‹ Les comptes des bâtiments du roi (1528-1571) suivis de documents inédits sur les châteaux royaux et les beaux-arts au 16e sìecle, recueillis et mis en ordre par le marquis Léon de Laborde (volume 3)Chapitre 13 sur 63 · TROUVÉS SUR LA RELIURE D'UNE ANCIENNE COLLECTION DU JOURNAL DES DÉBATS · texte numérisé non relu

TROUVÉS SUR LA RELIURE D'UNE ANCIENNE COLLECTION DU JOURNAL DES DÉBATS

Qui se serait attendu à trouver dans le Journal des Débats, de fructidor an II, des renseignements inédits sur Jean Goujon et Pierre Lescot? Cette bonne fortune sera appréciée par tout le monde, car l'histoire de ces deux grands artistes est celle des arts à leur époque.

Voici le fait. Le ministère de l'intérieur, comme tous les ministères, a garni d'armoires vitrées les murs de la salle réservée aux séances de ses commissions. Sur les tablettes de ces armoires on a placé quelques centaines de volumes qui comptent les années par l'addition d'une nouvelle couche de poussière. C'est le Bulletin des Lois, ce sont des volumes de rapports faits aux Chambres, c'est enfin la littérature officielle, qu'on recherche médiocrement, le siècle étant peu littéraire. Le ministre de l'intérieur a ajouté à ce fonds commun des bibliothèques ministérielles l'ancienne collection in-S" du Journal des Débats^, reliée en parchemin. Or, chaque vendredi de la semaine, je suis appelé dans cette salle par les travaux de la commission des monuments historiques, et, en déposant mon chapeau, en retirant mes gants, j'avais sous les yeux cette reliure de vieux parchemins écrits et raturés qui me retenait un peu plus longtemps qu'il ne convenait à un membre attardé. Un jour je lisais sur le dos d'un volume : Le sieur Gobelin, et je pensai à l'ancienne famille des teinturiers de Paris; un autre jour j'étais frappé par le nom d'un maistre maçon, titre modeste que prenaient les grands architectes d'autrefois ; enfin vendredi dernier je vois le nom de Louis Dubreiiil, maistre painctre. Ma curiosité n'a plus

1. Cette collection commence en 1789, et so termine au mois de janvier 1800.

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de mesure; je sollicite les clefs des armoires, et pendant la lecture du procès-verbal de la dernière séance, je me mets à lire, non pas le Journal des Débats^ j'en fais mes excuses à son directeur, mais récriture tracée sur le parchemin de la reliure ; et quelle est ma surprise en déchiffrant ceci : « A Jehan Goujon, maistre tailleur d'images à Paris, la somme de vingt — Journal des Débats, fructidor an II. » — Pardon, j'oublie de faire remarquer que le titre de l'ouvrage, mêlé à l'écriture, me cache ici la somme allouée à notre grand sculpteur, mais après ce titre je lis : « dix solz tournoys, assavoir : neuf livres tournoys faisant la parpaye de la somme de six vingt quinze livres tournoys pour le marché faict avec ledict Goujon par lesdicts marguilliers pour une Nostre-Dame -de-Pitié et quatre évangélistes à demye taille, servant audict pupitre d'icelle église, et outre luy a esté payé.... »

Ici la page tourne ou plutôt elle ne tourne pas, le relieur l'ayant collée à plat sur le volume. Dans quelle année placer la parpaye, c'est-à-dire le payement complet pour l'achèvement de cette grande composition? Si Sauvai, l'habile et consciencieux écrivain des Antiquités de Paris, ne nous donne pas cette date, si les auteurs varient de vingt à trente ans, c'est un motif de plus pour chercher à la connaître; elle est au revers de cette page, j'en suis même l'indication vague à travers la transparence du parchemin, mais impossible de la lire sans détruire la reliure de ce volume. Tantale devait avoir de ces mécomptes entre ses repas. Heureusement que d'autres volumes appellent mon attention. J'ouvre, mais non, je n'ouvre pas le volume des Débals de mars 1791 ; je lis sur la couverture : « Aux ouvriers qui ont besongné audict pupitre par l'espace de cent neuf semaines, la somme de 2Z|64 liv. 16 solz 11 deniers tournoys. — par certiffîcation de maistre Pierre de Sainct- Quentin, maistre tailleur de pierres à Paris, ayant le gouvernement des compaignons et la conduitte dudit pupitre sous monseigneur de Claigny. icelle certiffîcation datée du quinziesme jour d'avril, l'an mil cinq cens quarante-quatre après Pasques. »

Ici nous voyons clair, c'est en 155Z| que fut achevé, sous la direction de Pierre Lescol, abbé de Clagny, le pupitre, c'est-à-dire le jubé ou la clôture du chœur de Saint-Germain-l'Auxerrois que Jean Goujon avait décoré de ses sculptures, et, si nous prenons le volume de germinal an V, sa reliure nous donne celte autre date : « A Jehan Goujon, tailleur d'ymages, la somme de dix escus d'or soleil sur étantmoings de son mestier d'ymagier, ainsi qu'il appert par sa quittance en datte du 18 may 15Z|2. » Ces faits ont de l'importance, ils établissent l'association des deux plus grands artistes

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de notre école, dès l'année 15Z»1, à une époque où nous croyons notre sculpteur trop peu célèbre encore, ou trop jeune, pour contracter si belle alliance. En 15/il, en effet, Jean Goujon revenait de la Normandie, sa province. Inconnu à Paris, il était déjà célèbre à Rouen, et laissait dans les maisons de cette ville et dans ses églises des preuves de son talent. Pierre Lescol l'avait vu à l'œuvre sous le patronage de Diane de Poitiers, qui élevait à son mari un tombeau élégant, . monument de la pureté de son amour, disent les inscriptions, témoignage de la pureté de son goût, dira la postérité. Notre grand sculpteur avait aussi conquis par ses travaux la protection de Georges d'Amboise, le second de ces nobles seigneurs qui avaient ouvert à Gaillon et dans la Normandie l'ère de la renaissance avec Louis XII et avant François I". Ainsi protégé et apprécié à sa valeur future par Pierre Lescotj Jean Goujon est chargé à son arrivée de sculpter le morceau capital du nouveau jubé de Saint- Germain-l'Auxerrois. Nous comblons avec ces renseignements une lacune de cinq ans dans l'histoire de sa vie, lacune qu'on remplissait avec les travaux de Saint-Ouen qu'il ne devait commencer que plus tard.

Ce beau jubé, décoré de ses sculptures, orna pendant deux cents ans l'église la plus somptueuse, la plus admirée de Paris, Vers 1660, Sauvai, en écrivant l'histoire de Paris, en faisant la description de Saint-Germain-l'Auxerrois, représente ainsi la disposition de cette clôture du chœur : « Le jubé est porté sur trois arcades et fermé d'un mur à hauteur d'appui. Ces arcades sont élevées sur un grand zocle [sic] ou marche. On entre dans le chœur par celle du milieu, les deux autres servent aux chapelles. Leurs jambages sont revêtus chacun de deux colonnes corinthiennes, et leurs cintres ou reins rehaussés d'anges, de bas-reliefs, tenants à la main les instruments de la Passion. Sur l'appui du jubé se voient les quatre évangélistes, de basse taille, et posés au-dessus des colonnes. Au milieu, Goujon, dans un grand bas-relief, a représenté Nicodème qui ensevelit le Sauveur en présence de la Vierge, de saint Jean et des Maries. — Ce bas-relief est admirable et le serait bien plus si les marguilliers ne l'avoient point barbouillé de dorure. »

Le registre des comptes de la fabrique, employé à la reliure des livres du ministère, est consacré, comme on voit, à l'enregistrement de toutes les dépenses payées pour cette œuvre de nos plus célèbres artistes. Mais, dira-t-on, comment de semblables et si précieux renseignements se trouvent-ils sur des couvertures de livres? Le fait est assez simple. Toutes nos églises ont eu leur comptabilité, et Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse royale et

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somptueuse, avait besoinplusqu'aucuneautre de tenir ses comptes avec soin et avec suite. A l'époque de la Révolution, les archives royales et ecclésiastiques, municipales et seigneuriales, furent dévastées, et le parchemin de tous les actes, sous prétexte de servir aux gargousses patriotiques, fut vendu aux premiers venus et employé aux plus vulgaires usages. Un relieur acheta alors quelques parties de parchemin provenant des archives de Saint-Germain-l'Auxerrois, et il s'en servit pour couvrir les livres de ses pratiques. La collection du Journal des Débals, de format in-octavo, fut habillée avec des feuilles arrachées à des registres des xv%xvi« etxvii" siècles. Le contingent du xv!*" fut fourni par un registre des dépenses de la fabrique de 1539 à 15Zi5, et c'est ainsi qu'il comprend presque tous les articles payés pour la construction et la sculpture de la nouvelle clôture du chœur, entreprise en lôZjl et terminée en \bkl\.

Ce jubé ayantété détruiten i 75Zj pour donner du jour au chœur de l'église, les sculptures de Jean Goujon furent encastrées dans les autels des chapelles latérales. A l'époque de la Révolution, pendant qu'on saccageait Saint-Germain-l'Auxerrois, un de ces hommes de savoir et de goût, qu'on rencontre dans tous les pillages, enleva le bas-relief de la Mise au tombeau. 11 s'était aperçu que Jean Goujon avait mis dans cette œuvre plus de sentiment et moins de manière que dans aucune autre de ses productions; il voulut la sauver de la destruction, et, pour ce faire, il se l'appropria. Plus tard, quand il le vendit à M. Alexandre Lenoir, il cacha si bien sa belle action que le directeur du musée des Petits-Augustins ignora la provenance de ce bas-relief, et écrivit, dans ses catalogues, qu'il avait été tiré de l'église des Cordeliers, située près la rue de la Harpe. Il était excusable, parce qu'il fouillait rarement dans la mine inépuisable que nous devons à Sauvai ; autrement, en débarbouillant cette fine sculpture empâtée dans la dorure, il ne fût pas resté dans l'incertitude, et le musée du Louvre n'aurait pas porté depuis trente-cinq ans, sur ses inventaires et dans ses catalogues, une remarque trop souvent répétée : provenance mconnue. Cette circonstance et l'espoir que nous avons de retrouver les évangélistes * et le reste de la décoration du jubé, rendent d'autant plus précieux ces nouveaux renseignements. Il n'est donc pas inutile de savoir que la construction de Pierre Lescot prit la place d'un ancien jubé gothique; que Simon Leroy, ymagier, reçoit cinquante écus pour

1. C«s quatre tiguros, longtemps encastrées dans les cdtés de la porte cochère qui, ■out la RéTolution, donnait entrée au club des Jacobins, rue Saint-Honoré, ont été acquises par lo musée du Louvre , grâce à M. do Laborde, et sont placées à côté du bas-relief de la Mise au tombeau.

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la façon de six anges qui sont audict pupitre ; que Laurens Regnauldïn, autre ymagier, fait les patrons des anges qui sont en face dudict pupitre ; enfin, que Louis Dubreuil, maistre painctre, exécute toutes les dorures, et Nicolas Dubois^ maistre verrier, toutes les restaurations de vitraux.

Mais je m'arrête, car je fatiguerais l'attention avec des lambeaux de documents arrachés à ces palimpsestes d'un nouveau genre. Attendons qu'on ait défait ces reliures et reconstruit tant bien que mal ce vieux registre. Les directeurs des Beaux-Arts et des Archives nationales m'ont promis de donner à la collection des /)e6a<s une reliure convenable, et à ces documents l'asile respecté qui leur convient; ce sera le moment alors d'apprécier avec exactitude comment furent conduits et combien furent payés les travaux de Pierre Lescot et de Jean Goujon de 1541 à 15Zi5.

La morale de tout ceci, c'est que, pour écrire l'histoire des arts en France, il n'y a pas de source d'informations à négliger, et les vieilles reliures moins qu'aucune autre, car, ces palimpsestes modernes étant un produit des révolutions, nous devons avoir beaucoup de palimpsestes.

(Cette note publiée par le Journal des Débats, le 12 mars 1850, fut ensuite réimprimée dans les Mémoires et dissertations par le comte Léon de Laborde, Paris, Leleux, 1852, in-8, p. 302-306. On sait que ce volume, tiré à vingt-cinq exemplaires seulement, dont deux ont péri par les incendies des bibliothèques du Louvre et de Mérimée, ne se trouve que dans des collections publiques.)

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