SUR JEAN GOUJON
de notre école, dès l’année 1 541, à une époque où nous croyons notre sculpteur trop peu célèbre encore, ou trop jeune, pour contracter si belle alliance. En 1541, en effet, Jean Goujon revenait de la Normandie, sa province. Inconnu à Paris, il était déjà célèbre à Rouen, et laissait dans les maisons de cette ville et dans ses églises des preuves de son talent. Pierre Lescot l’avait vu à l’œuvre sous le patronage de Diane de Poitiers, qui élevait à son mari un tombeau élégant, monument de la pureté de son amour, disent les inscriptions, témoignage de la pureté de son goût, dira la postérité. Notre grand sculpteur avait aussi conquis par ses travaux la protection de Georges d’Àmboise, le second de ces nobles seigneurs qui avaient ouvert à Gaillon et dans la Normandie l’ère de la renaissance avec Louis XII et avant François Ier. Ainsi protégé et apprécié à sa valeur future par Pierre Lescot, Jean Goujon est chargé à son arrivée de sculpter le morceau capital du nouveau jubé de Saint- Germain-l’Auxerrois. Nous comblons avec ces renseignements une lacune de cinq ans dans l’histoire de sa vie, lacune qu’on remplissait avec les travaux de Saint-Ouen qu’il ne devait commencer que plus tard.
Ce beau jubé, décoré de ses sculptures, orna pendant deux cents ans l’église la plus somptueuse, la plus admirée de Paris. Vers 1660, Sauvai, en écrivant l’histoire de Paris, en faisant la description de Saint-Germain-l’Auxerrois, représente ainsi la disposition de cette clôture du chœur : « Le jubé est porté sur trois arcades et fermé d’un mur à hauteur d’appui. Css arcades sont élevées sur un grand zocle (sic) ou marche. On entre dans le chœur par celle du milieu, les deux autres servent aux chapelles. Leurs jambages sont revêtus chacun de deux colonnes corinthiennes, et leurs cintres ou reins rehaussés d’anges, de bas-reliefs, tenants à la main les instruments de la Passion. Sur l’appui du jubé se voient les quatre évangélistes, de basse taille, et posés au-dessus des colonnes. Au milieu, Goujon, dans un grand bas-relief, a représenté Nicodème qui ensevelit le Sauveur en présence de la Vierge, de saint Jean et des Maries. — Ce bas-relief est admirable et le serait bien plus si les marguilliers ne l’avoient point barbouillé de dorure. » Le registre des comptes de la fabrique, employé à la reliure des livres du ministère, est consacré, comme on voit, à l’enregistrement de toutes les dépenses payées pour cette œuvre de nos plus célèbres artistes. Mais, dira-t-on, comment de semblables et si précieux renseignements se trouvent-ils sur des couvertures de livres? Le fait est assez simple. Toutes nos églises ont eu leur comptabilité, et Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse royale et
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somptueuse, avait besoin plus qu’aucune autre de tenir ses comptes avec soin et avec suite. A l’époque de la Révolution, les archives royales et ecclésiastiques, municipales et seigneuriales, furent dévastées, et le parchemin de tous les actes, sous prétexte de servir aux gargousses patriotiques, fut vendu aux premiers venus et employé aux plus vulgaires usages. Un relieur acheta alors quelques parties de parchemin provenant des archives de Saint-Germain-l’Auxerrois, et il s’en servit pour couvrir les livres de ses pratiques. La collection du Journal des Débats, de format in-octavo, fut habillée avec des feuilles arrachées à des registres desxv',xvi6 etxvne siècles. Le contingent du xvie fut fourni par un registre des dépenses de la fabrique de 1539 à 1545, et c’est ainsi qu’il comprend presque tous les articles payés pour la construction et la sculpture de la nouvelle clôture du chœur, entreprise en 1541 et terminée en 1544.
Cejubéayantété détruiten 1754 pour donner du jourau chœur de l’église, les sculptures de Jean Goujon furent encastrées dans les autels des chapelles latérales. A l’époque de la Révolution, pendant qu’on saccageait Saint-Germain-l’Auxerrois, un de ces hommes de savoir et de goût, qu’on rencontre dans tous les pillages, enleva le bas-relief de la Mise au tombeau. 11 s’était aperçu que./ea?î Goujon avait mis dans cette œuvre plus de sentiment et moins de manière que dans aucune autre de ses productions; il voulut la sauver de la destruction, et, pour ce faire, il se l’appropria. Plus tard, quand il le vendit à M. Alexandre Lenoir, il cacha si bien sa belle action que le directeur du musée des Petits-Augustins ignora la provenance de ce bas-relief, et écrivit, dans ses catalogues, qu’il avait été tiré de l’église des Cordeliers, située près la rue de la Harpe. Il était excusable, parce qu’il fouillait rarement dans la mine inépuisable que nous devons à Sauvai ; autrement, en débarbouillant cette fine sculpture empâtée dans la dorure, il ne fût pas resté dans l’incertitude, et le musée du Louvre n’aurait pas porté depuis trente-cinq ans, sur ses inventaires et dans ses catalogues, une remarque trop souvent répétée : -provenance inconnue. Cette circonstance et l’espoir que nous avons de retrouver les évangélistes1 et le reste de la décoration du jubé, rendent d’autant plus précieux ces nouveaux renseignements. 11 n’est donc pas inutile de savoir que la construction de Pierre Lescot prit la place d’un ancien jubé gothique; que Simon Leroy, ymagier, reçoit cinquante écus pour
1. Ces quatre figures, longtemps encastrées dans les côtés de la porte cochère qui, sous la Révolution, donnait entrée au club des Jacobins, rue Saint-Honoré, ont été acquises par le musée du Louvre , grâce à M, do Laborde, et sont placées à eôté du bas-relief de la Mise au tombeau.