. Et l'on pourrait admettre un instant que leurs filles, leurs concubines, leurs nièces, leurs pédicures, eussent une existence moins haute que Portia ou la mère des Gracques ! Voilà de quoi induire en sédition les médiocres et les notables commerçants, de quoi ré-
volter le cœur des juges consulaires, de leurs dames, de leurs demoiselles, sans compter les courtauds de magasin ! Que dirait-on chez le fruitier, chez le droguiste, chez le troquet du coin, lorsque seraient les stupres manifestes dont se délectent les oints du Seigneur ? Madame Chapuzot, la veuve Balandard, aborigènes du cordon ou de la boutique, verraient ainsi tomber la poire blette de leurs cultes et de leurs illusions.
Car nul ne s'intéresse davantage aux pompes monarchiques, aux fastes de la royauté, que les bourgeois infimes, indécrottables ronds-de-cuir, obscurs gagne-petit, qui retrempent, chaque matin, leur intellect dans la piscine des journaux. Leurs « épouses » ne regorgent pas moins d'informations touchant la haute vie et comment les princes ont le nez fait. Elles savent les mystères des alcôves grand-ducales, quels points de Bruges portent les reines en fonction d'être conjugalement bénites et dans quel peignoir elles ont l'honneur de se faire besogner. On en cause au « cintième », autour de la nappe en toile cirée, en exprimant le moka symbolique d'un filtre parcimonieux, tandis que fumeronne sous son abat-jour vert, le quinquet à pétrole. C'est, en dehors du livre de cuisine et des potins du voisinage, l'entretien des humbles, qui ne lisent guère François Coppée.
La haine des hommes laids, n'ayant jamais connu d'autres amours que celles de rebut, de ceux qui n'ont
mordu que dans les pommes aigres ou pourries, ranimadversion des vieilles, des vuloraires et des laides contre une princesse heureuse, en dehors des lois mensongères du monde, trouvent dans les scandales qu'on fait autour des chères évadées, une pâture à leur méchanceté bilieuse et prédicante. Quelle délectation pour une bourgeoise sur le retour, sans noblesse ni fortune, sans autre passion que de gagner deux sous et de calomnier ses voisines, quel bonheur de penser que, malgré tant d'orgueil, de richesse et d'étiquette servile, une reine souffre les humiliations les plus cruelles, fait amende honorable à ses père et mari, tandis qu'elle, toute mercière ou blanchisseuse qu'elle est, se donne du bon temps avec le godelureau de son choix î
Ce sera donc un beau jour pour la France, pour la Ville-Lumière, où le boutiquier admire d'instinct les cavalcades, les processions, tout le cirque ambulant des souverains de passage, ce sera un beau jour que celui où, douloureuse et repentante, laissée à propos par son amant, la progéniture de Ferdinand d'Autriche regagnera sa prison conjugale. Cela s'appelle donner satisfaction à la morale publique. Or, chacun le sait, la morale publique ne transige point sur les satisfactions qu'on lui doit, ayant pour fermes appuis tous les mufles, tous les piedsplats, tous les gens tarés : filles, rastaquouères, aigrefins et vendeurs à faux poids de l'un et l'autre hémisphères. Quand le divorce relâche de plus en
plus le mariage d'autrefois, quand la douceur et la raison pénètrent peu à peu dans l'alcove des « justes noces », quels sont les appuis les plus acharnés de cette institution défaillante ? Les vieilles béguines et les farceuses retraitées, celles qui ne pourraient décemment prendre voix au chapitre, ayant eu beaucoup trop ou trop peu de maris, dans leur printemps.
21 janvier.
Autre sujet de contentement. Ce n'est pas de la guillotine que je parle." Même appliquée aux félons, cette chirurgie expéditive ne cadre qu'imparfaitement avec le miséricordieux esprit des temps nouveaux. L'exposition des rois aux piloris, leur face donnée aux crachats de la populace pendant un jour ou deux, puis leur internement dans les fosses d'un jardin zoologique, serait le traitement approprié aux majestés sinistres ou bouffonnes, qui souillent encore d'une laideur obsolète le clair matin de la civilisation. Louis XVI et l'Autrichienne étaient plus dangereux. Néanmoins, comme le remarque Eugène Chavette, il est à croire que, même sans le petit accident qui leur advint, place de la Révolution, les deux « martyrs » à présent ne seraient plus de ce monde. Admirons les Naundorfiistes à qui nul paradoxe, pas même celui d'être soutenus par des sacristains enragés, n'aura fait défaut et les orléanistes qui ramasseraient volontiers dans le
sang du 21 janvier, le manteau bleu à fleurs de lys, pour l'arrière-petit-fils d'Egalité. Non ! La vie actuelle donne prou de quoi se gaudir. Et d'abord, les jaquettes de Paul Deschanel. Le nom de M. Jean de Mitty, (Golfineanû) vient sous la plume, dès qu'on parle d'élégance. Il en est professeur, ayant inventé le mot smart, par l'unique raison qu'il ne sait pas l'anglais. Roumain comme un lautar joueur de cymbalum, il donne au grand parti des Archdeacon, Pollonnais et autres Français de France, l'appui de ses consultations de sornettibus inquirendis. Donc M. Jean de Mitty nous apprend que Ripolin, désormais, évide en queue d'aronde le jupon d'autrefois et qu'à la redingue prud'hommesque, socialarde et quarantehuiteuse, un tailleur de génie a substitué le pet-en-l'air cavalcadour.
La cinquantaine approche et la fortune est venue. Ainsi le « jeune président » de la Chambre est mûr pour le manège d'équitation. Il palabre, auteur à jamais inégalable de la phrase encadrée par Alphonse Allais : « Si toutes les femmes de Paris accouchaient, cette nuit, d'un garçon, ce serait, dans vingt ans, un régiment pour la France ». Voilà bien la faconde tribunitienne, le verbe du penseur, le serw^ galeatus qui ferait porter armes aux manchots les plus exempts de cubitus. Démosthènes, Mirabeau ni Sheridan ne parlèrent jamais de ce ton-là.
24 janvier.
Avec Paul Deschanel, Madame Louise Balthy occupa quelques jours, la capacité d'attention dévolue aux imbéciles. Des « revuistes », conformément à l'usage des plus obscènes caboulots, avaient écrit sur M. Pelletan certains couplets dont la crasse délectait les pêches à quinze sous, les pieds bots et les crevés de la Patrie Française. Le Dangeau du nationalisme sourit en coin de rue qu'on dépave. Il narre l'incident :
« La tenue négligée de M, Pelletan vient d'être reconnue officiellement.
M^i® Louise Balthy devant créer à l'Athénée une revue, Balthy -Colis, — la censure crut devoir supprimer quelques couplets et le nom de M. Pelletan.
Une première fois, ce nom fut remplacé par : « Un loup de mer célèbre par sa malpropreté ».
M^^^ Balthy fut également priée, au lieu de : « On m'présent' un nommé Pcll'tan »
de vouloir bien chanter :
« On m'présent' un homme dégoûtant »
M^i® Louise Balthy s'est mise en grève.
M. Pelletan, reconnaissant, vient de prier MM. les Censeurs à dîner ». (!!!!)
En vérité, nulle n'est mieux faite que M^^^ Balthy pour donner à cette crasse le goût approprié. C'est une grande artiste de mauvais lieu, de petit endroit. Son parler canaille, sa laideur populacière, cette allure de gendarme vadrouilleur, costumé en femme qu'on lui sait, la rendent plus idoine
que toute autre à dégoiser les chansons bien venues du faubourg Saint-Germain. D'ailleurs, la Censure a, comme nul n'en douta jamais, baissé pavillon devant l'aimable enfant, qui pourra, tout à son aise, déballer son faguenas. Il est permis de supposer que le haussement d'épaules de M. Pelletan n'est pas étranger à cette solution. Donc, Balthy chantera les couplets de la Savonnette. Dès ce matin, l'heureuse conjoncture est notifiée à l'univers. Quand on songe que, dans ce même janvier, nous avons acquis la certitude que M. Leydet a refusé la poignée de main de Thérèse Humbert, on se demande avec ennui si l'on aura vraiment la force d'endurer un tel contentement. La joie fait peur ! Et sans doute, au plus profond azur, les étoiles clignotantes, les froides, les coruscantes, les pudiques étoiles de l'hiver, prennent part à la jubilation terrestre. Elles saluent avec des rires lumineux les « roseaux pensants » que grandit à la mesure des sphères immobiles, des constellations et des voies lactées, la présence de tels phantasmes, chez les plus magnifiques de leurs maîtres et pasteurs.
10 fé-vrier 1904,
IL est commun, poncif, rebattu et même journalistique, dans les matins où somnole une verve collabescente, de dire adieu au pittoresque et de lamenter ce qui fut le Paris d'autrefois. Jardins moribonds, architectures désuètes, carrefours assainis, boîtes à locataires et cages à punaises. Les murailles antiques se révèlent un moment, avec leurs papiers déteints, leurs portes crevées, leurs escaliers béants, avec les taches innommables qu'ont faites à leurs parois cinq cents ans d'humanité, puis, branlent au coup de pioche et croulent dans un hourvari soudain, parmi les nuages de poussière et les cataractes de plâtras. Ici, des générations défuntes ont vécu la vie, ont aimé, ont souffert. Des vieillards se sont endormis dans la paix du néant. Des mères ont rythmé d'une chanson inquiète le souffle des berceaux. L'adultère a gravi ces marches dérobées. Des étreintes d'amour et des spasmes de mort ont fait vibrer ces murs déserts, ces demeures profanées. Pulvis et umhra sumus. Tels se recueillent les Bossuet de « la
copie » en fonction d'amuser rintelligence de leurs contemporains. Sur les décombres des maisons blafardes, logis de ténèbres et de puanteur, s'élèvent de claires habitations pleines d'eaux jaillissantes et de pures clartés. Le bric-à-brac du passé tombe en miettes. Les tourelles en poivrière, les maisons borgnes qui délectèrent Privât d'Anglemont ou Gérard de Nerval, tout ce qui subsiste des ruettes moyennageuses aux noms cocasses, la rue Brise- Miche, la rue Pierre-au-lard, celles du Clial-quipêche, de la Pute -y - musse, dont une édilité prudhommesque a fait Le Petit-Musc, changeant, comme dit Hugo, sa mauvaise réputation en bonne odeur, et, peut-être un jour, les stériles cathédrales, couvrant de leur nuit inféconde les plus beaux lieux d'une cité, feront place à des jardins peuplés de fontaines et d'arbres verts, à des chemins fraternels, où ne gîteront plus les bêtes crépusculaires et les fantômes de la nuit. La foudre soumise, tel Osiris le nocturne soleil, dissipera les ombres génératrices de l'erreur. Que les poètes, à la façon de Moréas, déplorent la vieillesse de leur carcasse et la caducité de leur habitacle :
la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel !
d'autres salueront d'un cœur joyeux l'avènement d'un siècle meilleur, d'une progéniture nouvelle. Que le vieux monde s'écroule tout entier avec
ses temples, ses casernes, ses prisons et ses abattoirs, avec les tristes alvéoles où tant d'hommes ont souffert de l'oppression et de l'hébétude, emmaillottés jusqu'à la paralysie dans les dogmes ou les lois !
A présent, les mouches de police travaillent à racler les palimpsestes du Paris qui s'en va. Les casseroles de la Préfecture, si indulgentes aux cafés de nuit, où les écrevisses coûtent cent sous la pièce, où tels fds de bourgeois gaspillent en de honteux plaisirs, la fortune usuraire de messieurs leurs ascendants, où les esclaves d'amour, fanfreluchées de dentelles et contrepointées de bijoux, rançonnent l'orgueil inepte de ces vedeaux, les casseroles ont « bouclé » récemment un des bouges les plus caractéristiques, un des cai^eaux les plus étranges du quartier des Halles : le Cabaret de VAnge Gabriel. A vrai dire, ce caveau était sis à l'entresol et ne brillait aucunement par l'impeccabilité de ses maîtres d'hôtel. Georges Maurevert l'eut assurément excommunié de la fashion et lord Seymour luimême ne s'y fût pas aventuré, sans quelque retentum. C'était une manière de Chat-Noir pour la crapule. Ainsi, le Père Lunette, dans le quartier Maubert, ou le Cabaret des Assassins, au coin de la rue des Saules. Parfois, très honnêtes, des ouvriers y représentaient « les apaches » ; ils se déguisaient en
souteneurs, fascinés comme il convient par la littérature des drames et feuilletons policiers. Voici, d'après Jean Marestan, un croquis de VAnge Gabriel :
« C'était, presque au coin de la vieille ruelle Pirouette et de la rue Montmartre, près de la masse sombre de Saint-Eustache, une boutique de marchand de vins, d'aspect assez banal, et qui ne se distinguait des autres que par la singularité de l'enseigne. Maintenu aii-dessus de la porte par une traverse de fer et se profilant sur le décor minable des masures voisines, un grand ange en tôle peinte était représenté, avec des ailes blanches et des cheveux blonds bouclés, et la robe bleu céleste des anges honnêtes que l'on exhibe aux devanture» pieuses du quartier Saint-Sulpice.
Si l'on se hasardait dans la boutique, on apercevait de suite (sic) en face du comptoir, à gauche, un petit escalier en escargot par lequel les clients, la nuit, montaient au premier, dans la salle principale. Celle-ci était petite, en couloir, meublée d'un piano et d'une double rangée de tables de marbre. Elle possédait pour attraction une douzaine de grands panneaux, couverts de peintures obscènes formant une suite et représentant l'arrivée de l'ange Gabriel à Paris, ses aventures, sa réception amoureuse par les femmes du Moulin Rouge et les gigolettes des faubourgs.
L'ange, pauvre comme un élu, mais blond, joli, adoré, y jouait fatalement, pour une série de Manons vulgaires, le rôle du chevalier des Grieux. »
L'enseigne de la taverne permet de dater l'époque de son installation. Il y a quelque temps, vers 1895, VAnge Gabriel fut à la mode, grâce à M"e Coues-
don, personne assez laide, qui recevait, dans un appartement du faubourg Poissonnière, la quotidienne visite du célicole déjà nommé. Courte, anguleuse, moustachue et de tout point quelconque, la correspondante de l'Ange prédisait l'avenir en patois de mirliton. Elle assonait comme un verlibriste qui n'aurait pas d'oreille. Ses mandements ressemblaient aux meilleures strophes de Coppée ou de Jean Rameau. A part cette infirmité, rien ne la sortait du commun des concierges. Cimabuë, Lucca délia Robbia, Donatello, Botticelli
et les peintres pisans du Vieux Campo-Santo
donnaient à leurs Annonciades plus d'élégance patricienne et de transparente beauté. Mais VEcho du Merveilleux traduisait ^ en petit nègre antisémite les solécismes de la Couesdon. Devineresse, elle fut bientôt achalandée et brilla dans le commerce prophétique. Néanmoins elle ne tarda pas à congédier son visiteur empenné pour les charmes plus substantiels d'un mortel, dont elle se flatte d'irradier les destins. Lasybille ne consacre plus la verveine ou l'encens mâle. Elle cesse de chanter les carmes, qui font descendre la lune : la prophétesse va causer chez la fruitière ou fait bouillir son pot-au-feu. Mais la mémoire de l'Ange permane dans l'esprit enclin au surnaturel des gigolettes, qui rêvent toutes du prince Charmant, fût-ce un Archange, fût-ce un Ephèbe-vierge du Saint-Graal,
pourvu qu'il ressemble aux chanteurs de romances élégiaques dont s'honorent les cafés-concerts.
Toute autre la taverne Zut, où se groupaient les jeunes anarchistes, quand fatigués d'avoir débattu les dogmes et prouvé leur orthodoxie, après des heures de controverses et de verbales anémones, le besoin de boire se faisait sentir.
Zut, ainsi nommé par son tenancier inaugural, ce pauvre Gilbert Renoir qu'ont illustré ses expériences de tir au stand national du Palais-Bourbon, Zut, situé à mi-côte de la rue Ravignan, n'ouvrait que le soir. Des gens bizarres hantaient ce lieu : éphèbes chevelus, portant comme des maçons le pantalon de velours bleu taillé à la housarde, commis de nouveautés en mal de poésie, colportant le sonnet désenchanté de la prime adolescence, peintres sans ateher, journalistes sans journaux, mais révolutionnaires fauves et déterministes pénétrés. C'était encore des femmes jeunes, adonnées à l'état peu lucratif de muses et dont la nullité prétentieuse évitait imparfaitement l'usage repréhensible des cuirs ou pataquès.
Ce monde faisait halte, séjournait quelques heures et, soi-disant, goûtait telles émotions d'art. L'installation était sommaire, d'un goût baroque et divertissant. La rue escaladée, on entrait dans une boutique
d'aspect fuligineux. Le mot Zut brillait seul, éclairé par des lampes. Zut résumait le programme jemenfoutiste de l'endroit. Le comptoir, établi sur quelques futailles vides, offrait à la clientèle des mixtures vagues et malsaines. Maintes gens fumaient la pipe, et quelle pipe ! crachaient, puis entonnaient des vers plus ou moins inouïs. On applaudissait ferme. Ces demoiselles encourageaient les esthètes, cependant que le maître du lieu, Frédéric, le beau Frédé, brandissait une guitare et chantait faux des berceuses à la crème de Delmet ou de Montoya.
Quand la salle était pleine, un des assistants se levait, pénétrait dans l'arrière-boutique, cénacle permis aux initiés, allumait un fumeron et, derechef, la séance continuait.
Le confortable manquait en cette arrière-boutique, décorée avec un luxe modeste, par des goémons passés au ripolin, qui tombaient du plafond en manière de stalactites. Les habitués avaient les ongles noires et le linge un peu rare. Leurs théories du monde n'étaient guère moins fumeuses que leurs calumets. Au surplus, d'aimables garçons, tout pleins d'accortise et de bonne grâce, pourvu qu'on respectât leurs dogmes, leurs évangiles et les articles de foi des divers catéchismes qu'ils récitaient avec ferveur.
Zut a disparu. L'Ange Gabriel n'est plus qu'un souvenir.
Mais pourquoi remonter vers ces scènes passées ? Laissons le vent gémir et le flot murmurer.
Les «boîtes «pittoresques sont closes pour toujours. Néanmoins, uno avulso... et les cafés ne manqueront jamais aux bureaucrates, aux flâneurs, aux inutiles, qui consacrent plusieurs heures de leur vie à boire de l'alcool, à sucer du petun, à jouer aux dominos. Cependant, est-il bien utile et nécessaire à l'ordre mondial que les bipèdes civilisés aillent tous les jours s'abrutir chez le bistro ?
Saint- Sébastien du Guipuzcoa, 30 août 1909.
JE ne pense pas qu'il convienne de gémir outre mesure sur la manifeste décadence du toreo. Depuis que la diffusion des lumières a mis entre les mains du premier ganadero venu l'épée et la muleta, depuis que les cirques, multipliés à l'infini, ont envahi l'Espagne, au point qu'il n'existe bourgade un peu forte ou pueblo de quelques mille âmes qui ne s'orne d'une plazza, l'art de Montés et de Romero est tombé dans le marasme. A dater du jour où l'on a donné partout des courses médiocres, il n'en fut plus d'excellentes nulle part. La tauromachie, après un siècle de magnificence, choit aux mains- d'entrepreneurs sans vergogne et de gladiateurs sans talent. Ce que nos anciens nous ont narré des Montes, des Sevilla, des Corchuelo, de tous les protagonistes qui, sous les règnes de Ferdinand VII et des rois ses héritiers, ont couvert de
gloire eux-mêmes et leur pays ; ce que nous avons vu de Frascuelo, de Guerrita, le dernier et peut-être le meilleur de tous, ne paraît aucunement près de recommencer. Le temps n'est pas éloigné, sans doute, où la lidia ne fournira plus qu'un « numéro » de music-hall. Aussi bien, les voyages multipliés, les contacts rapides et conventionnels, cet inexplicable besoin de courir la poste et de brûler des kilomètres que l'automobilisme a développé dans l'âme inculte des riches, sont-ils en possession d'oblitérer tout ce qui reste de caractéristique dans les paysages, dans les mœurs et les localités. Ces pintades, en voile de gaze et cache-poussière, leurs conducteurs aux besicles de chat-huant, que, sans politesse, Veuillot traitait de « chameliers », sont aveugles et sourdsmuets, pareils aux idoles des Gentils. Comment pourraient-ils voir, comprendre quelque chose, acquérir la sympathie et le goût indispensables, eux pour qui l'univers n'est qu'une grande route, avec des haltes uniformes, des hôtels identiques, où l'on couche dans le même dortoir, « confortable et ripohné », où du détroit de Behring à la Terre-de- Feu, l'on mange le même dîner, à côté du même pied-plat qui tient les mêmes discours et lit le même journal, depuis que la planète, sans distinction de races ou de climats, s'habille à la Belle Jardinière et s'alimente chez Potin ?
En France, la tauromachie offre un texte particuHèrement aimé aux cœurs sensibles qui font état
de « protéger » les animaux, tout comme s'ils étaient des personnes de leur famille. Une immense bonté à quatre pattes s'exhale de leur écritoire, avec un nombre imposant de lieux communs et de fautes de français. Vieilles demoiselles qui trouvent le nombre des étalons déjà bien insuffisant, coquines hors d'usage, professeurs d'avortements, épouses divorcées, mères fantaisistes et les misérables qui, parce qu'un charretier bouscule avec moins de douceur que de raison, ses bêtes paresseuses, cherchent à lui voler son pain, ne tarissent point sur la matière. D'adorables femmes, qui ont planté à reverdir leurs maris et leurs enfants pour suivre des gentlemen irrésistibles, abritent sous leurs ailes d'ange ces pauvres taureaux si méchamment mis à mort. Un homme d'esprit, quelque peu mégalomane et persécuté, un journaliste qui a « des mots » avec son concierge conseillaient naguère aux « honnêtes gens » de chambarder les arènes où pourrait se çerificar la funcion tauromachique. Voilà bien le Français, avec son goût de caporalisme et de pionicat, ce besoin de régenter les autres qui fait que dès qu'un imbécile porte, chez nous, un galon à sa casquette, il se croit Louis XIV et tranche du souverain. L'empêcheur de danser en rond appartient à la France, au même titre que ses ineffables ronds-de-cuir.
Les rabâchages de tels benêts seraient pour donner à tout esprit bien fait le désir de voir les corridas, d'approcher ce maganime spectacle et d'y retrouver
les hautes émotions qu'il donnait aux aïeux. Mais, s'il faut en juger par celles que l'on voit, cette année, en Biscaye et dans le Guipuzcoa, les courses finiront bientôt de leur mort naturelle avant même que M"^ Marie Huot, leur éloquente adversaire, ait renoncé à porter les cottes orfévrées et les béguins ourlés de perles que peignirent Pollajuolo et Cimabué. La corrida fut, dimanche dernier, tout à fait piteuse, un guet-apens, ou,\pour mieux dire, une volerie, exphcable seulement parce que tels membres de V ayuntiamento sont actionnaires de la société des courses. Depuis que la nouvelle place de taureaux s'élève au pied du mont Ulhia, béant sur la mer des Cantabres avec ses îles, ses falaises ocreuses et, vers Santander, la fuite blf uâtre des montagnes, une bande astucieuse d'impresarii a majoré de moitié le prix des places, à l'exemple des aubergistes suisses, qui mettent le coucher du soleil sur la carte à payer. Rien de plus naturel. Mais encore faudrait-il montrer dans cette place lumineuse autre chose que de pauvres aumailles, dont le concours eût été précieux à l'agriculture et que la boucherie eût, avec bonheur, débitées en aloyaux. Morne exhibition ! Le bétail, les hommes, le temps, exécrables à l'envi. Excepté Vincente Pastor, lequel a tué correctement ses deux taureaux, le deuxième surtout, par un magnifique volapié qu'avait précédé un travail incertain et pénible de muleta, les deux autres épées, Martin Vasquez et Rodolpho
Gaona, se sont montrés d'une faiblesse déconcertante. Martin Vasquez est un riche amateur cubain. L'amour de la gloire a tordu sa coleta. Ses costumes étonnent par leur faste, même les toreros. On dit qu'il porte une cotte de mailles comme Alexandre de Médicis. Aménité de confrères, potin de coulisses qui n'a rien d'étrange, au surplus, dans un pays où « parler» se dit hahlar. Gaona, sang-mêlé de Buenos- Ayres, n'a pour lui qu'une envie : abdiquer le nègre. Il ressenîble comme un frère à M. Légitimus et donne, pareil à ce thesmophore, l'impression heureuse d'un chimpanzé promu à la dignité de citoyen. Quant aux bitchos, Don José Moreno y Santa Maria y d'autres choses encore, nous a « donné la châtaigne » comme on dit ici, ou, si nous parlons intelligiblement, s'est truphé de nous. Son dernier taureau n'a pas voulu prendre la i^ara. Pour le forcer à combattre ou plutôt à se faire égorger, il a fallu recourir aux banderilles de feu, au milieu des imprécations et de la rage publiques. Un incident a, toutefois, égayé quelque peu ce lugubre spectacle. Au troisième taureau, pendant que Gaona se débattait dans une cinquième ou sixième estocade, la pluie, une pluie horriblement fine, de celles que les Espagnols traitent de cala-bobos (mouille-nigauds), s'est mise à choir inexorablement. Treize mille bobos, dont j'avais l'honneur d'être, en un geste unique ont ouvert leur parapluie. Et sur les gradins couronnés par des arceaux mo-
resques, tandis que passementé d'or vert et traînant ses bas roses dans la crotte, Gaona s'évertuait de Vestoque et de la mante écarlate, au bas des arcades et des pilastres dans le « genre Alhambra », ce fut un épanouissement de champignons, une levée extraordinaire de cèpes, ayant pour volve une face rechignée et pour pédoncule, un bourgeois.
Ah ! les pays du soleil, les orangers de Saint- Sébastien, les myrthes de la vieille Easo ! les lauriers roses du Guadalquivir ! Tout ce décor vu par Tristan Corbière « sur un abat-jour vert, chez une tante à lui » et par nous tous, dans les feuillets du Badekaer ! Comme la nature s'en contrefiche ! Et comme c'est un spectacle rassérénant que de voir la Mer soufïleter le public des bains de mer ! Un Belge, derrière moi, expliquait à ses enfants les corridas qu'il ignore, dans ce langage que les flamingants nomment « français poilu ». Et c'était vraiment à se croire aux bords de l'Escaut, quand la pluie incessante dégouline, lorsque les carillons du beffroi égouttent sur le fleuve des notes enchifrenées, lorsque les grands steamers en partance éructent leur fumée, à travers le brouillard, ce pendant que les sirènes clangorent et que, de la Tête-de-Flandre aux bassins du Rydeeck, les stridentes machines des bateaux, des remorqueurs et des allèges, pleurent dans la nuit fuligineuse, pleurent et se lamentent, comme les trépassés dans la baie de Douarnenez.
20 juillet 1911.
LE doux pasteur de météores qui, du matin au soir, entre le « nez de Pascal» — oui, madame! — et le souvenir de Nicolas Flamel, monte à la Tour Saint- Jacques, afin d'y regarder la lune en plein midi, celui que nébuleuses, planètes, étoiles fixes tour à tour, nomment leur « cher monsieur Ango » ne refuse jamais d'ouvrir ses mains pleines de vérités et de balayer sous un torrent de lumières, la ténèbre du Public. Eminent sinécuriste ! Grâce à lui, nous apprenons que la pluie mouille, que la neige est froide, les vents coulis, pernicieux. Il prodigue ainsi des apophtegmes. Il révèle aux journaux illustrés la nature des choses. Que le thermomètre marque à l'ombre, une température de hauts fourneaux, que les gens crèvent d'insolation, tandis que le bitume des trottoirs se liquéfie et que les belles âmes décernent aux carcans des chapeaux
de paille, chapeaux qu'elles refuseraient à n'importe quel gueux, l'Oracle du Châtelet nous éclaire soudain. Voulez-vous savoir pourquoi l'on étouiïe ainsi ? Pourquoi ? Mais, bonnes gens, parce qu'une vague de chaleur a modifié l'état de la température ! Ainsi, par la bouche de M. Ango, la science éclaire d'une lueur péremptoire le monde civilisé. A. Dupin, Zadig ou Sherlock Holmes n'eussent pas raisonné plus dru.
Mais la « vague de chaleur » n'est point l'unique flot qui monte et déferle, qui menace d'engloutir Paris et la banlieue, ainsi que la ville de Pompée ou celle de Conan Meriadeck. Une vague de pudeur gonfle « de sinistres intumescences » comme disait le vieil Hugo, l'Océan de la bêtise humaine. Encore qu'ils aient souci des « bonnes mœurs » autant que du bien dire, les survivants du nationalisme partent en guerre contre l'immoralité des journaux, le débraillé des spectacles, bien pluç, contre l'impudeur même des cartes postales et des périodiques à images.
Le 10 juillet, au Conseil municipal, M. Marcel Habert donnait une représentation de vertu à grand orchestre, faisait ouïr, avec ce petit chafouin de Lépine, le duo sensationnel de la pudeur outragée. Auparavant, M. Gustave Téry employait sa rhétorique, à déboulonner le Vieil homme, sous couleur de pornographie. Entre confrères, cela paraît, tout d'abord, un peu vif. Car M. Téry, auteur
dramatique, a lui aussi, érigé une pièce. Or, l'on se doit quelques égards, n'est-ce pas ? quand on est du même bâtiment. Toutefois, les maîtres et compagnons s'entre-dévorent. Ainsi, pour avoir collaboré putativement à la IX^ Symphonie, M. René Fauchois manqua d'indulgence à l'égard de Racine, auteur, comme lui, d'un théâtre en vers.
Jusqu'au début de cette année et malgré les efforts d'une ligue dont les adhérents se recrutent parmi les mômiers et les plus rances vieilles filles, il n'appartenait guère qu'au sénateur Bérenger d'appliquer sur la gorge de Dorine le mouchoir de Tartufe. Sa laideur, son accoutrement, sa face plate de vipère, sa cravate empesée et sa redingote en bois délectaient les humoristes. A poursuivre d'une telle haine imbécile et tenace l'Art et la Beauté, ce vieillard semblait venger une querelle propre, satisfaire la rancune d'un homme qui n'a connu de l'amour que des déboires. Chez le sénateur Bérenger, l'horreur de la pornographie assumait l'allure du vice le plus laid. C'était, peut-on dire, l'exhibitionniste de la chasteté. Willette qui le tient au bout de son crayon, comme Forain tient M. Joseph Reinach, en a donné de savoureux croquis. Celui-ci, entre autres. Sur les pieds nus et sanglants du Crucifié, Madeleine, la gorge éparse et la chevelure défaite, s'abîme de douleur, sanglote éperdument. A côté de la croix que l'on devine, pincé, géométrique, froid et coupant comme un bistouri,
72 tES « COMMÉRAGES » DE TYBALT
le « Père la Pudeur » se détourne avec dégoût : « Si j'avais été là — dit-il — on n'aurait pas eu de scandale, sur le Calvaire ». Cela se nomme Vendredi saint.
Ne relevant guère que de la caricature, de la chanson, des couplets de revue et des aliénistes, le « Père la Pudeur » pouvait à bon droit, passer pour un maniaque inofîensif , nonobstant certains actes de délation qui l'eussent autrefois, noté pour toujours d'infamie. On n'en saurait autant dire des sycophantes qui dénoncent aux magistrats, à la police, tels écrivains, J.-H. Rosny ou Victor Margueritte. Le Journal des Satyres interprète leurs écrits ; il en défigure traitreusement la pensée et les textes. Vous ne l'ignorez point, ce sont là indignations de commande, ayant un but précis, manœuvres d'opposition, déloyales autant que maladroites.
Mais, sous le masque rougissant de la pudeur et le prétexte avoué des luttes politiques, regardez. Ce que dérobent tant de grimaces et de cris, c'est la haine du livre, du journal, du théâtre, de la libre discussion. Les ennemis de 1' « ordure » comme ils disent, font le simulacre de saluer bien bas Molière, Diderot, Voltaire et Rabelais. Rabelais cet éternel honneur de la langue française, en dépit de ceux qui regardent l'auteur de Pantagruel « comme un plat farceur, bon pour égayer le quartier latin », Rabelais aussi « traditionnel » n'est-ce pas ? que Joseph de Maistre ou Louis Veuillot. Car, pour l'instant du
moins, il ne s'agit pas de brûler nos bibliothèques (les missionnaires de 1816 mettront encore un peu de temps à revenir), mais de restreindre la liberté, de bâillonner la presse, déjà muselée et captive par l'efTet des Lois scélérates, d'imposer à l'esprit public, cette vergogne toute d'apparence, qui naguère poussait les jeunes filles de Francfort à déserter un cours de botanique où le maître expliquait à son auditoire le sexe et la génération des fleurs. Ce n'est pas tout. La vague pudibonde roule dans ses volutes bien d'autres perles encore, et du plus bel orient. Car au fond, la littérature n'est qu'un prétexte. Soutenir que les publications vaguement erotiques, dont s'amusent, après boire, les hommes sérieux, les hommes d'affaires, plus grossiers et plus mal embouchés, d'ailleurs, que n'importe quel garçon de lavoir, auront sur l'évolution des jeunes hommes une influence quelconque, semble tout d'abord assez malaisé.
Que peut ignorer un jeune Parisien lequel traverse la rue, une ou deux fois par jour, se rendant à l'école et passe quelques moments avec ses camarades ? Quelle publication, pour infâme que vous la supposiez, égale en cynisme les entretiens du bourgeois adolescent, les propos orduriers qu'échangent à tout moment les fils de famille, les élèves des Pères ou de l'Université, le i^er sacrum de Janson ou de Stanislas ? Le couvent ou le lycée de filles ne sont pas moins instructifs. Là, vos Jeune-
France, de l'un et de l'autre sexe, entendront si ordes et luxurieuses choses que vous n'aurez plus désormais à leur voiler quoi que ce soit. La pudeur, pour ces enfants tôt éclairés, ne sera jamais qu'une pratique mondaine, un geste élégant et convenu. La bourgeoise de Furetière, élevée au fond du logis paternel, sachant à peine lire, ne sortant que pour aller à l'église, accrochée aux jupes de sa mère, pouvait, à la rigueur, ignorer ce que la jeune fille moderne apprend de toute part. «Croyez-vous que les sports, les visites, les contacts du monde et ceux des endroits publics n'enlèvent pas le duvet de votre pêche, sans avoir besoin d'une aide fournie par les arts plastiques ou la littérature ? La France, autrefois, parlait net, nommait les choses par leur nom, se glorifiait d'un langage explicite, loyal et transparent. Elle riait volontiers de l'hypocrisie anglaise qui rougit de Shakespeare et qui jugerait la Bible inconvenante si les livres saints n'étaient pas, chez elle, hors de discussion. Vous rêvez, à présent, de la réduire au piétisme berlinois, à l'hypocrisie anghcane, cette France du bien dire et du parler net ! Les mauvais livres, faut-il redire sans fin cette inutile vérité ? livres mal pensés ou mal écrits, les mauvais livres sont ceux qui donnent de la vie une idée extravagante. Et d'abord la plupart de ceux que couronnent les parlotes académiques. Feuillet écrivait de mauvais livres, tandis que Zola, si grossier qu'il fût, pouvait passer.
à bon droit, pour un auteur salubre et généreux. Quant aux écrits de pornographie avouée, aux livres innommables, enrichis de gravures y afférentes, l'ennui qui s'en dégage est, à coup sûr, le meilleur préservatif de la débauche qu'on puisse offrir à des enfants bien nés.
Les « histoires de femmes », narrées par des cacographes besogneux, auront-elles pour la sensibilité naissante d'un jeune homme le charme, par exemple, de Daphnis et Chloé, cette ardente et fraîche histoire de l'éternel amour ? -Voudrez-vous y mettre des feuilles de vigne comme cet imbécile qui s'avisa d'accommoder Rabelais « pour les jeunes filles » ? Donnez à vos enfants le goût des belles choses, au lieu d'étouffer leur entendement sous une pudeur conventionnelle. Vous n'aurez point à redouter que leur curiosité de la vie aille se désaltérer au fétide abreuvoir des brochures obscènes. En matière de théâtre, chassez la gaudriole inepte, le vaudeville et même l'opérette. Empêchez les envieux de combattre le génie et de faire intervenir l'émeute dans des querelles de boutiques. Cela vaudra mieux que de fermer des kiosques et de saisir quelques douzaines de cartes postales, plus hideuses certes qu'impudiques. Faites que les éphèbes s'exercent un peu moins au foot-baal, au tennis, à l'escrime, à tous les arts qui font de l'homme un cabotin et le prédisposent à devenir un sot. Qu'il apprenne à lire. Qu'il entre dans les œuvres éternelles, comme dans sa
propre demeure. Il en négligera peut-être les Chants du Soldat, Les Déracinés et Les Morticoles, Paul Déroulède, Léon Daudet, Maurice Barrés, « épris de gloire et de vertu ». Mais il ne s'intéressera point désormais aux « petites secousses » des bouquins libidineux. Même au compte-gouttes, la paillardise ne le divertira plus. La robuste nudité de son esprit n'aura plus besoin, pour y chercher un voile, de faire plongeon dans la vague de pudeur.
14 août 1911.
JADIS, au bon temps de la chronique, vers 1860, dans les papiers de Girardin ou de Polydore Millaud, le retour des saisons, les événements périodiques fournissaient aux « écrivains » d'alors une série abondante de thèmes à développer. Cela ne demandait ni talent, ni aperçus neufs, ni quelque espèce de culture que ce soit. Le journal à un sou démocratisait la lecture. Il ne fallait, pour contenter les nouvelles couches, aucun effort d'esprit, aucune recherche. A l'abonné de l'ère philippienne succédait l'acquéreur au jour le jour ; celui-là prenait sa tranche de nouvelles pour gagner le bureau ou la boutique, désormais incapable de suivre un raisonnement, de s'attacher, de s'émouvoir. Les faits divers, « sang et tartelettes », disait Veuillot, suffisait à son appétit de connaître, pour peu qu'ils fussent appuyés de commentaires insignifiants et mellifîus. C'était à l'époque de Timothée Trimm, méridional vulgaire, qui sur son nom de
Lespès — l'épais — justifié à plaisir, avait, on ne sait pourquoi, greffé ce pseudonyme. Lespès fut, avec ' Pierre Véron, autre Joseph Prudhomme, le glorificateur de la vie impériale et continua pendant les premières années de la République, jusqu'à l'apparition du « journal littéraire » fondé par Dumont en 1879, le premier Gil Bios. Dès lors, la chronique se respecta. Monselet, Aurélien SchoU, Léon Capron en donnèrent d'excellentes, sans éviter néanmoins les thèmes trop faciles et, peut-on dire, les propos rebattus. On n'en était pas encore à la « critique des mœurs », dont Paul Adam et surtout Rémy de Gourmont, dans ses robustes Epilogues^ devaient plus tard donner de si parfaits modèles.
Aux belles heures de Lespès, le jour des morts, le grand prix, l'ouverture de la chasse apportaient de suffisants prétextes à écrire cent cinquante lignes. Un monsieur se mettait volontiers à sa table de « travail » pour annoncer le retour des hirondelles, que l'on pouvait encore nommer sans honte les « messagères du printemps ».
Et les distributions des prix fournissaient, de même, un leitmotw aux esprits à court d'ingéniosité.
Ces « grands jours » ont été de tout temps, pour les jeunes Français et pour leurs familles, l'objet d'une préoccupation imbécile autant que soutenue. Apprendre ne semble jamais avoir été le but des études que poursuivent les bourgeois, A présent, il importe, avant toute chose, de passer des examens,
de répondre à des questionnaires à la fois vides et compliqués. Autrefois, il s'agissait encore d'humilier son voisin, de montrer à la mercière du coin, au vicomte d'En face que l'on avait plus d'esprit que messieurs leurs enfants. C'est pourquoi les écoliers mettaient en vers latins le Déluge ou V Importation de la pomme de terre, faisaient parler dans la langue de Tite-Live, tour à tour Godefroy de Bouillon, Jeanne d'Arc, Juvénal des Ursins ou les frères Montgolfier. Outre la satisfaction de désobliger leurs amis et connaissances,- ils retiraient de ces petites fêtes des avantages inconnus. On les accommodait de volumes nombreux, indigestes et pesants. A titre de loyer, ces malheureux, à mains pleines, recevaient les ouvrages de Villemain, le Théâtre de Corneille et môme les Voyages du jeune Anacharsis. Ajoutez une couronne de feuilles vertes que posait sur leur chef quelque bonze aux dents noires, après l'insalivation préalable d'un baiser. Pour peu que la famille demeurât dans un quartier éloigné, pour peu que les parents du lauréat fussent chatouillés par les caresses de la vanité, le malheureux coltinait ses volumes, ses palmes, ses couronnes, en plein juillet, sous l'astre du Chien, avec le sentiment d'être infiniment plus ridicule, anachronique et déplacé que le bœuf gras qui, au moins, a l'excuse de ne pouvoir en aucune manière, protester.
La gloriole des philistins assume des formes surprenantes. Certain imbécile, d'ailleurs homme de
lettres, narrait un jour, en présence de témoins dignes de foi, comment pour cueillir des cyclamens en montagne et faire admirer sa légèreté, il avait failli trouver la mort dans je ne sais quel précipice des Karpatbes. Ce crétin est, peut-on dire, légion. Une identique mentalité, le besoin de se faire admirer par leurs pareils incitait les bourgeois à promener leur descendance, après la distribution des prix, remplacée, à la maison, par une distribution de calottes, de nasardes et autres plamussades, quand les malheureux gosses avaient manqué le palmarès.
Celui des jésuites ne sortait pas sans quelques grimaces préalables, dont les pères ont, depuis le roi Stanislas et les comédies de collège où se plaisait la Palatine, gardé le secret avec un soin jaloux. L'éducation costumée, en honneur dans les « maisons libres » et autres collèges cléricaux, donnait là quelques-uns de ses plus beaux fruits. Je me rappelle avoir assisté à Toulouse, par une chaleur de quarante degrés, à une distribution de prix chez les jésuites, où la lecture des récompenses fut précédée agréablement d'un mélodrame, dans le genre de Dumas père, composé par un des maîtres de la maison. Cela se nommait : La dernière victime de Charles Le Mauvais. J'ai encore dans les narines le remugle de la salle. J'entends les répliques ineptes que martelaient durement les acteurs de Narbonne ou de Pézenas et, vers la fin, M. Louis de Fourcaud,
récitant une ode religieuse, dans le goût emphatique d'un Lefranc de Pompignan qui aurait lu Victor Hugo. Il était question là-dedans d'une aube
Qui dore la barque de Pierre Et la cime du Golgotha.
Cela nous paraissait fort beau, encore que nos redingotes bleu de roi nous eussent monté à la température d'une étuve surchauffée, où nous « braisions » à petit feu.
Les distributions des lycées, pour être moins hilarantes et cocasses, n'offraient aux malheureux potaches pas de meilleurs plaisirs. Les discours en faisaient l'ornement qui pouvaient passer, la plupart du temps, pour des morceaux d'un bel ennui. Les écoliers n'avaient pas toujours la fête d'entendre un Renan, sur le seuil des vacances. La grotesquerie évidente de la solennité refroidissait un peu les forts en thème, lesquels néanmoins, dans ces temps lointains, affectaient de regarder comme un idiot « le prix de gymnastique » et se seraient crus déshonorés pour avoir emporté n'importe quelle distinction de ce genre. Il semble, d'ailleurs, que, l'enthousiasme depuis lors, fait absolument défaut. Seuls, ou peu s'en faut, les éphèbes de la laïque trimbalent par « compites et quadrivies » les cartonnages encombrants de leurs bouquins. Frisés comme des moutons, endimanchés et raides, le chef luisant de pommade, ils promènent leur
gloire à travers les rues mercières, sous les yeux attendris des petites gens. Ceux-là ne font pas de discours latins. Mais ils connaissent les vérités essentielles, à savoir que deux et deux font quatre, que la vente à faux poids est l'âme du commerce, qu'il n'est qu'une beauté, une vertu, qu'il n'est qu'une splendeur : amasser beaucoup d'argent. Et leur mère, en eux devine cette noble pensée. Avec des regards attendris, elle couve ces négociants futurs, sortis de ses entrailles.
Les autres, les prix d'honneur, les « Marcellus » de rhétorique, promis par les marchands de soupe au glorieux avenir, que devenaient-ils, quand on feignait encore de croire à la valeur des gens cultivés ? Vallès a dit leurs misères, leur industrie, a montré leurs vêtements effrangés, leurs chaussures sans semelles, toute cette effroyable misère du bacheher pauvre qui ne peut se servir de son esprit, ni de ses bras. Firmin Boissin, Champfleury ont retracé la biographie de quelques excentriques : Polaillon de Béziers, Pierre Dupré, latinisant son nom en Petra protensis, qui, envoyé en disgrâce au lycée d'Alençon et quittant l'Université, adressa au ministère de l'Instruction publique ces mots lapidaires : « Point d'Alençon ! » ; d'autres aussi, parmi les réfractaires, qui remplaçaient, chaque soir, le gîte et le dîner absents par des entretiens plus transcendentaux que raisonnables.
Aujourd'hui, l'espèce en est perdue ! Il n'existe
plus de forts en thème. Les distributions de prix voient faner leurs couronnes de papier. Les sports de grand air occupent les jeunes hommes. La culture du muscle a remplacé le discours latin. L'un faisait naître des cuistres et, chose plus navrante, des affamés. Il faut souhaiter que l'autre ne mette pas au jour des butors insolents et bien nourris, des voyous, tel, par exemple, ce Védrines, chevalier de la Légion d'honneur qui, dans les cités qu'il honore de son vol, ajoute à son patarafe : bon pour une saillie, toutesfois et qu"antes quelque perruche éprise d'aviation lui demande un autographe sur papier vaseux.
21 août 1911.
1 Candis que le beau inonde, le demi-monde et toutes les fractions de monde, emportés vers l'alpe fraîche, vers la salure marine, par de nauséabondes voitures ou des rapides effervescents, produisent au grand jour, avec une sereine bêtise, leurs entretiens, leurs passe-temps et leurs élégances de plein air ; tandis que les fils des bourgeois, les demoiselles y afférentes emplissent de rires ineptes ces tea room dont s'affligent les montagnes ou la nier ; tandis que les gobe-mouches de France cultivent le tennis et que les benêts d'Amérique, épris de golf, labourent la dune à grand renfort de cuillères ; tandis que les vieilles actrices, chez les brocanteurs de Dinard, d'Ostende ou de Biarritz, acquièrent leur « argenterie de famille », le portrait de leur mère-grand et tout ce qui s'ensuit, la rubrique des faits divers, par son opulence, par la richesse des horreurs quotidiennes, dédommage un peu de leurs claustra-
tions, les citadins, impécunieux ou affairés, qui ne peuvent aller hors des murs, prendre aux bons endroits, quelques coups de soleil à la mode, ouïr les pianos d'hôtel et manger les ragougnasses propres aux bourgades fashionables comme aux petits trous pas chers.
Ouvrez un journal. Vous y trouverez toutes les espèces de crimes ou de délits qui caractérisent le professionnel aussi bien que le meurtrier d'occasion. Le couteau, le poison, l'instrument « contondant », le camarade Browning ne font pas relâche un seul instant. Aimez-vous les apaches ? On en a mis partout. Les cambrioleurs ? Ils fournissent à eux seuls une rubrique. Et le vitriol ? ce joli vitriol sur lequel maître Henri Robert, sauveur de Jeanne l'Ogresse, a des couplets si émouvants ? Il gicle, ruisselle et forme des cascades. Il corrode les Enée en rupture de comptoir, les Don Juan de la parfumerie et les cruels Bireno de la Commission. Quant aux Didons, aux Elvires, aux Altisidores de l'acide sulfurique, le public, le jury n'ont, pour ces aimables personnes, que bénévolence et compassion ; car, disait Karl Marx, nous vivons toujours au temps de la préhistoire. Le vitriol ? c'est l'ultime ressource, la gloire des « dernières heures ». Et quelle perspective plus idoine à chatouiller l'esprit, à délecter un lecteur intelligent que la pensée affriolante de tel griset calamiteux, dont les yeux suppurent dans un visage sanguinolent de gigot
mal cuit, parce qu'il refuse désormais les complaisances d'une mégère en mal d'amour ?
Voulez-vous connaître le mystère de la rue Caumartin ? Savoir si le cuisinier cinghalais opéra luimême, apportant à Bowanie, à Siva dévorateur l'offrande paradoxale d'Origène ? Aimez-vous mieux savoir pour quel motif, le frotteur du coin fut trouvé dans sa chambre, carotides ouvertes et bedon perforé ? Le drame de Ménilmuche vous passionne-t-il. Madame ? Et la tragédie, encore mal déduite, du boulevard Pasteur ? Que dites-vous, touchant les victimes de l'alcool ? Ou leur préférezvous les martyrs de la jalousie ? Une rubrique éternellement neuve et non moins engageante, c'est la rubrique des suicides. Noyés bleus, asphyxiés noirs, la Morgue n'a pas de clients plus louables que ces amateurs de nirvanah.
Ce jeune daim, venu pour exercer à Paris la profession de rastaquouère et qui se tue en l'honneur d'une roussecagne rencontrée à l'Opéra-Comique, un soir de Werther :
... déjà j'étais impatient Du long repos auquel j'aspire,
offre aussi à l'admiration publique une occasion peu commune de s'épanouir. Après tout, il recommence le geste de Roméo, non parce que Juliette est morte, mais parce qu'au lieu de s'aller crever d'ennui aux bains de mer en la compagnie exclu-
sive du jeune homme, elle préfère cueillir à Paris, des myrtes rémunérateurs.
Eh bien ! toutes ces aventures délectables qui, d'un si haut goût, condimentent le premier déjeuner de la civiHsation française : violences, homicides, attentats sur les personnes, coups de poing et coups d'eustache, ne sont autre chose qu'une manifestation de la chaleur, comme l'abaissement des rivières, l'éclosion des tubéreuses, et la surproduction de glace à rafraîchir.
« On ne fait pas de révolution quand il pleut ». De même on ne chourine congrument que par les temps chauds.
L'homicide appartient à thermidor, au même titre que les roses remontantes. Nos devanciers ont pris la Bastille et raccourci Robespierre en plein mois de juillet. Ce ne sont pas les caniches seuls dont la température excite les humeurs peccantes. Elle déchaîne aussi la rage des Ephémères ; sans doute, il faisait grand chaud quand le fils de Télamon passa au tranchant de son épée un troupeau d'ouailles innocentes. L'incomparable érudit qu'est M. Jules Bois a récemment fait connaître en quelle figure l'Hellade incarnait cette rage mue et ces avertins d'Ajax ou d'Héraclès. Nous avons appris de lui (francisé un peu) le nom de Lussa par quoi les Grecs désignaient ce péché capital que nous qualifions ici de colère. Mais, pour un spectacle en plein air, pour une tragédie arénicole, dans le goût
d'Orange ou de Béziers, Lussa, nul ne le conteste, valait bien mieux et relève singulièrement la peinture de ces fureurs estivales :
« Flamme dévorante
Qui chez nous s'augmente
Des feux du soleil. »
comme chantaient, naguère, en musique de bazar, défunts Scribe et Meyerbeer.
Le juif Lombroso, qui mensura tant de nez, d'oreilles, de mâchoires, d'angles faciaux et de li stigmates zygomatiques », Lombroso, type du savant inepte, encore que bien intentionné, avait déjà, dans son Uomo delinquente, notifié cette influence de la thermalité sur les passions humaines. Les beaux crimes ont toujours lieu en été, promulguait cet excellent homme, que les brigands de la Basilicate, aussi bien que les tire-laine du Piémont, prenaient pour chouette et mystifiaient solidement. Il rejoignait ainsi, en arrière, les vieilles doctrines galéniques sur la fureur estivale, sur l'influence de Sirius dans le déchaînement de l'ire et de la vindicte, sur l'impulsivité de messieurs les apaches. Aux bacchants, le plein soleil. Aux maniaques, la douce lune, génératrice d'illusions.
Cette doctrine de la criminalité, montant ou descendant avec le thermomètre, n'a rien qui puisse déplaire aux esprits les plus discrets. Oyez plutôt la marquise :
« Le soir notre marié avait la fièvre. Le lendemain,
« il semblait guéri. Voilà donc le remède pour la fièvre « connu ! Reste à savoir la dose. »
Si le remède à l'envie, assez égoïste, de 'trucider les gens consiste dans les affusions d'eau froide et l'abaissement de la température, que M. de Pontich vienne en aide aux Parisiens ! Qu'il ouvre les fontaines ! Qu'il débride ses réservoirs ! Qu'il ne chicane pas sur la dose ! Verser deux mois de typhoïde dans notre eau potable peut passer pour un joli travail : qu'il nous en donne encore trois semaines, sous la réserve d'irrorer abondamment les jaloux, meurtriers, ivrognes et autres bêtes malfaisantes que suscite le soleil. Les nuages qu'il détient « pleuvent le Juste ». Qu'il fasse donc plus humaine la littérature des papiers publics ! Ainsi reviendront à leur place les chiens écrasés, les sauvetages et les accidents jubilatoires de tramways.
Si les feuilles des arbres arborent toujours le gris de la poussière, du moins les feuilles publiques cesseront-elles de tacher les doigts et l'esprit avec le rouge immonde, avec le rouge du sang.
Saint-Briac, 4 septembre 1911."^
CETTE catastrophe imprévue et céraunienne (si j'ose emprunter à M. Louis de Gonzague Frick un peu de son vocabulaire), le deuil national qui, des gorges d'Ollioules à la Bretagne armoricaine, de Bayonne à Epinal, accréditant la force du Destin et l'imbécillité des Cartons Verts, gonfle d'amertume les yeux turgescents et les cœurs illacrymés, unit dans un même désespoir, désespoir uniforme autant que légitime, les trente-six millions d'habitants dont s'honorent Paris et les départements. Au milieu des gloires, des prospérités, de la richesse, des jours épiques et des guerres magnanimes qui, depuis le moine Théroulde jusqu'à M. d'Esparbès, ont animé l'éloquence des bardes militaires, -quelques dates sombres, dans les lointains de l'Histoire,
parlent aux imaginations de fortunes adverses et de grandioses malheurs : Crécy, Azincourt, Poitiers, et Pavie et Waterloo, sans compter les Dragonnades ou le mur des Fédérés. Mais combien de tels revers semblent petits, mesquins et négligeables au regard du désastre qui déconsole, aujourd'hui, le Monde civilisé. Non, pas même quand la Judée entendit Rachel hululer et pleurer sous le palmier de Rama, de tels gémissements ne montèrent vers les cieux ! Encore qu'il fasse bien chaud pour vêtir le sac du prophète Néhemias et que le grand nombre des chauves mette un obstacle péremptoire à la mode élégante de cendrifier les chevelures, il n'est bon citoyen qui n'exécute à sa manière le geste inconsolable et ne montre au passant un cœur transverbéré. La France est en deuil, vous dis-je ! Ce n'est point que la peste menace, ni le choléra-morbus, ni le typhus pourpre, ni le noir- vomi. Elle est en deuil ! Non parce que le beurre, déjà trop échauffé de la température, se sale de plus en plus chez le crémier ; non parce que les tubercules renchérissent et que se rassasier avec du veau sera, dans peu, s'il en faut croire M. J. Bertillon, imperator du « kutz », un luxe permis aux seuls financiers, turcarets israélites ou beejpackers de Chicago. Ce n'est pas la question du Maroc, ni la guerre menaçante qui les émeut ainsi. Faut-il avouer cette défaillance de l'esprit public ? Ce n'est pas même un concours d'aéroplanes, le « survol » d'un « surhomme », la
prouesse de Védrines que M. Lanson égalerait à Pascal si ce n'était faire trop honneur à l'écrivain des Proinnciales ! Bien plus ? L'accident de M. Guillotin, paisible époux, méchamment mis à mort par le meilleur ami de Madame, laisse froid, distrait et négligent ce bon peuple français, entre tous spirituel. Car, si chaque nation a connu son jour de défaite : Athènes, Cheronée et Rome, Trasimène, Paris seul a perdu la Joconde, emportée comme un vulgaire mouchoir, dans la valise d'un pickpocket. C'est un deuil national, répétons-le sans trêve, un malheur tel que le massacre de Roncevaux, la campagne de Russie et la retraite des Dix mille assument auprès l'aspect de vagues enfantillages. Ces quelques centimètres de peinture ! De les avoir perdus, chacun de nous porte un poignard dans le cœur, pareil à cette Virgen de la Soledad que l'on voit partout, dans les carmels d'Espagne. 11 semble que le soleil même rougisse d'éclairer la Madeleine, depuis qu'une telle honte est impartie à la capitale de notre falliérat. Des gens qui ne sont d'ailleurs pas susceptibles de graphiquement dépeindre un nez ou de « jeter » sur la confiserie ambiante les bouquets d'églantines dont raffolent, à Noël, messieurs les épiciers, pour leurs marrons et leurs pralines, éprouvent au fond du cœur de funestes atteintes. Cette dame, sous cadre, puis sous verre, que les conservateurs de musée, avec un zèle soutenu, peignent, lavent, décapent, repeignent et vernissent, tantôt
au jus d'oignon, tantôt à la {îomnie adragante, ne faisait partie — au moins est-il permis de le supposer — ni de leur famille ni de leur héritage, ce qui ne les empêche, d'ailleurs, point de frapper leurs estomacs, de se lamenter comme si quelque opérateur facétieux leur avait décroché une molaire : <c Eppopoï ! popoï ! popoï ! » exclameraient-ils avec les héros d'Euripide, si leur ignorance du grec ne les préservait de tels épiphonèmes.
Ce quadragénaire alcoolique, joueur de dominos, habitué des cafés, grand buveur d'apéritifs, geint à l'unisson du comptable qui prenait, jusqu'ici, le Louvre pour un magasin de nouveautés. Ces genslà ont trouvé le mot d'ordre, l'émotion de la semaine, le mouchoir où pleurer. Et les voilà pleurant à mouchoir que veux-tu ! Ils ne sont pas les seuls à s'humecter ainsi. Les Vénus pleurent ; de même les Cupidons et M. Dujardin-Beaumetz, par delà Vénus et Cupidons. Quelque chose de pareil eût sans doute lieu, quand sous l'empereur Julien, une voix, bramant sur la mer Egée, annonça au Monde que le dieu Pan était défunt.
Arrière la pensée impie et véritablement sacrilège de méconnaître un si cruel déchirement ! Il est des consolations telles que les perdants y trouvent une injure. Néanmoins, il faut vivre et marcher, comme disait Goethe, par delà les tombes, en avant. Donc, après avoir gémi tout notre saoul et commandé les plus beaux crêpes de Pinaud-
Amour, essayons de chercher, si dans la pluralité des mondes, quelque sujet lointain de consolation, une vague promesse de dictame, un solamen ne nous est point offert.
Les gens qui s'intéressent à la peinture, qui hantent les collections et se préoccupent devant un tableau d'autre chose que du prix qu'il vaut et de l'anecdote qu'il représente, auront, même sans quitter la France et Léonard, des motifs d'accoiter leur désespoir. Le Bacchus ne semble pas à dédaigner. Le Saint Jean- Baptiste passe communément pour un morceau de quelque valeur. Dans ces jouvenceaux d'une beauté si fière et si mélancolique, dans ces patriciens adolescents, porteurs d'un héritage millénaire où se confondent tous les crimes, tous les orgueils et toutes les voluptés, dans ces figures de la belle et tragique Florence, ils retrouveront le plus grand génie — et vraiment le surhomme — de la Renaissance italienne. Ils contempleront ce
miroir profond et sombre Où des anges charmants avec un doux souris, Tout chargés de mystère, apparaissent à l'ombre Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.
Ceux-là d'ailleurs, ont vu U Annonciade, la Vénus des Uffizzi, tous les chefs-d'œuvre du maître universel. Eux qui savent pourquoi il convient de regretter la Joconde, se résigneront aisément à la pensée agréable des services sans nombre que ce vol
a rendu, et peut rendre encore aux hominiens qu'il préoccupe.
Et, tout d'abord il fournit aux quidams un thème de conversation. Imaginez un peu l'état d'âme inhérent à un bourgeois qui, depuis le 15 juillet, habite une villa au bord de l'Océan et donne chaque matin, comme disait Flaubert, son approbation à l'Immensité. Pour jouer au bridge il faut un certain nombre d'intelHgences, d'adeptes, initiés à l'intellectualité de cet amusement. Le vol de la Joconde offre au contraire un motif épanoui à ceux dont la faconde laisse quelque chose à désirer. On en peut confabuler avec le maître baigneur, les connaissances de la plage, sans compter les demoiselles de la poste, en allant prendre le courrier. Un même usage peut encore être fait de ce propos en buvant les eaux ferrugineuses, sulfureuses, sodiques et autres, généralement quelconques, idoines à guérir toutes sortes de maux.
Et nous ne parlerons pas de la « copie » estivale. « Ne touchez pas au Purgatoire ! disait Henri IV. C'est le pain des moines ». Encore moins voudrais-je attenter au larcin du Louvre ? N'est-ce pas, ô confrères, un opportun morceau, une manne dans le désert des vacances et leur dislocation ?
Insensé que je suis ? Que fais-je ici moi-même ? Et n'est-ce pas, ô Monna Lisa, profiter de votre absence que d'en plaindre l'incommodité avec ceux qui vous pleurent chaque jour ?
Les personnes élégantes ont déjà quitté la mer et la montagne. Nonobstant la variété de leurs amusements et cette culture intellectuelle qui distingue les gens du monde pour en faire les plus diserts et les mieux informés des pithéciens, l'épisode jocondesque ne manquera pas de létifier leurs poitrines. Axiome : ceux-là ne vont jamais au Louvre. Ils ignorent les Clouet, les Constable, les Poussin. Ils ignorent le Couronnement de la Vierge et même Les Noces de Cana. Quand on leur fait payer très cher, ils consentent à regarder, non de la peinture, mais des toilettes, devant les maîtres hollandais. En revanche, ils ignorent autant qu'un naturel de Tavaï-Pounamou, la Femme à la toilette, les Quartiers de boucherie et généralement tous les Rembrandt « qui sont au coin du quai ». Ceux-là, je pense, mettront aisément un terme aux regrets qui les dévorent et cicatriseront leurs hypocondres sans efforts.
Un autre point de vue 'propre à raffermir les esprits désorbités, c'est, outre la contemplation des vérités éternelles, à savoir que la pluie mouille, que les vipères sont venimeuses et les imbéciles innombrables, c'est la pensée, ah ! combien rassérénante, que la Joconde peut disparaître, que M. Pierpont-Morgan peut en faire emplette et même se chauffer les pieds avec — tel, quand il brûle ses tableaux, dans Manette Salomon, le Coriolis des Concourt. La Joconde n'a plus besoin d'exister en pré-
sence réelle puisqu'elle est promue à la dignité de trope, de figure et de lieu commun.
Le « sourire ambigu », le « regard équivoque « de cette vieille dame appartiennent désormais aux personnes qui se glorifient d'écrire avec des expressions toutes faites. L'école impériale s'en tenait aux « pinceaux de Zeuxis et d'Apelle », remplacés par Michel-Ange et Raphaël, chez les Romantiques, braves garçons qui ne connaissaient d'ailleurs pas la peinture de Raphaël plus que celle de Zeuxis, Et l'on peut espérer que les départements, la Suisse €t la Belgique nous fourniront encore pendant au moins un siècle du « sourire ambigu » et des « yeux équivoques ».
Donc, il convient peut-être de ne se point héautontimorouméner outre mesure. Après les jours luctueux, reviennent les beaux jours. Et voici une remarque propre à ramener, sans doute, le calme dans les esprits chagrins. Quand il fait beau temps, la mer n'est pas d'un moins bel azur depuis Je départ de la Joconde ni moins amène, la salure. En outre, dans la pince des homards, on ne cesse de trouver toujours cette chair craquante, sucrée et délicate qui délecte les personnes de bon goût.
26 septembre 1911.
OUE Mercure-à-tête-de-bélier, inventeur de la Lyre, que les Camènes, les Karites et madame Arria Ly préservent ma bouche d'émettre sur l'affaire Guillotin, le moindre son articulé ; pareillement de nuncuper à demoiselle Laudreau quelque paradoxe que ce puisse être, idoine à la désobliger !. Car c'est un « grand témoin » que cette vieille jeune fille. Sa parole a fait la lumière, à l'instar d'Iaveh qui, s'il en faut croire les livres mosaïques, donna le jour au Monde avant même que d'excogiter le soleil. Dans la parturition, peut-on dire, laborieuse à laquelle eussent apparemment succombé la Police et la Magistrature, tant assise que debout, elle applique, non sans bonheur, la « méthode maïeutique » du divin Socrate. Elle accouche le Parquet. Elle ouvre des fenêtres à tabatière dans l'intellect des reporters. Elle rend superflu, en Touraine,
Auguste Dupin, Zadig, M. Hamard et Sherlock Holmes. Elle secoue un flambeau sur le pont qui mène à Saint-Symphorien, comme la Liberté sur le rond-point que forme l'Ile-des-Cygnes. Elle se pourrait judicieusement cognominer le phare de la Loire si un quotidien de Nantes n'avait pris les devants. La Presse l'idolâtre, le juge Cador est à ses pieds. Il serait injurieux de supposer, un seul instant, que le ministère, le ministère de 1' « Instruction publique », lui refusât les palmes, à la prochaine fournée. Elle portera, n'en doutez point, ce bibelot honorifique pour aller voir guillotiner Houssard.
Or, le sauvage, le huron, le babouin exempt de manières et de compréhension qui mêlerait aux couronnes de la triomphatrice, les absinthes d'une restriction même bénigne, courrait grande chance de voir la foule généreuse prendre parti contre lui et l'écharper tout vif. Ce qui serait bien fait. D'ailleurs, demoiselle Laudreau n'a pas conquis sa juste renommée et la sympathie universelle des « honnêtes gens » ; elle n'est pas devenue, en quelque sorte, une Erinnye départementale, sans affronter de pénibles combats. Elle a eu sa « tempête sous un crâne ». Elle a compris la cruelle signification du vocable « syndérèse » que Jean Rameau prend, depuis son adolescence, pour un terme de pharmacie. Elle ne s'est pas « ouverte » au commissaire de police « comme s'ouvrent les fleurs », dans ces vers de
mirliton que Saint-Saëns a immortalisés. On ne décerne pas au bagne les amis de son enfance, et l'on ne traite pas de « vieille folle », d' « étheromane » et d' « opiophage » une mère au cœur sanglant de qui l'on envoie aux Assises la fille unique, aussi aisément que l'on acquiert un chapeau de mauvais faiseur. Mais, patience ! au train dont va le Monde ! cela ne peut tarder.
Le cas, non de telle ou telle mouche, utile aux juges empêtrés dans les fonds vaseux d'un beau crime et les aidant à sauver leur amour propre en même temps que leur hermine, le cas, non du délateur, mais de la conscience publique en présence de la délation, n'est pas sans nouveauté ni agrément.
Depuis les jours, si voisins par la date, si éloignés par les mœurs, où Guizot prenait des pincettes pour tendre à Deutz, une liasse de billets, prix de sa forfaiture, l'opinion a, comme on dit, évolué- Donner ou même vendre à la Justice un coupable, n'a rien qui choque désormais la pudeur intime des bourgeois. Le sycophante, ouvrier de la répression sociale, apparaît aux classes dirigeantes, non plus comme un instrument abject et nécessaire que l'on écarte avec dégoût, sitôt qu'on a cessé de l'employer, mais comme un égal, une manière de collaborateur pour qui l'on ne saurait avoir trop d'égards, de sourires et d'attention.
Le cas de Ravachol fut particulièrement ins-
tructif. L'on en peut raisonner à l'aise puisqu'il appartient à l'histoire du siècle révolu. Ce Ravachol, à présent oublié par les générations montantes, n'était point — il s'en faut de beaucoup — le premier bandit venu. Il se disait « anarchiste » et par là même, terrorisait la ville et ses faubourgs. A vrai dire, c'était une individualité puissante, un personnage de roman attardé de quelques siècles. Il y avait en lui du condottiere, du brigand, de Voutlaw et du chevalier. Avec la férocité d'un capitaine d'Ecorcheurs, il montrait, parfois, la générosité gracieuse d'un Fra Diat'olo. Régressif, il allait du mélodrame à l'opéra-comique. En outre, comme il était plein d'esprit, le fil qu'il donnait à retordre, écorchait les doigts canailles de la Sûreté. Les hommes forts n'en sont pas moins soumis aux nécessités de leur « frère Ane », comme disait le Père Francesco. Ravachpl dînait absolument comme le premier imbécile venu. Un soir, le « plongeur » du restaurant où, depuis deux jours, il prenait ses repas, flaira son individualité, fut quérir deux agents et le fit mener au poste. Quelques semaines après, la tête détronquée et mis à mort par le bourreau, l'homme avait cessé de perturber la digestion des satisfaits. Que le garçon du restaurant Véry (dont il est oiseux de redire ici le nom, car le malheureux vit encore, loin de toutes représailles et dangers à la Santé dont on l'a fait gardien), que le garçon du restaurant Véry ait agi socialement et, si vous le
voulez même, qu'il eut rendu service aux bourgeois, quand il s'avisa de livrer ce formidable Ravachol, on ne saurait le nier. Ce laveur de vaisselle, accoutumé aux œuvres utiles et répugnantes, accomplit son geste sans dégoût. Rien de mieux. Autrefois, on l'eût indemnisé, payé largement de sa peine et du bon office qui mettait sous les verrous un malfaiteur. On n'eût pas brigué sa fréquentation.
Or, à peine l'arrestation de Ravachol fut-elle divulguée et le nom de celui qui l'avait fait prendre livré à la publicité, que l'on vit s'écraser, à la porte du manezingue son patron, un défdé ininterrompu d'équipages, de messieurs à fourrures, membres des cercles élégants et des ligues les mieux pensantes. On le traita non comme un profitable serviteur, mais comme un héros, comme un ami. On lui prodigua les pourboires cossus, les épingles de cravate, les poignées de main. Les meilleurs gentilshommes — il existe plus que partout ailleurs des gentilshommes dans les nations démocratiques — bravèrent le graillon et l'embrassèrent comme pain bénit. On n'eût pas fait mieux pour un Camelot du Roi.
Jadis, au temps de Louis-Philippe, sans remonter plus loin, rien ne paraissait égaler en ignominie (et la littérature d'alors en fait foi) le métier d'accusateur volontaire..
La plupart des personnages romantiques risquent leur vie et déchirent leur propre cœur afin de garder
le secret, ou défendre l'ennemi même qui s'est confié à leur sauvegarde. L'hospitalité primitive se retrouve chez les vieillards d'Hugo qui, pour défendre leur hôte, brandissent leur épée et quelque douze cents vers. Mais les contemporains de la demoiselle Laudreau ne pensent là-dessus comme Hunding ou Ruy Gomez de Sylva.
Dans la Dernière Incarnation de Vautrin, Balzac fait mouvoir, à l'arrière-plan, un forçat au grand cœur, Tiodoro Bianchi, refusant de sauver sa tête et préférant l'échafaud à la délation. Vautrin le rachète et son roman finit bien. Car le lecteur d'alors n'eût pas admis la décollation d'une tête charmante qu'auréolait de si nobles sentiments.
Hélas ! depuis ces temps héroïques, le sens de l'honneur subit une forte évolution. Ferragus, les amis du général de Montriveau, les grands silentiaires inventés par le génie, apparaissent de notre temps, aussi lointains que le pithécanthrope. Les. Treize se conglomèrent dans un journal pour médire de leurs confrères. Et le secret, si divin qu'Horace demandait aux Consentes de ne jamais permettre qu'il habitât sous le même toit qu'un parjure, le secret, comme la liberté, ne paraît exister aux regards du monde moderne, que parce qu'il offre à quiconque la liberté de le violer.
MM. les assassins, tire-laine, empoisonneurs et autres gentilshommes, passaient autrefois pour pratiquer cette religion du silence et de la discré-
tion, jusqu'à la mort. Quand le Roi était plus qu'un dieu, il pardonnait à l'humble citadin, coupable de n'avoir pas livré le dépôt et le secret d'un proscrit. Il envoyait le mouchard à la Bastille et laissait Orgon en paix.
Même, il est à supposer que Louis XIV n'eût pas fait mander à Versailles, la porteuse de torches dont s'honore le procès Guillotin. Venu de si haut, l'exemple rayonnait jusque sur la pègre ; les suppôts du Roi de Thune eux-mêmes s'y conformaient. Ils subissaient la question du brodequin, l'estrapade e't quelques autres menus suffrages, mille fois plus chatouilleux sur le point d'honneur que les classes dirigeantes d'à présent.
Quant à nos précieux apaches, la Préfecture n'a pas de plus intègres pourvoyeurs ni de plus sûrs amis.
Ils rapportent, ils cafardent à dire d'expert, ils se vendent, se trahissent les uns les autres. Un peu, certes, pour obtenir des douceurs, du tabac et les embrassements de mesdames leurs épouses. Mais aussi, mais d'abord par amour de l'art. Il est si délectable d'obtenir les félicitations du procureur général !
Je ne sache pas néanmoins qu'aucun d'eux se glorifie encore d'avoir donné le secret volontairement confié à son honneur.
28 octobre 1911.
DEPUIS la disparition du roumain Golfineanû- Mitty qui, suivant la coutume des personnes en appétit de gloire, avait confié aux ordures ménagères le nom de ses ataves, pour se cognominer Jean de Mitty, l'héritage de Bryan Brummell semblait dévolu en toute propriété à MM. Georges Maurevert, dans la littérature, et Séverin Mars, au théâtre, sans toutefois détourner ces jeunes hommes du Romantisme, de Frederick Lemaître et des colliers de barbe que portaient les héros, si mal habillés, de Gavarni ou Balzac. Notre Maurevert, tout particulièrement, s'était fait « brummelliste » comme on devient «unijambiste» ou « moliériste », par amour de l'art, combinant ainsi la cravate du « divin George » avec le spencer de Barbey d'Aurevilly, Et cet éclectisme, contrairement à ce qu'implique d'ordinaire une telle vertu, attestait, chez le plus désinvolte
des « mousquetaires », un grand fond de latrie et de respectuosité.
Mais voici que l'auteur de La Dame qui nest plus aux camélias, M. Maurice de Faramond élève à son tour, une chapelle non ! une cathédrale en cinq actes, au favori de George IV. Et nous allons revoir, sur la scène, le monde bizarre qui» séparé du continent par un simple bras de mer, english chenal, prenait un plaisir passionné aux balivernes du plus creux fantoche qu'aient fait mouvoir, en aucun temps, l'égoïsme et la Vanité, au moment même où Napoléon jouait la partie émouvante et surhumaine dont il perdit la dernière manche à Waterloo.
Ce beau Brummell, l'épithète est en français dans l'ouvrage du captain Jesse, a trouvé dans cet imbécile un historiographe plein de dévotion, lequel a noté, jour par jour, les cravates, les fracs, les visites, les pots de cold-cream, les bons mots et les incongruités de son grand homme. La stupéfiante adoration de l'Angleterre pour ce hochet d'un prince méprisable s'il en fût, ne s'explique guère que par Y « infâme bigoterie » et le convenu des mœurs qui déshonorent la civilisation anglaise. Brummell^ de ses gants parfumés soufflette en plein visage, le tartuffe anghcan, ce tartuffe dont, à la même époque, Sheridan, avec son Joseph Surface, donnait un portrait digne de Swift.
Certes les scandales ne manquaient point à
Londres. L'aventure de Caroline de Brunswick, femme du prince de Galles, avec son estafier, peut passer pour une des plus malpropres histoires à mettre sur le compte des « honnêtes gens ». Mais, s'il est permis de faire n'importe quelle chose, en pays anglo-saxon, il est, en revanche, criminel d'y proférer quoi que ce soit, touchant l'amour ou même la galanterie. Autant que la religion ellemême, une pruderie étroite, celle que rêvent d'impatronniser en France les compagnons, sectateurs ou sectaires du hideux Bérenger, y fait partie intégrante du loyalisme et des bons comportements. De nos jours, la reine Victoria mit le comble à ces grimaces. Elle proscrivit du roman, du théâtre et de la conversation, tout propos qui « n'est pas pour les petites filles dont on coupe le pain en tartines ». Et c'est pourquoi, Rudyard Kipling, encore qu'il sache autant qu'un brahme ce que les bêtes pensent de l'amour, a si complètement raté la Course du printemps, le rut des fauves dans la jungle, qui sous sa main artiste, aurait pu devenir un chant digne de Lucrèce ou de Walmiki.
L'aristocratie anglaise, ennuyée autant sous le roi George que sous la reine Anne, par la tenue et par le cant, avait le goût des monstres. En 1704, Josiane prenait Gwinplaine. Cent ans plus tard, n'ayant plus de saltimbanque, la gentry se donna Brummell.
Ce fut, dans toute la force du terme, un inutile,
sans cœur et sans esprit, malgré tout celui que veulent bien lui prêter ses admirateurs contemporains. Barbey d'Aurevilly, que i)lusieur8 tiennent pour un styliste énorme, l'admirait. Car l'admiration du pauvre homme, sénile et peinturluré, s'adresse toujours à des grotesques, sinon à des pieds-plats.
Le vice de la société anglaise, l'adnMration pour les princes, l'agenouillement devant la noblesse, ce que plus tard, Thackeray devait nommer d'un nom si galvaudé, par la suite, le snobisme j)orta aux pieds de Brummell la foule de ses contemporains, le situa dans leur esprit, sur le môme plan que Bonaparte ou lord Byron. Brummell, fils d'un marmiton, régna pendant quinze ans à la surface du monde britannique, sur le patriciat le plus hautain et le plus exclusif. Par son arrogance, par la noirceur de sa méchanceté, par le vide, le néant de toute sa personne, Brummell dompta ces ducs, ces ministres, ces comités de grands seigneurs, ces pompeuses ladies que l'auteur de Gullwer représente, à la Hogarth, sous les plus immondes figures : troupeau de jars, hannetons, cribles et pots de nuit. Il en fut le héros, l'archétype et le dieu.
La jeunesse copiait ses toilettes, ses nœuds de cravate, ses manières impertinentes et langoureuses. Bientôt cependant, les disgrâces arrivèrent. Une audace de Brummell fit long feu et dès lors, il fut perdu.
« George, sonnez donc, mon cher », dit-il un jour de sa voix fate et nonchalante, à son royal ami.
L'héritier présomptif sonna : puis au valet qui entr' ouvrait la porte :
« Qu'on appelle sur-le-champ la voiture de M. Brummell ». Et désormais, il ne voulut pas entendre parler de son favori, plus qu'Henri II de La Chateigneraie, après le fameux duel.
La dernière insolence de Brunamell ne fut pas plus heureuse. En 1830, ruiné par le jeu, diminué par l'exil, mais ayant sauvé les apparences, comme il était consul (consul de troisième classe !) à Caen et s'ennuyait dans ce poste, le vieux drôle écrivit à Palmerston pour lui dire que son emploi était fort inutile. Immédiatement l'emploi 'fut supprimé. George Bryan Brummell mourut de misère (et ce fut justice) à l'Hôpital Saint-Sauveur.
Rien de plus vain que son existence. L'amour en fut absent, l'esprit n'y brilla guère. On cite de Brummell quelques mots. Ils sont, dit Paul de Saint- Victor, grossiers comme les coups de poing d'un boxeur. Il n'aima personne. Il n'eut aucun enthousiasme, aucune foi. Etre de vanité, de gloriole et de parade, il ne survit dans l'Histoire que pareil à ces masques d'un bal fini depuis longtemps, qu'on retrouva moisis, poudreux, mangés aux vers, dans les combles de Versailles et dont la Palatine eut si grand peur.
Le fard est tombé, le carton s'est craquelé. Sous
le velours poudreux de la barbe, une tête de mort ricane pleine d'un vide infini. Déshabillé de son luxe, le dandy apparaît dans toute sa bêtise et sa malfaisante inutilité. Sa vie, à cet empereur de la Mode, fut une farce, une aventure « farcesque » comme celle des rois véritables. Le théâtre s'intéresse à lui, pour le jouer de nouveau et le remettre en lumière. L'acte fini, si le public acquiesce au geste d'un si lâche pied-plat, c'est aux poètes seuls ayant, par un divin artifice, recréé ce cuistre de la fashion, cet amuseur d'un monde imbécile et pourri, ^'est aux poètes seuls que devront s'offrir les couronnes et les applaudissements.
11 novembre 1911,
LE théâtre vit encore sous le dogme de la séparation des Genres. C'est une orthodoxie à laquelle, après Becque, après Ibsen, après tant d'autres plus ou moins fameux, nul ne saurait contrevenir, sans éprouver la férule des critiques. D'un côté, la tragédie et de l'autre, la comédie. Ici, Melpomène, là, sa sœur Thalie. Et gardez-vous de confondre les Deux Masques. Faute de quoi, Rollin, Bitaubé, M. Brinon et l'ombre de Francisque elle-même ne seraient pas contents. Le drame a pour objet la terreur et la pitié, comme nous l'apprenait ce vieux croûton d'Aristote. La comédie, au contraire, doit susciter le rire de huit heures du soir au dernier omnibus, ou mériter l'improbation des aristarques (pardon !) sémites, indo-européens, voire mongoloïdes répandus à la quatrième page des papiers publics. La critique manifestement, se recrute parmi
les gens éclairés pour qui l'alphabet n'a point de mystères, et qui lisent couramment les ouvrages imprimés. Elle compète donc. Elle statue avec pertinence touchant un art que la plupart de ses membres n'ont jamais exercé ni même appris. Néanmoins, faut-il s'entendre. Pour éclairé que vous supposiez un homme et nourri de bonnes lettres, vous ne sauriez, sans extravagance, exiger de lui qu'ayant pris place à l'orchestre, délibéré de se gaudir, il ressente les affres de la mélancolie et pleure, tout à coup, dans l'intimité de son mouchoir. Il serait, dès lors, obligé de comprendre quelque chose en dehors de son parti-pris. Troquer la savate de routine contre les bottes du Petit-Poucet, confusion de tout point scandaleuse et qui pourrait mener aux abîmes. Et, pour lors, que deviendrait le manuel du baccalauréat ?
Prenez Molière. C'est, pour le commun des Français, le grand maître, le pontife, le dieu de la Comédie. A vrai dire, il est ennuyeux à pleurer. Mais les admirateurs héréditaires qu'on lui voit, ont trouvé la façon de remédier à ce défaut. Ils ne le lisent point ; l'ignorance maintient en bonne forme leur piété. Or, Molière ne se permet dans le domaine sentimental, que des incursions brèves et restreintes. Premier que d'attendrir un personnage, quel qu'il soit, il en fait un ridicule. C'est Arnolphe, Alceste ou Georges Dandin. Ainsi demeure le principe comique dans toute sa verdeur.
Néanmoins, comme on ne peut rire pendant quatre heures d'horloge, il fait appel aux « raisonneurs ». On bâille. On s'embête dru. Mais la comédie est sauve et, comme dit avec unanimité la Province : « On passe toujours une bonne soirée au Théâtre- Français. »
Sacha Guitry vient d'éprouver à son dam ce qu'il en coûte de vouloir amuser le public, en recherchant des procédés nouveaux. C'est un fort mauvais garçon. Il manque de respect envers les bustes. 11 se permet d'avoir de l'esprit à sa manière. Auteur et comédien, peintre par surcroît, humoriste, gazettier, il écrira demain des romans, pour peu que bon lui semble, méritant qu'on le nomme à côté des plus glorieux, sans recourir à personne, pas même à M. de l'Etre dont les loisirs sont accaparés, comme chacun sait, par Raoul Gunsbourg. Sacha Guitry dessine, compose, joue avec sa femme des pièces qu'il écrit et que tous deux font vivre, dans une apothéose de sympathie et de joie. Il a, par la force d'une bonté communicative et d'un don universel, franchi dès l'abord tous les obstacles. N'ayant pas vingt-sept ans, il est un roi de Paris ; on peut dire qu'il passait déjà pour un maître à l'âge où ses contemporains n'étaient point encore bacheliers.
Voilà bien des griefs pour un seul homme. La plèbe des confrères n'aime pas, de leur vivant, les « enfants sublimes ». Elle attend qu'ils soient morts
OU, du moins, faisandés comme un lièvre en marinade, pour admettre leur génie. En effet, la décrépitude, les infirmités de l'âge, les disgrâces oignent d'un peu de baume cette pauvre Envie. Hélas ! mais quand l'auteur célèbre porte encore les dents et les cheveux de la jeunesse, quand il compte par deux le chiffre de ses printemps, quel motif de consolation voulez-vous qu'il reste aux auteurs peu lus, aux comiques injoués ?
Dans un Beau Mariage, l'auteur du Veilleur de Nuit a mis en scène un monde assez mal renchéri d'hommes sans scrupules et de femmes sans vertu. L'escroquerie et les amours y sont faciles. On oublie aisément dans un tel milieu, de payer son terme, d'acquitter ses différences. L'amour, suivant le mot de Portalis, n'y semble autre chose qu'une question de canapé. La Presse, naturellement, crie au scandale. N'est-ce point calomnier la France que de prétendre qu'on y trouve des bookmakers, des nobles qui vivent d'expédients et surtout des demoiselles que leurs auteurs n'élevèrent point d'après les conseils de Fénelon ? Nommément, les critiques « orientaux » couvrent leur tête de cendre et leurs épaules du taleth, comme avant la prière des morts. Que ces gens trop « dessalés » dont la parisine marivaude familièrement avec le Code pénal, se trouvent tout à coup enrobés dans un conflit de sentiments profonds : qu'ils deviennent, le mot est de Goethe, de simples hommes en face de la
nature, vont-ils continuer à rire, à plaisanter, à formuler ce qu'ils éprouvent, dans le dialecte d'Alphonse Allais ? Vont-ils se croire inélégants, bourgeois et démodés pour dire leur peine, tout simplement, pour pleurer les véridiques larmes qui montent de leur cœur ? En praticien clairvoyant, Sacha Guitry fait faire à sa pièce une volte-face dont l'à-propos saute aux yeux, La douleur entre dans la maison trop gaie, y pénètre comme un voleur. Elle y règne en maîtresse, elle met en fuite d'un seul geste les rires coutumiers. L'amertume d'un amour blessé change et monte le ton des protagonistes, si bien que les trop modernes aigrefins des actes précédents, le père débraillé, la jeune fille avec tache, se transforrnent pour le théâtre, ainsi que dans la vie elle-même. Ce qu'ils avaient de bon en eux jaillit au premier choc de l'infortune, comme la source du rocher.
Ce mélange, au surplus, de moquerie et de tendresse, de mélancolie et de gaieté prête aux œuvres d'art une saveur incomparable. Henri Heine, par lui, fut, à coup sûr, le plus grand poète lyrique du xix^ siècle, sans même excepter Victor Hugo, Ce qui fait à'Atta-Troll, de Germania, de cette prodigieuse Nord-See où les Dieux de l'Hellade boivent du grog afin d'éviter « les divins rhumatismes et la toux immortelle », des poèmes incomparables, c'est précisément l'arabesque permanent d'ironie et le persiflage soutenu, accompagnant un cri de dé-
tresse comme en ont seuls crié les prophètes d'Israël. Ce que Mozart a fait pour la serenala de Don Juan, Heine le réalise dans la plupart de ses poèmes, donnant ainsi à tous les auteurs un exemple que bien peu sont en pouvoir d'imiter. Il y faut un manège infini, de la souplesse, un fond de sincérité que la rhétorique dont nous sommes intoxiqués détériore grandement.
L'esprit gamin et primesautier de Sacha Guitry sans outre mesure, je pense, avoir souci de réaliser les préceptes d'une école, quelle qu'elle soit, marche sur les traces glorieuses de Heine, dans cette forêt aux enchantements où la basse des ours répond en faux-bourdon au chœur des nixes et des follets. « Après les larmes les plus sublimes, disait le Maître, il se faut moucher ». Après les rires les plus fous, l'étalage le plus cruel de cynisme ou d'indifférence, il faut que l'aimée et celui qui l'aime retombent sous la loi des tendresses humaines, quels que soient leurs costumes, leurs mœurs et leur éducation. Un noble ruiné, s'il chérit sincèrement la jeune fille douteuse qui redorait son blason, trouvera pour la quitter les adieux d'Hector. Et le rire tout naturellement tombera de ses lèvres. Car la joie est aussi précaire, que transitoire la douleur. Il n'est sentiment qui ne se transforme d'heure en heure, de minute en minute, dans un échange perpétuel. Une suite de maux incomplets, de petits bonheurs, c'est la vie, aussi bien dans l'ordre sen-
timental que dans l'ordre physique. Les spectateurs d'Un beau Mariage ne s'y trompent point. Les seules besicles des critiques assermentés n'ont pas discerné, dès l'abord, l'opportunité de ce troisième acte, si tendre, si juste, si nettement observé, où, sous la fantaisie et la tendresse, la spontanéité de l'émotion, apparaît, dans toute sa belle carrure, la lucidité française et la normande judiciaire de Sacha Guitry.
Néanmoins, il est bon de répéter ces choses, puisqu'il existe encore des professeurs de théâtre qui séparent opiniâtrement les deux masques, maintiennent le divorce entre Melpomène et Thalie, interdisent l'alliance du grotesque et du terrible quatre-vingt-dix ans après la préface de Cromwell, après le lyrisme bouffon, la cocasserie émue et l'éloquence funambulesque légués par le divin Aristophane aux poètes Banville et Bergerat.
3 novembre 1911.
VOICI quelque temps, peut-être une quinzaine, grande mortalis œvi spatium (comme dit M. Thomas d'Esparbès, quand il veut faire accroire aux hôtes de Fontainebleau qu'il despume la redondance latinicome et n'est pas dénué de toute culture), voici de longues, maussades et plaintives semaines que nous n'avions ouï parler du couple Musset-George Sand. Or, je le demande aux personnes de bonne foi. Que peut, ayant fermé boutique, mis dans sa poche la clef du bureau, du comptoir, de Vemporium, de la banque ou de la succursale Potin ; que peut, en dehors du bridge, des visites, de l'escale à Cythère et de l'estaminet où l'alcool abrutit les encéphales, que peut, afin de se divertir, entreprendre un bourgeois français, quand il n'est membre d'un cercle ni abonné de l'Opéra,
sinon se représenter les mauvaises manières que faisaient, dans Venise, vers 1840, la mère Dudevant, le « poète des Nuits » et le vétérinaire Pagello.
Certes, les documents venus des gens célèbres, funambules, avocats, ministres, empoisonneurs, cabotins, archevêques ou danseuses, encombrent le marché. Voulez-vous du scandale, du bon vieux scandale bien rance et non moins idiot ? Ouvrez les yeux, desserrez les cordons de votre bourse. Vous n'aurez d'autre peine que choisir. M. Alphonse Séché n'a pas le monopole de « faire les commissions dans l'histoire ». Il n'est si pauvre quidam, si obscur imbécile qui ne trouve son historiographe. Quand un jeune grimaud, ayant pris conscience de luimême, sent qu'il est à jamais incapable d'écrire quoi que ce soit, même un conte à la Bazin, même un sonnet dans la formule d'Haraucourt, il opte pour Y « érudition ». Il prend à la Bibliothèque, une carte, section des manuscrits. Cela ne demande ni lecture préalable, ni intelligence, ni savoir quelconque, ni français. Quant à l'orthographe, ce détail concerne les typos. Et c'est pourquoi, aux vitrines, jaunes, bleus, vert- olive, céladon, amarante, caca d'oie ou gorge de tourterelle, apparaissent tour à tour, les mémoires des Culottes de peau, les souvenirs des chambrières et les indiscrétions des amants refroidis. On déballe au nez du public enivré par ce fumet, du pubhc athénien qui toujours en redemande, le hnge sale de René, les livres
LES tt COMMÉRAGES » DE TYBALT 123
de cuisine laissés par Michelet, que dis-je ! et les inexpressibles hors d'usage qu'abandonna le père Beuve à ses petits amis. Nous savons, à présent, quel nombre de bains prenait Elvire et comment Lucile de Chateaubriand s'y prenait pour changer de bas.
Mais de tous ces ragots, de toutes ces exhibitions, de ces boîtes à ordures et de ces tiroirs à souvenirs, aucune chose ne vaut, au gré du lecteur, ce qu'il peut apprendre sur les facilités de George Sand envers les gas qui brillaient par d'autres mérites que ceux de l'intellect. Chopin, Musset, les géants du piano ou de la métaphore, ne contribuaient pas médiocrement au renom de la dame. Toutefois, à l'heure précise où, comme disait Chamfort, « Marc-Aurèle est égal à son palefrenier et Zénobie à sa fille de ferme », elle descendait complaisamment à ce muletier qui, d'après Montaigne, a toujours, même avec la plus honnête, son quart d'heure bienvenu.
George Sand garda jusqu'à présent le renom d'avoir été bénigne et complaisante au muletier. Mais voici qu'une petite-fdle sienne réclame, pour l'auteur d'Indiana, les bénéfices et le renom de la pudicité. Le drame du Théâtre des Arts a déclanché cette crise de respect filial et de vénération rétrospective. Entre temps, Séverine, le cœur sur la main et des larmes dans les yeux, a pris part aux débats, prononcé quelques-unes de ces paroles touchantes dont elle sarde le secret.
Tient-elle pour Musset, dans le débat, ou bien pour George Sand ?
Celui qui le peut dire en sait plus long que moi.
L'émotion, en effet, de Madame Séverine est si grande , si complète, si œcuménique, elle embrasse à la fois tant de sortes et d'objets : mâtins, chats de gouttières, femmes en géshie, rescapés du grisou, taureaux de courses, chemineaux en détresse et carcans maltraités, qu'il est diflicile de savoir, au jour le jour, le thème exact de son apitoiement. Quant à la petite-fille de George Sand, rien de plus respectable que le sentiment qui l'induit à réclamer pour sa grand'-mère le culte, la déférence* et les génuflexions des hommes qui ne l'ont point connue.
Si même George Sand, au lieu de pondre une centaine de romans, des articles sans nombre et d'avoir découché, pour la postérité, à la face du Monde, comme La Nuit d'Octobre en fait foi :
O mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle Dont l'amour fit couler les larmes de tes yeux ! Plains-la, son triste amour a passé comme un songe... Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge : Quand tout l'aurait été, plains-la ! tu sais aimer !
le plus respectueux silence donnerait au geste de son héritière l'unique réponse qui convienne. Mais George Sand ! Mais ses amours, ses frasques, ses caprices ! Mais les lettres blâmant l'insuffisance au déduit du tendre pianiste Chopin que, par plaisan-
terie anacréontique, elle nommait son « cher cadavre ». C'est là une rançon légitime, non seulement de la gloire qui n'a point cristallisé autour de Consuelo, du Marquis de Villemer ou de La Petite Fadette, mais du tapage contemporain et de la notoriété.
Depuis quelque temps d'ailleurs, les descendants, soit collatéraux, soit directs, des personnages célèbres montrent la plus étrange susceptibilité à l'égard des historiographes qui ravaudent leur ancêtre. Il faut désormais compter, non plus avec la vérité historique, mais avec les parents de la statue. Et nul ne sait de quelles entreprises est capable une famille bien endentée, en train d'écouvillonner son grand homme. Il n'est savon, shampooing, lessive, brosse, éponge, grattoir, eau seconde ou sel d'oseille que ne prodiguent ces récureurs acharnés. Ils décapent le bronze. Ils bouchonnent le marbre. Ils ratissent la terre cuite. Un écrivain, connu pour sa malpropreté, son désordre, sa bohème, ses cheveux gras et ses ongles noirs, devient, à la troisième génération, un petit maître, une fleur des pois, un muguet tiré à quatre épingles, que ses contemporains ont mal compris. Et c'est à peine si l'on ose traiter Gustave Planche de butor et Voltaire d'usurier.
Il y a deux ans, à Bagnères-de-Bigorre, on inaugurait un monument à la mémoire de Madame Cottin, qui fut la George Sand du premier Empire. A la
fête, assistait je ne sais quel petit neveu de cette « muse deux fois morte », huguenot par surcroît. Ce fut un beau spectacle que de voir ce parpaillot revendiquer, pour le somno de la mère-grand, un certificat de solitude. M. Fernand de Cardailhac, donateur du marbre et magistrat de l'ancienne école, imbu de bonnes lettres, plein d'accortise, d'esprit et de doigté, eut quelque peine à calmer cet ouragan autour d'un oreiller.
Poésie à part, ce qu'il y a d'assommant dans ces histoires de eoucherie et de femelan, c'est leur imbécillité. Nous sommes intoxiqués d'hypocrisie et de mensonge, au point de ne pouvoir discourir des choses amoureuses comme du premier sujet venu. « Incriminer un enfant sur sa précocité sexuelle, c'est, dit pertinemment Rémy de Gourmont, lui reprocher d'avoir grand appétit ». Blâmer George Sand ou la défendre du goût qu'elle témoignait pour les gars solides et râblés, dans le matin de sa jeunesse, doit paraître aux esprits éclairés un sophisme du même ordre. Le désir de purifier son effigie et de la rendre plus blanche que le voile d'une mariée a quelque chose de drolatique, même d'irrespectueux. L'écrivain peu artiste qu'elle fut, ombre de Musset, de Pierre Leroux, de tant d'autres, noircissant des rames de papier sans arriver jamais à l'œuvre définitive, devint une excellente grand'mère, après s'être montrée une épouse fâcheuse et plus tard, une femme assez dévergondée. Elle
n'abandonna point ses enfants. Or, ce n'est pas un faible mérite dans un monde où l'on voit à chaque instant Corinne ou Philaminte quitter foyer, mari, enfants, tous les devoirs et toutes les pudeurs, afin de suivre le premier pied-plat venu qui leur porte, comme elles disent, à la peau.
D'ailleurs, si George Sand fut une aïeule incomparable, douce et bonne aux petits, on peut, sans paradoxe, affirmer que c'est, en quelque façon, à cause des amours qui charmèrent son avril. « Le plaisir, disait son ami et contemporain, Béranger, rend l'âme si bonne ! » De même que l'on n'est tout à fait bien servi que par les domestiques un peu voleurs, de même, les sentiments d'altruisme : pitié, maternité, douceur, n'arrivent à leur développement intégral que chez les femmes, n'en déplaise à leur lignage, dont les vingt ans furent, sans contrainte ni fausse honte, largement rassasiés d'amour.
4 décembre 1911.
TEL poète de music-hall, revuiste comme disent présentement les écrivains hostiles au français, met en pont-neuf, un maître incontesté de l'art dramatique, lui reproche de ne pas égaler, dans ses meilleurs moments, Shakespeare et quelques autres. En outre, et par façon de réjouissance, il traite de vieillard lubrique, de gâteux, de faussaire et autres aménités, le grand homme qui n'en peut mais. S'il ne va pas jusqu'à « fils d'archevêque », c'est qu'il redoute les tribunaux protecteurs, comme chacun sait, de la dignité personnelle et de la courtoisie héréditaire. Le grand homme regimbe, met sur pied des témoins. On prend des fiacres, tant chevalins qu'automobiles — et non moins de rendez-vous. Quatre messieurs débobinent la casuistique du duel. Ils rédigent, non sans élégance, d'industrieux procès-verbaux. Il ne faut
aucune espèce de civière pour à leurs domiciles respectifs, convoyer les moribonds.
Tel critique fort connu par ses relations et qui, sachant le prix du temps, ne baguenaude pas à écrire des chefs-d'œuvre, attrape un auteur, jeune cette fois, qui se permet d'avoir à la fois du talent, du bonheur et du succès.
Le même critique reproche à la directrice d'un théâtre de genre, le déshabillé de ses costumes et de représenter des courtisanes grecques, sans jupon de chasteté, et même avec une totale absence de linge. Comme c'est un quidam fort érudit, il apprend aux lecteurs, par occasion, que la Champmeslé ne jouait pas Monime, avec cette méthode callipyge. La dame se fâche. L'auteur attrapé s'irrite. Comme ils ont un théâtre sous la main, de l'esprit, du talent et l'audience de Paris, la dame et son époux mettent en scène le critique susnommé, dans une revue élucubrée, à ce qu'il semble pour iceluy martyriser de pommes cuites. Le public se pourléche, en redemande. Seul mécontent, le critique aux pseudonymes assortis, prend par le mauvais bout la plaisanterie et transvase dans les papiers publics, l'amertume de son âme. Avoir ainsi méconnu ses talents et sa beauté ! Il n'est pas précisément offensé de l'irrévérence. Non l Car le Prêteur n'a cure des choses minimes. Toutefois ses admirateurs, comme il dit avec ingénuité, souffrent de cette irrévérence contraire aux bonnes mœurs.
Et le monde civilisé attend avec émoi l'entrée en scène d'une équipe nouvelle de témoins, la rédaction de procès-verbaux notifiant aux races à venir que ces gens acerbes, même en échangeant des propos infamants ou discourtois, ne songeaient pas une minute, à se couvrir mutuellement de boue. Avant six mois, n'en doutez pas une minute, ils seront les meilleurs amis du monde. L'oubli des injures émane des grandes âmes et des hommes qui entendent faire leur chemin.
Ces querelles, ces bourrades, ces piques de l'Envie et de la Suffisance ajoutent leur piment aux spectacles assez plats dont les amateurs de théâtre sont quotidiennement régalés.
Le droit de satire appartient-il, néanmoins, à l'auteur dramatique ? A-t-on le droit de siffler dans une pièce donnée au public un homme qui demande qu'on le lise, l'écoute et partant, qu'on le juge ? Les contemporains d'Aristophane posaient déjà la question. Ils partageaient si bien l'avis de M. Nozière touchant le respect dû aux sycophantes, grimauds, pieds-plats de toute espèce, que l'auteur des Oiseaux, vers la fin de sa carrière, dut laisser en paix Cléon, Socrate, Euripide, morts d'ailleurs ou exilés, pour écrire Ploutos, préludant ainsi à la Moyenne Comédie, et ne vitupérer désormais, les mufles athéniens que sous des noms d'emprunt.
Le genre cependant de la revue impose, diraiton, l'attaque directe, la raillerie individuelle et non
le trait « de caractère » qui manque sinon de mordant, du moins d'actualité.
C'est demander à la caricature des traits généraux, non la déformation caractéristique de tel ou tel personnage connu. On se représente mal Daumier évitant « la poire » de Louis-Philippe et le nez du comte d'Argoult, Forain « généralisant » les traits de M. Joseph Reinach.
La vie intime ? Le foyer ? Le mur ? Il semble comique de nommer ces choses à propos de gens qui passent leur existence à parader quotidiennement devant la foule, à remplir les gazettes de leurs projets, de leurs travaux, de leurs cuisine, bas-ventre, installations, de leur jour de messe et de leur jour de bordel.
Quand vous apprenez que l'illustre Chose est en possession d'inoculer un style neuf aux Liaisons dangereuses ou qu'une étoile de petit lieu fait faire son portrait en Vénus Anadyomène, par un des plus notoires pâtissiers de l'Institut ; quand, à ce propos, la dame éjacule maintes confidences chez messieurs Bunau ou Le Tellier il semble que la revue ait précisément pour objet de chansonner le peintre, le modèle et même l'écrivain (tout à l'ambre) qui refait (sans nul besoin, d'ailleurs) Choderlos de Laclos. Toutefois, la délicatesse moderne en juge autrement. Elle admet, cette délicatesse, le café-concert, les exhibitions d'enfants, les injures au chef de l'Etat dont Montmartre s'honore. Mais elle
défend qu'on attente au critique, à la grande comédienne, à l'auteur qui juge superflu d'écrire au théâtre, de bons vers.
Et c'est pourquoi nul chansonnier, eût-il autant d'esprit que Beaumarchais ou que l'anonyme auteur de Pathelin, n'arrivera jamais à écrire une revue égale, disons aux Cheçaliers.
Car Athènes vivait simplement sous le régime de la Terreur qui permet de bafouer ses ennemis, en risquant la hart ou la ciguë.
En revanche, notre auteur pourra dans sa parabase, exhiber des clowns, des nains, des géants, des acrobates, des rhinocéros jongleurs et des phoques érudits, des girafes, des danseuses. Madame Jeanne Bloch et, sous les feux électriques bleu-paon ou mauve, tout un peuple de jambes dont aucune chemise ne dérobe la cagnosité.
11 décembre 1911.
LA fin de Gérauit-Richard peut remettre en mémoire ce que fut sous le ministère Millerand, la Petite République, aux publicistes qui menaient, alors, ce que nous appelions avec ferveur « le bon combat ».
Madame de Caylus regrettait les beaux jours d'Esther. Il n'y aurait, certes, rien d'étrange à ce que plusieurs d'entre nous regrettassent encore les beaux jours de l'Affaire, les prises d'armes, les réunions de la Neuvième Chambre et les rencontres à la tour de Villebon.
On vécut, en ce temps-là, des minutes mémorables. Quelques-uns prononcèrent des paroles qui ne passeront point.
Un espoir vague et démesuré, un souffle messianique animaient toutes sortes de gens, à l'ordinaire plats.
Des feuilles indigentes préconisaient à l'électeur l'avènement d'un temps nouveau. Chaque soir, une multitude héroïque affrontait plusieurs discours. Monsieur de Pressensé, comme La Nuit de Torwaldsen, épanchait les irrésistibles pavots de sa faconde. Le « camarade » Janvion luttait pour l'égalité des races humaines. Plusieurs qui mangent à présent, de l'israélite, dévoraient, chaque matin, une demi-douzaine de curés, ayant, semblet-il, par-dessus toute chose, le goût d'être mal nourris.
La Petite République, inféodée au Ministère, battait son plein. C'était, disait-on, une maison de commerce redoutable, un emporium où « la sueur » du prolétaire n'avait comme peignoir de bains qu'un métal assez chiche. Mais pour ceux d'entre nous qui portaient leur copie à jour fixe et ne demandaient rien au Régime, la boutique était familière, amusante et de joyeux accueil.
Dans une maison bête, une maison de négoce, pleine de bijoutiers en chambre, de tailleurs, de corsetières et d'artistes en faux cheveux, le journal occupait, au deuxième, le maître appartement, aussi peu meublé qu'une salle d'attente ou qu'un bureau de percepteur. Gérault accueillait dans son bureau les écrivains de son équipe, Henry Bauer, Adolphe Tabarant, Louis Lumet. M. Paul-Hyacinthe Loyson y quémandait pour ses premiers vers, des articles amicaux. Les vers étaient mau-
vais, l'homme tenace. Il obtenait des éloges et s'en allait content.
Vis-à-vis de Gérault-Richard, sur une table jumelle, d'une écriture sculpturale, Jean Jaurès écrivait, comme on improvise, son feuillet quotidien? s'interrompant pour donner à chacun un mot de bienvenue, un sourire, une poignée de main. On sentait en lui ce désir de plaire, inhérent aux artistes, qui les fait si charmants et parfois si dangereux. Quant à Gérault, il fumait, riait, bavardait tour à tour, malgré l'heure et la mise en pages, aussi loin, eût-on dit, que possible du canard, de son éditorial que les protes attendaient.
C'était un gros garçon, blanc et rose, un peu chauve, qui laissait traîner sur son plastron une barbe rousse et frisottante de Bacchus indien, les yeux dorés, les lèvres sanguines, l'air à la fois rustique, gourmand et spirituel. On le sentait heureux de vivre, malgré ses cruels débuts, ses jours de bohème et de pauvreté. Des maux dont il souffrait, il ne faisait nul mystère. Les doigts écorchés, les mains saignantes, il traversait l'existence, orné de gants feuille morte qui, dans la chaleur de son bureau, exhalaient opiniâtrement cette odeur de rose en décomposition qui caractérise le salol. Bon camarade, il veillait, soupait, arrosait de petits verres et de grands crus sa peau malade. Il aimait les Lettres ou, du moins les littérateurs, fidèles à ses anciens compagnons du Chat Noii', en extase devant Mo-
réas, croyant aux vantards du Symbolisme. Car il n'avait pas les organes qu'il faut pour discerner le talent sans battage et reconnaître les violettes à leur parfum. Ce gros homme comprenait en gros les belles choses. Mais cela n'était point mal, dans un temps où la plupart des journalistes ne comprennent rien du tout.
Il quitta la Petite République, aussitôt la bataille finie. Il se refit député, représenta la Guadeloupe, eut pour commettants des ci-devant nègres. De Gérault-Richard, il devint tout à coup « Mossié Geoichâ », si bien qu'un de ses amis, entrant un jour à la rédaction de la feuille qu'il dirigeait alors, demandait plaisamment à voir « le cocotier de la rédaction ». Il ne prenait cure de ces galéjades, insensible, d'ailleurs, à des attaques moins bénignes, brave et l'ayant prouvé, mais ne se souciant que peu d'employer ses loisirs à des parades guerrières.
Quelques pieds-plats l'insultèrent bassement, lâchement, envieux de son bonheur, de sa prompte accession à la richesse. On reprocha à l'ancien ébéniste son auto, ses domaines sur la Loire, ses villégiatures au Cap d'Ail. Il en riait dans sa barbe de faune, amusé sans doute, par ce déchaînement des ratés contre la fortune d'un homme heureux. Il avait le pardon facile et, dans un grand labeur, l'oubli spontané. Car, n'étant pas un ascète, il se couronnait de roses, suivant la bonne formule du vieil Horace et de l'ancien Caveau.
Il y a quelques années, je donnais, en Hollande une suite de conférences et commisvoyageais pour l'éloquence française, dans ce pays enchifrené où « les gens se cotisent pour entendre un bon mot » mais ne font jamais la somme.
Un dimanche pluvieux, détrempé, maussade, un vrai dimanche calviniste, je m'étais échoué à l'Opéra italien d'Amsterdam, où je suivais sans ardeur les évolutions d'un benêt de chef d'orchestre à perruque luisante, au profil de bélier, qui menait, en gants blancs, des musiciens cacophoniques autour d'une Lucia di Lammermoor qu'on eut dite contemporaine de la partition. Pendant l'entr'acte, m'appelant par mon nom, un garçon trop bien mis, un de ces gens qui « marquent mal » à force de toilette, m'aborda le plus obséquieusement du monde :
— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il.
— J'avoue que ma mémoire est un peu en défaut.
— - Eh ! bien, je suis M. Goldenblum (Tête-deporc ou Lilienthal) que vous avez assisté autrefois, à ru. P. du Quarante-septième arrondissement.
— Ne parlons point de cela. Mais je vois que, depuis, vous avez prospéré.
— Assez bien, comme on dit en Belgique. J'ai donné mon nom à une femme riche et quelque peu mûre. Je suis diamantaire dans le quartier juif.
— Mes compliments. Vous avez fait plus de chemin que moi, apparemment pour ce que nous n'avons pas pris la même route.
— Oh ! mais je ne suis pas le seul. D'autres qui me valaient ont aussi fait fortune. Vous connaissez Gérault-Richard. Eh ! bien, en promenade ici, le mois dernier, il m'a, sans sourciller, acheté pour quarante mille francs de pierres. »
Hier, la pluie infâme et désolée, en nappes lourdes et boueuses, tombait à Paris, comme par un soir d'automne, il y a quelques années, sur les trottoirs du Nées et les bords de l'Amstel. Et ce souvenir m'est advenu à lire, dans les papiers publics, tels articles nécrologiques, assez rêches, donnés au paysan matois et rabelaisien que fut Gérault-Richard. J'ai revu la maison noire de la rue Réaumur où nous avons si follement bataillé, au moment de l'Affaire. Combien sont morts depuis, sans compter le bon Zola ! Et que de funérailles, parmi ceux qui militèrent alors, « pour la Justice et pour la Vérité ! »
« Je suis gorgé de cadavres comme un vieux cimetière ». Le mot de Flaubert, d'une vérité si profonde et si triste, chaque jour, hélas ! rencontre de neuves et personnelles applications.
26 décembre 1911.
LE personnage de « conférencier itinérant » — qui, depuis six semaines, me procure les flatteuses douceurs dont la Belgique hospitalière enchante ceux qu'elle aime — permet, sduventefois, de glaner, au hasard de l'étape, quelques menus faits, idoines (ô Maurevert !) à être mis en historiettes, de quoi s'embelliront les sottisiers futurs. Cela se retrouve, consigné parmi des enveloppes aux timbres cosmopolites, des calepins hors d'usage et des éphémérides en retrait d'emploi, tout pêle-mêle avec des quittances d'auberge, des notations pittoresques, les souvenirs émus donnés aux ouvrages gastronomiques de la Province et de l'Etranger. En remuant un paquet de « tablettes », paperasses oubliées au fond de ma valise, je retrouve les deux chosettes que voici :
Au mois de mars 1901, avant le procès du Libertaire et tout ce qui s'en est suivi, j*accompagnais une « tournée » Ch. Baret, en possession de divulguer au monde les Revenants, d'Ibsen. La troupe n'avait coiffeur, manucure ni pianiste. Mais elle s'était adjoint un homme de bien, expert dans le langage articulé, afin qu'il desserrât la comprenette du public, un peu avant le spectacle — à peu près comme on desserre les huîtres au moment du dîner.
A Ostende, où la digue de mer, toute blanche de neige, étincelait sous une lune de cristal et d'or, le théâtre était vide, comme un discours à l'usage des prix Montyon. Le. gaz y brûlait, obscur, dans une sorte de cave, empestant le miroton du concierge, la pipe refroidie et la moisissure en train de champignonner.
Quelques « amateurs », ces bons amateurs provinciaux, dont la louable espèce incline à disparaître, la S. P. D. A, n'étendant pas jusqu'à eux sa miséricorde, meublaient cet endroit funèbre, silhouettes indécises qu'espaçaient entre elles des vides infinis. Dans les coulisses, dans les loges d'artistes, une mouillure glaciale qui évoque Bruges-la- Morte, les descriptions de Rodenbach, Rodenbach, poète des heux humides, peintre des sites où « le soleil se tait ».
Une cloche, une cloche' encore, des sabots qui traînent dans les couloirs, puis les coups du régis-
seur, le rideau qui crie et monte avec mauvaise grâce, comme on enlève son pardessus dans un local pluvieux.
Il fallait néanmoins s'exécuter, faire effort pour dégeler cette glacière, les intrépides qui sont venus. Je m'avançai donc et pris place d'après les rites usités. Mais, tandis que versant le verre d'eau favorable aux Muses, je regardais le public, deux matelots anglais, frais débarqués, arrivés le soir môme de Douvres par un cargo amarré dans le port de commerce, faisaient leur entrée au balcon de face : Ivres, de cette ivresse raide et tenace, propre aux anglo-saxons, erects eût dit Verlaine, comme savent l'être, dans leur plus extrême pochardise, les ivrognes de là-bas, ces braves avaient imaginé, à me voir ainsi en frac noir et plastronné de blanc qu'ils se trouvaient en présence d'un minstrel.
« — Oô ! dansez le djigue ! » exclama l'un des deux, immédiatement soutenu à la tierce inférieure par son compagnon.
— Oô ! parfaitement ! dansez le djigue.
Avec toute la déférence convenable, je m'efforçai de leur faire entendre que je n'étais pas là dans ce but, conduit par des talents d'un ordre beaucoup moins sublime, avec pour unique emploi, d'élucider la pièce dite par l'afTiche ; que ma famille aucunement sagace et petitement cultivée, ayant omis de me faire instruire, j'étais absolument incapable d'avoir l'honneur de danser, même pour leur complaire,
la gigue, la matelotte et jusques au menuet-congo.
— Oô ! dansez le djigue !
Et tandis qu'ils reprenaient leur Icilinolt'.', je m'efforçai de déduire mon affaire, de parler d'Oswald, de Madame Alwing, la mère du pasteur pharisaïque et prudhommesque, des crimes d'Ahving le père, des fiords, de l'âme « norse », du soleil de minuit, de l'hérédité morbide ou criminelle, empêché, au demeurant, d'assembler deux paroles, tant l'opiniâtre « Oô ! dansez le djigue ! » l'emportait sur mes efforts.
Il fallut sortir les interrupteurs qui, n'en doutez point, trouvèrent dans le plus prochain bierhuis, tels motifs robustes de consolation.
A Utrecht où, pour l'association du professeur Van Hamel de Groningue, j'avais discouru de Mallarmé, de Verlaine et autres écrivains plus inintelligibles aux bataves que s'ils avaient écrit en samogitique ou en papou, il m'advint une assez ridicule histoire.
Utrecht est, peut-on dire, un centre de piété calviniste. La rue abonde en visages véritablement hollandais, faces obtuses et cruelles, aux traits balourds, têtus et renfrognés d'anciens pirates ou de prédicants huguenots, assagis en épiciers. La laideur protestante y fleurit ingénument. Les calvinistes d'Utrecht font venir de Nîmes un pasteur « wallon », pour leur faire le culte en français, dont ils n'entendent pas une syllabe et dire avec ortho-
doxie, un office que l'allemand ou le néerlandais (patois allemand) entacherait de luthéranisme. Ces braves gens qui proscrivirent le latin d'église comme « idolâtre » n'en pratiquent pas moins une même idolâtrie et gardent comme fétiche la langue de Calvin.
Le pasteur Genouy, félibre déraciné, m'avait fait accueil, montré les curiosités de la ville, présenté à mon auditoire. Il m'avait, en outre, donné à manger d'incomparables sarcelles et fait goûter un miel récolté sur les tilleuls. Mais son hospitalité ne pouvait me donner place à la cure. J'avais porté ma valise à VHôtel de la Station.
Le matin, j'y sonnai pour avoir de l'eau chaude (sans prétendre au moindre bain, car le Hollandais qui rince à l'eau de savon la margelle de son puits, ignore tout à fait les ablutions plus intimes).
— Drelin ! Drelin !
Une voix tougonne, à la fois aigre et pâteuse, une voix sans sexe, à travers la porte :
— Que faut-il ?
— De l'eau chaude.
— Vous dites, mynher ?
— De l'eau chaude ! Eau chauffée avec le feu. Un quart d'heure se passe. Je sonne, resonne, je
tintinnabule, sonne encore, un vrai concerto, un carillon où se fût délecté Joris-Karl Huysmans. Je me lève, j'appelle et fais claquer la porte en coup de vent.
lO
Un maître d'hôtel, enfin, à face de bedeau, le nez bleuâtre, le col gras et les ongles noirs, se produit avec lenteur :
— Eh bien ! cette eau ?
— Elle est là, mynher, derrière la porte.
— Derrière la porte! Qu'attend-on pour me la servir ?
— Jamais la servir ! Mynher était au lit. C'est la femme de chambre qui porte l'eau dans les appartements et jamais une demoiselle ne franchit le seuil d'un homme qui est au lit. Or la « demoiselle » avait, pour le moins, la cinquantaine, des moustaches, un teint de vitelotte ou d'aubergine, un poitrail d'éléphant et la taille assortie. Il paraît que cet objet de délices enflammait les pieux voyageurs de ce pays enchifrené.
Ici, vient tout à point l'anecdote du jeune Sylvain Cocuage (ainsi parle Madame Osmont], que Louis de Gonzague Frick narrait, il y a peu, avec tant de bonne grâce, dans V Intransigeant. Mais Louis de Gonzague Frick, en poète qu'il est, ne peut toucher sans l'embellir, quelque chose que ce soit. Il a donc embelli, fleurette, l'histoire du petit Sylvain Cocuage.
Ce n'est pas à Ostende mais à Bruxelles, dans une loge de l'Alcazar, après certaine représentation de Sada-Yacco, présentée au public par moi, que l'adolescent asinaire me vint trouver, de la part de son ami Furnémont [sic).
« Furnémont » tout court disait l'éducation du blanc-bec.
— Je désirais vous connaître, me dit-il, camarade tout à fait comme cochon et tel que s'il eût gardé avec moi les Neuf Sœurs.
Encore que je sois peu porté à l'encouragement des petits dadais, le nom de M. Furnémont lui ouvrait ma porte.
— Et, lui demandai-je, pour dire quelque chose, notre spectacle vous à-t-il un peu intéressé ?
— Je ne sais. Jç ne l'ai pas écouté un seul instant. La réplique manifestait sans conteste le goujat.
Il était permis de diagnostiquer, en outre, un imbécile. Depuis, les vers du petit Cocuage ont amplement confirmé ce que la deuxième partie du jugement pouvait, alors encore, faire paraître de hâtif ou de prématuré.
16 janvier 1812.
RENDEZ lui son vers et qu'il s'en aille ! disait l'abbé de Yoisenon, un jour que Racine le fils, ouvrage détestable d'un père mélodieux, revendiquait je ne sais quelle douzaine de syllabes dont un quidam l'avait frustré.
Ne pourrait-on, de même, rendre leurs vers, leur prose, leurs accents circonflexes, leurs trémas, leurs points et virgules aux écrivains qui se lamentent, avec preuves à l'appui sur les emprunts qu'on leur a faits ? C'est un genre de quérimonie en vogue, cet hiver, et non moins bien porté que les modes romantiques par les auteurs du jour. Voici un monsieur qui, tout frais sorti de page, propose à l'admiration de l'Univers, plusieurs drames ou pièces modernes, cinq ou six romans et d'innombrables volumes de vers. Dans ces in-douze, mûrement élucubrés et savamment écrits, se trouvent des propositions d'autant plus louables que la forme en est
consacrée à l'avance et ne présente au lecteur que des surmoulages de tout repos. Il y a là force tropes ne mrietur, expressions à l'usage des personnes qui n'ont pas de temps à perdre et qui, si l'on ose dire, habillent leur français à La Belle Jardinière que messieurs les calicots nomment entre eux, l'abbé Gy, car ils ont de l'humour jusques au bout des doigts. Flaubert faisait grief à Mérimée d'avoir écrit : « Elle fondit en pleurs ». Nous n'y regardons plus maintenant de si près ! Depuis longtemps, ces recherches passent pour pédanterie et vaine alTectation. Ce n'est pas que les conteurs de second, de troisième et même de vingtième ordre n'aient point quelques tours raffinés, des élégances à eux, "de petites malices qui « font bien » sur leurs placages et leurs zincs d'art. J'en sais un qui, pour dire comme vous ou moi : « La princesse étant vraiment heureuse de se sentir aimée... » écrit opiniâtrement : « De se sentir aimée la princesse.... », ni plus ni moins que M. Jourdain refaisant son madrigaL
Sur ce, arrive un tiers prosateur qui pousse des cris de paon, atteste qu'on le dépouille et qu'on l'exhérède, que la phrase comme dessus n'appartient qu'à lui seul « dans sa fraîche novelleté ». Entre à ce moment le chœur des journaux. Il entonne la parabase, enregistre un quarteron de démentis. Les professionnels de l'honneur fourbissent leurs claymores. L'estoc au poing et la moustache en croc, les deux champions se rendent sur le pré.
D'une valeur sans pareille, ils affrontent les cinématographes et toutes les sortes d'instantanés. — « Allez, messieurs ! » Et les deux vaillants contrepointent leur adversaire d'une égratignure au bout du nez, d'un coup de pointe dans l'un ou l'autre supinateur. Ceci d'autant plus magnanime, que la phrase litigieuse est empruntée ordinairement, par chacun des jeunes maîtres, aux « grands écrivains » dont s'honorent la langue française et la bibliothèque Flammarion, Oscar Méténier ou Secondât de Montesquieu.
Armand Silvestre exhibait parfois, un olibrius (il vit peut-être encore et d'ailleurs, le nom importe peu) qui tenait couramment le discours que voici :
— Oui, je me fais un plaisir d'obliger les poètes, mes amis. Je suis, quant à moi, un homme du monde qui s'amuse à rimailler. Lorsque j'ai produit quelque chose qui leur agrée, Hérédia, Sully Prudhomme, Armand Renaud l'encadrent avec plaisir dans leurs volumes. Ainsi, vous connaissez bien, n'est-ce pas. Le Vase brisé ? C'est moi qui en suis l'auteur. Et Le Vieil Orfèvre ? Cela m'est venu le mois dernier. Ces deux quatrains que vous aimez aussi : Heureux les palmiers ! leurs amours... que la plupart du temps, on attribue à Renaud, sortent encore de ma judiciaire.
Et cela continuait jusques au temps que le fâcheux ne trouvât plus d'interlocuteurs.
Celui-là, nul ne saurait le nier, allait un pcti loin. Mais le reproche de larcin, quand il s'agit d'une proposition quelconque, paraît singulièrement abusif. Eh ! quoi, ne peut-on dire, après Augier : « Elle est charmante ! » sans que les héritiers vous réclament des droits d'auteur ?
M. Georges Polti, esprit minutieusement appliqué à la recherche des vérités oiseuses, a démontré qu'il existe un nombre infiniment restreint de postulats dramatiques. Les fables, au théâtre, prises dans leur ensemble, ne renferment, d'après lui, guère plus de trente situations.
« Le paradoxe est fort ! » comme dit Philaminte. Il paraît beaucoup moins inadmissible à qui se représente que Ruy Blas, par exemple, et Les Précieuses ridicules ont le même point de départ. D'ailleurs, sur la scène, comme ailleurs, l'histoire littéraire n'est qu'une suite de plagiats. Quand Cervantes, dans une venta pouilleuse de la Manche, montre le bon hidalgo s'escrimant de l'estoc et de la taille, outricidant la cave de son aubergiste, il copie Apulée, Apulée à qui Lesage empruntera plus tard ses voleurs et tout ce qui s'ensuit. Baudelaire prenait son bien dans les poètes, depuis Thomas Gray dont il traduit {Le Guignon), cette inéluctable, cette fameuse Elégie pour un cimetière campagnard, jusqu'à Nerval qui lui donne Un Voyage à Cythère. Le Cygne commence par une « transposition » de Virgile : cela va si loin que l'auteur des Fleurs du
Alal a lui-même relevé, dans Aies plagiats, les emprunts un peu trop flagrants, ses maraudes chez les modernes ou les vénérables « auteurs » de l'antiquité. Direz-vous pour cela que Baudelaire manqua de verve et Cervantes d'originalité ?
Shakespeare mettait en comédie héroïque le vieux Chaucer, Les Contes de Boccace. Néanmoins, on peut laisser à Shakespeare Sir Pandarus de Troie et John Falstaff qui ne manquent pas plus de relief que les personnages les plus intenses de U Aiglon ou de Chantecler !
Aussi « rendez leurs vers » à ceux qui les réclament. « Le génie assassine ceux qu'il pille ! » Si le Génie a larroné quelques lambeaux de Tartempion ou de Pécuchet, c'est un honneur irréparable. Pécuchet et Tartempion seront à jamais amputés, mais leur membre défunt, remplacé par un simulacre d'ivoire et d'or, comme l'épaule de Pélops.
Ainsi Rosemonde Gérard que la Renommée et la Réclame accréditent sous le nom à la fois œcuménique et national d'Edmond Rostand, s'est emparée ô comme élégamment ! d'une pauvre petite phrase, pour l'offrir, aux bijoutiers, aux fleuristes, aux confiseurs et généralement à quiconque débite de la pommade, en ce monde terraqué.
+ qu'hier — que demain Je t'aime, chaque jour davantage.
Cela se met en rébus, avec force gemmes, verro-
terie et bouchons de carafe, sur des plaques d'or, d'argent, de bronze ou d'aluminium.
Ouvrez cependant Le roman d'un braire homme d'Edmond About. Lisez l'avant-dernière phrase : « Je l'aime aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain. » Vous y trouverez, peut-être, comme qui dirait une ressemblance avec le « beau vers » de Madame Rosemonde :
Le génie assassine ceux qu'il pille I
Mais ne pensez-vous pas que la mère — éternellement jeune — du dieu Maurice a trop de cœur et de savoir-vivre pour jamais assassiner qui que ce soit ?
5 février 1912.
LES prédications de M. Raymond Duncan, au Châtelet de l'an 1912, ne sont pas moins en faveur que celles du père Bourdaloue, aux Jésuites de la rue Antoine, deux siècles et demi auparavant. Amateur d'exhibitions gratuites et de performances oratoires, le public se rue en tous les spectacles où brillent marchands de thériaque, spirites, avaleurs de sabres, occultistes et montreurs d'étoiles en plein midi. Industrieux pédagogues ! Pareils à ce jeune académicien dont Mallarmé disait qu' « il pleure des monocles », en chaînes d'or, la persuasion tombe de leurs bouches éloquentes. Ils apprennent à la foule des façons, jusque-là mystérieuses, de se vêtir, de marcher, de mettre ses bas ou du poivre dans la soupe ; item, quelques autres gestes que l'on estimait jusqu'à ce jour d'un accomplissement fort aisé, même à qui ne les a point appris.
De temps à autre, un homme vêtu de lin blanc ou de laine brune, de toile d'emballage ou d'anciens draps de lit, tantôt les pieds au clair et le chef nu, tantôt coiffé d'un arrosoir promu au rang de tiare, promène dans Paris un culte de son invention, une hygiène, un topique, une recette pour gagner au poker, une religion nouvelle dont il est, en môme temps, le pontife et le dieu. C'est le Mappa de 1848. C'est le Méva de l'an dernier. Il prêche la concorde, les vêtements sans couture, l'abstinence du sel et des amours profanes. Il préconise l'usage des spiritueux ou de l'eau claire, amasse les badauds et joue au prophète, avec l'assentiment de la police dont il peut être un agent officieux : car il n'y a pas incompatibilité. Quand il possède l'unique vertu, j'entends par là quelque richesse, il prospère, il grandit. Comme la colonelle Booth, il règne sur un troupeau de fidèles, fait du boucan, oserai-je dire, dans la rue. Il ne tarde pas à gagner toutes sortes de prix Montyon, pour avoir catéchisé les nègres de la Guadeloupe ou reconduit les pochards de Paris. Pauvre, on l'amène au poste, à moins qu'il ne finisse dans un hôpital de fous, en proie aux mauvais traitements des gardiens, empoisonné par les malversations de l'économe, sans que jamais la S. P. D. A. intervienne pour améliorer son sort.
Les prédicateurs d'art assument, la plupart du temps, un destin moins tragique. Mérovack, l'homme des cathédrales, se marie et, le plus bourgeoisement
du monde, abandonne les pinacles fleuris, les chambres en plein air, les clochetons du gothique flamboyant, pour hanter, comme vous ou moi, une boîte à locataires. Après vingt-cinq ans de gilets bleus, de manchettes, de points de Venise en imitation et de velours empruntés, comme disait Banville, aux fruits du cotonnier, après avoir doré sa toison de poudre à sécher l'écriture et fait brûler des encensoirs quand il invitait quelque ami à déjeuner, le sar Péladan, un beau jour, a pris la peinede faire honnêtement couper ses cheveux. Il a connu La Belle Jardinière. Il s'est converti à l'usage des bains. Or, il semble, depuis, raisonner fort pertinemment sur toute chose. Il dogmatise comme par le passé, touchant la « leçon de Bayreuth », Léonard de Vinci, et autres esthétismes. Il redresse les cardinaux. Il octroie au Pape des leçons d'orthodoxie. A part, néanmoins, ces regains d'une jeunesse fertileen boniments, il fomente des tracts de tout repos sur l'Amour, sur l'Art. Il écrit des « essais » dansune langue terne et grisâtre, au demeurant judicieuse et qui ferait bien dans la collection des anciens Débats.
Cet ancien travesti s'est rangé, il a passé la main. M. Raymond Duncan semble avoir pris la suite.. C'est lui qui tient le coup et le monte au public. Isadora, sa sœur, avait imaginé de danser la Marche^ funèbre de Chopin, d'exécuter en poses plastiques la Sonate au clair de lune, réalisant ou peu s'en faut,.
le conseil donné par un plaisant à Noverrc de mettre les Maximes de La Rochefoucauld en ballet-pantomime. C'était déjà coquet. L'engouement était venu, tant qu'il n'a pas fallu moins que les danseurs russes pour désenchanter ce bon Tout-Paris d'iaadora Duncan et de ses contorsions gracieuses. Monsieur son frère pousse plus loin les choses. Non eontent de charmer les yeux, il prétend instruire les intellects et donner aux gens des recettes, pour en peu de temps se rendre aussi prospères et non moins beaux que lui. C'est un berger d'Areadie, Aristée ou Daphnis, qui joue harmonieusement de la lyre, tisse le lin de ses fuseaux et danse comme autrefois, les aegypans et le pasteur de chèvres sur le Ménale aux versants pleins de fleurs. Il porte le même chapeau que l'Antinous du Louvre et fait voir ses jambes sans aucune espèce de linge, ce qui lui donne l'air assez neuf de pêcher aux crevettes, rue Saint-Lazare ou sur la place des Etats-Unis. Ce costume, renouvelé deS grecs (ainsi le jeu de l'Oie), aide puissamment à l'intelligence des chefs-d'œuvre. Pour entendre VIliade, pour goûter dans son hocreur le frisson de VOrestie ou Œdipe Roi, pour entrer dans le plus intime d'Aristophane et comprendre le Banquet de Platon, comme, seul jusqu'ici,, l'a fait. M. Mario Meunier, le meilleur est d^exposer ses jambes à la familiarité des météores. L'abbé Kneip, ce père hydrophile de l'Eglise, demande pour ses adhérents un gazon humide, convenablement
« émaillé » de pâquerettes, myosotis et boutons d'or, toutes fleurettes chères à Desbordes- Valmore. M. Duncan n'a point de telles exigences. Il préconise le retour à la coutume pastorale, sans pour cela vous imposer l'obligation d'habiter aux champs. Vous pouvez, si bon vous semble, dîner en ville, parler en public, vous montrer aussi peu vêtu que le Discobole, devant une assemblée enthousiaste- Ceci, nul ne le contestera, est vraiment le fin du fin, le dernier mot de la bucolique. Jean- Jacques n'eût pas trouvé mieux, avec ses pervenches et le marquis de Florian, avec ses moutons.
Le grossier personnage, voyou que délecte, n'en doutez point, la polissonnerie à double entente et les eaux grasses du café-concert, le grossier personnage qui, naguère, vomit son ordure pudibonde sur Isadora Duncan, lorsqu'elle essayait de traduire Gluck ou Schumann au moyen de poses plastiques et de gestes eurythmiques, ce pleutre ne saurait comprendre l'esthétique ni même la morale des Duncan. Mais le spectateur français, même instruit et bienveillant, comprendra-t-il davantage? L'amour de l'antiquité ne dépasse pas, ici, la mesure des études classiques et, je ne pense pas que, même né en Arcadie, ainsi que le berger de Poussin, il vienne à l'esprit d'un Parisien de se travestir comme Don Quichotte, en berger d'opéra-comique.
D'ailleurs, il ne manque pas ici de gens diserts, pour améliorer Sophocle,^ ravauder Eschyle et
mettre Euripide en vers à mille pattes, sans l'orner de gymnastique, de pointes et de jetés-battus. Ceux-là même qui retapent la déclaration de Phèdre ou le dithyrambe de Joad n'ont pas eu l'idée encore de bonifier Racine, en demandant aux comédiens de faire, en scène, le poirier ou le cochon pendu. Il n'en va pas de même chez les peuples du Nord. Pour eux, les songes les plus baroques, sur-lechamp, deviennent principes d'action, tandis qu'ils restent, chez les races du Midi, un prétexte à développements oratoires.
Taine, dans Monsieur Graindorge, parle d'une anglaise qu'il a vue. Elle dansait avec une couronne de roses sur la tête et des lunettes bleues. Moi-même, à Florence, j'ai admiré une vieille dame nabote, couperosée et mamelue avec la guirlande et la robe du Printemps, les cheveux à la Botticelli, qui descendait pour dîner, ainsi faite, dans la salle à manger de VHôtel d'Albion.
Nul doute que ces dames, « beaux cygnes de l'Occident » ne soient enclines à retrouver, suivant les formules du berger en chambre, du clown esthétique Raymond Duncan, le rythme primitif, sans pour cela cesser de lire le Times et de hanter les mails de l'Agence Cook.
12 février 1912.
DANS une maison amie, où deux femmes à l'esprit informé, judicieux et pénétrant, déduisaient, hier, maints propos sur la chose théâtrale, nommément sur ce goût de plus en plus vif que montre le public d'à présent pour les jeux oratoires : conférences, discours académiques, harangues, plaidoyers sensationnels et speechs de toute espèce, une controverse ne tarda point à s'animer. Parmi les orateurs bienvenus de la foule, ceux que préconisent, à titres divers, les auditoires les plus diaprés, ceux du monde et ceux de l'atelier, ténors des cercles fashionables ou des réunions publiques, depuis Sébastien Faure jusqu'à Jules Lemaître, depuis Jean Richepin jusqu'aux placiers du manchon Hellas, on peut compter, ou du moins il ne s'en faut guère, autant de techniques, de procédés, et, pourrait-on dire, de mises en scène que d'individus.
Prenez M. Jean Richepin. Son discours, nul ne le conteste, éclate de beauté, de richesse, d'érudition. La trame en est forte, la documentation imprévue. Et c'est dans une langue souple, drue, éclatante d'images — sa langue de poète ! — qu'il écrit. Débité par le premier venu, capable de s'exprimer intelligiblement, le morceau garderait une valeur de permier ordre. Mais représenté, vécu, par cet incomparable metteur en scène, par ce grand comédien, traduit par la voix et le geste de Richepin, l'intrinsèque de son discours importe peu. Car l'auteur le joue ; il le mime, le chante, le déclame. Il en fait une chose vivante, un drame, une comédie, un opéra. Ce n'est plus l'orateur, l'orateur qui, du haut de son estrade, émet des phrases, égrène les mots en chapelet ; c'est un homme qui vit, emporté par le vol même des « paroles ailées », se transfigure à leur contact.
A la tribune, M. Jean Jaurès accomplit un miracle pareil, lorsque sa voix s'échauffe, quand sa parole s'enflamme, et que l'appareil, d'abord un peu lourd de sa dialectique, évoluant avec une forer harmonieuse et souveraine, fait songer à tout ce que la tradition nous a laissé de plus grand sur les maîtres de la Révolution française.
Mais l'éloquence parlementaire forme un département (à peine limitrophe) de celle requise chez les conférenciers mondains ou populaires.
A côté de Richepin, souvent sur le même a pla-
teau )), foisonnent les orateurs confus, ceux qui, d'une voix sourde, avec des gestes pâteux, débobinent maintes paroles vagues, confuses, et semblent prendre leur gilet pour confident unique des propos qu'ils émettent dans les endroits publics.
On ne voit chez eux « l'ithos ni le pathos ».
Il en est de timides. Il en est de maladroits. Les sujets aphones, bègues ou bafouilleurs ne manquent pas non plus. J'entends parmi ceux qui peuvent avoir un enseignement à donner, qui portent sur la table aux harangues, quelque chose de plus qu'un cylindre où passent dans leur ordre d'enregistrement, les feuillets du Larousse conglomérés.
Georges Vanor, un soir qu'il accompagnait le ténor Clément à l'Alcazar de Bruxelles et brodait autour de chansons Louis XV, des rocailles encore, des lacs d'amour et tout ce qui s'ensuit, répondait modestement aux congratulations amicales : « Moi, je ne fais pas grand chose ici : je tiens simplement la tête du premier sujet, quand il dégobille ».
Il est certain que M. Maizeroy, parlant des danses « tragiques » de l'Espagne (où l'on ne voit plus de baile nacional que dans les music-halls) ; il est certain que son collègue Chose, lorsqu'il rabâche tels mots d'enfants, de médecins, d'agronomes, ou de vétérinaires, lorsqu'il ravaude les anas et démarque les almanachs pour produire M^^® Mistinguett ou M. Henry Bérenger, dans leurs danses
nègres, leur « tenir la tête », accomplissent un eiïort à la portée des simples. J'ose prétendre que leur méthode ne semble pas, d'abord, importer à la vie intellectuelle du monde occidental.
Mais un conférencier sachant ce dont il parle, suffisamment prêt et capable d'ouvrir quelques aperçus nouveaux, doit-il improviser, ou bien offrir à ceux qui lui prêtent leur audience, un discours de tout point écrit, prévu et calculé ?
L'une et l'autre opinion enrôlent des partisans.
Le discours parlé, qui vient de source, moins correct, peut-être, moins voulu, moins harmonieux, offre cet avantage qu'il s'éloigne aussi beaucoup moins de la conversation ; que l'auditeur se sent pris à partie individuellement, par celui qui parle, dont le regard se croise avec le sien, et qui lui donne l'illusion de pouvoir, si bon lui semble, répliquer inversement. Pour maître qu'il soit de son action et de sa lecture, un lecteur a toujours contre lui ce désavantage énorme du papier blanc, dont l'épaisseur inquiète l'assemblée et qui s'interpose entre elle et lui. Ajoutez, s'il est presbyte ou myope, les besicles un peu caricaturales, sinon le pince^nez qui choit et qu'on ramasse à tout instant.
L'improvisateur a, de plus, cet avantage qu'il ne craint ni le manque de mémoire, ni ce désarroi lamentable et grotesque d'une erreur dans la pagination, d'un « mastic » dans le recollement de son manuscrit. Supplice dérisoire ! Est-il un spectacle plus
cocasse et plus navrant que celui d'un monsieur égaré au moment pathétique, dans le carrefour des feuillets intriqués, s'évertuant au pourchas de l'épithète unique, cependant que l'assistance perd toute retenue et se rigole comme un cent de mouches.
Un des maîtres dans l'art de bien dire, infatigable improvisateur, qui, au barreau, à la tribune, sur toutes les estrades possibles, d'où jaillissent l'éloquence, la fantaisie et la persuasion, parlant toujours sans préparation aucune, et quel que soit le sujet, fort de son érudition infinie et de sa faconde que rien ne fait broncher, Edmond Picard, ce Belge qui condense les plus brillantes, les plus solides qualités de l'esprit français, raille volontiers les orateurs à paperasses. Lui, toujours prêt à la riposte, dompteur de son auditoire, maniant le rire et les larmes avec une maîtrise incomparable, croirait démériter de la tribune s'il préparait un discours. Il y connaît des bonheurs infinis, des rencontres charmantes.
Un jour, à Ostende, après une Semaine de la paix où chacun de nous s'était évertué à « dire du mieux », montant à la tribune du Kursaal, pour y prononcer un discours à « mettre dans sa poche » tous les harangueurs qui l'avaient précédé, le maître en plein visage, reçoit le coup brutal d'un jet de magnésium : « Bon ! dit-il, en passant sur sa face le mouchoir légendaire de soie ponceau qu'il arbore de tout temps, je viens parler de la paix, et l'on
me tire un coup de canon ! Serait-ce une allégorie ? » Avec cette faculté d'à-propos, cet esprit cfui ne défaut point, ne reste jamais sur l'escalier, mieux vaut, certes, improviser, nager en plein courant, sans demander appui à quelque artifice que ce soit. Le bénéfice du plein-pied, avec les écoutants, est acquis à celui qui parle ainsi, mais n'en donnera pas moins à ses phrases la cadence et le nombre, signalétiques de l'artiste et du grand orateur.
Il n'en va pas de même pour ceux dont l'éloquence n'a point cette vibrante, jeune et robuste spontanéité. Parmi les plus renommés tribuns, il fut des écrivains misérables. Mirabeau, Gambetta, ne supportent pas la lecture. Les discours du père Lacordaire qui, vers 1835, soulevèrent des transports d'enthousiasme, paraissent au lecteur d'une médiocrité surprenante. L'action, le débit, la voix, cet instrument dont la prise sur l'organisme humain est d'une vigueur à nulle autre comparable, servirent à coup sûr l'illustre dominicain. Nous ne voyons guère que la carcasse du feu d'artifice dont il émerveilla ses contemporains. Bossuet, en revanche, pour s'en tenir à l'éloquence sacrée, apportait à la préparation de ses discours une infatigable attention. Ses manuscrits sont surchargés, burinés, et, peut-on dire, masqués par une broussaille de ratures. Les variantes abondent. On compte jusqu'à trois exordes pour un même sermon. Entre autres, pour celui prêché
devant Louis XIV, le dimanche des Rameaux de l'année 1666. Jacques Bénigne, son premier sommeil dormi, se relevait, prenait dans un sac de taffetas pensée ou nacarat, qui lui servait de cartonnier, tel morceau en préparation, le travaillait pendant quelques heures, l'apprenait ensuite, et le débitait de mémoire, ayant derechef sommeillé,
Michelet faisait de même, avec plus de mise en scène, toutefois. Ayant écrit, combiné, poussé au degré d'acuité où nous les admirons ses œuvres historiques, il montait en chaire, levait au plafond les yeux, et, sous la dictée, aurait-on pu croire d'un esprit, d'un daimon à la Socrate, il improvisait, laissait choir, mot à mot, des pages que l'imprimeur, déjà, était en possession de composer.
Donc, ici comme dans la plupart des cadres, le pour et le contre se balancent, la strophe ne paraît pas l'emporter sur l'antistrophe et la vérité demeure toujours un peu douteuse. Les gens qui lisent en public, seuls méritent qu'on les réprouve, car ce sont de funestes paresseux qui, pour éviter d'apprendre leurs ouvrages, se montrent aux gens leur manuscrit au poing. C'est à peu près comme si les individus qui se frisent apparaissaient devant le monde avec leurs papillotes de papier gris. C'est manquer à la fois de tenue et de déférence envers le public. Mais quoi, la vie est si courte ! La prose oratoire des écrivains, si mauvaise ! Peut-on les
blâmer sérieusement de ne point gâcher leur vie à se loger dans la comprenette des élucubrations qui ne valent pas même l'heure consumée, en un jour de conférence, à les produire, entre cinq et sept ?
Et qui ne pardonnerait à M. Jean Aicard luimême cette modestie exemplaire de ne pas encombrer la mémoire qu'il possède avec les proses, vers, avec les œuvres complètes de M. Jean Aicard ?
12 mars 1912.
LES jours se suivent et la sottise de M. Marcel Boulanger lui ressemble. Par jeu, le mois de mars habille les branches hivernales de toutes sortes de fleurettes blanches, aubères, couleur de miel, afin que les brugnons et mêmement les abricots manquent, cet été. Le Monde vit ainsi. Les lunes diligentes réparent, aux Célestes Maisons, les dommages de l'hiver, sans que les violettes renaissantes, les coucous dans les prés, la feuille d'émeraude et l'imminence du primevère, un seul jour désarme la fougue de MM. les spadassins. Un duel, deux duels, et puis encore d'autres duels ! Ce ne sont que prises d'armes, estocades, levées de boucliers, pistolets éternuant, colichemardes perforant, une profusion de gestes militaires sans, d'ailleurs, que mort s'ensuive et que ces funestes rencontres causent plus de mal qu'un saignement de nez.
Pourfendeurs accrédités du boulevard (le boulevard auquel Maurevert croit encore, comme la dernière vestale croyait au feu sacré), hommes d'armes attachés aux rédactions, friands de la lame, casuistes rémunérés du point d'honneur, les demivierges de l'escroquerie et les diplomates nègres en retrait d'emploi ; tout ce que Paris compte de journalistes sans grammaire, de poètes sans lyrisme, de conteurs sans invention ni linge, de messieurs notés pour leurs mauvaises mœurs, accourent sur le pré et, que direz-vous races futures ? ne le broutent pas. Le chœur des journaux déduit la parabase. L'Univers apprend que Chose, l'illustre auteur de Ma poubelle au sein des Cours, dont nul ne soupçonne l'existence, abouche ses témoins avec Siméon Labrocante, un juif, par hasard, mal éduqué. Or, ces témoins ne sont pas de la petite bière. L'un fait les chiens écrasés au Moniteur de la Halle aux Cuirs, tandis que l'autre s'est manifesté dans les revues de M. Louis Thomas, par un poème symbolique en vingt-quatre vers.
C'est une lessive à bon marché qui dégraisse, vaille que vaille, le renom des personnages tombés en discrédit. Cela ne coûte guère et fournit l'occasion d'une promenade suave, le matin. Sur l'arène, les adversaires miment le septuor des Huguenots. Ils s'efforcent de pourfendre le doigt annulaire de leur vis-à-vis. D'autres lancent aux moineaux ce
que l'Ecole Impériale nommait un « plomb meurtrier », vident leur « tube d'airain » comme une pomme d'arrosoir. C'est fort émouvant ! Et dans le refuge voisin, des rafraîchissements sont préparés qui ne ressemblent en aucune manière au sang de Beaumanoir. Cependant l'élite des photographes, le cinéma Pathé, le journal Quo non ascendam ? et ses reporters au magnésium, trente objectifs et des kodaks plus nombreux que les étoiles, fixent pour les yeux de la province et de l'étranger, pour la Terre de Feu et les Iles Aléoutiennes, le visage guerrier, les bretelles et les dessous des combattants. A quoi bon rimer des sonnets et creuser les mystères de la sémantique ? La gloire est ici, jeune homme. Ne prends pas la peine de lire, de connaître la chose imprimée ; il y va de ton renom ! Garde-toi de soupçonner que M. Claudel n'est pas l'auteur des Provinciales et que cette langue que tu parles, dans la mesure de tes facultés, remonte un peu plus haut que l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt. Demande plutôt à Georges Pioch ! Car celui-là, couramment, lit la lettre moulée et connaît les bons endroits où déposer son admiration ! Entre sur le pré ! Une ! deux ! Croisez le fer ! Tu saignes, mon enfant ? Va-t'en bien vite au Napolitain, distributeur de gloire où l'ombre de Mendès vaticine encore. Tu seras Marcellus ! tu donneras des nouvelles au Petit Journal où débuta le non moins petit savoyard, Henry Bordeaux.
Quant à la blessure qui te point, ne manque pas d'emporter avec toi un timbre-poste, afin d'en atténuer l'effet, de paraître avec dignité dans les rédactions et les boudoirs !
Tous les combats, je le veux bien, n'engendrent pas une pareille gaîté. Il en est de sérieux. Il en est même entre gens qui tiennent à leur propre estime encore plus qu'à celle du public. Mais ceux-là n'ont pas de querelles à propos de bottes. Ils ne se gourment ni dans les coulisses de théâtre, ni dans les grands ou moyens bars. Ils défendent par l'épée et soutiennent par la force les allégations qu'ils profèrent au nom de la vérité. Ils mettent au service de leur dialectique le geste du primate mal évolué. Ils consentent, voulant défendre le Pape, le Roy, l'Empereur, la Cégété ou la République portugaise, à rétrograder vers l'Age de pierre. Néanmoins, pour vaquer à cet emploi ils acquièrent une chemise de batiste ! Ceux-là sont illogiques, mais point immondes. Ils ne demandent pas à la réclame, à la badauderie idiote, à la scélératesse des arbitres, une pubHcité dont ils n'ont aucun besoin. Ce sont des bêtes et des bêtes extraordinairement carnassières ; ce ne sont ni les bandar-log de Kipling, ni les yaous de GuUiver.
Le docteur Achille Edom, épéiste de haute école, a, dans son livre sur V Escrime, promulgué des vérités que feront bien d'approfondir les bretteurs adonnés à la retape du terrain. C'est une figure étrange et séduisante que ce chirurgien épris de son art et l'un des premiers dans la pratique d'icelui. En même temps, « sportif » théoricien de l'escrime et d'une maîtrise dans ce jeu, telle que, depuis plusieurs années, il a pris une part triomphale aux épreuves d'épée, en acceptant pour justifier ses assertions, avec les exigences que comporte l'escrime pratique, dite « de terrain », les conditions habituelles à ces sortes de tournois, encore que tenant pour incorrect et fâcheux, tout ce qui démocratise le « noble sport ». L'escrime, dit-il, en un langage d'une précision scientifique et pittoresque, doit rester cérébrale et ne point devenir médullaire, étant une mathématique et non la suite des mouvements réflexes, chez un quadrumane exaspéré.
Cette conception éminemment rétrograde qui fait que l'homme demande à la force le témoignage de son droit est particulière à la France, où les piedsplats regardent comme la meilleure savonnette à vilains ces croisements de fer et la réclame qui s'ensuit. En Angleterre, en Belgique, dans toutes les nations où l'homme a l'orgueil de lui-même,
l'habitude héréditaire de commander et de se commander, comme juge unique de ses actions, le duel est non seulement tenu pour chose vile, mais proscrit par les lois. En France, où la bourgeoisie a pour objectif principal de singer la noblesse qu'elle a supplantée, on se bat encore, par le plus sot des préjugés. La caricature n'est pas médiocre. M. l'expéditionnaire et M. le plumitif, en complets de La Belle Jardinière, mettant au vent l'épée de Richelieu !
« Et ce point d'honneur, dit ie docteur Edoiii <|iii s'y « connaît, n'est rien autre chose qu'un fantôme qui « change d'aspect en changeant de pays. En Angleterre « on boxe, en Corée on poignarde, au Japon l'insulté « s'ouvre le ventre, au Siam, chaque adversaire prend « une pilule purgative (pardon) ; le gagnant est celui « qui résiste le plus tard à son effet. »
En France, le duel sans mort d'homme est passible de la poHce correctionnelle. Meurtrier, il ressortit aux assises, où le jury n'a pas assez d'acquittements pour l'homme qui, par colère, par vengeance, pour amuser la galerie et souvent pour se donner congé d'être un drôle, vient d'assassiner un être supérieur par l'intelHgence, le cœur et la dignité sociale. Misérable pantalonnade ! Et dire que ces gens-là condamnent les apaches, moins coupables, en tout cas, mille fois plus chevaleresques dont les brownings ont parlé !
Afin de calmer les ardeurs homicides et l'exhibi-
tionisme guerrier des folliculaires, des chercheurs de duels et autres malfaiteurs, le docteur Edom propose judicieusement outre diverses peines afïlictives et infamantes à décerner aux témoins, une amende ^plantureuse qu'il leur faudrait payer. L'avarice accomplirait, alors, ce que la conscience, la pudeur et la crainte du ridicule n'ont pu faire. Cela suffirait pour que, tout net, ils refusassent aux petits messieurs en mal de cabotinage, telle assistance qui leur ferait à. chacun une matinée de cinquante louis. Car les affaires sont les affaires, n'est-ce pas ? On peut bien aimer un homme au point de le mener tuer, sans vouloir néanmoins dépenser un billet de mille francs pour lui complaire.
Et le jour où cette loi sera promulguée, on verra le triomphe décisif des épéistes sur les spadassins.
28 mars 1912.
L'art de calomnier les gens que l'on fréquente, de leur asséner, comme disait Barbey d'Aurevilly, des ridicules, de propager sur leur compte des anecdotes infamantes, remonte sans doute à la préhistoire et n'a pas attendu l'évolution du pithécanthrope pour s'épanouir au bon soleil. Ayant précédé le langage articulé, ce bel art, au début, s'est fait connaître, sans doute, par la pantomime et les gestes malveillants. Les Arsinoés de l'Age du bronze, les vieilles dames quadrumanes qui délectèrent l'époque de la pierre polie, en attisant le feu de la tribu, afin d'y cuire l'ours ou le renne abattu par les chasseurs, émettaient, apparemment, de tels brocards qui ressemblaient fort, quant à l'essentiel, aux propos en faveur chez les belles madames d'à présent. Le singe grimacier, têtu, peu-
reux et malveillant a conquis la planète. Il n'a point encore pris sur lui de ne plus regarder par la serrure du voisin. Il continue à secouer avec délices le linge sale des maisons qui lui donnent à manger.
L'histoire de la diffamation constituerait la vraie histoire universelle, une histoire plus vraie et vivante que toutes celles du bon RoUin.
Les précis de M. Ch. Dreyss ne seraient auprès que de la petite bière et de la Saint-Jean. Et cela serait à la fois très docte et très amusant. On y verrait comment Aristophane faisait la police pour le compte du clergé. Comment aussi, le jeune Martial, cher à Christine de Suède, récompensait les imprudents qui se risquaient à lui faire des cadeaux ou, pis encore, à le mener souper.
Cela n'a guère changé depuis. Prenez un mendiant, affamé, loqueteux, criant famine et pleurant misère. Gavez-le de nourriture. Supportez-le, soir et matin, à vos repas dont il détruit l'intimité. Subissez les histoires qu'il raconte sur les revenants, s'il est occultiste, sur ses livres qu'on ne lit pas, s'il cacographie et toujours ! des lamentations sur la dureté des fournisseurs !
Entretenez de spiritueux, de comestibles, de victuailles opulentes ce convive prolixe et altéré, un mois, six mois, un an ou plus. Tenez pour certain que le drôle ne manquera pas de vous desservir, de calomnier votre femme, vos enfants et d'emprunter, le plus souvent possible, quarante sous à
votre cuisinière. C'est dans l'ordre. Seul, un benêt en pourrait être surpris.
D'ailleurs, ce genre de « médisance » ressortit aux tribunaux. L'erreur d'excellents caractères est d'en poursuivre le châtiment sur un autre terrain que le terrain correctionnel. Outre que l'on ne se commet pas avec des espèces, des parasites avérés et que l'on ne doit jamais permettre à un pique-assiette de tourner contre son bienfaiteur une broche meurtrièrCj fût-elle « gonflée en rigide épée », faire le jeu de ces diffamateurs ancillaires, n'est-ce pas s'exposer à être confondu avec leurs misérables personnes, ce qui, pour un galant homme, est le plus fâcheux accident ? La preuve testimoniale est admise en matière de diffamation. Or, il est presque toujours aisé de faire cette preuve et d'infliger au calomniateur un châtiment beaucoup plus redoutable que n'importe quelle blessure : l'amende, la contrainte par corps et tout ce qui s'ensuit. Ce ne sont pas les écoliers seulement qu'on éduque par l'usage du pain sec.
Mais, à côté des plats mensonges, des histoires qu'élaborent les portiers, des discours empoisonneurs qui visent à nuire, et font pareilles aux regards d'égout les bouches qui les profèrent, s'épanouit heureusement un autre genre de sarcasme. Celui-là ne vise qu'à plaire. Il pince de telle sorte que, même la victime, si elle n'est pas dépourvue absolument d'esprit, se montre de belle humeur et
prend en bonne part répigrammc qui l'atteint. Dire d'un quidam, sous la forme la plus piquante, qu'il n'a pas de talent ou qu'il arbore des prétentions ridicules, donner de l'homme une silhouette vivante, un croquis à la Daumier, avec ses tics et ses disgrâces, poussés au comique et traités avec entrain et belle humeur, cela ressemble aux malpropretés en usage dans tels cafés littéraires, dans tels salons interlopes, comme les confetti d'une bataille de fleurs, à l'eau grasse de Maritorne, à la vidange du ruisseau. C'est de la caricature écrite, parlée, aiguisée d'un trait rapide qui fait voir le personnage et le campe d'un seul trait. Evidemment, ce n'est point un exercice de douceur. Le tour d'esprit qui l'anime ne pousse pas à la philanthropie. Il n'exclut cependant la droiture ni la générosité.
Celui qui s'adonne en toute franchise à cet art d'exprimer ce que l'existence journalière oiïre de plaisant, non à la façon des humoristes (lesquels partent, la plupart du temps, d'un contraste forcé, pour atteindre l'observation juste), mais qui, par des traits directs et vifs, relève ces rencontres bizarres, ces conflits de caractères ou de mœurs, exerce, peut-on dire, une sorte de magistrature, statue à bon escient sur la valeur des intelligences et l'aloi du succès. Il détrône les méchants poètes ; il renvoie à leur province les dandys occasionnels, tous les faux visages et tous les faux grands hommes.
Telle fut la dictature de Chamfort, lequel mourut de sa propre main, par délicatesse, afin d'éviter les promiscuités de la guillotine. Ses « mots » sont restés. On les confond parfois avec ceux de Rivarol, dont il fut l'ennemi : cependant, les uns et les autres sont d'une trempe si rare que les auteurs ont dû, s'il existe un séjour des ombres heureuses, échanger, depuis longtemps, le baiser de paix. Les mots de Chamfort pénètrent plus avant, enfoncent le trait, cherchent la place malade, ouvrent la chair comme un bistouri. Ceux de Rivarol font plutôt songer à des flèches aériennes, aux pennes élégantes qui voltigent comme des papillons et dont le fer n'entre qu'à fleur de peau. Il était royaliste, cidevant et très infatué de noblesse, étant né d'un aubergiste périgourdin. L'émigration le sauva. Chamfort, républicain, n'échappa que par le poison à l'échafaud.
Un coin de Paris fertile en épigrammes fut, il y a quelques huit ou dix lustres, cet entresol du passage Choiseul où, dans un jour de clairvoyance à la fois artistique et marchande, Alphonse Lemerre édita la Pléiade et fonda le Parnasse contemporain. Leconte de Lisle était le dieu de ces parlotes. Ayant découvert les poèmes indous, runiques, polynésiens, ayant restitué aux personnages grecs leurs noms rébarbatifs, il rendit aux lettrés le service de débrouiller l'Olympe hellénique d'avec le Panthéon latin, confondus par deux siècles de mythologie, à la
manière des jésuites. Et Ton ne fut plus exposé à confondre, ainsi que Flaubert lui-même et Victor Hugo, les DU Consentes avec les personnifications naturalistes du polythéisme grec. Le Satyre de la Légende des Siècles, après les Poèmes barbares, n'eût point crié : « Jupiter, à genoux ! » mais bien : a Zeus, à genoux », ce qui n'est pas absolument la même chose, pour les gens (peu nombreux, du reste) qu'intéressent les considérations de ce genre.
Leconte de Lisle était, quant à lui, un petit homme gros, bedonnant, avec les cheveux d'Alfred de Vigny et qui portait sur un ventre de bourgeois une tête de statue. Il en gâtait les lignes harmonieuses par un monocle fiché dans l'œil droit, ainsi que par une sorte de rictus amer qui ressemblait à une grimace et rayait vilainement le marbre. Il pontifiait sans indulgence. Il distribuait les paroles acides avec une surprenante facilité. Olympien et cancanier, il y avait en lui, à la fois, du Goethe et de la vieille fille. Il se fût calomnié luimême plutôt que de passer une heure sans médire. C'est lui qui décréta, un jour « bête comme l'Himalaya » celui que les poètes d'alors nommaient « le Père ».
— Que dirai-je à Dieu, lui demandait un jour l'auteur des Misérables, quand nous nous rencontrerons face à face ?
— Eh ! c'est bien simple ! Vous lui direz : « Mon cher confrère »..
Il comparaît la poésie d'un artiste, alors fameux, « à un savon trop parfumé, tombé dans le seau de toilette, que l'on ramène plein d'eau sale et de cheveux ». Il appelait Stéphane Mallarmé le « Sphinx des Batignolles ». Et l'on faisait courir sous le manteau, ce quatrain décoché à son meilleur ami, à son plus beau disciple. Certains néanmoins le tenaient pour apocryphe et l'attribuaient à Ratisbonne :
Tu crois descendre du routier Qui conquit jadis Carthagène.
Détrompe-toi, bel indigène :
Tu descends de ton cocottier.
A coup sûr, cela n'était pas émollient et ne pouvait que malaisément passer pour madrigal. Chacun, à son tour, aiguisait ou recevait de telles banderilles. Mais il y avait dans ces jeux plus d'émulation que d'acrimonie. Et les ferrailleurs de cette escrime lyrique n'en étaient pas moins amis, serviables pour la plupart, se tenant les uns les autres, pendant cette époque lointaine où le Kaïn de Leconte de Lisle soulevait des émeutes aux théâtres d'avantgarde et faisait rêver nos seize ans, là-bas, dans ces provinces perdues qui préparent aux poètes de si fervents lecteurs.
Les « mots » de Leconte de Lisle semblent bénins comparés à ce qui se déduit couramment, au début du XX® siècle, dans les salles de rédaction et les parloirs y annexés. Ils ne touchaient pas plus à l'honneur qu'à la bourse. Ils ridiculisaient, ne calom-
niaient pas. Cela tient sans doute à ce qu'il fallait, pour les émettre, du talent et de l'esprit, tandis que pour vaquer à la médisance contemporaine, il s'agit uniquement d'avoir des mœurs d'espion et des âmes de laquais. Ce n'est pas faire un mot contre son meilleur ami que de lui dispenser un breuvage à l'arsenic.
9 avril 1912.
CE n'est pas la fête que donnent aux yeux les pêchers roses, les marronniers verts et les pommiers blancs, sous ce premier azur, ouaté de brume encore ; ce n'est pas l'Enchantement du Vendredi-saint, la résurrection éternelle d'Adonis, le passage des ténèbres à la lumière, de l'hiver à l'été qui marquent, cette fois, d'un caillou favorable mes vacances de Pâques.
Les arbres étirent lentement leur feuillage d'une délicatesse infinie. Au sortir des bourgeons qui, pour la plupart, assument une forme ovoïde, afin, sans doute, d'accréditer le dire ancien : « Toute chose vivante sort de l'œuf », se défripe le taffetas de la verdure nouveau-née. Et chacun, pareil au « philistin » d'Henri Heine, s'émeut vaguement de cette éphébie, hume les senteurs printanières que soutiennent d'un contrepoint robuste, les émana-
tions de la rue. Et le trille incomplet du merle, pendant les heures mortes que donne aux almacens le beau lundi de Pâques, trouve un écho dans l'âme des petits épiciers.
Cependant, quelque ombre de tristesse, en dehors même de la rue hostile, de la foule endimanchée et, comme disait Jules Vallès, de ce « carnaval des cannes et des gants», monte aujourd'hui, poumons, de la gaîté pascale.
Une gazette de Toulouse incriminant le vandalisme qui, • dans la ville du comte Raymond, s'acharne, comme hélas ! en tous pays, contre les pierres antiques et les vestiges du passé, m'apporte le souvenir d'un banquet pascal où nous fêtâmes, voici bientôt quinze ans, le noble poète Armand Silvestre, aux bords de la Garonne qu'il chanta.
Toulousain d'adoption (car sa famille et ses plus proches ascendants, si je ne fais erreur, venaient du Bourbonnais) Armand Silvestre a célébré la ville de son choix et de sa dilection, l'a ceinte de guirlandes, l'a aimée, autant que Dante aima Florence. Juste honneur et tribut légitime î A présent, comme aux plus beaux jours de Guilhem de Figueras, comme aux temps heureux de Clémence Isaure, Toulouse reste en possession d'honorer les poètes. Capitale de ces Pyrénées wisigothes où Wagner a situé le Montsalvat, elle ne mêle à sa culture, à son esprit latins, que ce qu'il faut de couleur et de gaîté sarrasines pour animer le marbre et le faire plus
joyeux. C'est à bon droit qu'elle se nomme encore la « Cité de Pallas », non seulement parce que les violettes athéniennes se mêlent à sa couronne murale, mais parce qu'elle enfante sans cesse des artistes et leur décerne de permanents honneurs.
Les nobles vers de MM. Armand Praviel, Roses de Brousse, accueillirent le doux maître en cette Pâques d'autrefois, comme, naguère, ils fêtaient un autre de leurs aînés dont le principal mérite fut sans doute de provoquer une si haute louange.
Et ce premier beau jour, ce soleil refleuri d'avril, ces cosas de Espana (car, disait Hugo, Toulouse et Tolosa sont encore plus sœurs que voisines), ces échos de la Gascogne et du Languedoc, incantent dans ma mémoir-e le souvenir du poète et de l'ami disparu.
Voici bientôt douze ans que la mort le vint prendre, quand son automne allait finir et les myrthes de l'arrière-saison choir en poudre autour de lui.
Depuis les débuts du poète, annoncé par l'auteur de Lélia, sur un mode enthousiaste, une moitié de siècle avait, alors, passé.
Le chantre de Rosa, le pontife de l'Anadyomène et parfois de Vénus Callipyge, sans vouloir entendre quoi que ce soit qui ne fût conte d'amour ou dire de volupté, dans un jardin fleuri de nobles rimes, promenait son rêve infatigablement jeune,
son rêve d'amantes élyséennes, déroulant en plein azur le soleil de leurs cheveux sur le marbre de leurs flancs.
Aux heures sérieuses, même quand les cheveux grisonnants calment, comme dit Horace, les esprits inquiets et les détournent de la bucolique, Silvestre ne cessa point d'habiter son beau rêve de paganisme attendri. Jamais il ne fixa sur la douleur humaine ses yeux limpides et rieurs de Sylvain à l'affût. Bon, généreux, dévoué à ses amis, il semblait néanmoins ignorer la souffrance, les larmes. Son embarquement pour Cythère ne faisait point escale dans la mer des ténèbres. Du monde, il ne voulait connaître que les grâces et les voluptés. Sa muse, fille des mers heureuses, des pays que Nietzsche traita par un heureux néologisme d' « hédoniques », sa muse portait une lyre éloquente, non près du cœur, mais pendue à la ceinture qu'elle dénouait aussi bien pour la Vigile de Vénus :
Vous aimerez demain, vous qui n'aimez encore, Et vous qui n'aimez plus, vous aimerez demain !
que pour les amours, fleuries, comme les chrysanthèmes, « sans avoir besoin de soleil ».
A ce dernier repas, repas funèbre hélas ! où les jeunes Toulousains, amis du Maître, le magnifiaient sans prévoir la catastrophe immanente, nous le vîmes encore, en dépit du mal qui le tenaillait, plein de sourires, bénin, amical, amoureux de l'amour,
épris de la vie, et, plus que jamais, en verve, proférant tour à tour, des contes pantagruéliques et des vers mélodieux.
Comme la plupart des hommes de son âge, ce fut un parnassien. Il fréquenta l'entresol de Lemerre, encore que son tempérament l'inclinât vers un art plus ému, tandis que son intimité avec madame Sand le détournait du fracas un peu vain de cette école trop sonore. Il ambitionnait d'émouvoir. Triste un jour, car il eut, ce joyeux ! des heures de mélancolie, il disait devant quelques amis : « J'ai rêvé, dans ma jeunesse, d'être un Alfred de Musset. A présent, je ne suis pas bien certain d'être même un Paul de Kock. »
Cette parole triste, cette amertume surprenait chez un tel homme, si heureux ! que la fortune et le succès n'avaient pas moins gâté que la nature. Sans doute, il regrettait d'être connu du public pour le moins admirable de son œuvre.
Elles étaient pourtant d'un tour bien vif et d'une allure amusante, les histoires grasses dont il a régalé, pendant vingt ans, les comptoirs et les bureaux ! Ce lettré se divertissait à restaurer, dans le goût moderne, Pétrone ou Rabelais, ses bons géants du Pantagruel, réduisant à l'échelle humaine les gestes fantomatiques de Gargantua. Mais il savait bien que là n'était pas sa gloire, sa gloire de poète harmonieux. Il regrettait sans doute que son « vase brisé » appartînt à la vaisselle de Toto Laripète
et autres gentilshommes trop aimés des commisvoyageurs.
Du conteur graveleux, du poète de Grisélidis ou de Tristan de Léonois, le temps éraondera sans doute l'œuvre touffue et diverse. Pour braver ses arrêts, Armand Silvestre porte un bagage meilleur : quelques rimes d'enthousiasme et de pure beauté. La foule inérudite les ignore. De même, les papiers publics. Cependant les nobles vers demeurent. La gloire habite les anthologies.
Et je me remémore, par ce beau soir de Pâques, le poète souriant que fêtait, voici déjà bien des saisons, une élite de jeunes hommes qui touchent, à présent eux-mêmes à leur maturité.
C'est pourquoi je n'ai pu me tenir — ainsi, le vieux Faust oyant les cloches pascales — d'écrire ces lignes mémoratives, à la gloire du souvenir, du souvenir que, dans son plus beau poème, exalta le doux Armand Silvestre, heureux de se proclamer,
... par les temps abolis, Le séculaire amant des amantes passées.
16 avril 1912.
PARMI les faits divers dont le pathétique, les tenaces redoublements, et, peut-on dire, la sempiternité, pavoisent, de l'infime au superbe, les papiers publics, attribuant, deux fois par jour, au Monde civilisé, l'irrigation intellectuelle qui suffit à sa culture : assassinats, cambriolages, aviation, mâchoires en compote ou sternums défoncés, retraites militaires, ministres en Tunisie, histrions n'importe où, petits échanges de browning entre ces messieurs flics et ces messieurs apaches, un événement digne qu'on le remarque, ne paraît pas avoir ému la sollicitude nationale, dans une mesure tout au moins en harmonie avec son imprévu et sa grandeur.
Il en faudrait parler en style d'oraison funèbre, avec pompe et respectuosité. J'entends le vol, sans controverse, domestique, dont M. de Mier,
transhumant de « Savoy » en « Palace » hôtels, essuya naguère le désagrément. Malencontre honorable et fertile en publicité ! Pareil à je ne sais quelle haute dame, cliente de Sherlock Holmes, qui perd chez Conan Doyle, une escarboucle bleue, et la retrouve comme il sied, avant la fin de l'historiette, dans le gésier d'une volaille, ce jeune Mexicain remportera du voyage qu'il fait en ce moment à Paris, un souvenir individuel et policier, en échange de sa cassette à mettre les joyaux. Item, par manière de réjouissance et pour accroître un peu sa culture linguistique, il comprendra ce que nos détectives nomment à leur accoutumée, un « fil de soie ». Avec beaucoup de tact, de grâce et de légèreté, M. de Mier fut opéré d'un million tout nu, d'un million, soit en pierres précieuses, rubis, émeraudes ou saphirs, diamants, perles ou turquoises, soit en métaux orfèvres.
L'aventure, encore que romanesque, congruente à faire sur-le-champ sa victime notoire, ne laisse pas d'offrir certains aspects désobligeants. Un homme qui, tel M. de Mier, voyage, enharnaché de tant d'épingles, d'anneaux, de boutons à manchettes, d'œils de tigres et de solitaires (mal nommés) à s'incruster sur l'estomac, doit éprouver un certain malaise, un vide, une conscience, une aperception confuse du néant. Se voir ainsi dépouillé de bagues, désenharnaché, n'ayant plus d'étincelles à l'auriculaire, et toutes les étoiles éteintes qui fui-
guraient contre son jabot ! Sans doute, le mot de Pascal frémit en sa mémoire : « Le vide m'épouvante, de ces espaces illimités ». Et l'on doit supposer que le jeune diplomate cogite avec profondeur sur la précarité des biens que décerne la Fortune, à moins que, familiarisé dès longtemps avec notre Sénèque, il ne s'offre à lui-même telles consolations extraites de ce philosophe, lequel « rédigeait » d'autant ftiieux contre l'opulence, qu'il pouvait écrire sur une table de citronnier aux ornements d'ivoire et d'or.
Et puis, le sacrifice léger qu'a demandé à M. de Mier son entrée élégante dans Paris, sacrifice qu'un ami trop discret, poussant même la délicatesse dans un raffinement peu goûté de notre chaste Lépine, a consommé nuitamment, à l'insu du donateur, ce sacrifice vaut à M. de Mier tant de gloire, de considération, une telle estime des ducs et des portiers, des auvergnats et des gens de lettres, du Café napolitain et de la Halle aux cuirs ; il conquiert si délibérément le cœur de M. Paul Bourget, Bourget, « âme de goéland », toujours prête à s'incliner vers les maux, la souffrance des bons riches, qu'il y aurait une certaine petitesse, une ladrerie un peu verte — au moins vert céladon — à ne pas accepter de bon haict, que dis-je ? avec une certaine gratitude, le prélèvement de ce quasi-million.
Un autre motif de ne se désespérer point viendrait fort à propos, si le jeune M. de Mier daignait
prendre en considération la répugnante laideur, l'incongruité, l'inesthétisme des bijoux qu'il s'était donnés.
Oui, cet homme qui peut consacrer neuf cent cinquante mille francs à l'emplette des pierres étincelantes et des métaux fastueux, qui peut choisir dans les œuvres du travail humain ce qu'elles ont de plus subtil et de plus magnifique, trouve le moyen de s'offrir des articles de bazar, d'avilir par la forme de son choix, les plus nobles matières. Christine de Suède faisait découper les Rubens, les Raphaël pour les adapter aux corniches de son plafond. Chamfort a conté l'histoire de cet ambassadeur qui, au xviii® siècle, pour donner une leçon de goût à des Anglais, fit doubler son habit avec une toile de Raphaël. M. de Mier, lui, n'est pas un vandale. Mais il adore les petits objets que Nana, vers 1863, reluquait, en attendant son « petit Muffe », dans le passage des Panoramas.
Le « fer à cheval » orne son coffret. Ce n'est pas tout. Il exhibe un mail-coach « en rubis », un joueur dé polo « en émail », l'automobile « en rubis et diamant », l'aéroplane « en or ».
Il possède une volaille, un faisan de rubis dont il orne sa façade. Les journaux qui, respectueusement, débobinent le catalogue des objets volés, donnent un mémoire lamentable, une kyrielle sans fin de bibelots infâmes, de bijoux pour cuisinières, affreux ornements qui semblent adaptés aux seuls ongles
noirs, aux dessous douteux, parures inférieures à celles du sauvage, que l'on voit sous le gaz cru des devantures, dans les quartiers populaires, chez les boutiquiers sinistres qui vendent « à tempérament », ou bien encore dans ces boutiques louches dont le vitrage ne montre, pour tout rideau, que des reconnaissances du Mont-de-Piété.
Néanmoins, dans les parures de M. de Mier, le « cochon porte-veine », les rébus d'après Rosemonde Gérard et la tour Eiffel — la tour Eiffel d'un centimètre ! — nous déçoivent par leur absence. M. de Mier ne les aurait-il aperçus ? D'ailleurs, rue de la Paix abonde pourtant de ces horreurs. Et c'est peut-être un homme charmant, instruit, plein de vertus intimes et sociales, un « raffiné » comme disent les gens qui ne raffinent guère, dont tant de monstruosités emplissent les écrins !
Or, c'est ici que triomphe le culte du laid cher aux bourgeois contemporains !
Le culte du laid, sentiment paradoxal d'êtres humains qui cependant regardent, vivent, touchent et respirent comme vous et moi, perception aberrante qui les incite à choisir d'instinct les objets dont la vue est offusquée aussi bien que l'entendement, cet amour du grotesque et de la difformité, répond à un besoin si vif, à un appétit si profond, que le faste même et la richesse n'en guérissent pas.
Et quelle pensée à la fois ironique et bienfaisante pour les Ephémères (assez nombreux) qui n'ont
seulement pas un million à mettre chez Boucheron, chez Lalique, chez cet admirable Wiese, dont pas une médaille, pas une agrafe, n'est au-dessous de ce que l'Art a produit, en aucun temps, de plus parfait. Les riches détiennent tant de bibelots affreux que le commun des hommes se peut résigner à ne point acquérir tant d'oeuvres belles et charmantes.
« On est dégoûté des places par ceux qui les occupent, des honneurs par ceux qui les reçoivent et des femmes par ceux qui les possèdent. »
Et cette maxime des Concourt trouve ici une heureuse application.
28 avril 1912.
DANS le calme Passy du dimanche, au long des venelles désertes où, çà et là, quelques jardins oubliés par le maçon et l'architecte, arborent les panaches mauves et blancs du lilas, font pleuvoir en grappes d'or les fleurs des cytises et, sous les arbres de Judée, un vol rosâtre de papillons, les camelots discordants hurlent, avec des cris d'Aïssaouas, leur marchandise imprimée. Et, soudain, les concierges, les travailleurs conscients, attablés chez les bistros, les petits bourgeois, par leurs « demoiselles ou dames », les grands, par leurs officieux, achètent comme un seul homme le papier huileux et salissant. Bonnot est pris ! Que dis-je ? trucidé ! C'est à peine si les gens ne s'embrassent point sur la bouche, comme font les Russes, le jour (au surplus variable) où « Christ est ressuscité ». Ils sont heureux ces braves gens, lecteurs du Petit Parisien, du Temps, ou des Débats, travailleurs manuels, employés, oisifs nantis de rentes, ceux qui graissent l'automo-
bile et ceux qui font les paons, traînés par le pouvoir de ses chevaux. C'est que la frousse nationale reçoit, en ce jour, une satisfaction peu commune. La mort pathétique de feu Jouin n'avait contenté qu'à moitié la presse intelligente. M. Léon Bailby, entr' autres, s'était montré dur et même acrimonieux pour le sous-chef de la Sûreté, défenestré comme chacun sait, à la conquête de Bonnot. Oubliant « le parapluie » héroïque néanmoins, du patron Jaluzot, M. Bailby improuvait la canne de Jouin et ne pardonnait qu'avec peine à ce galant homme, la simplesse de sa mort, dans la maison d'Ivry.
Par bonheur la troupe de M. Lépine était « un peu là », comme dit mon portier, d'accord avec le Dangeau du siècle xix®, Arthur Meyer, que sollicitent, comme chacun sait, les locutions « éminemment parisiennes ». Et le public des faits-divers, les jobards sanguinaires, c'est-à-dire la majorité des Français, ont eu la pièce à grand spectacle, pleine de terreur et de fureur, de mascarades et de pétarades que la police lui devait. Eléos kaî pathos ! Ce fut un beau cabotinage ! Sur le drame antique planait le Destin (Georges d'Esparbès qui ne sait pas le grec, prononce ananke), la Force irrésistible et muette à laquelle d'autres forces moins obscures, les Dieux, les Lois sont contraints d'obéir. Sur la grande farce de Choisy-le-Roi, ce fut une autre déesse non moins aveugle et non moins effrayante,
la Peur ! La Peur qui transforme en cannibales tout ce peuple de bourgeois, déchaîne un tigre dans le plus inepte calicot, la Peur faisait hurler à mort, comme deux chiennes, ces midinettes dont Colette Willy nous a conté la rage homicide. La Peur, cette Peur livide qui, pendant la répression de la Commune, induisait les médecins à dénoncer leurs malades et Maxime Du Camp à faire œuvre d'espion.
La parade fut admirablement conduite, jouée avec brio par la figuration comme par les premiers sujets. Le hangar Fromentin y remplaçait le mur d'Orange. On a fort applaudi. Les passages sensationnels ont fait courir dans la foule d'incomparables frissons. Le reporter du Matin et celui d'un autre quotidien, le Petit Parisien, je suppose, étaient exactement sous les murs de Bonnot, effectuant aussi leur besogne professionnelle et ne se cuidant pas pour si peu des héros.
Qui d'ailleurs oserait mettre en doute le parfait loyalisme des gazetiers ? Pas un n'a manqué à son devoir. Tous, avec un ensemble touchant, ont déposé leur copie sur le cadavre de Bonnot, la Presse ayant, comme les chiens, un besoin irrésistible de lever la patte sur les refroidis. Pas un, à l'exception de Gustave Plervé (qui d'ailleurs a fait, selon son habitude, quelques réserves prudhommesques), pas un n'a eu la franchise d'admirer le grand courage et cette fin prodigieuse du « bandit ».
Bandit, certes, de l'espèce la plus noire. Bandit,,
tueur de vieillards, de femmes, primaire insuflisammant évolué, demandant au doux rêve de l'Anarchie un prétexte à ses méfaits, et tout ce qu'il vous plaira. Mais brave comme un chevalier d'Arthus ou de la Table ronde. Lorsque, pour tuer Jouin, il traverse d'une balle son bras droit et frappe le cœur de son antagoniste à travers sa propre chair, il me fait, malgré moi, songer, ce Carlo Moor du ruisseau, à Beaumanoir se désaltérant à même ses blessures.
Que Mercure à tête de bélier, que le groupe ineffable des Charités et M. Pugliesi-Conti, casserole de Fromentin, me préservent de « faire l'apologie », ainsi que dit le Code Pénal, d'un fait qualifié « crime » par la loi ! J'ai assez vu la face à gifles du président Pacton et autres messieurs « engiponnés ». Mais, après avoir blâmé ses « reprises individuelles », et déploré, avec M. Gustave Téry, le manque de religion qui caractérisa le défunt, me soit-il permis de dire qu'il est mort, ce voyou patibulaire, comme Roland ou comme Siegfried. Et puisque le nom de M. Gustave Téry s'offre à nos mémoires, oserai-je demander à cet homme d'esprit, si, même ayant fait ses pâques et dévidé son rosaire, il, se sentirait le foie assez écarlatc pour mettre au service d'un coup d'Etat la force d'âme et Vœs triplex qui animait Voutlaw de Choisy-le-Roi ?
Cette ivresse de lâcheté qui trépigne sur les morts et s'exalte à convomir les tombeaux ne va pas sans
quelque danger. Supposez — oh gratuitement ! — que M. Bailby par exemple, ou le «Désabusé «du Gaw lois apparaissent dans la rue, à la terrasse d'un café, nantis de la beauté adolescente qui couronne le jeune Garnier. Le populaire, éduqué par leurs soins, les écharpera faut voir comme. Ils éprouveront la loi de Lynch sur leurs élégantes personnes : et vraiment ce sera grand dommage ; car les personnes de talent ne sont pas si nombreuses qu'on éprouve quelque déplaisir à les voir septembriser.
Autrefois, le rôle des policiers était de saisir vwant le criminel et de l'amener en bon état aux juges compétents. On ne voit pas Javert canardant M. Madeleine, Peyrade achevant Trompe-la-Mort d'un coup de couteau, sur le lit funèbre de Lucien...
30 avril, Vigile de Vénus.
Que pleurent les Amours, les Zéphyrs et les Grâces ! Que leur anniversaire devienne un jour de deuil. Le Printemps est la renaissance du monde ! voilà qui est entendu. Mais que les cygnes gémissent et que les rosiers se fanent ! « Védrines s'est cassé la... physionomie », atteste un passant qui ne parle pas phébus. Et la nouvelle accablante se confirme ! Est-il un deuil égal à cette perte ? Se trouvera-t-il dans Paris un seul homme pour songer désormais, à ses affaires, à ses amours, à ses échéances ? pour lire encore les articles enivrants de Maurice Talmeyr ? Ah ! si nous n'avions pas les retraites mili-
taires, le cœur nous faillirait, jusqu'à la syncope exclusivement. 0 poppoi ! poppoi ! poppoi ! O néant. 0 fragilité du roseau humain, dans son aéroplane. Védrines se meurt ! Védrines est mort ! Fallières seul est grand, mes frères ! Mais nous qui survivons, hélas ! au maître chauffeur lequel, pour estomirer son monde, phaétonna jusqu'à ce que mort s'ensuive,
de quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir ?
Je suis certain que pour le rachat de Védrines, le vieux Boubou donnerait bien quelques milliers des Cégétistes qui lui gâtent, aujourd'hui même, ses champs de courses favoris.
Car Boubou admire l'aviation.
Le grand froussard qui fit tourner vers Neuilly le cortège de Victor Noir, a pour les hommes volants une larme de crocodile. Sa venette admire leur toupet.
G mai.
Ce n'était qu'une fausse alerte : IL est sauvé, parlant déjà, et le mieux s'accentue. On le décore ! Védrines demain, sera guéri. Vive la France ! Et que le ministère soit béni !
Axiome : Quand un imbécile encombrant se trouve par hasard en danger de mort, il en réchappe toujours.
Autre axiome (celui-là de Schopenhaûer) :
« Les autres parties du monde ont des singes. L'Europe a les Français. Cela fait compensation. »
1er mai 1912.
C'est au milieu des fanfares, des clairons, des cors, des trombones, « des trompes, des cymbales », des buccins éparpillant leur éclat prodigieux ; c'est dans le hourvari d'un « cataclysme musical » où, parfois, le bruit se confond avec la musique, où M. Weingartner, pareil à l'Ange noir de V Apocalypse, fait voltiger autour de lui, comme une paire d'ailes les basques de son frac, c'est dans le puissant vacarme du Dies irœ que Paris acclamait, vendredi au soir, le nom d'Hector Berlioz.
La noble interprétation, donnée au Trocadéro, de ce Requiem que son auteur destina tout d'abord aux héros de Juillet, puis au retour de l'Empereur et qui, sauf erreur, déploya, pour la première fois, ses ardentes sonorités aux funérailles du général Damrémont, l'audition du Requiem a fait revivre dans nos mémoires le poète de La Damnation, tou-
cher du doigt ce que fut ce bizarre esprit, taquin, hargneux et sarcastique, malveillant et passionné, pour qui l'outrance romantique n'était en aucune façon un travestissement et qui, pour son propre compte, semble avoir vécu les infortunes de Ruy Blas et d'Antony.
Ses orageuses amours avec miss Smithson que d'abord il entrevit dans les prestiges du drame shakespearien, fair Ophélia, pathétique Desdémone, Juliette, avec sa pure et vestale modestie, ont fourni de longs chapitres aux Mémoires qu'il nous a laissés. Il épousa la belle Anglaise qui, moins éthérée à la ville que sur les planches, avait un goût repréhensible pour les discussions intimes, les querelles domestiques et les breuvages spiritueux. Avant son mariage, Berlioz avait connu les privations les plus cruelles, enduré avec stoïcisme l'étroite pauvreté. Son père, médecin de province, borné d'esprit, évolué dans un milieu de sottise abjecte, abandonna le jeune Hector sans pain, sur la route de l'Art et de la Gloire. A la côte Saint- André, chez ces bourgeois à peine dégrossis de la glèbe originelle, un artiste passait pour couvrir les siens d'infamie et les tantes de Berlioz ne raisonnaient pas autrement que la mère Angélique détournant du théâtre son neveu.
L'une d'elles, à qui le futur auteur de la Symphonie fantastique demandait si elle ne serait pas bien aise de le voir, quelque jour, poète, poète
comme Racine, lui répondait : « Non, mon enfant ! l'honneur avant tout. »
A Paris, ses démêlés avec le vieux Cherubini, directeur du Conservatoire, les couleuvres qu'échangeaient le maître despotique et l'élève irritable, ses luttes contre Habeneck dont la traîtresse perfidie avait tenté de faire échouer Sardanapale, premier ouvrage de Berlioz exécuté en public, emplirent d'aigreur l'âme du jeune homme, en attendant la crise, la passion, et ce coup de foudre qui déterminèrent, avec le mariage de l'ardent poète, les amertumes de sa maturité.
Venu en un temps où la bassesse du goût public en matière de musique eut de quoi étonner les hommes d'aujourd'hui, où les fabricants d'ariettes, les Auber, les Adolphe Adam, occupaient les théâtres, où Meyerbeer était réputé pour un auteur difficilç et transcendental, Berlioz, dont l'idéal passait fort audessus des têtes contemporaines, Berlioz qui écrivait de « cette musique fâcheuse qui ne peut être exécutée que par des musiciens », n'eut jamais l'audience de la foule. Malgré son juste orgueil et la conscience qu'il avait de lui-même, il ne laissa pas d'en souffrir. Il se vengea sur les grotesques de cette déconvenue. Il mit au service de ses rancunes un talent incisif de pamphlétaire, la verve d'un esprit caustique, dont la raillerie et le sarcasme étaient l'expression naturelle et qui décochait comme on respire les traits désobligeants.
Son intimité avec la famille Berlin (il donnait des leçons d'harmonie à Louise Bertin, pour (jui Victor Hugo mit en vers le livret d'Esmeralda) lui valut une riche prébende, le feuilleton musical des Débats. Et ce fut, dans ce journal modéré, un feu continu de pasquils et d'épigrammes. Il avait la dent dure, emportait le morceau. Quelques-uns de ses mots sont demeurés célèbres. Rendant compte de Mariha aux Italiens : « M. de. Flotow, disait-il, a fait entrer dans son ouvrage, une mélodie irlandaise : La dernière rose^ qui suffit à désinfecter le reste de la partition ». « M. Panseron, annonçait-il après un article de rentrée, vient de rouvrir, au Conservatoire, son «abinet de consultation pour mélodies secrètes ». Ce Panseron, auteur de divers opéras, parfaitement oubliés aujourd'hui, écrivait des accompagnements pour les romances que bavachaient, à leurs moments perdus, les gens du monde, sur les traces de Loïsa Puget. Dans un concert que Berlioz menait, à Bade, je ne sais quelle déesse du chant s'avisa de greffer un démesuré point d'orgue sur l'air des Noces de Figaro. « Pardon, madame, dit le maître en arrêtant les musiciens d'un coup sec sur son pupitre, que chantez-vous donc là ? — Mais, monsieur, c'est la version Sontag. — Eh bien, je vous serais obligé, cette fois, de vous en tenir à la version Mozart. »
Outre l'admirable exutoire que les Débats procuraient à sa mauvaise humeur, Berlioz eut tous les
succès, tous les honneurs, tous les applaudissements qu'un noble artiste peut convoiter. Il ne désarma point. De son amère jeunesse, il garda la hargne hypocondriaque et la tenace acrimonie. Un grand deuil assombrit sa vieillesse, la mort de son fils unique, le fils de miss Smithson, mort au Sénégal, médecin de marine. Ce fils qu'il avait fort rudoyé, morigéné pour la moindre dette et qu'il accablait de remontrances à chaque envoi d'argent, lui tenait cependant aU cœur. Il ne se consola jamais de l'avoir ainsi perdu.
Hector Berlioz eut aussi le malheur de méconnaître Wagner, de l'envier et d'écrire, avant la chute de Tannhauser, des pages que, pour sa gloire, on voudrait effacer. Madame Judith Gautier conte à ce sujet une plaisante anecdote :
« Je traversais par hasard, dit-elle, avec mon père, le passage de l'Opéra, le soir de cette représentation {Tannhauser) ; le passage était plein de monde. Un monsieur qui vint saluer mon père nous arrêta. C'était un personnage assez petit, maigre, avec les joues creuses, un nez d'aigle, un grand front et des yeux très vifs. Il se mit à parler de la représentation à laquelle il assistait avec une violence haineuse, une joie si féroce de voir l'insuccès s'affirmer, que, poussée par un sentiment involontaire, je sortis tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait pour m'écrier avec une impertinence incroyable :
— A vous entendre, monsieur, on devine tout de suite qu'il s'agit d'un chef-d'œuvre et que vous parlez d'un confrère.
— Eh bien, qu'est-ce qui te prend, méchante fiainine, dit mon père qui voulait gronder mais qui, en dedans,
riait.
— Qui est-ce? demandai-je quand le monsieur fut parti.
— Hector Berlioz ».
Le Requiem occupe une grande place dans l'œuvre de Berlioz, celle, peut-on dire, du maître autel dans une cathédrale funèbre. C'est une sorte de retable où se déploie une danse macabre, de fresque, de tableau romantique, où sont prodigués les effets violents chers à l'auteur de la Marche funèbre pour Hamlet. Dans son Dies irœ, cependant, Berlioz n'a pas introduit les salves d'artillerie qui précèdent le cortège funèbre, la civière où gît le prince de Danemark. Mais les quatre orchestres de cuivre situés aux quatre coins de la salle, répondent à ce besoin de réalisation matérielle, d'efTet immédiat que l'on trouve souvent chez l'auteur et qui l'induit à faire intervenir dans ses ouvrages, les carillons, les armes à feu et autres engins dénués de musicalité. Son interprétation du Dies irse ne semble pas avoir fort loin pénétré dans la terreur de ce majestueux et sombre poème, le plus beau, sans doute, de la liturgie orthodoxe et qui donne, avec les trois Stahat d'inspiration franciscaine, la plus riche expression du latin mystique, au xiii^ siècle italien. Médiocre dans les oraisons qui accompagnent les fêtes de la vie, aussi bien le mariage que la nais-
sance, T Eglise catholique triomphe dans les rituels, hymnes et prières consacrés à la mort. Le Dies irse de Thomas de Celano, où s'affirme l'esprit inquisitorial des Dominicains, peut soutenir la comparaison avec les plus orgueilleuses terzines de la Dwine comédie, écrite, vers la même époque. C'est ce genre de composition que le Bréviaire romain nomme une « prose », à savoir un poème, non plus métrique à la façon d'Horace et des premiers poètes chrétiens, Ausone, Prudence ou Fortunat, mais rimé, rimé aussi richement que possible, toujours sur la consonne d'appui et composé de vers où, sans tenir compte des brèves et des longues, chaque syllabe compte pour une seule unité. Le Dies irse se compose de tercets en octosyllabes d'une rare splendeur. Ce rythme, ignoré ou dédaigné de la Pléiade, des Romantiques et même des Parnassiens, a beaucoup servi à Charles Cros, à Rollinat. M. Jean Richepin en a tiré quelques effets. Il a fourni à Ernest Chausson le support d'une Chanson perpétuelle :
Bois frissonnant, ciel étoile, Mon bien-aimé s'en est allé Emportant mon cœur désolé.
C'est un moule exactement identique à celui-ci :
Juste Judex ultionis, Oro supplex et acclinis, Cor adustum quasi cinis.
Berlioz qui goûtait les poètes mais n'entendait rien aux finesses de la métrique, ne parait pas s'être inquiété outre mesure de ces détails. Il ne songeait pas plus aux raflinements de prosodie usités par le frère Thomas qu'au vaste anathème jeté par son Ordre à tout ce qui vit hors de l'Eglise et ne marche pas sous la houlette de la Papauté.
Ce qu'il rêvait ? Un effondrement gigantesque, l'invasion des ténèbres sur les débris du Monde, la fin un peu théâtrale de la planète et de ses habitants, quelque chose comme le Feu du ciel avec, pour accompagner la pluie de feu, toutes les voix humaines et les cuivres, alors nouveau-nés, de M. Sax. Et cela donne la date de son chef-d'œuvre, venu au lendemain de Byron et de Chateaubriand, dans l'ombre de Victor Huso.
Le 30 avril 1912. Vigile de Vénus.
BUIS bénit, muguet de mai, chrysanthèmes de novembre, gui celtique, — jadis cueilli aux branches d'Irminsul, par Norma ou Velleda, — les bourgeons, les rameaux, tour à tour, et les fleurs, suivant la marche du soleil, deviennent, à Paris, l'objet d'une idolâtrie à la fois chronique et passagère. Symboles plus gracieux que les confetti ou le Poisson d'avril déshonoré par tant de mauvais plaisants, que l'Œuf de Pâques ou même la Bûche de Noël, ces verdures égayent de leurs fraîches émanations la rue aux pestilences opiniâtres. Avec les myosotis dont le joli nom signifie « oreille de rat », ce qui ne le dépoétise en aucune façon, elles illustrent de saison en saison, la rengaine sentimentale chère aux cœurs français. Elles délectent les simples, approvisionnent de madrigaux, pointes et galants discours les personnes qui manquent d'imagination. Elles portent bonheur à qui les offre ou les reçoit,
mais bien plus encore à l'industrieux pince-sansrire qui les débite aux promeneurs, depuis le grand fleuriste jusqu'au bohème empoussiéré, au vagabond sans feu ni lieu, venu de Moret, de Chaville, des bords du Loing ou de la Marne, sous un faix d'aubépine mal éclose, de lilas défleuri.
Les religions, à leur déclin, s'émiettent en fétichismes. Le culte du muguet correspond à des survivances païennes et médiévales, se rattache à des superstitions plusieurs fois millénaires. Fétichisme d'ailleurs innocent, profitable au commerce et qui prête aux arts plastiques des motifs de décoration, généralement fort laids. Mais cela n'est pas pour nuire à leur débit.
Le muguet, parmi ces fleurs et ces objets d'anniversaires, obtient quant à présent, les bonnes grâces du public. On ne demande même plus qu'il soit fleuri ; on le cueille à l'état de salade, afin de complaire aux gens pressés. Les vieux, les lamentables cochers de fiacre, les trente ans de siège et de petits verres en étaient hier, de l'aube au soir, pavoises en l'honneur du premier mai. On en suspend aux œillères des chevaux, à la ceinture des midinettes, au giron des grosses dames. Les divers groupements ouvriers qui chôment la solennité du travail, embaument leurs palabres de bouquets blancs et verts, couleur d'espoir et de virginité.
Mode récente, du moins sous la forme actuelle et parisienne. Car la fête d'hier, cette offrande mus-
quée ^, ancienne comme le monde, n'a point cessé d'être aussi jeune que lui. C'est la Vigile de Vénus, le premier instant de la saison heureuse, la nuit initiale du mois consacré à l'adolescence, à l'amour, à la beauté, à Maïa, l'Illusion, mère du jeune Hermès, lequel, par une double culture, par l'entraînement de l'école et du gymnase, conduit l'enfant à l'éducation intégrale du corps et de l'esprit. C'est le renouveau du printemps, la « renaissance de l'Univers » que célébraient, à Rome, les éphèbes et les vierges, comme la célèbrent encore, après deux mille ans de christianisme, les indigènes de Paris. Un poète incertain — les uns disent Catulle, d'autres Maximianus — en a composé l'hymne sacramentel :
Vous aimerez demain, vous qui n'aimez encore, Et vous qui n'aimez plus, vous aimerez demain !
Ainsi, le bon Armand Silvestre, en vers excellents et précis, traduisait le Pervigiliurn Veneris, dont il enchantait son cœur païen, amoureux de la vie et fidèle aux dieux antiques.
N'ayant pu abolir cette « veillée » et cette commémoration de Vénus, le christianisme se l'incorpora. Le moyen âge planta des mais, représenta la Mort en fuite devant le Primevère, promena des cortèges ceints de roses à travers champs, sur la lisière des bois et, dans un vase couronné de feuilles,
1. Etym. : wallon, mur gué, diminutif de l'ancien français muge, qui s'est dit pour « musc » (Littré).
but l'hydromel du Renouveau. L'Eglise tenta de sanctifier le printemps, ce réveil des êtres et des choses, en plaçant le mois des fleurs sous le vocable de Marie, unique entre les vierges. Mais le fond païen subsista, indestructible comme la vie. L'Humanité reprit le chemin du Vénusberg.
Cependant, le choix du muguet comme emblème printanier semble dû à l'interprétation erronée et fautive d'un texte biblique, ou, pour mieux dire, à toute une agglomération de contresens et d'erreurs superposés.
« Je suis, dit l'Epouse du Cantique, je suis le narcisse de Saaron et le lis des vallées », se servant, pour désigner cette dernière plante, du mot hébreu schoschan, dont nous avons fait le nom de Suzanne, qui signifie exactement « le lis », comme Déborah « l'abeille ». Or, cette appellation ne fut jamais attribuée à la fleurette dont s'attifent, de janvier à décembre, Mayol et ses imitateurs. Foisonnant et rustique dans le nord-ouest de l'Europe, le muguet aux grelots d'argent, comme dit Gautier, s'apparente à la flore des sous-bois. Il se plaît aux retraites humides. Il aime le clair-obscur, les lieux où verdit la mousse, les clairières où des ombres volages maintiennent la fraîcheur, interceptent la flamme du soleil et comme à travers une flottante mousseline, en dégradent les rayons. C'est à la forêt occidentale qu'appartient le muguet. Il croît dans les brouillards, à l'ombre pluvieuse du
chêne druidique. Il orne les tresses de la Belle au bois dormant, de Viviane ou de Grisélidis. Mais il ne parut jamais, à l'état sauvage ni même cultivé, dans les parterres ou les campagnes de l'Asie Mineure. Cependant, le lis abonde, foisonne même dans la plaine de Saaron, sur les pentes du Liban, partout, dans la Judée. Il sert aux métaphores des nabis, au décor des architectes. Plante symbolique d'Israël, emblème de sa personnalité religieuse, ethnique et nationale, on le retrouve à toutes les pages de la Bible, dans toutes les civilisations juives, blasonnant les sicles hasmonéens, les médailles de Simon Macchabée.
Il est certain que l'amoureuse du Cantique, décrivant sa propre beauté, avec l'emphase juive et l'exaltation du désir, a choisi comme terme de comparaison cette fleur d'orgueil et de volupté, où quelques modernes, on ne sait trop pourquoi, cherchent une image de pudeur. Elle n'a pas songé un instant au muguet, dont, selon toute apparence, elle ignorait la forme et la couleur. Et cependant, tous les traducteurs ou les exégètes de la Bible ont, depuis cent quarante ans, répété la même erreur, confondu le lis de Saaron et le muguet de mai.
La faute en est à Charles de Linné. En effet, l'illustre Suédois nomme dans sa classification le muguet cher aux Parisiennes, lilium convallium. Or, le mot convallium signifiant « qui croît dans les vallons », quelques pasteurs protestants, moins
versés dans l'horticulture que dans la théologie, inférèrent de ce nom que la fleur des prophètes et des rois juifs n'était autre que le muguet de leur jardin. Des huguenots l'erreur gagna les catholiques. Le lis blanc, qui figure pourtant, non stylisé, comme dans les armes des rois de France, mais au naturel, sur maint blason espagnol où son nom d^azucena rappelle nettement la racine hébraïque, le lis blanc se confondit avec le muguet, lui céda la place d'honneur aux autels de la Vierge. Et, par une métamorphose dont, tour à tour, le polythéisme antique, la religion chrétienne et la tradition juive apportèrent les éléments complexes et divers, le lis, que Salomon faisait sculpter aux chapiteaux du Temple, dix siècles avant l'ère moderne, le lis, qu'à pleines mains répandait l'ancêtre en pleurs sur la tombe de Marcellus, devint l'herbe fatidique, l'herbe du premier mai, du mois de Marie et de la Vigile de Vénus, l'herbe que promènent dans les carrefours ces gagne-petit dont la fonction, comme parlait Joseph Gayda, est
d'apporter le printemps dans des voitures vertes.
« Que de choses dans un ballet ! » disait Vestris. Que de choses dans ce brin d'herbe qui se fane, à présent, expire en une buire laiteuse et courbe sur le verre de Venise, une hampe trop lourde, une hampe, moribonde pour avoir exhalé trop d'amour et de parfums !
4 mai 1912.
CERTES, « elle était belle sous l'Empire )), à l'âge des rêves, de l'illusion adolescente, des promesses que nul geste encore n'était venu démentir. Elle était belle, Marianne, la Marianne des faubourgs, la Marianne des écoles, chère aux hommes du peuple en même temps qu'aux bourgeois cultivés. Les « irréconciliables » de 1867, jeunes hommes ardents, instruits, que n'avait déformés encore ni la menteuse et vaine éducation des jésuites, ni la pédagogie en trompe-l'œil des moines (des moines restaurés, en 1852, par la loi Falloux et depuis, confirmés dans leur conquête, par la loi sur les Congrégations de 1905), les « irréconciliables » donnaient au pouvoir une chasse furibonde, sonnaient à ses oreilles la trompette des malédictions.
Dans le Bachelier, Vallès, pédagogue révolté, homme d'esprit, d'un esprit hargneux, étroit et pit-»
toresque, a Recueilli d'âpres images, buriné d'une pointe incisive quelques portraits de ce temps-là. An Quartier Latin, qui vivait alors d'une vie à la fois studieuse et turbulente, les groupes jouaient à la révolution, perdaient absolument le sens de l'époque et du milieu. Comme les protestants de France qui ne discernaient pas clairement Diane d'avec Jézabel, comme les puritains d'Angleterre qui faisaient confusion, prenant Charles II pour l'Antéchrist, les habitués du café Procope, les suiveurs de Gambetta, les disciples de Barbés, animés par l'hyperbole des Châtiments, flétrissaient l'Empire dans le style empesé de l'an II, se guindaient en conventionnels, s'exerçaient aux attitudes légendaires, aux apostrophes de Danton ou de Mirabeau. C'étaient « les classiques rouges ». Ils parlaient communément un assez petit français. Leur logomachie égalait presque l'informe patois du tribun cadurcien. Et chaque brasserie avait son Gambetta.
Mais par-dessus les ridicules individuels, pardessus les compétitions, les petitesses qui, plus tard, devaient embourgeoiser la Marianne idéale, fâcheusement la rabaisser au niveau monarchique, une espérance infinie, un élan vers le droit, la liberté, vers l'affranchissement de la pensée humaine emportait les intelligences et les cœurs. Fils des hommes de quarante-huit, les étudiants qui, peu de jours avant la guerre allemande, vaticinaient les Châtiments et sous le manteau, dévoraient d'un
même appétit, les calembours de la Lanterne (on disait même à cette époque : « Hugo et Rochefort ! ))) les étudiants, les ouvriers aussi avaient la même foi dans le pouvoir d'un mot. Ayant chassé l'Empereur d'aventure que s'était donné la France, gratté aux murs des édifices le monogramme du « tyran », affirmé l'égalité au fronton des asiles de nuit, la fraternité au porche des hôpitaux, la liberté devant les prisons, ayant badigeonné toutes les façades et peinturluré sur toutes les enseignes, ce qu'on nommait alors sans trop de gaîté, «les principes immortels », ceux du Quatre Septembre montèrent au Capitole et se firent dictateurs. La République eut lieu. Comme ces enfants robustes quand même, destinés à vivre, mais qui naissent malingres et ne semblent avoir qu'un souffle, Marianne débuta chétivement. Elle eut pour éducateur et père nourricier Adolphe Thiers, la « petite hyène » de Vintras, ce philistin septuagénaire, vieilli dans l'intrigue, plat écrivain et plat ministre, que la Peur allait promouvoir bientôt jusqu'à la férocité grandiose des Césars. Marianne s'ivigora d'un bain de sang, après la Commune. Deux ans plus tard, grâce à une voix, une voix seule, isolée et péremptoire, la Constitution Vallon accrédita sa légitimité.
Désormais, la médaille officielle était empreinte, le module ne varietur acquis aux poinçons de la Monnaie. Un peu rouge, et d'un or écarlate, après tant de meurtres et d'incendie, elle parut belle
néanmoins, cette République « sans dieu ni maître », en qui nos jeunes cœurs avaient mis leur espoir.
Nous ignorâmes longtemps sa double face, les deux fronts de la déesse, le mensonge permanent de son profil adoré ! Quoi ! ces traits fermes et purs, ce regard lumineux et direct, ce visage de douceur et sous le bonnet plébéien, ces cheveux d'aurore, tout cela n'était qu'un masque, l'avers de la médaille, en un mot, ce que l'on fait voir, avant la quête, pour induire le public à délier les cordons de sa bourse et faire qu'il crache au bassinet. Artémis, Hélène, Hécate, la déesse aux trois figures, assumait, d'après l'heure et la saison, des formes différentes : mais, terrible ou propice, elle gardait toujours une suprême beauté. Marianne, hélas ! n'a de commun avec la chasseresse nocturne que l'aspect incertain de son visage ou plutôt du masque derrière quoi elle dérobe sa tête véritable. Or, ceux qui l'ont servie, imaginant trouver en elle une libératrice, goûtent parfois l'ironique amertume de comprendre qu ils ont voué le meilleur d'eux-mêmes, sacrifié le plus pur de leurs forces et de leur génie, à promouvoir des lâches, des intrigants, des imbéciles, à défendre les jésuites de toute robe, tartuffes de l'Eglise ou de la libre pensée, cléricaux ou francsmaçons, à maintenir, après l'avoir fondé, un ordre plus tyrannique mille fois, plus obscurantin et plus féroce que tous les régimes du passé.
La République était belle sous l'Empire !
Depuis, la France a connu la République asinaire de Mac-Mahon, le Wilsonnat et celle de Félix Faure où Madame Steinheil vit bien autre chose encore que le café de « La France », l'esprit même (si l'on ose dire) de « La France », en possession de f... le camp.
La République de l'Affaire, de la gens Reinâch et de nous tous, dreyfusards, qui donnâmes de grand cœur dans cette mystification énorme (lumière ! justice ! vérité !) qui déterrâmes la dépouille d'Hiram et versâmes jusqu'à notre sang pour humecter l'acacia du « martyr », la République de l'Affaire aboutit, comme chacun sait, aux fusillades, à Draveil, à Narbonne, à l'étranglement des cheminots, à la séparation faite non moins au bénéfice de l'Eglise qu'au détriment de l'Etat, à la prison d'Hervé, à la terreur policière, à Lépine, imposant au gouvernement ses volontés de toxicomane, au triomphe toujours plus impudent, plus cynique de l'engeance noire, du prêtre insolent, provocateur, du prêtre menaçant comme un apache, la société laïque et ne taisant pas son formel désir de l'égorger. L'Affaire Dreyfus ! Que de conquêtes la France lui devra ! Non seulement la réintégration du général Picquart et le retour du Capitaine parmi les melonnières de Cavaillon, mais à droite, les camelots du roi, le nationalisme et, bienfait suprême ! quelques volumes de M. Arthur Meyer ; à gauche, tous les ardélions et sous-vétérinaires, tous les goujats,
tous les imbéciles et tous les coquins, sous l'archontat du gros Fallières, ce roi fainéant plus mal culotté que Dagobert !
Tel apparaît le revers de Marianne au double front. Le noble profil s'est abaissé. La lèvre pend, les yeux s'éraillent. Un regard louche fuit des paupières malades et s'apparente au sourire de la gueule édentée. Hélas ! cette maritorne, cette vieille orde et puante dont Barrère a modelé sans pitié la gorge flasque et mamelue ainsi que le geste canaille, ce fut là notre amour et l'espoir de nos vingt ans !
Peut-on la reconnaître et lui rester fidèle ?
Un autre a répondu, écrit à ce sujet, les paroles décisives, après lesquelles tout discours semble vain, paroles qui raffermissent les consciences et rassérènent les cœurs. Avec l'autorité que lui confère une longue existence vouée aux œuvres de civilisation et de justice, avec la haute raison du génie, Alfred Naquet a d'une façon irréfragable, déduit les causes de son attachement à la République, encore qu'il ne garde pas la moindre illusion et connaisse les revers de la Déesse aux deux visages. Les hommes passent. Les doctrines restent. Or, quels que soient les stupres, les hontes, les bassesses, la domesticité que défend l'étiquette républicaine ; quels que soient l'arrivisme, l'abjection des hommes au pouvoir ; quelle que soit leur vanité, leur couardise, leur amour de l'argent et leur désir de dîner avec le prince de Galles, on doit aimer ser-
vir, défendre même, un régime où la liberté d'écrire et de penser, malgré la bêtise des jurys et la noirceur des juges, malgré la prison d'Hervé, sont inscrites dans les lois, sinon dans les mœurs,- où le premier voyou peut, sans grand dommage, tirer la barbe au chef de l'Etat, où les vieillards nécessiteux finiront peut-être par toucher quotidiennement quelques sols de retraite, où des hommes comme Jules Renard et Rémy de Gourmont, il n'y a pas vingt ans, ont pu exprimer en liberté leur dégoût pour le cannibalisme patriotique, où le promeneur enfin, quelle que soit la mascarade — obsèques du vieux Brisson ou cortège de la Fête-Dieu — n'est pas tenu d'ôter son chapeau et de paraître se recueillir devant le régiment ou le sacrement qui passe.
Ainsi parle, au moins quant au fond, le maître Alfred Naquet. Son jugement emporte à lui seul toute velléité de contredire. L'auteur de la loi du divorce prononce sans appel dès qu'il s'agit de Civilisation.
8 mai 1912.
IL ne semble pas, en dehors de l'Espagne, de l'époque où son type fut conçu, que la haute figure de Don Juan ait été comprise par les innombrables poètes, musiciens ou conteurs qui sur elle ont drapé des rythmes et des sons.
Moins que tout autre, Mozart (il ne connaissait, au demeurant, du héros que le surmoulage exécuté, d'après Molière, par Lorenzo da Ponte) ne pouvait accéder à l'intrinsèque, au principe même qui fait mouvoir le personnage. Son art mélodieux, la sensualité austro-italienne de sa musique, était peu faite pour exprimer le sombre « intellectuel » imaginé par fray Gabriel Teliez, dans un âge de foi sanguinaire et d'absolutisme religieux. Le séducteur de dona Elvire, le convive superbe du Commandeur, est devenu chez Mozart un bel adolescent, abreuvé de tendresses et de libertinage, qui tombe
du plaisir au vice et du vice au crime, emporté par la griserie ardente de la jeunesse et la beauté de ses amours.
Musset, dans Namouna, Théophile Gautier, dans la Comédie de la Mort, donnèrent l'un et l'autre de Don Juan une interprétation lyrique, mais où rien ne subsistait du caractère primitif. Don Juan apparut aux artistes d'alors comme un Ashavérus de la volupté, comme un pèlerin d'extases, épandant sur l'univers les flots de vague à l'âme qui jaillissent de son cœur.
Asservi par la fatalité à d'inéluctables conquêtes, il n'en porte pas moins le frac bleu et le gilet canari de René ou de Werther, se noyant dans des larmes de femmes et glanant, à ses moments perdus, les myosotis de Desbordes- Valmore.
Ce n'est pas ainsi que l'avaient enganté les auteurs primitifs les hidalgos du xvi® sièck. Don Juan est, avant tout, un Espagnol. Né Castillan et de maison princière, homme de cour et fervent catholique, il a grandi sous le règne de Philippe II, aux beaux temps de l'Inquisition. Nul seepticisnie ne l'effleure. Il admet les dogmes de l'Eglise et les prérogatives de la Couronne avec une religion absolue que rien n'entame encore. S'il transgresse leurs lois, il ne songe pas un instant à les discuter. Et c'est justement parce que sa croyance demeure intacte, parce que nul doute ne l'effleure, qu'il trouve dans les coupables délices du viol, du meurtre et de l'adul-
tère, un aliment propre à rassasier son imagination étroite et véhémente.
Le monde qui l'entoure semble fait pour exaspérer ces âmes violentes, pour les jeter hors de l'humanité, vers les passions excessives et monstrueuses, la luxure ou l'ascétisme, vers' l'absolu de la débauche ou du renoncement.
Placez *à la cour des Philippe ou de Charles V un grand seigneur oisif et riche, que ne tentent ni la guerre ni les négociations diplomatiques ni les aventures d'outre-mer. Imaginez le désert, l'aridité de sa vie, au milieu des institutions oppressives. Une culture barbare a détourné la sève. L'arbre ne donnera plus de feuilles ni de fleurs. Il portera des fruits de mort.
Don Juan, quelques siècles auparavant, eût été le Cid. Pour ne pas déchoir de la race dont il vient et ne pas mentir à l'honneur de sa maison, il accomplira le seul acte chevaleresque permis encore à son courage : il entreprendra de se damner.
Le voilà donc qui poursuit, au miheu des meurtres et des ruines, tel amour de fortune que son désir blasé ne convoite même plus. Et lui, le chevaher, s'abaisse à parjurer sa foi. Il meurt comme un valet. Il meurt comme un hérétique.
Et cela, pour un misérable contentement : vaincre des femmes et dominer quelques heures, sur des cœurs passionnés.
La sensualité n'a que faire ici. Don Juan est aux
antipodes, oserai-je dire ? de Mozart. Le ressort qui l'anime, l'aiguillon qui le stimule, ce n'est pas la luxure, c'est l'orgueil.
Alchimiste de la volupté, Don Juan montre à l'Univers qu'un Grand d'Espagne ne fléchit pas même devant l'éternelle damnation et que, si le tonnerre le foudroie, il est impuissant à l'humiUer.
Il expire sur la nappe du festin sacrilège comme un preux sur le champ de bataille. Il est sans peur, s'il n'est pas sans reproche !
Cette folie étroite et passionnée a son expression toute naturelle dans les poètes du temps. Leur diction n'est pas moins extravagante que les actions de leurs contemporains.
La sécheresse ardente des mystiques s'exprime dans les formes alambiquées du parler culto. Les gloses de sainte Thérèse ne sont ni moins artificielles ni d'un ton moins recherché que celle de don Lorenzo, dans Don Quichotte ou de Gongora dans ses illisibles poésies.
Le quatrain qui séduisit l'infante Antonomasia répond, mot pour mot, aux cantiques de la Grande Transverbérée. De bonne foi, l'on peut se demander lequel des deux est la parodie.
Telle fut cependant l'expression héroïque, tendue, artificielle, d'un monde que la foi cathoHque et l'orgueil individuel avaient fait étranger ou peu s en faut, à la vie ordinaire, aux tendresses et au langage humains. Il est difficile de l'aimer, plus
intéressant de le comprendre. Molière, ni Mozart, Musset ni Gautier ne l'ont étreint dans sa réalité. Plus équitables ou mieux instruits des choses historiques, de l'ambiance qui créa Don Quichotte et Don Juan, nous avons instauré leurs fantômes parmi les demi-dieux qu'enfantèrent les poètes. Nous avons « affronté » le bon chevalier de la Manche et le redoutable garnement de Séville dans une admiration pareille ; nous leur avons donné une place d'hgnneur au panthéon de nos mémoires, parce qu'ils ont affranchi leurs cœurs des préjugés vulgaires et, quêtant leur chemin à travers les malédictions ou les outrages, affirmé devant tous, une volonté souveraine ; parce qu'ils ont guindé le « point d'honneur » jusqu'à l'héroïsme ; parce que, malgré les forces adverses, malgré le rire insultant des hommes et l'hostilité des dieux, ils n'ont pas désespéré de l'idéal.
Le 12 mai 1912, dimanche.
PRENEZ entre vos mains, ouvrez avec respect le seul tome que lise encore la majorité des Français, id est, ce petit Larousse où le didacte C. Auge, Petdeloup fameux et jésuite de robe courte, fait sourdre les fontaines du beau langage, les eaux vives de son érudition. Ne vous laissez point rebuter par le cartonnage, par la dame qui, sur papier rose-vomi, éructe les plumules du taraxcicurti. Gagnez la page 115, entre l'article « BOEUF » et l'article « bombardon m. Cherchez le mot a BOITIER »; vous lirez ce qui suit :
BOITIER (ti-é) n. m. Coffre à compartiments. Boîte métallique qui renferme le mouvement d'une montre. Boîte de chirurgie. Ouvrier qui fait les boîtes. Facteur qui fait le service d'une boîte supplémentaire.
Lesté d'un tel paragraphe, vous outrecuidez, surle-champ. Vous présumez entendre ce que le vocable signifie. Il peut, dites-vous, nommer tour à tour un coffret, la pyxide, en or ? en « titre
fixe » ? qui renferme aussi bien 1' « ognon » du prolétaire que ce fleurdelysé chronomètre d'où, pour M. Arthur Meyer, s'égrènent les heures d'or et les minute» de diamant. Il sert encore à nommer le tabernacle portatif où messieurs les chirurgiens dorlotent les instruments de leur virtuosité.
Ce mot enfin, désigne toutes sortes de mammifères, ouvriers conscients, bureaucrates aux pieds agiles, ceux qui méditent les emballages, ceux qui polissent en tabatières l'écaillé blonde et ceux appelés facteurs qui, de janvier à décembre, divulguent au public, soir et matin, les commissions des P. T. T.
Eh bien ! vous êtes dans l'erreur !
Vous ne savez pas le premier mot de la question !
Georges d'Esparbès — videz thomas ! — n'est pas informé de l'Histoire de France, de la géographie, ou de la syntaxe moins que vous ne l'êtes vousmême, cher monsieur, de ce que représente le dissyllabe en question : boîtier. Le boîtier donc, puisque « boîtier» il y a, c'est un laïque, de l'espèce dévote, un laïque pratiquant, disons le mot, un Cuhaîme qui réside. Il assume, au Palais-Bourbon, la place honorable et modeste que, dans les bois du pauvre, détient communément le joli insecte appelé cimex. Tandis que la plupart des éminents confrères s'en fourrent jusque-là, se produisent dans le monde, perlustrent les grands bars, se font présenter au Duc d' En-Face, ferrent la mule et soutirent le
pot-de-vin ; tandis que, loin des comités électoraux et des temples maçonniques, de la R .*. L .*. Epicerie Intellectuelle ou Jérusalem d^ Ivry-sur- Seine, les amis de feu Brisson montent au Capitole par l'escalier de service, trop inintelligent pour n'être point honnête, le boîtier, sans connaître l'espoir des fêtes concordataires, ignorant même les dimanches laïques de l'abbé Charbonnel, reste appliqué au banc qui le supporte comme une arapède ou plus exactement, comme une moule à son rocher. Que fait-il en ce monde ? Que fait-il, ce Gaspard Hauser du Parlementarisme ? Hé ! bonnes gens, ce qu'il fait ? Mais l'essentiel de la besogne, le geste concluant, auprès de quoi le lyrisme de Jaurès, la verve aigrelette de Clemenceau, les épiphonèmes d'Ubu roi, les « sermons casqués » où M. de Mun apparaît, comme Wotan, suivi par maints corbeaux, les tempêtes de l'estrade et les manigances des couloirs ne sont que petite bière, lait battu et, comme on dit en Bigorre, noudigos cuites au soleil ! Certes, il gagne sa provende, ce parangon des Cuhaîmes, non pas une, mais dix, mais vingt, mais septante fois ! Et vraiment ce serait le payer trop peu, évaluer à un salaire de famine l'aide qu'il prête au régime ; ce serait le prendre pour un nègre de V Action que de mettre sur ses genoux un million et cinquante mille francs. On ne saurait trop le répéter. C'est lui, lui qui vote, au lieu de ses collègues absents, qui vote pour l'homme de Dunkerque et pour celui
de Bayonne, pour le représentant de la Nièvre et pour l'élu de Chandemagor ^-
Les produits éclairés du Suffrage Universel tirent de leur mandat, exprimé à l'iostar d'une bigarade, le plus de jus qu'ils peuvent. Ils s'embarquent pour Cythère, prennent la diligence pour l'Auberge des Adrets, Les uns, cueillent des myrtes et les autres des poires, étant provinciaux mais canailles, ineptes mais cupides, un peu michets, un peu larrons, composés pour la plupart, à doses très variables de Robert Macaire et de baron Hulot. Représentez- vous l'homme — deus ille^ Menaica I — représentez-vous l'homme béni qui leur fait ces loisirs. Songez de quel respect, de quelle filiale tendresse le Parlement, gloire de la nation, empaquette icelui. Et puis, faites effort. Quêtez des verre» grossissants, demandez à Millevoye, en l'absence d'Ezéehiel, une drachme de son génie. Incrémentez, oui, monsieur, incrémentez les hyperboles. Vous arriverez peut-être à concevoir, dans la mesure du possible et tenant compte de la faiblesse inhérente à la condition humaine, la platitude, quel qu'il soit, du Ministère, devant cet homme, porteur de suffrages, capable de lui donner, sous la custode, cinq ou six douzaines de voix, dans moins de temps qu'il n'en faut pour écrire une ineptie, à M- Haraucourt.
1. Chandernagor a-l-il un député ? Je l'ignore. Et vous, monsieur ? Vous le conîesserai-je ? cette ignorance ne perturbe pas le sommeil de mes nuits.
Sous Marianne, le Boîtier c'est le confesseur de Louis XIV, c'est le père Lachaise ou Le Tellier. Qu'importe donc aux yeux du ministre, du politique, la valeur non des poètes, justes lois ! mais de tel philosophe ou historien, voué par la tendance des études qu'il poursuit, par l'intrinsèque même de sa complexion à la défense du régime, quand un conflit, même bénin, peut issir entre le Boîtier, l'Eminence Grise et ce fétu, cet être de néant que l'on nommait naguère en patois journalistique, un « intellectuel » ? On l'a bien fëût voir, la semaine dernière, au docteur Binet-Sanglé.
Outre ses études fortes et neuves, érudites et limpides sur 1' « hiérogénie » et le processus pathologique de la sainteté, outre ses recherches sur quelques familles bourgeoises, atteintes les unes et les autres de la contagion sacrée, au milieu du xvii^ siècle : Arnaud, Pascal, Racine, Duverger de Hauranne, M. Binet-Sanglé, dans La folie de Jésus, étudie avec sagacité, aborde avec un sens critique aussi éloigné du dénigrement que de l'enthousiasme, la suite des phénomènes morbides auxquels, après deux siècles d'incubation mythique, le fondateur du christianisme dut sa divinité- La raillerie enfantine de Voltaire, le « ton de nez fort dévot » de l'apologétique n'ont rien à faire ici. Entre ces deux pôles, dans une région>lumineuse et sereine, planant sur les orages du fanatisme et les ténèbres de l'ignorance, Binet-Sanglé déduit paisi-
blement le cas de son illustre malade. Pour être devenu dieu, une hypostase du Kreïstos néo-platonicien, le fils du charpentier, leschou-bar-Iossef n'en fut pas moins un névropathe, un paranoïaque, tranchons le mot, un neurasthénique demi-fol.
Le travail du D^ Binet-Sanglé ne permet aucun doute. II prouve jusqu'à la dernière évidence et conclut péremptoirement. La thèse déduite par l'auteur n'est pas absolument nouvelle. En 1878, Jules Soury, qui devait par la suite, abdiquer si misérablement un passé de gloire, publiait chez l'éditeur Charpentier, Jésus et les Evangiles, brève étude où, clairement, il imputait à la folie, au moins pour une bonne part, les miracles apocryphes, la théomanie et l'influence de Jésus. Son diagnostic (erroné à coup sûr), attribuait à la paralysie générale presque tous les actes délirants et les divagations du nabi.
On devine aisément l'effet de pareils travaux sur l'esprit des chefs militaires. Outre que la formule « bête comme un général », est souvent pleine d'àpropos, les personnes pieuses, étrangères d'ailleurs à l'herméneutique, dont le ministère actuel a peuplé l'armée et la marine, tiennent Binet-Sanglé pour un blasphémateur. L'usage de transpercer les langues avec un fer, préalablement poussé au rouge cerise, est tombé en désuétude, malheureusement ! depuis le saint roi Louis IX. On peut excommunier toujours sans mise en scène. Et voici par quel moyen : Binet-Sanglé n'est pas seulement un aliéniste de
génie. Il est au temporel, médecin militaire. Ayant proposé d'en diminuer le nombre et conséquemment de réaliser pour ce pauvre budget, une forte économie, il a déchaîné contre lui ses confrères, d'abord, et, par définition, tous les bureaux, ensuite. Rappelez-vous Rabourdin et les Employés de Balzac.
M. Alexandre Millerand se propose d'être un ministre efTicace, ayant quelque chose en lui de la tenace, rude et combative opiniâtreté de Louvois, autre « civil » qui, mieux que pas un officier, dirigea longuement la chose militaire. Depuis quelques mois, avec la simple idée et le jeu des retraites militaires, il a produit sur l'Allemagne un effet si positif que le Reichstag vient d'ajouter cinquante mille hommes à l'armée active de l'Empire.
Un tel homme d'action n'agit pas sans blesser, parfois involontairement, les hommes qui l'entourent et qui lui sont amis.
Le directeur du service de santé, le général Février, général de brigade, rêve une plume encore, un peu d'autruche à son bicorne. Loin de souscrire aux réformes que projette Binet-Sanglé, il demande qu'on augmente le nombre des médecins militaires, puisque aussi bien la chose tombe sur le contribuable et que le contribuable n'a d'autre excuse d'habiter notre monde sublunaire que sa visite annuelle au percepteur. Soit douze cent et cinquante mille francs de plus au budget de la Guerre. Belle occasion, vous le voyez, pour défenestrer ce
mécréant de Binet-Sanglé, homme sans pudeur ni vergogne, qui crève de talent, se truphe des Evangiles comme de Landerirette ou de Larifla, <jui comble enfin la mesure, la mesure du sacrilège et du blasphème en portant une main odieuse — la main de Polyphonte — sur la révérende menouille des grands chefs.
Le bonhomme Février,
que couronne l'autruche, à défaut du laurier,
d'un seul coup vengea l'Eglise catholique, son trai* tement compromis, l'exégèse orthodoxe, la sacrosainte, la vénérable galette, objet d'une permanente latrie et d'un culte où participent tous les honnêtes gens. Cela fut bientôt fait. Binet, planté à reverdir, fut expédié n'importe où, en Algérie où l'Armée aux absinthes de Lucrèce unit les pavots de Firdousi. Nul ne l'avait prévenu olficiellement ou d'autre manière. C'est une mutation. A sa place, le docteur Coussergue, hippocrate fessu, myope, casqué jusqu'aux sourcils, d'astrakan et de ténèbres, la face écarlate, l'air d'un écorché qui n'aurait de peau que le strict nécessaire pour y cultiver un eczéma. Mirabeau disait en parlant du père de Louis- Philippe : « Ses vices le dispensent de rougir. » M. Coussergue n'a, lui, que des vertus et ne rend que des services. Tel est, du moins, l'avis de M. Messimy. Soit qu'il élève les ministères, soit qu'il les abaisse, toujours c*est d'une façon discrète et profitable pour lui. Car
il peut passer pour le « roi des gendres », encore que Chavette ne l'ait pas connu. Il travaille aussi dans les urnes, par l'entremise du radical Devins, son beau-père, petit vieux timide, portant, nuit et jour, la savate d'humilité, brave homme au demeurant, s'il n'était formidable, car le Destin l'a fait BOITIER. Jadis le pouvoir occulte, c'était la maîtresse, le barbier, le mignon, le moine, alternativevement sanguinaire et doucereux, mais toujours fétide, cupide, escroc déterminé A. M. D. G.
A présent, c'est le beau-père, avec sa boîte, avec son Auvergnat de gendre, menu, pliant sous un tel faix de gloire, gêné, quelque peu gêné par les façons du quidam, quand il déambule trop familièrement sur les marges du Code. En d'autres temps, écarté des vains honneurs, le F.*. Devins, Auvergnat de race et d'intellect, eût fait sans doute un marchand de marrons fort distingué. Mais, ô surprise de la Fortune ! il a rencontré « les fatidiques sœurs sur l'aride bruyère », entre l'acacia d'Hiram et le Val-de- Grâce, où les thérapeutes se mascaradent en guerriers. C'est pourquoi il trafique des consciences parlementaires, au lieu de vendre à faux poids des marrons avariés. Et de fait, cela ne le change guère. Dans l'un et l'autre commerce, consciences ou châtaignes, ce qui domine, ce sont encore les fruits insipides, par delà même les pourris.
Le 14 mai 1912.
A peine enrichi de douze lustres et d'autant moins détérioré par la soixantaine qu'il n'eut oncques à déplorer les grâces fugitives de l'adolescence, pourvu tout d'abord, comme il était, par le Destin, d'une taille sans noblesse et d'un visage sans beauté, M. Paul Bourget s'avisa ^e renoncer à la casuistique amoureuse et de regarder le vaste monde par un autre pertuis que les fentes du bidet.
Au temps de ses débuts, la lubricité régnait sans discussion ni partage, et dominait sur la littérature. Le sénateur Bérenger n'avait pas encore préparé pour le Discobole, pour V Hermaphrodite et le Saiiroctone, des caleçons. Il ne mouchardait que dans le potentiel. Cependant, le premier Gil Blas venait de naître. Le Naturalisme promenait ses voitures, les unes cylindriques, les autres pleines de viande morte, de boucherie ou d'équarrissage, et, dans le panier à salade, toutes les variétés de Nanas, de
Mouquettes, de sœurs Vatard, « ayant lieu », comme disait Banville, dans chacun des endroits où mâles et femelles braillent et se débraillent, s'amusent aux jeux nocturnes de l'avarie et do l'alcool.
Armand Silvestre menait aux latrines la Muse de Tibulle et d'Horace. Avec une jovialité de chanoine en goguettes, il déduisait quelques-uns de ces contes gras chers à la vieille France et dont, je l'avoue à notre confusion, le principe comique m'échappe absolument. Toujours beau, d'une jeunesse indéfectible, Mendès tenait bouticpie de perversité. Il rédigeait en style d'or maints péchés peu vécu», déduisait l'embarquement pour Cythère et les abordages y afférents. Il y préconisait de nouvelles Paphos ; il menait autour grand tapage, comparable à ces petits buveurs qui dissertent à propos des crus et des caves, tandis que leurs voisines boivent chopine silencieusement. Bel artiste et praticien miraculeux, il jonglait avec les vices imaginaires de ses « monstres parisiens » commr avec les rimes parnassiennes de Panthéléia. Quelqu'un disait de lui : « Mendès, pareil aux brocanteurs de la rue Laffitte, vous fournira, selon vos goûts, un Christ du xiii® siècle, un bahut Renaissance, une coiffeuse Pompadour, peut-être en toc, mais qui vous paraîtra plus vrai que l'authentique. »
Près des ténors honoraires, Barbey d'Aurevilly, Vallès et Léon Cladel que la maladie, avant l'âge.
faisait vieux, Catulle était le grand favori du Gil Blas, où Maupassant pointait à peine. Le faux baron Toussaint copiait les uns, les autres, y faisait les commissions, ramassait des épluchures, gagnait sa vie, à l'époque même où Villiers de FIsle-Adam mourait de faim. A force de plagiats, d'ordures bêtes et de récits bordeliers qu'il ne prenait d'ailleurs pas la peine d'imaginer, il arrivait à se faire lire dans les maisons de tolérance.
Dégoûté par ce fantoche, le grand et rude Vallès, un jour, lui décerna le crachat cjui décore. Dans le Gil Blas même où Toussaint bricolait ses ratatouilles en 1879, l'auteur des Réfractaires l'exécuta.
Tout cela était bien bohème, bien vivant, bien joyeux pour M. Bourget qui ne posséda jamais aucune espèce d'allégresse dans l'esprit ni dans les rognons. Au passage Choiseul, peu de temps après les Essais de psychologiey on le sobriquetait déjà du nom de « cochon triste ». Il faisait contraste avec le débraillé de son ami Richepin, Richepin que l'Académie a pardonné, reçu en pénitent, malgré les gueux « s'aimant jusqu'à la pâmoison » et le cachot qui s'ensuivit, tandis que la Légende des sexes confine à jamais ce pauvre M. Haraucourt parmi les talamasques de Cluny.
Donc vers 1878, après le 16 mai, la mode était, en littérature, de répudier toute sorte de vergogne et de se montrer sans linge au public bienveillant. Le mauvais estomac et les dents couleur de mouche
à viande n'avaient pas encore fait école, sous l'impulsion de M. Maurice Barrés. Triste ou non, il convenait d'être ce qu'on vous a dit tout à l'heure, de cueillir des myrtes ou d'en faire le simulacre, pour le moins.
Silvestre, Mendés avaient pris toute la Lyre, sur un mode que le sâr Peladan formulait d'un front d'autant plus serein qu'il se tatouait comme un Pied-Noir, sans se douter qu'après la cinquantaine, il assumerait l'air d'un bedeau en vacances ou d'un vieil expéditionnaire en retrait d'emploi.
Cette lyre d'amour ainsi accaparée au bénéfice des deux poètes, que restait-il à M. Bourget, dans r « étoffe à faire pauvreté ? » Pas grand'chose, moins que rien : l'intelligence. Notez que la culture de ce département ne demande pas une vigousse formidable et que jamais il ne passa pour grand abatteur de bois.
Et voilà pourquoi ce délicieux Paul Bourget fut, au moins pendant un quart de siècle, en possession de fournir à la clientèle opulente des aperçus en pointe d'aiguille, des cheveux coupés en quatre et de sentiments distingués. Les amateurs de beau langage et de talents parcimonieux accueillirent en sa personne un philosophe sans tempérament, un prosateur sans éclat, un poète sans images, un académicien de tout repos, directeur laïque, non moins orthodoxe que le plus pur des clercs et qui, pour ses belles pénitentes, ordonnait le prie-Dieu avec la chaise longue,
arrosant, chaque matin, de parfums médiocrement capiteux les chemins qui vont de la garçonnière au confessionnal. Sa jeunesse l'avait prédisposée à ces sortes d'études. L'application qu'il apportait à imiter le nœud que les gens du monde font à leur cravate, le soin de ne payer l'addition au restaurant, que le plus rarement possible, avait orné son esprit de nombreuses fiches ; mais ce qui le distinguait par-dessus tout, lui faisait une sorte d'originalité, c'était le respect idolâtre, une ferveur, une dévotion extatique pour les titres et l'argent. Etre duc, même le duc d'En face, quelle joie ! Et ne pas dépasser trente sous, quelle gloire ! Cet idéal de son avril, Bourget l'a conservé, réalisé. Si, comme l'affirmait Barbey d'Aurevilly, « il écrit avec de la gomme à effacer «, il ajoute à cette gomme un peu de savonnette à vilains. Les gens titrés ! Les femmes riches ! Il se prosterne, admirant leurs domaines, leurs chasses, leurs opinions, leur linge et leurs valets. Et comme on devine qu'il serait pour tous le roi des pédicures !
Cette fonction étant incompatible avec l'Académie et la « vague de pudeur » (ainsi l'ai- je nommé après M. Angot, le 20 juillet dernier, à l'usage de nos érudits confrères, qui me font l'honneur de prendre dans ma po he ce foulard), la vague de pudeur ayant relégué les corsets noirs et autres salopetances parmi les débarras, de psycho, Bourget s'est fait sociologue. Et chrétien, cela va sans dire, plus
chrétien que le pape et presque autant que M. Arthur Meyer. En cette qualité, il écrit des romans, des pièces de théâtre où l'on voit bien qu'il ne fait pas cela pour amuser. Il donne à l'Eglise des gages de foi, ayant découvert que le catholicisme est la reHgion la plus to-to et que nul autre culte n'est aussi bien porté. Son humeur est un peu celle des bons pauvres qu'entretient la bienfaisance confessionnelle et que visitent les dames patronnesses des divers Sacrés Cœurs.
Donc Bourget, du 9 octobre 1908 à ce jour, fut, en qualité de sociologue, auteur de VEmigré, un peu plus tard du Tribun, qu'il a ourdis tout seul comme en témoignaient les reporters à sa dévotion. Mais quelqu'un troubla la fête. Lucien Guitry, Guitn,^ l'artiste suprême, plume ce misérable geai devant la galerie et l'habille en échange d'un ridicule qui ne périra point.
Nul comme Lucien Guitry ne donne la sensation de l'absolu. Flaubert (que je cite mal) disait à peu près qu'il n'existe pas plusieurs sortes de style. Il n'y a qu'un style, c'est-à-dire une façon exclusive, unique et péremptoire d'exprimer la pensée et la nuance, d'extérioriser l'émotion. Guitry comédien, Guitry pamphlétaire (sa lettre à Bourget prend place à côté de celle de Paul-Louis sur la tache d'encre ; elle égale celles de Flaubert au Conseil municipal de Rouen ou à M. Frœnher pour la défense de Salammbô) Guitry atteint ce style, de prime abord.
Cela déconcerte, stupéfie, et c'est après un éclair d'étonnement que l'on arrive à concevoir cette perfection sans égale, non moins surprenante chez l'écrivain que chez l'acteur. Le dédain congelé, recuit, la colère en chaud-froid sont présentés, servis, entonnés de force avec une fourche d'or qui fait saigner les gencives du patient. Le Jardin des supplices ne renferme que pastorales et berquinades au regard d'une telle exécution. Et quel choix dans les mots, quelle précision d'épithètes : « Je ne vous intenterai pas de procès... je ne ferai point usage de vos blêmes essais... » On se demande vraiment si ce comédien? le premier de tous, qui égale, qui surpasse ce que nous pouvons présumer des Garrick, des Lekain, des Talma, des Frederick Lemaître, n'eût pas mieux fait d'écrire que de jouer la comédie. Avec l'ironie implacable de Swift, il porte ce don merveilleux d'enclore en un mot décisif tout un volume, la sécheresse pleine qui fait songer aux meilleurs, à Paul-Louis, à Mérimée, au plus grand de tous, à l'aieul, à Voltaire. Et quelles délices de pouvoir lire trois cents pages écrites sur ce ton par un artiste capable de créer un tel miracle en se jouant !
Le 19 mai 1912.
Et Jeanne d'Arc, l'avez-vous fêtée ? Avez-vous orné votre maison d'oriflammes, pavoisé mi-parti de fleurs de lys, mi-parti de Sacrés Cœurs ? Avec l'assentiment des flics grands et petits. Les jésuites
enfin tiennent leur sainte de guerre civile. Ce n'est pas que Populo croie à ces âneries, niais il s'en désintéresse. La Pucelle de Voltaire était tombée en discrédit. Les cavalcades et le drapeau blanc des messieurs prêtres et de leurs jeunes échauffés va rendre le lustre qu'il mérite à ce livre charmant. Et Populo n'aura pas besoin de dégringoler, comme ce serait pourtant son intérêt et son devoir, les locjues à fleurs de lys en jetant sur elles des trognons de choux et des légumes avariés.
Nous avons eu aussi notre fête, le 19 mai. En dépit des amis trop ingénieux ou maladroits qui, pareils aux avocats d'assises plaidant sur le dos du client, insultaient le garde des sceaux pour l'inviter à la clémence, M. Briand a mis au régime politique Louis Grandidier, emprisonné pour trois mois en vertu d'une loi scélérate sur le colportage qu'a fait voter le dangereux maniaque Bérenger. Quand on songe aux accidents sans nombre qui arrivent nuit et jour, détruisant la vie humaine dans sa fleur, on se demande pourquoi un déraillement, un naufrage ne débarrassent pas la France de ce fou criminel, de ce dément odieux et scélérat dont la place est sans nul doute, dans un cabanon d'aliénés.
Pendant trois mortelles semaines, en l'absence du ministre compétent, Grandidier a vécu parmi les apaches, les cambrioleurs, coifîés de leur cagoule, essuyant la grossièreté des argousins qui se vengent sur un intellectuel de leur propre bassesse ; tout
cela parce qu'il prêche aux misérables de ne faire d'enfants que ceux qu'ils peuvent nourrir ! N'est-ce pas monstrueux ? Et voilà peut-être pourquoi Populo regarde avec moins de colère que de dégoût la mascarade de Jeanne d'Arc.
25 mai 1912, samedi.
CIEL gris, jour blafard et vent pointu, quelque chose encore d'un hiver acrimonieux et récurrent s'attarde au crépuscule morosif du mois de mai. N'était la feuille neuve, les pivoines et les roses déjà, sur ces voitures vertes qui, le long des trottoirs, apportent à l'ineffable crédulité des Parisiens un printemps débarbouillé dans le ruisseau, la gloire du soleil ne s'affirme guère dans les Célestes Maisons. Comme un souverain peu curieux de s'agglomérer pendant soixante-douze heures au président Fallières, le dieu que des rayons emperruquent voyage incognito. Cela fournit aux personnes de goût maint apophtegme touchant le désarroi et l'inconstance des saisons. Villiers affirmait qu'à déduire de la vie humaine les heures que, par exemple, un barbier ou M. Albert Flament consacrent à parler du temps qu'il fait, on amenuiserait sensiblement la peau de chagrin dévolue à la plupart des Ephémères. Ceci, pour le quotidien et le prévu. Mais
que surgisse un événement cllmatérique, cyclone, tremblement de terre, éclipse de lune ou de soleil, que même le thermomètre imprime à son hydrargyre des palpitations que Jean Rameau n'attendait pas : et voici que la faconde universelle se déchaîne avec prolixité. Ce soir, à cause de la Pentecôte et sans doute pour manifester comme il convient le don des langues, il fut copieusement vagi sur la température. On n'a pas tous les jours à se mettre sous la dent un chant d'Homère, le geste de Lépine, la bravoure de son Guichard affrontant les plus terribles bandits quand, pareil aux sept Souabes qui forlançaient le lièvre, il équipe cinq cents héros contre un « malfaiteur » isolé. Donc il faisait froid, et laid et maugracieux, un temps d'huissier, de belle-mère ou de laïque pieux.
Mais, à côté du mal, une providence tutélaire avait mis le remède, pharmaque jamais inopérant, le révulsif le plus idoine, comme dit Maurevert, à ramener la chaleur humaine du centre vers la périphérie. Et ce fut la retraite militaire ! Clairons, tambours, saxhorns et saxophones, tous les fifres, toutes les clarinettes et les cors, et les bassons, et les tubas. Amour sacré de la patrie ! Un troupeau de singes hurleurs, une caterve d'hyènes, un ramas de chacals, aboyant, glapissant, une ruée imbriaque d'animaux en rut, en sueur, empestant l'air de tous les ferments et de tous les remugles, puant l'alcool, le pied fétide et les femelles en chaleur : Quo non
ascendam ? C'est tout à l'heure que nous reprenons l'Alsace, la Lorraine, que Barrés, enfin canonisé, Barrés, pareil à Jeanne d'Arc, assume un jour de triomphe et que le sordide barbouilleur aussi voit sa ryparographie égalée aux planches de Daumier. A Berlin ! à Berlin ! comme autrefois, comme en 70 ! La victoire en chantant nous ouvre la barrière et nous conduit chez le bistro ou bien au lupanar !
Cocasserie à part, négligeant les dithyrambes anthropophages de la presse guerrière, le spectacle est instructif et vaut qu'on le regarde. Certes, l'enthousiasme grégaire de la foule ne s'adresse pas exclusivement à l'armée, à la force brutale, dont le ministère actuel, réactionnaire, préparant à jeu découvert le renversement de la République, accroît et rengrège la brutalité ; ce n'est pas aux seuls prétoriens que vont les adorations, l'hystérie écumante de la populace. Il y a dans le rythme, le bruit, le trépignement cadencé, la marche sur une mesure violente et soutenue, en dehors de tout sentiment et de toute idée, une puissance enivrante, un principe contagieux d'enthousiasme, de colère ou de gaieté. Le bâton du chef de musique est pareil à la baguette de Circé. Il déchaîne des tigres, fait braire des ânes ou grogner des porcs dans la horde confuse des ouvriers et des bourgeois. Cette action nullement intellectuelle de la musique, cette griserie analogue à l'ivresse de l'opium et des spiritueux,
254 LES « COMMÉRAGES » DE TVBA.XT
se retrouve autant de fois que le public du dimanche se conglomère
pour entendre un de ces concerts riches en cuivre dont les soldats parfois inondent nos jardins et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, versent quelque héroïsme au cœur des citadins.
On l'a bien vu, d'ailleurs, par ces fêtes de la Pentecôte où la Bêtise parisienne tenait ses grandes assises aux Tuileries. Fanfares, orphéons, estudiantins, boys et girls, tous les organismes constitués pour faire le plus de bruit possible ont sévi pendant quarante-huit heures, au grand contentement des dimanchards empoussiérés. Néanmoins ce n'était pas le même frisson, le même ébranlement nerveux ni la même qualité de délire que le samedi au soir, quand passe la retraite. Flaubert a déjà noté cette influence mystique de la Guerre sur les esprits quelconques. Il y a là un goût du jeu, une espérance vague, l'attente d'un miracle idiot, pour le temps où la loi n'existera plus, où la vigueur sauvage remplacera le droit, la justice et les conquêtes illusoires de la civilisation. Le messianisme larvé dans ces crétins se précise et se dégage quand, immergés dans un bain d'électricité collective, ils en reçoivent les décharges par
ces trompes, ces timbales, qui soûlent dans le cœur le plus lâche soldat et le jettent, joyeux, sous la grêle des balles, lui versant dans le cœur la rage des combats.
A reconstituer ainsi les retraites militaires, M. Alexandre Millerand a fait preuve d'une sagace et merveilleuse psychologie. On connaissait déjà l'esprit, l'admirable esprit d'affaires de cet avocat. Il fut l'un des premiers à constituer sa fortune, parmi les socialistes millionnaires de la Petite République. Affranchi de la pauvreté, il se montra sur-le-champ ; il gouverna par la force, à l'indignation de ses anciens amis qui ne veulent pas comprendre qu'on ne saurait gouverner d'autre manière. A présent, il refait de l'armée une école d'obéissance passive. Et l'on ne peut que l'admirer comme il sied d'admirer toujours les hommes qui se réalisent, qui donnent aux circonstances la forme de leur volonté. L'armée aux mains de ses chefs, perinde ac cadaver, la foule à genoux, baisant les pieds de l'armée, asservie et triomphale, un million d'hommes égorgé pour faciliter au baron Millerand le baisemain des Grandes Duchesses, la crapule d'en bas, la crapule d'en haut, prêtes l'une et l'autre au dictateur qui va venir, n'est-ce pas un spectacle intéressant pour le philosophe ? Vision que suscite la marche triomphale des orchestre^ militaires ébranlant, aux cris enivrés de la multitude, les pavés et les cœurs de cette ville, de cette femme à maquereaux qui se nomme Paris ?
26 et 27 mai.
En train comme un lundi de Pâques ! Et de la Pentecôte aussi ! Vide, maussade, lugubre, la rue a l'aspect blafard d'un cimetière : la peste, le tremblement de terre, la famine semblent avoir passé par là. Tout est désert, silencieux et comme dévasté. Les chiens eux-mêmes ont l'air de s'ennuyer ; comme ceux d'Henri Heine, ils semblent demander au passant l'aumône d'un coup de pied en façon de divertissement.
A part la proclamation du « docteur » Macaura au peuple français, avec les tartines dont cet astucieux masseur poursuivi pour exercice illégal de la médecine, en d'autres termes pour escroquerie, inonde les quatrièmes pages, à part la randonnée exquise des jeunes Souchotte et Besançon dans les bois de Clamart,queceséphèbes, éminemment doués, mais imparfaitement initiés au petit jeu du browning ont illustré d'un épisode à la Bonnot, les événements se montrent d'une concision déplorable. Et l'heure est opportune pour insinuer une lame d'ivoire
dans le vierge papier que sa blancheur défend
pour violer enfin la chère solitude où restèrent si longtemps les auteurs aimés, encore que trop volumineux, pour la hâte où nous vivons.
In-octavo de la librairie Emile-Paul, voici Fortunée Hamelin, monographie écrite par André
Gayot, suivant la formule en honneur chez les jeunes universitaires, pleine d'élégante érudition, de vie et de charme, curieuse, artiste, amusante, « jo^i cinématographe », dit Emile Faguet qui l'a préfacée, enfin, une de ces histoires faites à coups de petits papiers, si délectables quand les papiers sont instructifs et légère la main qui les assemble. Fortunée Hamelin fut une Merveilleuse, qui porta comme Joséphine des robes à la Grecque et comme la Tallien montra sa croupe nue au Paris de Thermidor. Elle finit dans la dévotion, pareille à Madame Récamier, qu'elle n'aimait point, à Sophie Cottin, que sa laideur marqua tout d'abord pour l'usage exclusif du « nommé Dieu ». Fortunée Hamelin, créole comme la future impératrice, avait, s'il faut en croire un assez beau portrait du Milanais Appiani, les yeux bêtes, la bouche épaisse, la gorge flasque et le menton fuyant, ce qui ne l'empêchait aucunement de briller à Tivoli, à Bagatelle, aux bals Thélusson et Richelieu, de rôtir jusqu'au manche un balai fort prisé des Incroyables, d'admirer avec ferveur Bonaparte et de finir — beaucoup plus tard — dans le linge sale d'une fervente piété. M. André Gayot a démêlé ces choses avec infiniment de tact et de bon goût, sans dénigrer ni flagorner son modèle. Il a déniché des pièces authentiques, propres à émouvoir l'intérêt, une lettre par exemple de Madame Lafarge, « cette Eloa de l'arsenic », ainsi qu'il veut bien se rappeler qu'un de ses amis nomma
jadis Marie Capelle. Son récit est ordonné savamment, plein de suc et de moelle, sans apparence jamais de pédantisme ou de gaucherie. Il apprend un peu d'histoire à nos contemporains, dont l'aftention labile ne se fixe même plus sur les œuvres d'imagination pure ; car cette histoire est plus agréable, piquante et savoureuse que n'importe quel roman.
26 mai.
Par-dessus les pelouses de la Muette passent des vociférations, des hurlements. Le bétail qui va aux courses beugle sa joie et son enthousiasme. Il se déverse bientôt comme d'un égoût crevé, par toutes les portes du Bois, sur Passy, Auteuil, sur les coins d'habitude silencieux. Ces brutes vont au café, naturellement, ainsi la plupart des « écrivains » modernes. Sur les terrasses où s'arrêtent en pédards maints cyclistes, braisés dans leur transpiration, recuits de soleil, charriant à leur guidon les dégoûtantes fleurs des campagnes suburbaines, l'odeur infâme de l'absinthe se mêle aux émanations du bétail échauffé. « On ne sent jamais bien bon quand on travaille », affirmait Jean Lorrain, qui fut toujours ennemi de l'oisiveté. S'il en faut juger par leur fumet, tous ces endimanchés sont de rigides travailleurs. Les enfants, que mesdames leurs mères semblent s'enorgueilHr d'avoir portés, boivent déjà des mominettes. L'odeur s'accuse dont il appert que, sans excepter le blai-
reau, le putois, le singe, la fouine tt le chat concolore, nul animal, oiseau ou mammifère, n'égale en fétidité celui que Monsieur de l'Etre a fait son image.
27 mai.
Aimez-vous la manière forte et les invectives à coup de hache ? Voici un morceau de Rosélia Rousseil, excellent poète et sublime tragédienne, décerné à tel de nos confrères qu'elle accuse de plagiat. Quelle verve ! Quel entrain ! et comme ce pauvre Chose est saboulé. D'avoir joué des Noces d'Attila, d'avoir écrit une Judith, cette femme énergique a gardé quelque chose des héroïnes barbares ! Elle assène sa prose comme Jahel plantait son clou dans le front de Sisara, comme Hildiga assénait le tranchant de sa francisque en plein ventre, au roi des Huns :
« A Chose (Jules Claretie), ancien capucin,
« Vous êtes un voleur, un menteur, un lâche ! Après m'avoir pris le récit de la plus touchante, la plus noble, la plus poétique action de ma vie, vous vous en attribuez la paternité et c'est moi que vous accusez de plagiat. Je crois que ni Cartouche, ni Mandrin, vos illustres prédécesseurs dans le crime, n'auraient jamais eu pareille audace. Maintenant où vous m'avez dérobé mon bien ? En janvier ou février 1907, j'ai déposé entre les mains de M. Nobody, directeur de VHermei Criophore, le manuscrit de « Mademoiselle Job », qui raconte vingt-cinq années de ma vie. Mon voyage à
Vienne y tient tout un chapitre. Lorsque j'ai repris mon manuscrit au bout de plusieurs mois, pour me le rendre, M. Nobody le retira d'un placard ouvert où tous les eunuques de lettres, vous en tête, avaient eu beau jeu pour y puiser à pleines mains : je me» demande à cette heure, ce qui doit rester de mes dix années de travail. Comme je dois donner la preuve éclatante que vous êtes un voleur, un menteur et un lâche, je vais m'adresser au Gardien des Invalides qui m'avait ouvert la grille du tombeau de l'Empereur. Cet homme pouvait avoir 25 ou 26 ans en juin 1884, cela lui ferait aujourd'hui un peu plus de 50 ans ; Dieu me permet d'espérer qu'il vit toujours.
« Cet homme dira si une dame grande, brune, assez élégante n'est pas venue, à son retour de Vienne, apporter dans un bouquet de violettes fraîches, celles qu'un vieux moine avait arrachées d'une couronne posée sur le tombeau du duc de Reischtdadt ; il dira, cet homme, que la dame revint deux fois, toujours avec un bouquet de violettes ; que la seconde fois, pour lui prouver combien il était touché de son procédé, il Pavait invitée à monter dans l'intérieur du Dôme jusqu'à la galerie d'où l'on voit tout Paris. Il dira que cette dame, ne voulant pas se faire une réclame en déclinant ^on nom et son double titre de tragédiennepoète, que Ferdinand de Lesseps venait de lui décerner dans une lettre aux journaux, elle était partie comme elle était venue : sans se faire connaître. Et que lui, persuadé qu'elle était de la famille, l'avait saluée « Princesse Bonaparte ! »
« J'ai tardé huit jours à vous envoyer cette lettre. Avant de vous donner les noms qui vous appartiennent, j'ai voulu lire dans ce livre ce que vous m'avez volé, mais vous aviez donné un mot d'ordre : on ne voulait pas me le vendre. Samedi, sous les galeries de l'Odéon,
le bon Georges m'a dit qu'il ne l'avait pas, il m'a conseillé d'aller chez Cardinal, place Saint-Sulpice, où l'on me donnerait la page qui m'intéresse. Quelle comédie !
« Enfin, j'ai pu me le procurer hier, mais comme je ne voulais pas salir mes yeux à chercher dans votre fourmilière, un ami a eu l'obligeance de me marquer la page. En lisant avec quelle impudence vous osiez me prendre mon bien, je me suis demandé si je ne rêvais pas. Non. C'est tellement monstrueux que je ne trouve à vous dire que : Vous êtes un voleur, un menteur, un lâche.
« Roselia Rousseil.
« Ex-arliste de la Comédie-Française, x
Le morceau est joli. Mais il ne pourrait que malaisément passer pour un madrigal.
Le 2 juin 1912.
POUR qui regarde avec sérénité le jeu de la comédie humaine et des mensonges convenus ; pour l'homme habitué à démontrer les phrases, les prétextes, à regarder, sous le manteau, les dessous un peu malpropres de la soi-disant morale publique, rien n'est plus suggestif que d'assister aux crises de pudeur, aux spasmes de vertu, et — si je l'ose dire - — aux épreintes d'indignation, qui font bramer comme des chiens perdus, à la porte des « paradis artificiels », divers « sociologues » et plus de moralistes que le divin Rhapsode n'en eût pu dénombrer.
Monsieur Alfred Edwards qui, dans Gil Blas, chroniqua récemment là-dessus, (après Chambard, après tant d'autres), découvre que les belles petites filles mousmées, filles de joie et marchandes économiques de sourires, avant d'exercer leur pénible commerce, de s'agenouiller sur le divan des cafés pour l'ébattement de la bourgeoisie en fleur, se donnent du cœur
à l'ouvrage par l'absorption cutanée ou stomacale de poisons divers. A quelques-unes, le vin do Champagne, le kummel, aussi double zéro que M. Henry Bordeaux lui-même, la chartreuse laïque et les divers esprits de bois ne suffisent pas longtemps. Même avec de la glace ou de l'eau bouillante, le gin, le whisky semblent un peu coco, douceâtres et nauséabonds à ces péripatéticiennes. Les cocktails, ceux même horriblement chers, donnent à leurs palais des impressions de tarte à la crème ou de julep gommeux. Le bistro des grands bars ne les satisfait plus ! Seul, derrière ses bocaux d'azur et d'émeraude, l'apothicaire exaucera leur vœu. La chimie a singulièrement perfectionné le harnais des ivrognes. Elle extrait du végétal aussi bien que du minéral des drogues puissantes et mystérieuses ; elle diversifie, elle nuance les modes coutumiers de l'abrutissement. Les simples d'esprit, ceux à qui de plein droit, est promis le royaume du Père, les curés de campagne, les hobereaux nationalistes, les « bonnes blouses » du hideux Biétry, s'ingurgitent du picolo, de la bière et des imitations de faux Pernod, chez les mannezingues du quartier. C'est la popination ingénue, enfantine et peut-on dire embryonnaire des jabots incultes et des entendements peu évolués. Tout autre est l'art de s'abrutir chez les civilisés, chez les fils à papa qui traînent parmi la crapule dorée, un nom fameux dans le commerce, l'industrie ou la noblesse pontificale.
Maxim's, les cabarets à tziganes de Montmartre, tous les lieux où « la parole est vile », hébergent ces Roméos qui, par vaine gloire ou par ivrognerie héréditaire, donnent le spectacle de leur régression vers l'anthropopithèque dont ils sont venus. Tout le monde ne saurait boire salement comme un garçon tripier ou feu Gabriel Vicaire.
Les moyens sont divers, les procédés ingénieux. Plus de beuveries ou de goinfrades. Les franches lippées de Gargamelle Ou de la grosse Margot, les pintes, les brocs en usage à la Pomme de pin répugneraient aux laveuses de vaisselle en retrait d'emploi qui dansent du ventre à Cyrano. Le claque a ses degrés.
Voici, loin du buffet, de la vinasse et des spiritueux, quelques préparations habiles à moderniser les antiques Lotophages.
L'éther d'abord, le froid brûlant et prestigieux éther. Ce n'est pas sans raison que son inventeur lui donna le nom même de l'air sublimé. Glacial comme l'empyrée et comme lui, plein de mirages, de rayons, c'est un philtre subtil raréfié dont la vapeur suffit à conférer l'extase. Il enveloppe le patient d'hiver et de délices, coagule ses moelles, déprisonne son Moi, pour le conduire, sous maintes voûtes de glace et de cristal, vers un jardin enchanté où fleurissent la rose bleue et le lys des ténèbres, où roucoulent, pleurent et gémissent de terribles, de nostalgiques oiseaux. L' vc esprit » s'extériorise,
grâce à lui. Troubles « cœnesthésiques » des neurologues, « bilocation » des occultistes, Psyché voltige sur la dépouille inerte et bienheureuse de son habitacle déserté. Une angoisse diiïuse et voluptueuse imprègne l'être entier, le dédouble, le perd dans un vague infini.
Si l'éther éparpille la personnalité humaine, la disperse, l'opium la concentre et la replie en quelque manière sur elle-même, dans une égoïste et suprême délectation. C'est le grand maître des fêtes intérieures. Quincey le qualifiait justement de o noir interprète ». A son premier contact, la vie intellectuelle s'illumine, la mémoire s'éveille, le sens intime de l'orgueil s'amplifie et s'invigore. L'Orient le fume, l'Occident l'injecte sous la peau des thériakis, le boit en gouttes ou l'avale en pastilles. Morphine, laudanum, extrait thébaïque, remplacent, pour le prolétariat des toxicomanes, cette fumerie onéreuse que seuls, à Paris ou à Londres, peuvent se donner les riches et les oisifs.
L'opium ne confère pas de visions comme l'éther, de cauchemars, comme l'alcool, d'hallucinations, comme le chanvre ou la cocaïne. Il n'entame point la raison de son adepte. Mais il enfle sa personnalité, la gonfle d'un absolu tel que la plus mince contradiction en débride la colère, l'induit en des fureurs capables d'atteindre à l'homicide. Par bonheur, le muscle, le « frère âne » de François d'Assise, n'est plus en état d'obéir, d'accompagner la bacchante
du pavot jusqu'au Cithéron où hurlent à mort les louves de Dionysos. Diderot prétendait que Madame d'Epinay, quand elle avait dit un bon mot sur l'émétique, se croyait purgée. Il en va de même pour l'opiomane. C'est un velléitaire. Il part, à chaque instant, pour la conquête du monde — et ne quitte jamais son fauteuil.
Au-dessus de l'opium et de l'éther, plus malfaisante et pareille à la Notre-Dame des Ténèbres dont le Mangeur d'opium a solennisé l'épouvante et les mystères, trône la cocaïne, meurtrière entre les poisons. Elle habite, pour emprunter encore un mot à Quincey, « le tombeau vermiculeux ». C'est la reine des épouvantes, des terreurs et des fantasmes. La morphine insopore l'énergie et l'éther la volatilise. La cocaïne, plus brutale, frappe sa victime au cœur même et la tue, après quelque temps de voluptés précaires, de souffrances impitoyables et de ténébreuse damnation.
Dans une sotte monographie, éditée en 1907, par Dujarric, deux illettrés, MM. Lévi et Maniey, prétendent avec l'aplomb de l'ignorance que l'opium donne « des hallucinations ». Rien de plus faux qu'une telle ânerie. On cite des exemples de morphinomanes hallucinés. Entre autres, le fameux Valentin Cabannes de Chambard ; mais ces visionnaires étaient des polypharmaques, buveurs d'éther, de clîloral, cocaïnomanes, en outre, gorgés de petits verres et saturés de petun.
Ceux-là prennent, quelles qu'elles soient, toutes les drogues qui leur tombent sous la main, depuis le chloroforme jusqu'au tabac à priser. J'ai connu un médecin qui, chez un marchand de soupe, à Neuilly, s'injectait de l'atropine pour essayer de retrouver les visions du sabbat et la fantasmagorie ancestrale des solanées vireuses.
Les buveurs de poisons, quel que soit leur étiage, leur statut social, gens du monde ou chiffonniers, qu'ils viennent de la cité du Soleil ou de l'avenue Henri-Martin pleine de cocus anthropophages, ont besoin d'intermédiaires afin de dorloter leurs petites complexions. Guaita, dans ses beaux jours de morphinomanie, achetait l'alcaloïde par kilogramme chez Darasse ou chez Andrian. Les initiés rédigent proprement de fausses ordonnances dont le potard astucieux n'est point dupe, encore qu'elles dégagent sa responsabilité. Mais le commun des martyrs ? Les gens qui ne savent pas lire? Imaginez Thomas (dit Esparbès) en '< état de besoin » et contraint de savoir ce qu'il fourre sous sa peau. (Heureusement que ce primaire est sobre, comme un roussin dont il porte les vertus ! S'il ignore généralement toutes les connaissances humaines, sa candeur baptismale le met aussi à couvert des plaisirs malsains et raffinés).
Chasseurs, camelots arabes pour café de nuit, lautars de Ménilmuche vendent la seringue et dispensent aux belles de nuit les solutions euphoriques,
au lieu du pharmacien ou de l'herboriste, soit. Faut-il pour si peu de chose, crier au scandale, ameuter les marchands de morale et moucharder au Parquet un commerce, philanthropique au même titre que celui des redingotes malthusiennes et des tuyaux pour l'hippodrome de Longchamp?
M. Talmeyr — notable imbécile qui porte, comme ses confrères solipèdes, une croix sur le dos — raconta, jadis, (Possédés de la morphine) l'histoire d'une pauvre bougresse" de catau qui, pour vaquer, sans trop de dégoût, à son office, paralysait fortement ses muqueuses et prenait de la morphine avant de recevoir les hommages dont l'honorait sa clientèle. Le contrebandier qui lui procurait sa drogue anesthésiante ne remplissait-il pas un suprême devoir d'humanité? Marchands de poisons ! marchands d'oubli ! marchands de rêves ! M. Robert Reau n'est-il pas bien sévère d'appeler sur ces honorables trafiquants les noirceurs de la Magistrature, les horions de la Police et les foudres un peu désuètes de l'An IX ?
Il faudrait s'entendre. Nul ne conteste que l'opium soit malfaisant, l'éther nuisible, et vénéneuse la cocaïne. Mais de quel droit l'Etat, qui s'enrichit par le* trafic des spiritueux, défend-il à ses contribuables de préférer un autre poison ? A la rigueur on peut admettre que dans l'intérêt de l'espèce, afin de protéger ceux qui naîtront de toute déchéance les pouvoirs publics restreignent la liberté,
imposent une sorte de tutelle aux citoyens. Les toxicomanes sont les plus mauvais facteurs des races à venir ; ils ne produisent qu'imbéciles et déchus. C'est au nom des enfants que l'Etat pourrait, dans une certaine mesure, expliquer son intervention, la mainmise sur leurs plaisirs. Mais à quoi bon faire un choix et surtout le faire si mauvais ? L'éther, en effet, le choral et, sous toutes ses formes, l'opium abrogent la vigueur et l'appétit sexuels. Aphrodite grelotte à l'ombre des pavot». Nuisibles à eux-mêmes, et sans engager leur descendance, la Collectivité devrait encourager ces ivrognes inféconds, admettre comme une sauvegarde leur impuissance et leur néant. Elle protège au contraire l'ivrogne prolifique, le suppôt de Bacchus, reproducteur abondant et pernicieux, qui, laissant au fond des pots sa confuse raison, multiplie à l'aveuglette la semence vénéfique de ses reins. Le pochard jouit de toutes les faveurs, de toutes les immunités. Celui qui verse la folie et l'abrutissement, qui vole au bourgeois comme à l'ouvrier le meilleur de sa pécune, le Bistro foule aux pieds la raison, la décence et la loi, car il domine sur la chose électorale ? Ne faut-il pas que le Pouvoir s'incline devant le mannezingue dont il est sorti ?
D'ailleurs à débiter du rhum, du vin, de l'absinthe, la République fait fortune. Et le ministre des Finances marche, la main dans la main, avec les empoisonneurs. Le cocher qui s'avine, le couvreur
qui se soûle et plus haut, pas beaucoup, le rond-decuir qui s'abrutit arrosent, en même temps que leur gosier, la fortune de la France. Qu'ils donnent par surcroît un ou deux lardons à M. Paul Deschanel, protecteur de l'enfance abandonnée, et leur vertu civique brillera au firmament de la Patrie, à la manière d'un soleil !
A chaque porte, un ou deux marchands de troissix épanchent sur le trottoir des odeurs suaves, des crachats et le hoquet des phonographes. Les moralistes pour eux n'ont que douceur et que bénignité ! Le brandevin, à la bonne heure ! Mais les gouttes noires, quelle immoralité !
Cette campagne un peu fantaisiste et paradoxale, cette pudeur, on ne sait pourquoi, déchaînée et furieuse contre l'opium ont sans doute pour instigateur M. Camille Pelletan. Or, ce fut un spectacle beaucoup plus hilare que guignol, ce ministre, seul homme d'Etat qui s'honore en France de boire la goutte, poursuivant la fumerie avec un zèle furibond sous couleur que les ofTiciers de marine, abrutis par la drogue, sont, à leur bord, quand ils ont trop pipé, dans le même état que les ministres de la R. F. à la tribune, quand ils ont pinte du grog avec excès. Duel de l'absinthe contre le pavot, de la mominette contre la pipe, de la pompe à bière contre la seringue de Pravaz ! Et les gens capables d'humour ne se laissent pas de goûter avec une certaine allégresse les appels aux justes lois avec
les impropères que le chaudron du père Colombe adresse à la poêle de M. Fleurant. Et comme il est consolant, après un siècle et davantage, d'avoir encore, sinon une Religion, du moins une Pochardise d'Etat !
2 juin. Dimanche.
Edouard Dujardin prie M. *** de venir au Val- Changis, le dimanche 2 juin, à cinq heures, faire un tour de jardin, entendre un peu de musique, regarder quelques danses anciennes et de lui faire le très grand plaisir de rester dîner sans aucune cérémonie.
AU ton discret, à la forme légère du billet, à cette courtoisie amène qui ne force rien et ne s'impose point, ceux qui, jadis, approchèrent Stéphane Mallarmé, reconnaissent la facture du maître,^ l'allure « vieille France », la discrétion et le savoirvivre dont cet enchanteur offrit des modèles si parfaits.
Au contact de Mallarmé, il semble en effet qu'Edouard Dujardin ait gagné un peu de cette élégance à la fois recherchée et familière qui paraît, en face de la pose et de la brutalité modernes, surannée au même titre que les objets d'autrefois, quand on les compare au « tape à l'œil », à la camelote voyante, à l'art d'exposition dont nous sommes encombrés.
Quelque chose du poète défunt reste dans la manière du vivant, comme si les bois de Valvins, ces bois qui rêvèrent V Après-midi d'un faune communiquaient leurs grâces aux bosquets du Val- Changis. Et ce merveilleux homme, qu'est Dujardin, non certes homo duplex, car il est plus changeant et multiforme que « le vieux pasteur des troupeaux de Neptune », après avoir étonné, conquis, émerveillé ses contemporains, après avoir édicté la Revue Wagnerienne, au temps où Gounod lubrifiait de ses mucilages l'entendement du public, ayant inventé des martingales pour les courses, écrit un livre d'exégèse dont s'honore la critique moderne, mené à bien des entreprises de publicité, mis au jour les plus nobles poèmes, Edouard Dujardin, tel qu'à vingt ans, se retrouve aujourd'hui le même, seul à n'avoir pas vieilli d'entre ses contemporains.
Un dimanche gris où seulement la teinte des feuilles et la clarté du soir accréditent le mois de juin, sous des averses automnales ; de la boue et de la mauvaise humeur dans l'air, avec des cyclistes plein les gares : car la stupidité publique jamais ne fait relâche. Voici Fontainebleau ; puis, sous les feuilles, après un court sentier, un pavillon du xviii^ siècle, des arbres infinis, confondus avec ceux même de la forêt. Sur le gravier des promenoirs, jeunes femmes en toilettes claires, hommes de lettres, artistes, des visages connus et pour la plupart aimés.
Rachilde, sous une capote soufre d'un goût Louis Philippe qui l'amuse, rit, décaméronne, assène aux gens des ridicules, éparpille les confetti de sa belle humeur, sans épuiser jamais le sac à malices dont elle anime tout ce qu'elle touche. En parure grise et comme enveloppée encore de voiles orientaux, Myriam Harry — Parisienne de Jérusalem — parle de voyages nostalgiques, déduit un peu de casuistique amoureuse et bouclant la boucle d'un entretien coupé de rires, finit par dire comme il sied le los du cuisinier.
L'auteur de Madame Petit- Jardin à nos entendements divulgue la pure technique du couscouss. Elle nous dévoile en outre la signification littérale de ce mot que le sénateur Bérenger doit exclure de ses menus.
Voici Lugné-Poë qui, de sa vie, ne me pardonnera d'avoir fait à VŒuifre naissante, des conférences gratuites, lutté en ami pour le succès de son théâtre, d'avoir affronté, aux jours de Solness et du Canard sauvage, des foules menaçantes. Et comme il a raison cet homme ! Comme tous ils ont raison de me garder rancune, ceux que j'ai servis au lieu de leur vendre son prix — c'est-à-dire fort cher ! — mon petit orgue de Barbarie ! Ils chaussent à présent mes vieux croquenots ; ils resucent les côtelettes où j'ai laissé quelque viande ! Ceux pour qui j'ai fait des vers, écrit des pages, ceux dont, à la tribune et ailleurs, j'ai soufflé de mon mieux
l'épaisse argile, pourquoi ne dégorgeraient-ils pas sur ma personne les mucosités de leur envie et de leur ingratitude. Voici M. Gauthier- Villars, pufTiste aux noms variés, auteur de Lélie et de cent chefsd'œuvre que la pudeur me défend de nommer. Et je le reconnais aussi, le gros Thomas, ce brave Esparbès au nom de pot de chambre toujours barytonnant, toujours inculte et de façons rudanières. Tel je le rencontrais, voici une demi-douzaine de lustres, aux Hydropathes chez Goudeau.
Il éructait des poèmes bibliques, hellènes ou Scandinaves d'une saveur bien agenoise mais ne soupçonnait pas encore l'existence de Napoléon. Eloignons-nous sans crier même : « Vive l'Empereur ! » C'est plus discret.
Tandis que les farandoles s'organisent sous l'impulsion de Paul Fuchs, ce poète qui n'a voulu, de sa vie, être qu'un Parisien, tandis que pavanes et menuets décrivent leurs figures avec symétrie à la manière d'un éventail qui, tout à tour se ferme et se déploie, au moment où Madame Jeanne Hugard et ses élèves qu'enguirlandent les roses miment des gestes galants ou pathétiques, le prince des conteurs vivants, J.-H. Rosny déduit le pourquoi de la Substitution, nous explique l'amusement qu'il trouve dans le rapt de la senora Escalanta et quelle agréable partie d'échecs il joue à narrer cette histoire.
Un peu plus tard, cependant que Rachilde, en plein air, valse comme nous valsions jadis, au temps
où l'on se piquait de « garder la mesure » et mène avec autorité — le croirez-vous, ô très ennuyés jeunes hommes ? — un quadrille des lanciers, je retrouve un poète, non certes « mort jeune » mais Dormant au Bois, sous les lambris de l'Elysée.
Il y a quatorze ans, peut-être seize, par un beau soir de parfums et de lumières, sous les tilleuls de juin, tandis qu'au ciel vert pointaient les premières étoiles, un jeune homme, un adolescent presque, me fut présenté, à Tarbes, par des amis communs. Il avait eu la bonté de lire mes vers, d'y prendre goût. Or, sans croire plus qu'il ne convient à la douceur de son hommage, il ne me fut aucunement possible de m'y dérober. Peu après le jeune enthousiaste me confia des vers charmants, des strophes aériennes et discrètes dont la musique ne s'est pas éteinte dans mon souvenir. Il y avait là comme un reflet de Sully-Prudhomme, des coins de tendresse ingénieuse, timide, avec, en plus, une vision spontanée et chaleureuse du monde extérieur, un contact avec la Nature que le poète des Vaines tendresses ne perçut jamais :
Chère, l'été nous abandonne, Les dernières roses s'en vont...
Entends la plainte de l'automne Qui là-bas naît à l'horizon.
Je ne veux pas que tu sois triste, Laisse tout seul souffrir mon cœur.
Vis, mon amie, en égoïste, Si tu crois trouver le bonheur.
Fais-moi seulement la promesse De garder une de ces fleurs.
Et tu verras que ma tendresse Ne mourra qu'avec son odeur.
Dans un coffret, au pli d'un livre, Le parfum durera longtemps...
Lors, ils seront couleur de givre.
Tes blonds cheveux que j'aime tant.
L'auteur de ces quatrains charmants s'appelait Marc Varenne. Il débutait. A la carrière publique où ses fonctions près de M. Fallière» l'ont fait connaître de tous, il donnait pour prélude ces nobles vers à qui la fin du septennat et les ans fugitifs n'enlèveront quoi que ce soit de leur charme juvénile, de leur sentiment exquis.
3 juin. Lundi.
A Laurent Tailhade, à Vhomme simple et bon, à Vami fidèle, à Vartiste sans préjugé, fauteur sans ironie, aux souvenirs lumineux et tristes, aux îles de là-bas, aux mers qu'on ne reverra plus, aux tropiques épuisés de splendeur, comme aux baisers de lèvres perdues, ces pages sont dédiées !
Ainsi Jacques de Fersen Adelsward consacre deux fois, aux pays de gloire qu'il a quittés, à un ami qu'il retrouve, son beau roman, son poème : Le sourireaux yeux fermés. Est-il « sans ironie » aucune, ce poète qui me fit l'honneur de me dédier Paradinya
lorsqu'il me loue ainsi ? Et me croit-il, autant qu'il veut bien le dire, un « artiste exempt de préjugé ? » Pour avoir le premier parlé de la Vague de pudeur (expression qui a fait fortune et que mes confrères me volent journellement, avec une impudence de gorilles, sans jamais proférer mon nom) je n'en suis pas moins asservi au perpétuel mensonge, à la verbale hypocrisie où le pharisaïsme contemporain se complaît tous les ans davantage. Il n'est pas à présent une gazette où l'on pourrait écrire, sans le châtrer copieusement n'importe quel chapitre de Montaigne, de Voltaire, de Montesquieu, de Flaubert ou même de Lacordaire. L'hypocrisie ! Aucun plus qu'Adelsward n'en a souffert. Tout ce que peut contenir de haine, d'invidiosité fangeuse, de calomnie et de sottise, l'âme d'un concierge, d'un sergot, d'une institutrice laïque, d'un raté du roman ou de la bureaucratie a déferlé comme une vague excrém.entielle sur la tête de ce bel artiste, dont le crime fut avant tout d'être opulent, heureux, doué d'un tempérament que l'amateurisme n'a faussé ni alangui. Mais, ayant bu le calice de fiel, payé au monde une dette inique, Fersen riche, libre, a continué d'ignorer ce qui constitue en réalité la souffrance humaine. De Capri à Ceylan, ses ennuis ont eu pour décor les paradis du monde. Il n'a vu que ses propres déplaisirs et n'a demandé à sa fortune que des voluptés égoïstes. Le beau tourisme qui fait l'homme contemporain de tous les peuples
et de toutes les civilisations, a racheté grandement les peines que lui infligèrent les envieux travestis en vengeurs de la morale. A son retour dans Paris, il eût pu s'entourer d'admirateurs et d'amis : on peut lui reprocher sans doute d'avoir préféré la lie et le rebut des rédactions, l'écume des lettres, les marchands de commérages et les diffamateurs professionnels. Ces drôles eurent bientôt fait de. l'écœurer. Il a mis entre eux et lui l'épaisseur de la terre, le Pacifique. Il a gagné le Japon, les îles heureuses de l'Indoustan, où malgré ses yeux clos Bouddha sourit et, sans ouvrir ses paumes jointes, ni descendre aux bassesses de la vie, intègre à jamais un rêve d'éternité. De Ceylan, Fersen a rapporté un beau livre, plein de lumière, de charme et de mélancolie, ayant orné, une fois de plus, ses élégances, d' « une plume de fer qui n'est pas sans beauté », préparé un retour doublement heureux pour ses amis et pour ses admirateurs.
Quelle que soit la déférence aux préjugés dont il m'incrimine, je me glorifie de saluer une fois de plus ce beau poète. Son dernier fils, Yati l'éphèbe revêtu de lin blanc et mitre de perles, ne m'est pas moins cher que le Danseur aux caresses ou que Lord Lylian, moins cher que le noble poète qui les produisit au jour.
10 juin. Lundi.
C'est une bonne, utile, sensée, équitable et généreuse entreprise que la campagne menée à Nice, par Georges Maurevert pour la défense du paysage contre les hideux envahissements de la publicité.
Poète, romancier, chroniqueur, nouvelliste, érudit, boxeur en outre et friand de la lame, dandy à ses moments perdus, yachtman, cycliste, nageur, avec la face rasée et les cheveux olympiens de lord Byron, la redingote d'Aurevilly et le raglan de feu Brummel, épris de chic anglais et d'élégance romantique, sportif et grammairien, tentant d'un vol sublime les étoiles, en biplan, nourri d'ailleurs de bonnes lettres, admirant J.-K. Huysmans (!) et néanmoins parlant français, accommodé par-dessus le tout d'un esprit qui ne chôme point, Georges Maurevert appartient à cette race de journalistes, peu commune aujourd'hui, qui prend soin d'écrire et ne tient pas les humanités pour un bagage obsolète ou rebutant.
Idoine comme il est à des ouvrages si diaprés, il nourrit une haine vigoureuse contre les plats pieds, les sycophantes, les espions, les empoisonneurs qui font l'ornement des parlotes littéraires. Il fut l'ami du vieux monsieur Golfineanu et l'appela jusqu'à sa mort « Jean de Mitty ». Avec un mémorialiste d'antichambre, il eut jadis des querelles à sa louange et des rencontres dont on a parlé. Il porte à Maurice Maeterlinck une admiration fraternelle que, sans doute corrobore son enthousiasme pour la simplicité athénienne de Madame Georgette Leblanc. Il n'ignore point, certes ! La Bruyère, et ne tient aucunement Pascal pour un idiot. Toutefois, il estime que Villiers de l'Isle-Adam parlait un bien plus beau langage. Car il met ses complaisances fortes dans le style orné, empanaché, fardé, maquillé, tatoué, dans les phrases à outrance. Il prédilige les Muses qui ont des vers luisants dans les bandeaux et des pendeloques dans le nez, les écrivains qui se regardent, en vaquant à leur besogne, dans tous les miroirs. Ce goût un peu barbare ne l'empêche pas d'être, quant à lui, un conteur charmant, d'une sobriété délicieuse, d'une forme et d'une culture absolument françaises, parlant juste et net comme il convient à tous ceux qui, bien doués pour « la faconde et le style », ont doublé, sous Voltaire, leurs humanités.
Il combat à présent le plus juste et le meilleur combat. Qui n'a été choqué par la sinistre impu-
dence, par le goujatisme commercial des affiches monstrueuses dont la mer, la montagne, la forêt, les coins les plus agrestes sont pollués sans merci ? De Brest à Las Palmas, les goélands se posent, 6 chocolat Menier î sur tes pancartes. L' Alpe homicide n'abolit point les afficheurs : iris, edelweiss, oreillesd'ours fleurissent au pied de 1' « absinthe oxygénée ». A moins d'être aveugle comme Bélisaire, nul ne peut ignorer sur les pitons, les moraines, sur les plages de saphir et d'or, sous le couvert des bois que « High-Life Tailor habille bien ». Allez n'importe où, dans les Pyrénées, à Gérardmer, dans la baie de Saint-Malo, sur le sable gris de la Panne, sur les rochers des plages cantabriques, vous retrouverez le quinquina Dubonnet, les purgatifs recommandés par M. Emile Gautier dans ses propos documentaires (!), les cigares Tinchant, les confitures Picon et les mérites de Jean Hunyade, vaïvode laxatif !
Horreur ! cette lèpre a gagné la Côte d'Azur, comme si Nice aux violettes n'avait point assez du carnaval de toutes les fêtes, mascarades, végliones, courses et autres sottises offertes à l'imbécilUté des riches. Voici que la réclame dresse aux plus charmants abris ses infâmes tréteaux. Et l'on n'ose presque, en chemin de fer, jeter un coup d'oeil sur le paysage, se reposer un peu dans la beauté des choses, oublier un instant la hure de son voisin, la laideur agressive du bourgeois transhumant.
Le noble appel de Maurevert s'est fait entendre.
Il ne nous rendra ni le quai d'Orsay, ni les profonds jardins, ni les parcs d'Auteuil que saccagent avec une sorte de fureur maniaques, les ingénieurs et les maçons. L'olifant du neveu de Charlemagne n'y suffirait point. Il ne renversera pas non plus la hideuse tour Eiffel que les trompettes de Jéricho elles-mêmes (n'est-ce point M. Félix Duquesnel qui prenait Jéricho pour un corniste militaire ?) auraient grand'peine à démolir. Bien d'autres horreurs subsisteront encore, la Grande Roue et la gare d'Orléans, tous les immondes gratte-ciel qui rendent Paris conforme à Chicago. Mais sa vaillance induira peut-être les pouvoirs publics à déraciner maintes pancartes scélérates dont la vue et l'esprit sont également offusqués. Il est déjà répugnant de lire à même les gazettes, confondus avec le texte du journal, vingt prospectus pharmaceutiques, l'achat des dentiers fourbus, l'adresse des garnis où l'on masse, le nom des somnambules extra-lucides et des sages-femmes plus qu'adroites. Faut-il encore être obsédé par ces leitmotive de l'affiche, en quelque lieu que nous transportent les engins si parfaits de déplacement, auto rapide et même aéroplane ?
« Emporte-moi, wagon ; enlève-moi, frégate !
Mais que ce soit à destination d'une terre vierge, d'une terre que les promesses du bouillon Liebig et les dithyrambes du D^" Macaura n'ont point contaminée, où, pareils au phoque blanc de Rudyard
Kipling, nous trouverons des grèves et des dunes, aux bords de quoi la marmite infâme des courtiers en publicité n'aura pas bouilli encore.
Aux invectives éloquentes de Georges Maurevert, tout un monde a répondu. Artistes, peintres, poètes, comédiens. Déroulède le tricolore et le jaune Boubou, Maurice Maeterlinck, et Maurice Donnay, Maurice Donnay spirituel comme le Chat noir, élégant comme l'Académie ; Emile Bergerat, pasteur des rimes d'or, Binet-Valmer, Octave Uzanne, Armand Dayot, ce poète qui s'est fait critique d'art, Emile Ollivier, revenant au cœur léger de la grande guerre allemande ; Aristide Briand et l'évêque de Nice, à côté de René Maizeroy, qui torche ce que vous n'ignorez point. Maurevert a prononcé le mot nécessaire, donné au sentiment public une voix qui lui manquait. Il a déduit la formule attendue au moment opportun. A sa suite, la défense de la Côte d'Azur eut bientôt assumé l'ampleur d'un acte national, au point que le Parlement lui-même, indifférent et sourd la plupart du temps, aux revendications pour la beauté, n'a pas cru devoir s'abstenir. Il a suivi l'élan, pris part à la croisade, législaté, comme disait Rivarol. Désormais les industriels curieux de promulguer à l'univers leurs irrigateurs, leurs 606, leurs jus de viande, leurs babas ou leurs bretelles auront à payer un droit exorbitant. Puisse l'Etat leur demander assez cher pour les dégoûter à jamais de cette infamie ! En tout cas,
et quoi qu'il ad\'ienne, Maurevert aura l'honneur d'avoir inventé un beau geste, une revendication énergique et spirituelle, mené une aventure en tout
point digne de lui.
Le 12 juin. Mercredi.
En attendant le coup d'Etat qui ne tardera guère, les Saint-Arnaud, les Morny, les Troplong et les Maupas du Troisième Empire escarmouchent contre la mémoire de Rousseau. M. Barrés lui dit son fait, M. Maurras appuie et je ne doute point que M. Léon Daudet le traite de métèque ou tout au moins, de « sale juif ». Un prédicateur à la mode, je ne sais lequel, Janvier, Coubé ou Flamidien, n'a-t-il pas récemment occupé « la chaire de vérité » pour apprendre au monde que l'évêque de Beauvais, Cauchon, qui brûla Jeanne d'Arc, était israélite ?
Donc, Rousseau individualiste mérite qu'on le blâme, affirme Barrés, pour avoir dénoué la chaîne traditionnelle et déprisonné l'homme de tous les vieux mensonges, famille, religion, patrie ? A quoi Viviani répond avec bonne grâce que l'auteur du Jardin de Bérénice, combien surfait, lequel doit sa réputation à l'égoïsme puant de ses premiers écrits, est mal venu quand il incrimine Jean-Jacques sur un grief de cette sorte. La s«ule idée originale de Barres, l'idée heureuse qui, même avant les bons offices rendus à l'armée et surtout au clergé, donnèrent à cet élève adroit une emprise forte sur la
jeunesse, fut d'ériger en doctrine, de confesser publiquement ce qu'il nommait le « culte du moi », religion nouvelle que, par un néologisme emprunté, comme disait Rivarol, au répertoire de la Grâce, Alcanter de Brahm, qualifia d'arrwisrne. Jusqu'à Barrés, en effet, les hommes de vingt ans, par un scrupule, un reste de pudeur, vestige du grand, du noble enseignement qu'avaient dispensé à leurs auditoires, Michelet, Quinet, tous les grands hommes dont le 2 Décembre éteignit la voix, affichaient encore des mœurs libres et des sentiments désintéressés. Ils n'en pensaient pas un mot. Toutefois, en 1884, la jeunesse des écoles, qui ne sortait pas exclusivement alors, des jésuitières, n'eût osé avouer devant tous les secrets désirs, les convoitises, la pensée intime que Barrés, en phrases adroitement cyniques, d'un souffle rare et d'une grâce apprêtée, affichait tout net pour l'édification de ses premiers lecteurs. Il écrivait ses Confessions ; il formulait du même coup celle des nouveaux bourgeois, la mentalité d'une France préparée à ce genre d'individualisme par l'éducation congréganiste, l'appétit des places, de l'argent. « Suivez mon exemple. Ne « vous cachez aucunement pour être des pleutres ; « au contraire ! Faites étalage de votre égoïsme, « de votre bassesse : tirez-en vanité ! » C'est, réduit à l'essentiel, tout le prédicament des premiers livres de Barrés, lequel ne prétendit que beaucoup plus tard ■' aimer la gloire et la vertu ».
Mais combien ces gens-là se montrent peu logiques ! M. Gustave Téry, versé dans les bonnes lettres, homme d'esprit d'ailleurs et de trop récente conversion pour évacuer pareilles bourdes, leur reproche leur ingratitude envers Rousseau.
Ils ignorent donc, ces braves gens, que Rousseau a suscité Robespierre, ce Bonaparte qui a mal tourné, Bonaparte, ce Robespierre devenu empereur, et la fête de l'Etre suprême et le Génie du Christianisme, et Chateaubriand, et la conversion de M™® Récamier, la religiosité dont l'école de 1830 a déshonoré ses plus beaux récits. Mais, traditionalistes que vous êtes, c'est à lui, c'est à Rousseau que vous devez le Concordat et la Loi de la Séparation, aggravant le Concordat au bénéfice de l'Eglise, et votre fête de Jeanne d'Arc, et demain, le sacre du prince Victor, avec tout ce qu'il implique pour vous de ministères, d'ambassades rémunératrices, de bonnes affaires et de crachats diamantés f N'est-ce pas une manière de parricide que de renier comme vous le faites cet aïeul ? Encore que les 500 pages de la Nouvelle Héloîse paraissent aux modernes d'une assez dure concoction et que la savoyarde mollesse, la rhétorique dont il est bouffi, ne laissent point de nous induire en somnolence, encore qu'au regard de la phrase voltairienne, sèche et brûlante comme un feu de sarment, celle de Rousseau traîne et se boursoufle, on pourrait, ne vous semble-t-il point ? l'égaler en tant qu'huma-
niste, à MM. Paul Claudel et Camille Bellaigue et René Bazin, laïques pieux.
13 juin. Jeudi.
La mort de Léon Dierx « prince des poètes », ouvre la succession intellectuelle de ce doux être disparu. D'autres ont dit le charme, la modestie aimable qui signalèrent ses vertus. Ce fut sinon un grand lyrique, du moins un artiste consciencieux, un Alfred de Vigny moins haut, mais aussi moins revêche, qui fleurit, sans trop d'étiolement, à l'ombre de Leconte de Lisle, ce frêne Ygdrassil en carton peint. On peut dire qu'il fut une invention de Catulle. En effet, la mort de Stéphane Mallarmé lui valut ce beau nom de Prince des poètes, à l'instigation de Mendès qui se flattait de l'enterrer, puis d'en assumer l'hoirie et de porter, à son tour, le qualificatif charmant de Prince. Le Destin en a décidé autrement. Pour parler comme le Parnasse, Mendès a pris d'abord le chemin de la Kèr, précédé Léon Dierx dans les demeures de Hadès. Mais que les poètes se rassurent ! Ils auront toujours leur prince, tout comme les chansonniers. Et voilà manifestement quelle circonstance heureuse notifiait aux funérailles de Léon Dierx la collaboration de Xavier Privas. Entre souverains, on se reconduit jusques à la frontière, cette frontière macabre dont les croque-morts sont les douaniers.
17 juin 1912. Lundi.
L'usage de sacrer un « Prince des poètes », limité d'abord à quelques cénacles, «hurles », sous-sols, caveaux, et autres petits lieux, s'étend de plus en plus, en tache d'huile, se développe, se généralise, abrutit autant que de raison le monde, peu éclairé, par essence, des poètes — vers-libristes ou réguliers. Ce ne sont qu'interviews, consultations, référendum. Faut-il poser la couronne sur le monocle de Régnier ? sur le binocle de Verhaeren ? vêtir de la pourpre césarienne Paul Roinard que son parrain Napoléon désigne pour un tel honneur ? Le « gentil Paul Fort, trouvère de l'Isle-de-France » et de la brasserie des Lilas, réunit aux suffrages des Loups (et chacun sait à quel point M. Relleval-Delahaye, autodidacte, compète dans la chose littéraire) l'assentiment de plusieurs groupes sympathiques. Cela tient peut-être à ce qu'il n'a point écrit de vers, mais bien de la prose cadencée à la manière des « vers blancs » dont Michelet, entre autres, a si cruellement abusé. Boum ! badaboum ! Zim laila 1
Entrez messieudames ! nous allons commencer 1 Venez contempler le Prince des poètes. Ne pas confondre avec la Douce Revalescière, l'Urodonal et l'Electro-Vigueur !
Ces mœurs de baraques foraines, congruentes évidemment pour accréditer la ménagerie ou 1' « arène olympique », pour convoquer la foule chez les pythonisses de Magic-City, ou chez les dompteurs de Bidel, eussent étonné, sans doute, les poètes d'autrefois. On ne voit pas bien Lamartine et Baudelaire se faisant plébisciter dans les journaux. Le besoin de réclame croît en raison inverse du crédit qu'obtient ce battage auprès de la clientèle et du mépris où tombe, chaque jour, l'art, au demeurant peu sublime, de composer des vers. Cela discrédite sans plus, les organisateurs de banques et de vacarmes ; en outre, l'on ne voit pas bien à quoi peut servir le titre de Prince qui n'est accompagné d'aucune dotation. « Cette principauté ne me sied en aucune manière. J'aimerais mieux celle de Monaco », écrivait à une dame de ses amies le maître Emile Bergerat avec ce bon sens fleuri d'humour qui signale sa manière.
L'invention d'élire un Prince, Prince des chansonniers, Prince des poètes. Prince des moutardiers, remonte à feu Deschamps, le Deschamps de La Plume, avant Karl Boès. Ce Deschamps, un rusé meneurs d'affaires, s'était immiscé dans la littérature, dans le dessein d'en tirer parti, d'exploiter
les jeunes écrivains, en publiant leurs sornettes au plus juste prix, à savoir gratuitement. Il avait quelque chose de Rodolphe Salis, d'un Salis noirâtre, comateux et rudanier.
Sa principale idée, une idée « hénaurme » comme disait Flaubert, ce fut de consacrer chaque numéro de la Plume, tantôt à une manifestation intellectuelle, tantôt à une entreprise commerciale. On eut ainsi, tout à tour, le numéro des Poètes décadents, de VOdéon, et des Cornichons Bornibus. A la mort de Verlaine, Deschamps eut la pensée heureuse de lui donner Mallarmé pour successeur. Des chansonniers, peu de temps auparavant, offraient cet hommage au bon Xavier Privas, chantre des émotions généreuses et des pensers robustes (qu'il prononce « pensères », on n'a jamais su pourquoi). La Plume, quelque peu déchue aujourd'hui, est une sorte de revue jeune et discrète, pour une demi-douzaine de lecteurs.
20 juin.
A Théophile Gautier.
Sonnet
. Toi, le barde immortel des sourires naissants D'avril, toi qui chantas la douce tourterelle, Plaintive amante, et les amours de l'hirondelle, Enivre-toi de gloire à nos pieux accents !
Nous frémissons toujours à tes émois puissants ; Toujours nous te suivons de notre amour fidèle, Recherchant ton regard, enviant ton coup d'aile, Théophile Gautier, vers qui va notre encens.
Reviens ! tu n'es pas mort : errant en ces parages, Voltigeant invisible au seuil mystérieux, Ton âme a partagé l'allégresse des sages.
Viens la communiquer à nos cœurs, à nos yeux, Et reçois en ce jour de noble souvenance L'hommage et le laurier des poètes do Franco.
Ainsi la duchesse de Rohan préludait à la fête donnée à la mémoire de Gautier par V Association des Poètes modernes. Le virtuose d'Emaux et Camées^ d'Espana, ce maître du verbe, dont la voix ardente, le talent viril et fort de Mounet-Sully évoquaient dans toute leur beauté les poèmes superbes et nombreux, ne tient pas dans les mémoires des jeujies hommes le rang dont il est digne. Ce fut un initiateur, le plus grand, le plus original de tous. Baudelaire, les parnassiens, Verlaine même, procèdent manifestement de lui. Si d'autres ont mieux fait, poussé à la dernière limite l'art dont Gautier fournissait les modèles, rien n'est plus injuste que de le méconnaître ou de l'oublier. Tous les poètes de son époque, Musset, Lamartine, Hugo, furent des orateurs. Lui seul mérita le nom d'artiste.
L'entassement de vocables, de noms propres qui, dans l'auteur des Contemplations, masque souvent une idée insignifiante ou banale, étonne la curiosité plus qu'il ne satisfait l'intelligence. Un plaisant a pu dire avec quelque raison que la Légende des Siècles est le Bottin de la mythologie comparée. Dans Gautier le mot rare, choisi, trié,
mis à sa place, fournit la rime exacte et brillante (trilobé, globe) rime dont avec un rare bonheur se servira, plus tard, José-Maria de Heredia. Le don verbal de Gautier n'est pas moindre que celui d'Hugo. Mais il semble d'une qualité plus élégante. La parole n'est pas moins abondante, ni moins précise. La trempe du discours est plus fine, le choix du mot, plus heureux. Les organisateurs de la commémoration Théophile Gautier avaient tout d'abord espéré donner à cette fête un caractère plus grandiose, lui prêter pour cadre l'Odéon, faire entendre Sarah Bernhardt, E. de Max, des poèmes à la louange du maître, composés, récités par les muses les plus notoires. Depuis le centenaire, dont, le 2 juillet dernier, Tarbes, ville natale du poète, a célébré la première fête, la province, l'étranger ont, à maintes reprises, mémoré Théophile Gautier. UUnwersité nouvelle de Bruxelles, sous l'impulsion de Madame Emile Vandervelde, lui a consacré une séance mémorable et le Théâtre du Parc a suivi cet exemple. Toulouse, Gand, Bruges, Arlon, Courtrai, Mons, Liège et Anvers ont à leur tour, magnifié le grand Théo. Seul, Paris fait attendre à sa mémoire le monument définitif que doit à cet ouvrier sublime la reconnaissance des lettrés.
24 juin 1912.
Depuis le temps où Béranger écrivait la chanson à présent obsolète (obsolète, 6 Maurevert) :
Quoique leurs drapeaux soient bien laids,
Goddam ! moi, j'aime les Anglais ;
Ils ont un si bon caractère.
Comme ils sont polis et surtout
Que leurs plaisirs sont do bon goût !
Non, chez nous, point,
Point de ces coups de poing
Qui sont l'honneur de l'Angleterre ;
depuis le temps où, dans Vllomme qui rit^ Hugo dépeignait avec une amertume olympienne, les immondes plaisirs de la noblesse, au temps de la reine Anne, le match de l'Irlandais Phelem-ghe-madone contre Hemsgaïl, l'Ecossais, nos mœurs ont progressé. La bêtise, l'esprit grégaire, l'imitation anglaise, l'ignorance profonde et la gangrène sportive ont si bien envahi la France, que, non contente de se pâmer aux exploits des aviateurs, la gentry, oserai-je dire, des grands bars et des confessionnaux s'intéresse passionnément aux exploits des pugilistes. Quand on songe qu'au dix-neuvième round, Carpentier, s'il ne s'était point disqualifié, aurait battu le nègre Klautz, on se demande lequel est plus odieux, ou bien des mercenaires qui se pelaudent ainsi ou des badauds, gens de lettres ou gens du monde, hélas ! et Tristan Bernard qui s'intéressent à ces voyous. Et tenez pour certain que dans le nombre il se trouve de belles âmes, protectrices du cheval, des bipèdes sensibles qui repoussent et discréditent les courses de taureaux !
2 juillet 1912.
C'est un beau spectacle, digne d'une grande nation et d'un peuple vraiment civilisé, une pompe d'Athènes ou de Rome, que cette panégyrique après deux siècles, de Jean-Jacques Rousseau (à qui Georges d'Esparbès attribue avec sa pénétration coutumière, VOde pour le comte de Luc). Manifestation touchante ! Et d'autant plus religieuse, dévote, sacramentelle que, zélateurs ou détracteurs, ceux qui la fomentent et ceux qui la dénigrent ne connaissent pour la plupart Emile, les Confessions ou La Nouvelle Héloïse que par ouï-dire, ayant fréquenté Rousseau, comme Dumanet avait mangé des truffes, approximativement. Cela au demeurant ne fait rien à l'affaire. L'ignorance n'est-elle point un sûr véhicule de piété ?
Les étudiants du boulevard Michel contre-pointant les mômiers de Genève et les bistros du cin-
quième, « commémorent » avec un entrain, une foi, une ignorance dont le cœur est attendri. Les Sioux exécutant la danse du coyote, avant de marcher sur la piste de guerre, doivent connaître ce genre d'émotion. Comme au Quatorze-Juillet, un bastringue, place de la Sorbonne, amuse le blafard Auguste Comte, cependant qu'un arc de triomphe et vingt rangs de tables propices à la déglutition des mominettes inhibent aux gens nerveux le parcours de la rue Soufllot. Bien entendu, c'est là, parmi les couacs des pistons, le hoquet des pochards et le patouillagr dans la boue adhérente aux pieds humides, sous maint porche de fleurs déteintes et de suifs allumés, que s'exalte la véritable fête : celle dont on revient en pleines brindezingues. Ainsi l'homme de la Nature est magnifié par ces adeptes involontaires qui boivent comme des éponges et dispersent, dans le soir de juin, les odeurs un peu fortes, mais combien civiques ! de leur humanité. Les offices de la Sorbonne, prêches par MM. Jean Richepin, tonitruant et magnifique, Ernest-Charles, acide et péremptoire ; les vêpres laiques, dont Mounet-Sully, avec sa grâce léonine, chante le Magnificat ; le boucan même, organisé en Sorbonne par les champions de l'antique France et des belles manières d'antan n'arrivent point à libérer de la torpeur académique le bicentenaire (quel vocable élégant !) de Jean- Jacques Rousseau. La fête, d'origine protestante, émane de Genève et participe, il n'en faut pas être
surpris, au bâillement calviniste, bâillement le plus irrésistible de tous. Heureusement que la rue adopte les Charmettes et que les dames de Warens à l'heure ou à la course, illustrent de leurs charmes ces jours démocratiques et pluvieux.
Outre l'absence totale de culture et l'idonéité de la jeunesse moderne à repousser le moindre effort intellectuel, d'autres causes donnent à ces parades officielles un caractère hautement béotien. Comme Voltaire, comme Rabelais (Rabelais que feu Maurice Maindron — tout de même un peu sévère ! — traitait de (.( vieil étudiant »), comme Balzac ou n'importe lequel des bustes classiques, Rousseau est un auteur que le Français nomme à chaque instant et qu'il ne lit jamais. Demandez, non aux danseurs des guinches en plein air, non aux poivrots qui dégobillent leur enthousiasme sur les trottoirs, mais aux plus notoires bacheliers, de citer une page, une phrase du Contrat social, des Confessions : vous communiquerez soudain à votre interlocuteur les silencieuses vertus de l'alose ou du turbot.
Ce que l'on canonise, à La Sorbonne, dans Jean-Jacques, n'est peut-être pas le meilleur de cet écrivain contradictoire et mal accordé. Michelet seul a démêlé avec justesse, dans le tribun, dans l'apologiste de la régression vers la Nature, dans le faux misanthrope et l'arménien de carnaval, cette molle, voluptueuse et tendre nature italienne que semble avoir pénétré en son plus intime, le
fœhn, Vaura délicieux et perfide, le souffle maternel de la Savoie. Aux conceptions démocratiques, à l'idée abjecte de l'égalité, à cette conception bouiïonne de tous les hommes pareils entre eux, la Nature elle-même, aristocrate irréfragable, se charge d'infliger les pires démentis. Quoique pensent les vétérinaires adonnés à la chose électorale, intelligence et beauté ne sont point sur le même plan que laideur et bêtise : un fossé que nul ne peut franchir isole des concierges l'homme supérieur.
La Démocratie, affirmait Edgard Poe, constitue « une extase de gobe mouches ». Or, cette opinion du grand américain a pour elle quiconque est susceptible de réfléchir et de comprendre.
Que Rousseau ait été l'initiateur de la Révolution française, nul ne songe à le contester hormis toutefois M, Guy de Cassagnac, publiciste, qui fait mourir l'auteur du Vicaire Savoxjard (1712-1778), il y a deux cents ans. Jean- Jacques fut aussi l'éducateur de Robespierre et de Napoléon. Quelcfue chose de sa doctrine inspira la Fête de l'Etre suprême, le Concordat et, dès 1804, la réaction philosophique dont Le Génie du Christianisme attesta la vigueur.
Si Rousseau fut un ancêtre de la Révolution, il ne fut pas moins le précurseur de l'Empire, du césarisme démocratique et de tout ce qui s'en est suivi. Ce n'est peut-être pas sur ce terrain, livré à des disputes éternelles, qu'on doit suivre le malheureux grand homme et, sans réserve, l'admirer.
Il est assez haut, par ailleurs, pour que la vénération du peuple fasse bon marché du théoricien que la Troisième République panthéonise et couronne, ce jour d'iiui.
Le premier après deux siècles de sécheresse classique, de cartésianisme, d'abstractions, il rendit à la prose française la vie et la couleur. Au morne récitatif achromatique du xvii® siècle, ce maître des larmes et de l'enthousiasme substitua la phrase déchaînée, ardente, pleine de couleur et de passion. L'éloquence déborde, monte de son cœur trouble à ses lèvres amères. Il a vidé tous les calices du désespoir, de l'humiliation, de la maladie et de la pauvreté.
« Mais la Nature est là qui l'invite et qui l'aime »,
comme chantera plus tard Lamartine, glorieux disciple qu'il a formé. Depuis deux cents ans, les fleurs s'appelaient « émail de la prairie » ou « parure de Flore ». Lui seul, dans cet âge d'art mesquin et d'idées fortes, sait leur nom, les particularise. Il chante :
« Le gazon verdoyant, épais, mais court et serré, mêlé de serpolet, de thym, de marjolaine et d'autres herbes odorantes, où l'on voit briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles l'œil en démêle avec surprise quelques-unes de jardin ; où l'on voit çà et là, sans ordre et sans symétrie, des broussailles de roses, de framboisiers, des fourrés de lilas, de noisetiers, de
sureau, de seringa, de genêt, de trifoliiim, parent la terre, en lui donnant l'air d'être en friche. »
En outre Jean-Jacques Rousseau découvre la beauté des champs, la douceur de vivre, la joir éternelle des campagnes, la pitié, le sein maternel.
Par ses écrits, le style du xix^ siècle fut créé. Ce n'est point la phrase courte, sèche, brûlante de Voltaire, qui flambe et court, flamme rapide sur les cendres et les ruines d'un monde évanoui, laissant le cœur désert et l'esprit satisfait. Non î Cette rhétorique puissante, ce verbe sanguin, passionné, lumineux de Jean-Jacques, donne le la aux romantiques. Chateaubriand peut venir, George Sand, Victor Hugo et plus tard, Michelet, Flaubert, les purs artistes qui filtreront minutieusement l'onde parfois un peu trouble où s'abreuvera le grand aïeul.
Ecrivain ! Jean- Jacques fut avant toute chose un écrivain, un être organisé pour créer de la beauté, pour donner aux émotions humaines des formules impérissables. Mais ce don, le plus beau de tous, n'est point, je le répète, celui que préconisent les pouvoirs publics. Un écrivain ! Qu'est-cela pour messieurs de l'une et l'autre Chambre ? Les voyezvous organisant un centenaire de Flaubert, de Vigny ou Baudelaire ? Ce que les arrondissementiers, cette fois d'accord avec les proportionalistes, accableraient leurs têtes de mépris, cela se peut à peine imaginer. Au surplus, M. Louis Barthou ne le souffrirait pas.
9 juiUet 1912.
M Paul Fort est, sans conteste, un homme • heureux. Encore que pourvu de sensibilité, d'imagination et de verve, orné des dons brillants qui plaisent et des dons plus solides qui retiennent, il ne compte pas un ennemi dans cette « république des. lettres » où cependant chacun s'évertue à nuire, non seulement par utilité ou représailles^ mais pour le plaisir seul de chagriner autrui. Sans effort, il écartede son chemin la haine. Ratés épileptiques, dilettanti venimeux, les professionnels de la calomnie et du dénigrement n'exercèrent jamais leurs dents hydrophobes, leurs crochets à venin contre l'auteur de V Aventure éternelle, à^ Ile-de-France et de Mortcerf. Au bonheur d'avoir du talent cet ingénieux poète sut, comme dit Berlioz, « unir le talent d'avoir du bonheur », de créer autour de sa personne un courant d'unanime sympathie. L'illusoire et galante cou-
ronne qui fait un Prince des poètes, prince mal pourvu de liste civile et régnant sur toute coui' d'amour, au nom de la Beauté, enlace très pertinemment ses églantines au chapeau mou du noble Paul Fort.
D'aucuns mêlent aux jeux des rimes et des rythmes force préoccupations temporelles, se servent du poème comme d'un instrument plus souple et mieux trempé que les armes ordinaires, dans leurs luttes pour la vie. Orateurs, guerriers, tribuns, apôtres, philosophes, ils enseignent, combattent, prêchent, au besoin, invectivent. Ils incorporent à leurs vers les multiples aspects de la chose publique, y font ouïr le « discours casqué », dont parle saint Jérôme. Ils entrent à l'Académie et conquièrent le Théâtre. Ils parlent à prix d'or entre cinq et sept heures, devant les chapeaux de Levis et les robes de Green ; ils dissertent pour la fleur des parisiennes de omni re scibili, sans commettre jamais l'inconvenance d'apprendre quoi que ce soit à l'incuriosité de ces toujours belles dames. Ceux-là touchent le prix de leurs efforts en espèces trébuchantes. Et la gloire viagère ne leur fait pas défaut !
Mais le Prince d'aujourd'hui — un Prince est mort : vive le Prince ! — comme naguère Dierx et Mallarmé, n'a cure de ces éventualités. Il regarde le monde avec l'œil de Mercutio. Tel un page de Shakespeare, tel un jongleur du roi René, il ne paraît avoir d'autre souci que de répéter, à son tour, la
chanson du printemps, les hymnes de la jeunesse éternelle. Et c'est pourquoi justement, il fut fait poète lauréat, « poète » encore qu'il n'ait jamais composé de vers « qu'importe le flacon... » et se soit privé à dessein des corsets orthopédiques, des maillots et des strasbourgeoises, dont ses prédécesseurs usèrent jusqu'à lui. Après le vers libre, Paul Fort proposa d'abroger tout simplement le vers. Son audace porta juste et fut récompensée. Un beau discours latin de M. Jean Royère, telle une encyclique romaine, accrédita Paul Fort aux quatre coins de l'univers, lui conféra l'investiture. Ce fut la toge cicéronienne, ce fut le laurier mantouan donnés en récompense à la Muse, jusque-là vagabonde et populaire, des Ballades françaises, en un mot, l'acquiescement des poètes doctes à la glorification d'un poète spontané.
Un mince petit homme pétillant de vivacité picarde, qui s'est peint lui-même, non sans complaisance, avec son poil noir et son harnais du même, avec ses regards « de diamants » et l'air d'un Valois qu'il s'accorde volontiers. Quelqu'un, sans doute, l'inconnu, ce passant qui, aux heures troubles de la puberté, oriente parfois la vie et laisse négligemment tomber une parole décisive, a décrété que Paul Fort ressemble comme un frère à Louis XI, l'adolescent au vieillard, le brun jeune homme d'Amiens au pâle moribond de Plessis-les-Tours. Or, notre poète n'a pas sorti de la comparaison
306 LES a COMMÉRAGES 1) DE TYBALT
une mince vanité. Encorequ'il s'apparente davantage aux modèles de Rembrandt, lequel peignit tant d'hispano-flamands, Paul Fort ambitionne avec uiur charmante ingénuité de s'identifier aux portraits de Jehan Fouquet. Le nez pointu, la face anguleuse, l'œil oblique du royal fesse-mathieu, lui paraissent un type où modeler sa jeunesse.
Tels s'imposent, au matin des jours» les phantasmes de la littérature. A sa problématique ressemblance avec l'homme de Péronne, Paul Fort doit son Roman de Louis XI y et je pense l'idée originale de Coxcomb, ce fou royal, bossu comme il convient, fait à souhait pour divertir les tristesses monarchiques. Il amalgame en effet les âmes de Socrate et de Mahomet, de quelques autres encore, ce qui lui permet d'attester la fantaisie abondante et la très haute sagesse de l'auteur. Ce Coxcomb est, toute proportion gardée, une manière de Caliban, moitié monstre et demi-dieu, création d'autant plus heureuse, bien venue et chère, que l'auteur peut incarner en elle tout ce qu'il porte dans le cœur, dans l'esprit, d'humour, d'observation, de joie et d'amertume, de tendresse et d'hilarité.
Nul ne possède peut-être, parmi les poètes vivants, au même degré que Paul Fort, le sentiment de la campagne française, avec sa grâce un peu molle, cette langueur du ciel, toujours ouatée de brume, dont les bleus délicats n'ont jamais la crudité aveuglante du Midi. Paul Fort connaît le charme
des paysages qu'a célébrés Gérard de Nerval, des villes aux noms harmonieux et désuets, l'enchante* resse douceur de l'Ile de France, du Valois. Il note les paysages qui se déroulent au bord de la Seine, de l'Oise ou de la Sambre. Il aime ces molles rivières, les prés que borde un rideau de peupliers. Puis, quand arrive l'Automne, cet « orfèvre subtil » qui dégage l'or abandonné dans les feuilles par le prodigue Eté, il se plaît aux brouillards indécis traînant sur les herbes moribondes comme une écharpe dénouéOé Il sait mieux que tout autre « les rêves de la forêt, les songes d'une nuit d'été qui ne se laissent voir que dans le sommeil, pour être regrettés au matin ». Comme Jean Goujon à la pierre, il sait donner à sa prose rythmique « la grâce ondoyante, le souffle de la France, le balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons ».
Il imagine le décor des Fêtes galantes, parc seigneurial ou jardin de Le Nôtre, illustres promenoirs ennoblis de fontaines où « les grands jets d'eau, sveltes, parmi les marbres » échevèlent, au soir, leurs panaches irisés. Des ifs et des charmilles infinies « tombaient autrefois des rimes pour Boileau » ; à présent, la tristesse des couchants évoque toutes les pompes des âges disparus. Dans le feuillage des ormes, des platanes, des hêtres et des frênes, le soleil se joue : à l'aurore, frappant les cimes et caressant les fûts, à l'approche du soir. Et lui-même semble, en ces lieux de fête, un abbé laïque, « fablier»
de quelque déesse, marchant sur les nuées et favorables aux poètes, assurant les destins, d'un Voiture, d'un Lafontaine ou d'un Saint-Evremond. Au loin, couvrant de feuillages les grilles massives et la noble ferronnerie, — avec ses murmures, ses cris et sa vie intense qui palpite, voici la foret dont l'automne déjà teinte les profondeurs. Le cerf brame dans les halliers. Crécy, Meudon, Mortcerf, Nemours, Senlis, toutes les haltes charmantes où s'arrêtent la chasse au rêve, aussi bien que la chasse à courre, apparaissent au contact du gracieux évocateur. Les coteaux modérés, la plaine verdoyante, l'hospitalière douceur du terroir français vivent dans ces rythmes, indécis comme ce doux climat de France où le vers, la prose, dans un brouillard nuancé de gris, de perle et d'orangé, se confondent amoureusement. C'est Corot, c'est Daubigny, c'est l'école de Barbizon et de Ville d'Avray. Ici, la gaîté jaillit d'elle-même qui vient des pots humés et des joyeux discours. Le rire et la grâce, la franchise et la lucidité sont la parure même de la France, dont l'auteur apparaît comme le troubadour suprême et l'irrécusable témoin.
Cela dit, il serait présomptueux d'aiïirmer que Paul Fort ne doit qu'à son génie, à son âme char- ' mante, le triomphe d'avant-hier et d'être harangué tout vif dans la langue des Pandectes. Il a fondé le théâtre idéaliste où M. Lugné-Poe, tour à tour, dépassa les bornes du ridicule et connut des heures
sublimes. Il a surtout manifesté cette endurance méritoire et spéciale qui consiste à, tous les huit jours, consumer quelques heures dans le sous-sol morne et fuligineux d'un estaminet. Et c'est d'un pareil nid que, peut-être, son nom a pris le vol.
Car, ainsi que le disait Joseph Carraguel, un homme d'esprit qui n'a pas rempli ses destins, la Gloire ne manquera jamais à l'homme qui s'acharne, qui, tel Moréas, va régulièrement au café, lorsque la plupart de ses contemporains sont domiciliés déjà dans les cimetières de la province ou de Paris.
juillet 1912.
LES étables d'Augias ! elles n'ont pu dégoûter le fils de Zeus et d'Alcmène. Mais quel être humain — fut-il venu d'un supernel astripotent — serait capable d'endurer l'extrême fétidité que propage, comme un regard des lieux, la suffisance carnassière du grotesque Bertillon ? L'homme au Kutz, après l'AfFaire, semblait noyé dans l'odieux et dans le ridicule. On en faisait des gorges chaudes. Son nom était devenu principe de risée. On pouvait le croire à jamais enterré, dans un linceul de dérision. Mais les imbéciles ont la peau coriace, la vie dure. Ils tombent, se cassent les pattes, agonisent quelque temps ; une semaine ou deux après leur chute, on les voit mieux portant que jamais et recollés comme des chats. Or, le Bertillon n'est pas un simple imbécile comme vous ou moi, comme Edmond Haraucourt. C'est un sot, quelque chose comme un général dans l'ost du Crétinisme. En France, le ridicule a cessé de tuer. On en vit même assez confortable-
ment. Et c'est à lui que Péladan est redevable de passer, dans Budapest, pour un auteur français.
En outre, M. Bertillon a le renom d'être utile, on peut même aller jusqu'à dire efTicace. Il rend des services à la Magistrature. 11 aide scientifiquement à monter la guillotine, à graisser le couperet. C'est une hyène de laboratoire.
Nul n'ignore, en effet, que dans une affaire criminelle, viol, incendie, assassinat, le désir du Parquet n'est point de faire la lumière, d'atteindre la vérité, mais d'obtenir une condamnation. Que l'inculpé soit innocent ou coupable, peu importe ! Dès que la Magistrature le tient sous sa main, elle ne le considère plus comme un homme ayant les droits, ces fameux droits de La Déclaration que défend la bande Pressensé, au bénéfice des millionnaires, mais comme une victime propitiatoire qui doit s'estimer fort heureuse d'être, au lever du jour, détronquée et mise en bière pour aider à l'avancement du procureur et de ses substituts.
Or, l'homme au Kutz marche toujours, et quelque soit V inculpé, avec l'accusation, fl est le pourvoyeur indirect, mais sûr, de M. Deibler. Il met sa grotesque science à la dévotion de la Magistrature, ne demandant pour cette besogne féroce d'autre loyer que des salamalecs. Inquisiteurné, il a remplacé la Foi par l'Arrivisme. Ce bouffon molochiste mange de la viande humaine à chacun de ses repas. Il n'existe point un seul exemple d'in-
nocent qu'il ait sauvé. La thèse du Ministère Public est toujours la sienne. Pour vendre sa drogue et faire des dupes, il ne cesse de l'aggraver, de calomnier, avec un aplomb d'idiot anthropophage, les témoins et le prévenu. C'est la crème des valets. Il vit. Il prospère. Il exerce. Et l'on se demande avec terreur si jamais un hospice de lunatiques ou les justes représailles de ses victimes débarrasseront la France d'un malpropre sycophante, de ce délateur convulsif !
Deux vieillards grippe-sous, comme on en voit en Basse-Normandie où l'infâme bas-de-laine, richesse et bêtise de la France, a plus de fidèles qu'en aucun lieu du monde, sont tués dans un but cupide, par on ne sait quel inconnu.
Maniaque, sans doute aussi pour occuper d'elle procureur, avocats, jurés, pour voir son nom imprimé dans les journaux, peut-être aussi par noirceur pure, une voisine têtue et forte en gueule désigne formellement un certain gars nommé Piel, que d'ailleurs elle n'a point vu, mais qu'elle reconnaît à la voix. Ce témoignage macaronique désopilerait un enfant de douze ans. Toutefois, l'avocat général de Caen, M. Osmont de Courtisigny (quel nom d'opérette !) a, sans doute, besoin d'avancement, de décorations, de placer une pute à l'Opéra ou de toute autre faveur qu'assure la bienveillance du gouvernement, pour laquelle obtenir il ne répugne en aucune façon à manger lui aussi un lambeau de chair
humaine. Donc il retient les médisances (?) de la femme Gallet contre Piel et prononce — afllrment les journaux — « un éloquent réquisitoire ». Vous connaissez la teneur de ces discours. Après les mouvements pathétiques de l'avocat pour attendrir le juré, « bête à tête de veau », l'on ne saurait de l'un à l'autre pôle, inventer quelque chose de plus nauséabond. J'ignore si, dans le Calvados, on parle encore de « la vindicte des lois » ; mais j'entends d'ici l'oratoire de M. Osmont et j'y salue au passage la mémoire de votre élève, Brard et Saint-Omer ! A la rescousse du ministère public arrive Bertillon portant ses appareils, ses diagrammes, ses Kutz et son toupet. Il a reconnu les pouces de Piel sur une bouteille de cidre. Car les chourineurs, depuis que Bertillon opère, ne manquent point, l'avez-vous remarqué ? de garder leurs mains sales et d'empreindre soigneusement leurs pouces au dos d'une carafe, d'une chaise, à la porte des latrines. C'est péremptoire et combien naturel !
Autre facétie ! autre aspect de l'atellane judiciaire ! Après le ministère public sanguinaire, voici le jury amène aux « crimes ! » Cette passionnelle miséricorde fait partie intégrante de la bêtise parisienne. Une petite malheureuse que met en chaleur un nommé Rousseau, employé de chemin de fer et naturellement préposé aux « transports », tue, avec l'amant de sa mère, sa mère elle-même et revolvérise « les flancs qui l'ont portée ». Attendrisse-
ment général des Douze, chatouillés au bon endroit par maître Chose qui trémole et gagne son cachet : car l'avocat d'assises est le personnage bouffe de la Comédie humaine ! Un tribunal civilisé eût à la petite Berthelier donné le choix entre la guillotine et la maison des fous, son habitacle naturel. Mais avec les électeurs de M. Galli(chet) il n'en va pas ainsi. De leurs mains, la petite parricide, blanche comme l'hermine, s'évade. Et la jeune personne, tout de même, un peu vive, n'a plus qu'à recoinmencer à jouer, quand bon lui semble, du browning au détriment des vieux roquentins qui la pincent dans le gras. Elle sera félicitée, ah ! « comme une reine ! », par la Cour d'assises et canonisée (au moins !) par les journaux.
Le 9 juillet. Mardi.
Ces bons papiers publics ! On n'en saurait trop attentivement exprimer le suc, en dégager la substance, ni les lire trop avant. Ils représentent, encore que dans une langue rudimentaire et qui fait songer aux « devoirs » de nos instituteurs les mieux famés, ils représentent les aspects variés de la candeur publique.
Ils enregistrent les choses qu'il faut croire et décernent leur appui aux choses que l'on croit. Le client leur fournit « son idée ». Il la lui rendent au centuple, de façon à créer des légendes utiles pour les amis du Pouvoir, leurs femmes, leurs enfants,
leurs pédicures, leurs guenons, leur bandagiste et leur tailleur.
Prenez, par exemple, cet homme richement doté, logé, nourri, en un mot entretenu, qu'est le directeur d'un asile d'aliénés. Heureux budgétivore ! Il touche les émoluments d'un préfet, d'un Cuhaimc, d'un croupier au lac d'Enghien. Les cailles, dans son couvert, tombent toutes rôties. On le répute un philanthrope, à cause que sa geôle se décore de plantes grimpantes, de boulingrins fleuris et de parterres pleins de goût. Sa résidence administrative ne sent pas le cabanon. Les fous ! D'abord, il n'existe plus de fous, mais bien des « malades », car l'euphémie est de règle en ces endroits, les fous ne sont aucunement douchés, molestés, cuits vivants, sinon quand, par hasard, une infirmière laïque ouvre dans leur baignoire un jet d'eau bouillante, ou bien quand le D"" Magnan leur injecte de l'hyoscine pour leur apprendre à se tenir tranquilles. Ce bon D"" Magnan ! Est-ce lui qui a imaginé de nommer la P, G. « anémie cérébrale » aussi longtemps que le paralytique ou sa famille peuvent payer ? En tout cas, s'il n'a pas ramené cette perle on peut dire qu'il en est digne : nul en effet, n'a contribué comme lui aux progrès, à la docte évolution de la thérapeutique mentale. C'est comme le butor Legrain, un ennemi convaincu des spiritueux qu'il défend à ses infirmiers. Aussi, l'heure de l'apéritif assume-t-elle, au pavillon de l'Admission, un carac-
tère amical et tout à fait intime : le père Magnan, héritier des Pinel et des Charcot eut l'attention d'en faire un péché pour ses larbins.
Donc, au xx® siècle, dans les maisons de fous, on ne maltraite les lunatiques, ni les furieux. En revanche, le personnel fait ses orges et tond sur eux abondamment.
La méchanceté désintéressée est propre au Christianisme. Les disciples d'Ieschou-bar-Ioseph, pour parler comme l'auteur de la Folie de Jésus, ont le goût de nuire pour le plaisir. Ce sont les prêtres catholiques, « doux pontifes », qui, seuls, ont imaginé d'installer en permanence la torture dans les nosocomes (ainsi dit Maurevert) et de soigner les fous dans des cachots. Le personnel des modernes asiles s'est, il faut le reconnaître, abondamment laïcisé. Qui donc oserait jnettre en doute sa bonté? Avec un rien de paraguantes, batchichs, épingles et autres deniers à Dieu, on acquiert la déférence des gardiens et le zèle des sous-ordres. Prospère, le trafic des alcools, de la morphine et des billets doux enrichit les infirmiers. Car le rapprochement des sexes et, si je l'ose dire, la Bête à deux dos est fonction de leur domesticité. Larguai fattotum délia cita ! Et la Cité dolente, la Cité des lunatiques ne se prive en aucune circonstance d'offrir à Vénus une libation de « spermatozoaires » avariés.
Donc, pas de mauvais traitements pour les marteaux, mais la mise en coupe réglée et productive
de leurs pauvres argents. Nul commerce d'ailleurs ne porte des fruits aussi juteux. I^ pauvn'té rèfrne dans le Monde ; c'est pourquoi les oxploiteui-s de ladite pauvreté gagnent plus d'or que tous les Rothschild ensemble, de Vienne, de Londres, et de Paris.
A Sainte-Anne, entre autres, M, l'économe est un mortel heureux. Franc-maçon comme la lune, radical et bouffe-curé, il envoie à confesse naturellement (( sa dame » et « ses demoiselles », car il faut se garder à carreau pour la restauration de Gamelle, quand Charles Maurras tiendra le ministère de la Police. Or, le département de la Seine alloue aux fonctionnaires des asiles une sommo quotidienne destinée à leur nourriture. Cela se nomme, en argot d'hospice, leur « panier ». Le « panier » donc de M. l'économe se monte à 2 fr. 50 par jour. Au prix où sont les truffes, la truite saumonée et le perdreau, il n'y a pas là, semble-t-il au premier abord, de quoi faire carrousse. Erreur ! erreur ! vous dis-je. Economistes, prêtez l'oreille ! et vous, maritornes, écoutez ma voix! Le problème de la vie à bon marché, l'angoissant problème est résolu. Pour cinquante sous, l'économe de Sainte-Anne, sa famille mangent du meilleur, les plus beaux fruits, les morceaux de choix, les fours délectables, tout ce qui s'ensuit. Et vous pouvez croire qu'ils ne s'arrosent pas la luette avec du rejinglet. Heureux exemple de ce que peuvent l'ordre et l'économie et
ce que ma concierge nomme « l'esprit de conduite » !
Si quelque esprit inquiet cherchait la petite bête, une ombre à ce tableau, peut-être son humeur chagrine trouverait-elle prétexte, ô que fallacieux ! dans la nourriture des malades et la manière dont ils sont empoisonnés. Pruneaux vermoulus, macaroni au suif, escalopes de chez Maquart, oranges blettes, raisiné que dédaignent les fourmis : voilà, de janvier à décembre, quelle ragougnasse ingurgitent ces pauvres bougres de toqués. Si, par hasard, l'un d'eux, moins abruti ou plus dégoûté que ses compagnons, refuse la charogne administrative et se plaint à qui de droit, cela ne trouble en rien dans leur quiétude messieurs les employés. L'esculape officiel, purgon asinaire et bien appointé, diagnostique le délire des persécutions, la mélancholie ou telle autre psychose qui l'engraisse et le décore. Ainsi le tour est joué.
A propos de quoi, d'ailleurs, les marteaux de Sainte-Anne feraient-ils du scandale et même du raffut ? Ils crèvent de faim, sans doute. Ils reçoivent des aliments que les cochons ne voudraient pas, c'est évident. Et puis après ? Voilà bien des affaires pour un si petit détail. Leur directeur, M. Guyot, est un administrateur de l'espèce hilare. Mondain comme Jules César, facetum consuem, il se contrefouiche de ce que mangent les fols, soumis à son empire, comme des pieds de Péladan. En revanche, il pro-
digue à leurs entendements ébréchés le trésor de voluptés pures, des distractions et des plaisirs intellectuels. Pianiste, capable même de tapoter en mesure ou peu s'en faut, il serine tout l'hiver, à ses infirmières, aux godelureaux issus de la chiourme, à leurs amis, des danses de caractère et le répertoire de Lecoq. La musique ! C'est pour quelques-uns, Schumann, Beethoven, Richard Wagner et cet adorable Debussy. Pour M. Guyot, c'est le cahier de valses lentes et les Mousquetaires au couvent :
Le punch scintille En reflets bleus !
Ce qui fait que, vers la mi-juin, on peut lire dans les feuilles complaisantes, maints entrefilets du genre que voici :
« Sous l'intéressante initiative de M. Guyot, directeur de l'Asile, le théâtre de Saint-Anne a donné Miss Helyett dimanche dernier. Les spectateurs ont chaleureusement applaudi Mesdames Camille Dax, Rezzia et M. Gasparini, dont le talent a contribué à l'éclatant succès de la représentation.
a Parmi les amateurs qui les entouraient, nous avons remarqué MM. Lam,.., Tesson, Crotet et Mademoiselle Suzy Laugée, une lauréate du Conservatoire, qui a joué le principal rôle avec un goût et une intelligence remarquables. »
Incomparable pince-fesse ! Dans les cours désertes, les parterres attristés de l'ingrate saison, les
choristes, les premiers sujets de M. le directeur, se hâtent lentement vers la répétition. Les pauvres déchets humains, dans leurs dortoirs, divaguent, hurlent, gémissent, pleurent, sans que jamais personne compatisse à leurs maux. La jeunesse qui les soigne n'a-t-elle pas droit à l'amour ? Et M. le directeur, un bon sourire aux lèvres, avec, dans l'âme, toutes les pralines, toutes les romances de la musiquette, mène le chœur des grâces, mirlitonne dans leurs pipeaux et serine des airs connus à son équipe de baladins :
Valsez ! Tournez !
Qu'à la valse on se livre !
Elle charme, elle enivre Les cœurs passionnés !
Arrive le jour de la performance, jour où le contribuable peut enfin admirer le bel emploi qu'on fait de ses deniers. Comme dans La fête chez Thérèse, un théâtre de verdure est aménagé, dans les quinconces tout en fleurs. Le prévenant Guyot reçoit. Il triomphe, il se met en cerceau et, comme notre cher Homais, déplace beaucoup d'air avec les basques de son habit. Les frères Lionnet, ces petites vermines qui s'attribuaient V Invitation de Glatigny et se faisaient de la réclame sur le croupion des lunatiques, ne sont plus. Mais nous avons d'autres éléments de gaîté. Les verseuses de tisanes, et les jeunes daims, leurs partenaires, voix acides et gestes
ai
incongrus, vont se faire rhonneur d'opérer sous vos yeux. Atollite portas !
Voici, menés par les infirmiers, que la chos. embête superlativement, car ils aimeraient mieux poursuivre leurs manilles et s'entonner de l'abondance, les héros de la fête, ceux qui donnent un prétexte à la sinécure de M. le directeur, aux traitements de ses subordonnés. Rasés de frais, blanchis, décapés, ripolinés, avec du linge propre et des nippe décentes, le morne troupeau bâille déjà, premier f(ue d'être assis. On a bromure les épileptiques, piqué les morphinomanes, mis les braillards sous plusieurs verrous. On a luté les orifices des gâteux. Un parfum sucré tombe des tilleuls en fleurs, se mêle à l'odeur plus rude, au citron des seringats. Le couchant rose et vert se décolore, tandis que les premières étoiles enfoncent leurs clous d'or au satin bleu du firmament. Et sur ces fronts diversement abrutis, la beauté du soir tombe comme une caresse. La pitié des choses les enveloppe de douceur, les rédime, un instant, du cabotinage qui, sans respect de la personne humaine, exploite les insensés et les montre au public idiot, comme des bêtes de ménagerie ou des monstres forains.
Le 10 juillet. Mercredi.
Dans les Œuvres complètes de M. Ludovic Naudeau un amateur de beau langage a péché la perle cidessous :
« On voit avec quelle rapidité se développe, chez les Tchèques, une organisation qui est le ciment de leur nationalité. »
« Chez les Tchèques » est déjà d'une belle euphonie et délecte l'oreille comme un accord parfait. Mais une « organisation » qui est le « ciment » et le « ciment d'une nationalité, voilà le fin du fin, la crème du beau style.
Et dire que ce monsieur assiste aux fêtes de Prague en qualité de joxirnaliste, c'est-à-dire, hélas ! d'écrivain français !
ai.
Le 14 juillet 1912. Dimanche.
VOICI quelque trente ans, au début des « Fêtes nationales », quand n'était pas débuée encore la cotonnade aux trois couleurs, Jacques Bonhomme trinquait avec Marianne de grand cœur, sous les acacias fleuris du jeune Radicalisme. Populo, tout confit en dévotion républicaine, pavoisait, non sans amour, les locaux fertiles en punaises des petits logements. Aux kermesses de la rue, aux pompes oflicielles — invariablement routinières et stupides — se greffaient, çà et là, de touchants épisodes. Mainte petite fleur bleue égayait la couronne civique de chêne et de laurier. C'était, au plus haut d'une caserne à prolétaires, quelques lumignons perdus sur la marge des fenêtres, une flamme indigente, qui, là-bas, au « premier en tombant du ciel », fêtait la mémoire des sublimes ancêtres, pêle-mêmè avec le linge humide encore du petit dernier.
Débarqué depuis peu de sa Bretagne, Louis Marsolleau colportait dans les cafés intellectuels
un sonnet tricolore, sous les beaux yeux préraphacliques de M""® Jeanne Jacqucinin. Tant d'arcs-en-ciel, de papiers peints, de paillon et d'or battu, d'inscriptions, de banderoles et de fleurs émerveillaient les carrefours, bleu, blanc, rouge, y foisonnaient avec tant d'éclat, de charme, de prodigalité, coquelicots, bluets et marguerites, rubis, agates et saphirs, argent, gueules et azur; les balcons y drapaient de si joyeuses guirlandes que les pentes roides, les pentes de Bellcvillc, de Montmartre, et la montagne Sainte-Geneviève, cette acropole, surgissaient tout à coup devant le promeneur, vision triomphale, comme une route miraculeuse ou, pour mieux dire, comme la cia sacra par où la jeune République montait au Capitole.
En ce temps immémorial, M™<* Clovis Hugues, amazone que, depuis peu, la Cour d'assises avait auréolée, ouvrait toutes grandes les portes de son logis, barrait le trottoir de son piano. Elle « faisait danser le Peuple. » Et tout ce Quatorze Juillet d'antan n'avait pas, comme aujourd'hui, pour décor unique, l'Assommoir, le Guinche et le Prostibule vermineux.
Parcourez, à présent, les quartiers populaires, ces « vieux faubourgs » de Joseph Prudhomme et de Victor Hugo. Quêtez les environs de la Bastille. Allez au pont Morland, au faubourg Saint-Antoine, empesté par l'arrosage municipal sur un pavé de bois.
A part les manèges, les tirs, les hideux bazars forains, exception faite pour les carrousels qui mettent le mal de mer à la portée des classes laborieuses, tandis que mugissent les orgues hydrauliques, maladie exécrable de l'oreille et que les suppôts du Roi de Thune pilonnent, avec l'assentiment du maigre Lépine, les électeurs agglomérés ; à part ces meneurs de jeux qui « s'amusent » pour accréditer n'importe quelle firme, étendre leur négoce ou manger du cervelas, Paris a l'air de s'otolondrer, sur les ruines de la Bastille, comme un lecteur (s'il en existe encore) de feu Thureau-Dangin.
Au seuil des xavernes, des estaminets, des bars, et autres paradis perdus, la tribune affectée à l'orchestre, de pisseux andrinople ; toujours vénitiennes, quelques lanternes, parmi de flasques verdures que, sans réserve, outrage la chenaille en déplacement, item, force tables adventices et maints présomptueux escabeaux rendent la chaussée inhospitalière, de tous points comparable au pays des Lestrigons.
Le Quatorze Juillet, donc, ne semble avoir, désormais, une autre fin que le bénéfice, l'incrément du limonadier, l'apothéose du mannezingue et de promouvoir aux étoiles — Marcellus erint ! — les débitants de spiritueux. Ces chimistes avisés, patriotes et délicats, grâce au rapprochement des sexes qu'ils maquereautent sans vergogne, épanchent, ce jour-là, pendant vingt-quatre heures, un
nombre illimité de grands et petits verres. Leur clientèle grouille dans le crottin, la poudre et l'émanation des liqueurs fortes. Elle savoure délicieusement « la joie de puer », ainsi que disait Nietzsche à propos du bon Zola. Dans Tair épais du soir que chargent de baumes étouffants les arbres vis({ueux, imbibés de sève, les herbes en fenaison, les tilleuls pâles aux corolles tardives, montent d'autres odeurs : haleine bromique des pochards (ainsi parle, en cuistre imperméable, ce toujours docteur Legrain, type du psychiatre comme la lune) graillon des cuisinières, diaphorèse des calicots, transpiration du prolétaire conscient, et tout ce que dégagent d'acide but\Tique, auprès de leurs boniches, les surnuméraires de l'Epicerie, éphèbes « dont, eût dit Rimbaud, fermentent les souliers ».
Quand l'Eté vient, le Pauvre odorc, L'Eté, c'est la saison des pieds !
Le piston, la clarinette, le trombone, chaque instrument joue avec laisser-aller, dans le ton qu'il préfère, conviant à la repopulation le Quatrième Etat,
qui, pour féconder l'air, comme un palmier d'Asie, n'a qu'à jeter au vent son linge parfumé.
Il ne faudrait néamoins pas imputer à La Gueuse, au Régime que traitent d' « infâme » tour à tour
« ces messieurs » de VŒuvre, les insurgés de la Guerre sociale et feu Boubou, leur ami commun.
Vous avez, peut-être, fait une remarque, remarque par la suite cristallisôe en axiome, id est qu'un régime n'importe lequel en vaut un autre, dans une « civilisation » où les vices, les crimes, la bêtise, où toute l'infamie et toute la douleur se résument dans les trois mots de Rabelais « faute d'argent », où toutes les vertus, au contraire, le courage, l'esprit, la pudeur, la force, la taison et la beauté, prennent leur source dans le cofîre-fort. La Marianne de 1873, fdle tardive, fille mal accouchée et quelque peu difforme du sénateur Wallon (car elle mérite, pourquoi pas ? si l'on dit « unijambiste », d'être appelée « univocale ») ce n'est pas elle, Marianne III qui, la première, inventa la corruption électorale, instruisit les hommes politiques dans les virements de fonds, le péculat et même le cambriolage. Wilson, le Panama et tout le reste, Félix Faure émettant son dernier soupir entre les dents de M™® Stenlieil, comptèrent aux siècles monarchiques d'augustes précédents. L'évêque d'Autun, ce Talleyrand que Bonaparte définissait incongrûment « de la... en bas de soie », Mazarin, ni Samuel Bernard, que je sache, n'étaient point des ministres ou des israélites nouveau jeu. Si les « casseroles » du bon Vadécard ont fait tomber le ministère Combes, c'est que le ministère Combes eut l'insigne lâcheté de désavouer cet indispensable instrument de règne,
pour complaire à la clique noire, laquelle espionne cyniquement et boycotte en outre, les fournisseurs qui ne vont pas à la messe, qui refuse l'aumône aux mendiants peu confessés. Non ! mais depuis cent ans et plus qu'ils prennent la Bastille, petits bourgeois, ouvriers, toute la gent impécunieuse en redingote mal ficelée, en blouse, noire blanche ou bleue, apprend à discerner enfin les murailles, les obstacles et les barrières qui l'empêchent de circuler à l'aise et de vivre à son gré.
« La misère — dit quelque part Octave Mirbeau — est bien trop lâche pour se révolter. »
Pour se révolter du moins en tant que Misère. Chaque fois qu'elle est intervenue énergiquement, qu'elle a pris parti dans la chose publique, ce fut en faveur d'objets ridicules, pour des résultats qui, d'ailleurs, ne l'intéressaient point. Le suffrage universel fut la plus énorme de ces mystifications. En quoi le fait d'appeler aux votes un effectif d'illettrés améliore-t-il peu ou prou la cuisine des meurt-de-faim ? La revue du Quatorze Juillet, cette mi-carême dont le président Fallières peut passer, avec raison, pour le bœuf gras, ne seraitelle point cabotinée avec le même succès, avec les mêmes chasseurs alpins, les mêmes aviateurs, les mêmes flics et les mêmes fanfares, avec le même Alexandre Millerand, toujours ministre^ sous n'importe quels Badingue ou Gamelle, au prestige monarchique ou césarien ? Et M. Gustave Hervé, avec
LES « COMMÉRAGEg )) DE TYBALT 331
le même talent, n'écrirait-il pas de même sur le « réveil national » un article satisfait ?
Une Bastille, que les habitués du Mont-de-Piété, des justices de paix, que tant d'autres misérables sur lesquels MM. les juges aux référés déchargent leur catarrhe, n'ont jamais conquise et ne conquerront pas de sitôt, c'est, vous n'en doutez guère, l'Etude florissante de l'Huissier. L'Huissier ! De tous les parasites sociaux, voilà certes le plus antipathique, sinon le plus terrible. Exécuteur des hautes œuvres pour le compte de l'Argent, bourreau qui préside à la mort commerciale, cet homme peut, quand bon lui semble, cambrioler votre demeure, ayant, à cet effet, requis l'assistance de la force publique. Vous n'inviteriez pas M. Deibler à déjeuner. Mais si vous rencontrez un de ces jours, à Biarritz, à Dinard, à Aix ou dans les Vosges, un homme charmant, docteur en droit, qui parle femmes, théâtre, politique, pense bien, arbore des sentiments religieux et se parfume de patriotisme, si vous apprenez tout à coup qu'il est un des cent cinquante de Paris, lui tournerez-vous le dos ? Soyez en tout cas certain que la plupart des gens qui décorent la plage ou font de l'alpinisme vous désapprouveraient tout net. Or, il importe de se concilier, quand même, l'approbation publique.
Et si le docteur en droit, par un matin néfaste, comme dans le noble drame d'Henri Bauër, se présentant chez vous, cet automne, crochetait votre
serrure, jetait au ruisseau votre mobilier, de quel geste le salucriez-vous ? Nous préserve le sort de tomber jamais sous le coup des Lois Scélérates ! Mais votre camarade Browning, votre compère Mauser, amis de la dernière heure et des temps nébuleux, les garderiez-vous, ces défenseurs, dans un tiroir en attendant qu'on les descende ? Le débiteur saisi qui, le jour de la vente, brûlerait la cervelle de n'importe quel huissier ne trouverait pas plus à Paris qu'en province, un jury pour le condamner. Et ce serait après quarante siècles, ce serait une forte réplique et péremptoire ! à la Loi des XII Tables : in partes aecanto. Ces sortes de gestes sont grandement exemplaires. De même qu'après une femme coupée en morceaux et violée au préalable, après une rentière assassinée, un marchand de bestiaux allégé post mortem de sa pécune, on voit abonder, sur le marché de l'homicide, les marchands de bœufs, les rentières et les femmes en morceaux, un premier huissier abattu, la plupart de ses confrères le suivraient bientôt dans les prés d'asphodèles. Et les charges de ces oHiciers ministériels tomberaient au plus bas prix. Elles ofîriraient aux adolescents, pauvres mais courageux, un métier d'avenir. Bien entendu, les gens de cœur (il en est parmi les huissiers comme parmi les juges) auraient bientôt fait d'exercer un état plus conforme à leurs désirs. Et le croquis lugubre de Forain : Eventail pour la « dame » d'un huissier, où l'on voit
une pauvre lille sans chemise déménagée par les recors et pleurant sur son lit de fer, dans la mansarde vide, ne sera plus qu'un mauvais rêve, un cauchemar d'autrefois.
Le 16 juillet. Mardi.
Et ce fut à midi tapant la visite du propriétaire sous la forme d'une quittance et de mon portier. Cet homme, comme le lis des champs (c'est du propriétaire qu'il s'agit) ne file point. S'il tricote jamais ce ne peut être que des mandibules. Je crains qu'il ne se réjouisse pas non plus autant qu'il le faudrait en apprenant que M. Gustave Hervé n'a aucunement perdu sa verve, sa présence d'esprit et qu'à peine élargi, le maître de la Guerre sociale a proféré un mot historique, celui d'Ubu, pour les siècles à venir.
M. Paul Fort, excusez-moi ! le Prince ! à qui, parmi les plus fortes louanges, un écrivain, l'autre semaine, rappelait un mot de Joseph Carraguel sur l'avantage que retirent les poètes d'une fréquentation régulière, assidue, opiniâtre « au sein » des jeunes cafés, riposte, avec une pointe d'aigreur, dans le Gil Blas d'avant-hier. Et cela nous vaut une ballade française encore, un éloge spirituel, spirituahste même en outre motivé, des estaminets envisagés, comme Parnasse. Et, faisant vis-à-vis au chantre de Louis XI, dauphin de poésie, acclamé des Charités, Mademoiselle Gaby Deslys,
voici des lis, du foin et quelques balivernes...
intente un procès à notre Pierre Mortier. Elle écrit, cette jeune beauté qui revendique, non plus au nom de Calliope, mais de Thalie elle-même, un café encore, le café beuglant :
« Nos plus grandes tragédiennes, et celles qui ont au plus haut degré le souci et la passion de leur art, n'ont pas dédaigné de constituer, à l'occasion, un numéro de concert.
« Vraiment, je ne crois pas qu'il soit juste de juger une chose en bloc, sans vouloir séparer le bon grain de l'ivraie. Il y a partout des choses mauvaises et d'autres qui ne le sont pas. Corneille, qui a écrit le Cid, na-t-il pas échafaudé les cinq actes ci'Attila ? M"*" de Sévignc lui pardonnait les « mauvais vers » du second en raison des « beautés sublimes » du premier ?
« Les artistes de music-hall ne sont jamais des Corneille. Mais les critiques, ce ne sont pas toujours non plus des Sévigné. Pourquoi n'imitent-ils pas l'attitude de cette dernière, quand ils ont à juger un tout ? »
Erudition ! critique ! esprit ! Si jeune, la délicieuse Gaby connaît M™® de Sévigné ? Que dis-je ? Elle n'ignore point que Corneille a fait le Cid et que M. Weil dit Nozières ou Guy Launay, use d'un autre style que la marquise. Comment cette belle enfant, au milieu d'occupations innombrables, a-t-elle fait pour apprendre tout cela ? pour nous charmer par tant de savoir qu'ennoblit encore une joyeuse modestie ?