‹ Les comptes d'un grand couturier parisien du XVe siècleChapitre 10 sur 70 · Cf. compte 172, note · texte numérisé non relu

Cf. compte 172, note

appelée Jeannette, pour un petit-neveu, dont le nom n'est pas donné, et même pour la nourrice de ce dernier. Ses largesses dépassaient donc le cercle de la famille et s'étendaient jusqu'à la domesticité. Il n'est pas surprenant après cela qu'au moment de son décès sa fortune n'ait pas été ce que sa haute situation et sa longue carrière — car il professa pendant plus de trente ans, de 1406 à la veille de sa mort — auraient permis de supposer.

On trouva, néanmoins, dans sa maison du cloître Notre-Dame, une bibliothèque à peu près exclusivement médicale, qui ne comprenait pas moins d'une quarantaine de volumes, ce qui est fort remarquable pour l'époque. La liste en est insérée dans son Inventaire. Sa garde-robe était convenablement pourvue, mais sans excès. Elle ne comprenait, en effet, que quatre houppelandes, quatre chaperons, deux pourpoints, une robe et trois manteaux. Il aurait été intéressant de comparer les prisées de cet inventaire avec les chiffres de notre compte, mais cela n'est possible que pour une catégorie d'effets, les pourpoints, qui sont les seuls pour lesquels le prix de l'étoffe soit totalisé avec celui de la façon. On constate, de la sorte, qu'un pourpoint vendu par Colin de Lormoye 16 sous, en 1435, n'est plus compté, en 1438, que 3 ou 6 sous, sans qu'il soit, il est vrai, donné de renseignement sur son état.

Jean Boucart nous est encore plus connu que Pierre Cardonnel et mérite davantage d'attirer notre attention'. Né à Vaucelle, aux portes de Saint-Lô, au commencement du xv^ siècle, il vint faire ses études au collège d'Harcourt, dont il fut un des boursiers. La plus ancienne mention qu'on relève sur lui, dans le Cartulaire de l'Université, est de x435, et à cette date il est déjà qualifié de « magister «. Recteur en 1443, 1446 et 1447, il remplaça, en 1452, Jean d'Auxy, évêque de Langres, dans la charge de confesseur du

I. Comptes 91 à 94, 96-97, 100, 116, 119 et 139. Cf. Lepingard, art. sur Jean Boucatd, dans Notices, mémoires et documents publ. par la Société... de la Manche, t. VIII (1889), p. i53-i56; abbé Vi^eon, Nomination de Jean Boucard, confesseur de Louis XI, à l'évêché d'Avr anches, en 145 3, dans Bulletin historique du Comité des travaux historiques, 1893, p. 78-84. Voici ce qui est dit de ses titres, dans la lettre du 10 mars 1453, par laquelle le chapitre d'Avranches annonce son élection au chapitre de Rouen : « ... Mansit in famosissima Universitate 'Pansiensii'igenti quinque annis et ultra, et ibi continue regens in artibus decem et octo annis pœdagogium tenendo, ac etiam in artibus tentator..., ter rector ejusdem Universitatis, deinde doctor in theologia et primus in sua licentia, pluribus annis exercuit officium vicisgeratus cancellarii B. M. in dicta Universitate... » — Châtelain et Denifle, Cartulaire, t. IV, p. 565 à 738; Auct., t. II, p. 537 à 892 et p. 555, note 2. — P. Lanéry d'Arc, Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc. Paris, 1889, in-8°, p. 269-276. — H.-L. Bouquet, Ancien collège d'Harcourt, p. i3o-i5o et 635-640.

roi Charles VII. Ces fonctions lui furent continuées par Louis XI, qui l'employa dans plusieurs négociations et fit appel à ses conseils pour la solution des difficultés auxquelles l'Université se trouva mêlée.

Sa situation lui valut d'être sollicité de donner son avis sur le procès de Jeanne d'Arc, et le mémoire qu'il rédigea à cette occasion figure parmi ceux qui préparèrent la réhabilitation de l'héroïne. Jean Boucart avait été élu évêque d'Avranches, le 7 mars i453, et c'est non loin du siège de son évèché, dans le manoir familial de Vaucelle, que la mort vint le surprendre, le 28 novembre 1484.

Il avait gardé de son passage dans l'enseignement et de ses travaux personnels un goût très marqué pour les livres. Aussi fut-il le principal bienfaiteur, sinon le véritable fondateur, de la bibliothèque que formèrent ses compatriotes, les habitants de Saint-Lô, et pour laquelle ils firent construira un bâtiment spécial, en dehors mais à côté de l'église Notre-Dame. Aucun, toutefois, des « riches et beaux livres » dont Jean Boucart leur fit don, « en grand nombre », d'après les termes mêmes du document qui nous renseigne, ne semble être arrivé jusqu'à nous, ou n'a, du moins, conservé la trace de cette provenance'. Mais on sait que Jean Boucart ne donna pas à cette bibliothèque tous les manuscrits dont il était l'intelligent possesseur. Il en garda par-devers lui au moins un, tant sans doute pour satisfaire ses goûts de bibliophile que pour ne pas se séparer d'un souvenir qu'il devait à un royal donateur. Ce volume n'est autre que la célèbre Bible de Robert de Billyng ou Bible de Pucelle, l'un des joyaux du Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale"^, qui a fait l'objet de l'un des derniers mémoires sortis de la plume de M. Léopold Delisle. Et le royal donateur auquel il le devait était son pénitent, le roi Louis XI lui-même.

Or, cet ancien boursier du collège d'Harcourt, devenu confesseur du roi, évêque d'Avranches et l'un des grands personnages de sou temps, avait eu des débuts très modestes et très laborieux. Il avait tenu une de ces maisons d'enseignement primaire, appelées des pédagogies ou pensionnats, sur lesquelles on a si peu de renseignements. Et c'est à lui que Colin de Lormoye avait confié l'instruction de son fils. Mais nous ne saurions dire si ce choix fut provoqué, chez notre couturier, par le simple désir d'être agréable à un bon client et de le conserver ou s'il fut dicté par des considérations de commodité ou de particulière estime.

1. L. Delisle, Une bibliothèque paroissiale à Saint-Lô, en 1470. Saint-Lô, 1910, in-8°, 12 pages (extrait de VAnmiaire de la Manche, 1910, p. 11-20).

2. Lat. 11935. L. Delisle, La Bible de Robert de Billyng et de Jean Pucelle. Paris, 1910, in-4'', p. 3 (extrait de la Revue de l'art chrétien, 1910,

Le pensionnat de Jean Boucart était, en effet, installé dans la rue Serpente, tout près de la rue de La Harpe, non loin, par conséquent, de l'hôtel du Plat-d'Etain. Car c'est bien certainement à ce pensionnat que fait allusion, sans le désigner formellement, un passage d'un compte de 1457 publié par Sauvai', dans lequel il est question d'une maison sise au coin de la rue de La Harpe et de la rue Serpente, qui aboutissait, « par derrière, à Me Jehan Bouquart, évesque d'Avranches ».

Les relations de Colin de Lormoye et de Jean Boucart furent assez suivies, ainsi que cela était naturel entre un directeur de pensionnat et l'un de ses principaux fournisseurs. Jean Boucart, en eflet, ne s'est pas adressé à notre couturier pour ses seuls besoins personnels. Il l'a aussi fait travailler, non seulement pour les maîtres qui enseignaient chez lui et pour quelques élèves, mais encore pour son personnel de service. Après lui avoir payé des houppelandes, des chaperons, des pourpoints et des chausses pour les maîtres Jean Lamy, Pelin, Jean Raro, Eustache et Robert, il lui en paie pour son clerc, pour divers écoliers et même pour la femme de son boulanger. Les frais d'étude du fils de Colin viennent naturellement en défalcation du montant de sa note ; malheureusement ces frais ne sont jamais précisés.

Enfin, il n'est pas sans intérêt de rapporter, en finissant, que Colin de Lormoye comptait parmi ses clients le curé de Saint-Séverin2, dans la paroisse duquel il se trouvait. Et ce curé était alors Denis de Sabevrays ou Sabrevois, l'un des maîtres les plus connus de la Faculté de théologie de Paris. Denis de Sabevrays fut désigné comme l'un des juges de Jeanne d'Arc. Il se rendit à Rouen et assista à l'une des premières audiences du procès, mais il quitta cette ville, vers le 3 mars 1481, pour aller au concile de Bâle représenter l'Université. La date de sa mort n'est pas connue. Il semble, toutefois, qu'elle soit survenue un peu avant 1473. Comme Pierre Cardonnel, Denis de Sabevrays fut un oncle généreux et ne s'adressa pas à Colin de Lormoye pour les seuls besoins de sa garde-robe. Il avait aussi des neveux, et c'est aussi chez notre couturier qu'il les faisait habiller.

Or, l'un de ces neveux, appelé Guillaume, semble pouvoir être identifié avec l'avocat Guillaume Sabrevois qui, plaidant, en 1475, devant le Parlement, contre l'évêque de Paris, provoqua un gros

sept.-oct.), et Les Heures dites de Jean Piicelle, mamiscrit de M. le baron Maurice de Rothschild. Paris, 1910, in-i6, p. 57.

1. Antiquités de Paris, t. III, p. 356. Ce renseignement paraît avoir échappé aux auteurs de la Topographie de Paris.

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