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Les conditions d'une renaissance religieuse

Il faudrait aboutir à une conclusion. Il m'a semblé que le plus simple était de nous mettre devant le.grand problème qui préoccupe nos âmes religieuses. Mardi dernier, nous nous sommes demandé si nous allions au-devant d'une renaissance religieuse. Aujourd'hui il est peut-être plus pratique et plus utile de nous demander, devant Dieu, quelles sont les conditions de cette renaissance religieuse.

Parmi ces conditions, il en est de négatives ; il en est de positives. Je passerai très rapidement sur les premières.

jl faut, avant de vouloir qu'une renaissance religieuse se produise, bien décider ce qu'elle ne sera pas et ce que nous ne voulons pas qu'elle soit.

Tout d'abord, elle ne peut pas être un renouveau de superstition. Oh ! dans les circonstances où nous sommes, on ne se sent guère le droit d'être sévère pour les âmes qui souffrent. L'on comprend très bien que, lorsqu'arrivent certains effondrements, l'âme, sentant tous les appuis lui échapper, essaie de se cramponner à ce qu'elle peut saisir, à ce qui est à sa portée. Mais il ne faut pas se le dissimuler : dans ces heures de désarroi moral — et je dirai presque : de désarroi mental — ce qui risque de se produire, c'est une résurrection de fétichisme. Il y a eu, il y a — et nous en verrons encore — des résurrections de fétichisme pendant cette guerre. Mesdames et Messieurs, je ne pense pas seulement aux amulettes que l'on coud dans les vêtements de nos soldats et dans lesquelles de pauvres âmes mettent leur confiance. Je ne pense pas seulement aux amulettes que l'on peut distribuer ou mettre subrepticement sur la peau de nos soldats blessés. Je pense à ce qui peut se passer aussi chez nous.

Le fétichisme peut prendre des formes subtiles et pénétrer jusque dans nos Eglises. Fétichisme, tout ce qui est forme vide et dans laquelle on place sa confiance. Fétichisme, toutes les vaines redites dans lesquelles on ne met ni son cœur ni sa conscience, et dont on attend, parce qu'on aura enfilé des mots pâr dizaines ou par centaines, le salut de celui auquel on s'intéresse ou pour qui l'on tremble. Fétichisme, l'assistance à une réunion de culte, lorsque l'on s'imagine, par cette assistance, s'être mis en règle avec Dieu et être en droit d'attendre de lui des sauvetages extraordinaires.

Le fétichisme peut ressusciter ; ce ne serait pas une renaissance religieuse. Le jour où la peur et l'angoisse disparaîtraient, les amulettes disparaîtraient aussi, les réunions de culte finiraient et les prières ritualistes cesseraient ; et au lendemain de la guerre, il n'y aurait pas plus de religion que la veille. Il y en aurait peut-être un peu moins, parce que l'on n'aurait pas appris à estimer * la religion apparaissant sous les espèces d'un fétichisme à peine renouvelé.

Nous ne voulons pas, non plus, d'une renaissance religieuse qui serait falsifiée par les calculs d'un parti quelconque. Il ne s'agit pas de demander que ce peuple revienne à Dieu pour que des hommes, poursuivant des buts politiques particuliers, exploitent cette rencontre des âmes et de Dieu. La religion n'est au service de rien. Il n'y a pas un groupement qui ait le droit de s'en servir : car se servir d'elle en vue d'autres fins que des fins religieuses, c'est la mépriser et c'est l'outrager. Nous repousserons jusqu'à l'idée d'une renaissance qui aboutisse, en somme, à une insulte pour le Christ.

Et si nous ne consentons pas à ce que la religion soit rabaissée au rang d'un instrument politique, nous

n'acceptons pas qu'elle s'incarne dans un établissemeut quelconque qui prétendrait dominer, L'homme religieux sert ses frères ; il n'a pas mission, comme dit la Bible, de u dominer sur les héritages du Seigneur ». Renaissance religieuse, oui. Renaissance d'une théocratie quelconque, non. Car le jour où ce peuple verrait qu'il s'agit, soit d'exploiter la religion pour un but quelconque, soit de la faire dominer sur les consciences, il serait en pleine révolte contre la religion. Or, nous entendons que ce soit le Christ qui règne, le Christ seul, sur les âmes qu'il aura libérées.

Comprenons bien les principes ainsi posés. Je ne dis pas que des Français, plus ou moins nombreux, refuseraient de prêter les mains à un mouvement religieux de ce genre. Je dis : si ces conditions ne sont pas remplies, si nous n'allons pas vers une renaissance religieuse qui ne soit pas un renouveau de superstition, qui ne soit pas une arme pour un parti politique, qui ne serve pas une théocratie quelconque, alors, les hommes ne voudront pas de cette religion et ne voudront pas de cette renaissance. Mais il ne suffît pas de proclamer ce qu'une renaissance religieuse ne doit pas être. Ce qui nous intéresse ici, ce qui vous émeut et vous trouble, c'est de savoir à quelles conditions la renaissance que nous rêvons, que nous appelons, pourra venir.

^La première — je vais commencer par une lapalissade — , c'est tout simplement de savoir ce que l'on veut et pourquoi on le veut. J'ai l'air de dire une banalité ; mais que chacun de vous interroge son voisin ou plutôt s'interroge lui-même et se demande pourquoi il désire un nouveau printemps spirituel. Aujourd'hui, nous sentons pourquoi nous kle souhaitons. Très souvent, nous ne l'avons pas su. C'est pour cela que nous sommes obligés, à cette heure-ci, de demander ce réveil ; et remarquez ce qu'il y

a là de grave. Si nous réclamons le Réveil, c'est donc que nous en avons besoin, c'est donc que nous dormons. Si nous voulons une résurrection, c'est donc que nous sommes morts. Pourquoi dormons-nous et pourquoi sommes-nous morts ? C'est que nos Eglises, trop souvent, ignorent pourquoi elles existent et pourquoi elles font un effort quelconque autour d'elles. Regardez-les, nos Eglises, et demandez-vous quel est le travail d'évangélisation qu'elles accomplissent autour d'elles. Regardez si elles ne s'intéressent pas à la conquête de ce pays uniquement par procuration. Où sont-elles, nos paroisses qui mettent à part, régulièrement, des jours où elles examinent quels sont les besoins du pays et comment elles y répondront ? Est-ce que, dans nos temples et dans nos chapelles, on se réunit, on s'édifie en pensant aux autres, en pensant à tous ceux qui s'en vont, là, derrière les murs de nos édifices ecclésiastiques, sans aucune espérance, sans aucune foi ? Quand nous chantons nos cantiques, sommes-nous contraints de penser tout bas : « Oh! si les frères et les sœurs qui, par milliers, nous entourent, pouvaient, eux aussi, s'associer à notre joie ! »

Mais aujourd'hui, à la lueur sinistre des événements, nous découvrons, comme à nouveau, que nos Eglises ont quelque chose à faire, ont une mission, ont des responsabilités, Nous les sentons, les plaies de la France ; nous les voyons saigner. Et chacune de ces plaies nous parle ; chacune de ces plaies nous appelle; elle nous dit à sa manière : « Que ferez-vous pour me panser ? » Alors, nous percevons une sorte de vocation adressée à nos Eglises, si petites et si misérables qu'elles puissent être. Nous voulons un christianisme qui ait des conséquences pratiques, un christianisme qui ne consiste pas à venir, dimanche après dimanche, écouter d'une "oreille distraite

un sermon, un christianisme qui ne nous permettra pas de croire que nous avons fait une œuvre pie parce que nous n'aurons dormi qu'un peu à ce sermon ou parce que, du bout des lèvres, sans rien éprouver, nous nous serons associés au chant d'un psaume ou d'un cantique.

Nous voulons un christianisme que nous renouvelions dans nos réunions de culte pour l'emporter au dehors et le vivre devant les hommes, un christianisme qui serve à quelque chose. La notion d'un christianisme qui serve à quelque chose ! Ce serait bien, sans doute, mais ce serait trop abstrait. Cette notion doit contenir un programme d'action. Mais un programme lui-même n'est rien jusqu'au moment où l'on décide de le réaliser.

La première condition du réveil religieux, c'est que nos Eglises, c'est que vos Eglises, c'est que chacune de nos paroisses, la plus petite, la plus déshéritée, comme la plus riche, soit tout ce qu'elle doit être. Il y a des moments où les âmes, altérées d'infini, attendent des choses nouvelles et, regardant vers le ciel, réclament un réveil. Elles ont raison de regarder vers le ciel; mais il ne faut pas s'oublier dans cette contemplation : il faut se hâter de regarder vers la terre et tout autour de soi.

Quand nous étudions d'un peu près l'histoire des réveils, nous constatons que, sans doute, l'Esprit de Dieu, dans chacun d'eux, a été à l'œuvre, L'Esprit souffle où il veut, et il n'est pas" dans ma pensée de restreindre, si peu que ce soit, la liberté de l'Esprit de Dieu. Mais ce que je sais, pour l'avoir constaté à propos de tous les réveils, en quelque temps ou en quelque pays que ce soit, c'est que, partout où un mouvement d'âmes s'est produit, il y avait, peut-être en des coins obscurs, des hommes et des femmes qui étaient des disciples authentiques et consacrés du Christ.

Nous savons vaguement que le grand réveil du commencement du ^siècle dernier a transformé absolument notre protestantisme français, et du coup nous concluons à la légère qu'avant lui il n'y avait rien et qu'après lui tout a surgi comme par enchantement. C'est une illusion d'optique. Dans cette période qui a précédé le réveil et où les Eglises pouvaient passer pour endormies et même pour mortes, il y avait un peu partout des centres où l'on pensait à Dieu, où l'on souffrait de l'indifférence générale, où des créatures très humbles, et dont l'histoire ne conservera pas le nom, s'appliquaient à réaliser, jour après jour, et quelquefois dans un petit village, le programme du Sermon sur la Montagne. Il y avait, ici et là, des pasteurs dont nous finissons aujourd'hui par découvrir péniblement les noms, qui étaient de bons et de fidèles pasteurs, et qui, dans une obscurité totale, ont fait leur œuvre de serviteurs. Il ne s'est jamais produit de réveil qui n'ait été ainsi préparé.

Par conséquent, si nous voulons qu'aune date peut-être prochaine, une renaissance religieuse survienne dans ce pays, nous n'aurons jamais trop d'ambitions ; mais nous avons tout d'abord à faire vivre ce qui est à notre côté. Nous avons à nous demander — oui, chacun de nous, moi comme vous et vous comme moi — nous avons à nous demander ce que, dans la communauté grande ou petite, à laquelle nous nous rattachons, nous sommes et faisons. Sommes-nous des membres vivants et qui font quelque chose pour la communauté ? Sommes-nous — je ne recule pas devant le mot — sommes-nous des parasites qui s'installent sur un tronc d'arbre, qui en suçent la vie et qui ne lui apportent jamais rien ? Si vous désirez et si nous désirons pour ce pays, en particulier pour nos Eglises, une renaissance religieuse, il faut accepter ceci : ce sont

des taches très humbles, très modestes, très obscures, très pénibles peut-être, qui s'imposent à nous. Que le pasteur soit un pasteur fidèle et ne recule devant aucune fatigue. Que le membre d'un conseil presbytéral accomplisse toute sa besogne, non pas en administrateur indifférent et routinier, mais devant Dieu, en se disant qu'il partage avec son pasteur la responsabilité des âmes. Que les moniteurs — les quelques moniteurs qui restent ! — et vous, mesdemoiselles, les monitrices, vous vous disiez que vous remplissez un ministère sacré.

Savez-vous ce que j'ai rêvé quelquefois ? J'ai rêvé que quiconque exerce une fonction quelconque dans l'Eglise, au nom de ses frères, reçoive une sorte de consécration spéciale. Je ne demande pas cette réforme dans nos usages ecclésiastiques. Je demande quelque chose de beaucoup plus important et de beaucoup plus grave ; je uc mande que chacun de nous, quand il est chargé d'une fonction quelconque, si petite, si humble, si obscure qu'elle soit, demande, non pas à des hommes, mais à Dieu, dans le silence de sa chambre, de le consacrer pour ce service. Le jour où il n'y aura pas, dans nos Eglises, un seul membre vivant qui ne soit préoccupé parla destinée des autres et par la façon dont lui-même remplit se& devoirs, alors, vous verrez la puissance de rayonnement de ces pauvres communautés, dont souvent on ne sait pas exactement si l'on doit dire qu'elles sont mortes ou qu'elles sont en sommeil. Alors, la vie débordera d'elles; elles seront vivantes, et, grâce à Dieu, elles seront créatrices dévie autour d'elles et peut-être jusqu'aux extrémités du monde.

Oui, nos Eglises ont besoin de devenir cela, et, au moment où je prononce une telle parole, je me sens le cœur étreint par une douleur poignante. Nos pasteurs ? Combien y aura-t-il de nos Eglises qui seront sans pas-

'"'il'

teur ? Combien y aura-t-il de nos Eglises (jui ne verront pas revenir dans leurs conseils presbytéraux les laïques sur lesquels elles comptaient ? Combien y aura-t-il de nos pasteurs qui ne retrouveront pas autour d'eux les jeunes gens qu'ils avaient élevés, pour qui ils avaient tant prié, à qui ils avaient tâché de communiquer le meilleur d'euxmêmes, qu'ils s'étaient efforcés d'introduire dans la communion du Christ, et qui maintenant, alors qu'on a besoin d'eux, sont couchés dans une tranchée sous la mitraille ennemie ?

Devant ces pertes, nous nous sentons si prodigieusement faibles que nous sommes obligés de crier vers Dieu. C'est Dieu lui-même, ce sont les circonstances tragiques dans lesquelles nous nous débattons, qui soulignent pour nous l'importance de la prière. Oui, nous ne sommes pas suffisants pour ces choses. Les tâches de demain seront tellement écrasantes qu'il faut qu'il intervienne lui-même, le Dieu vivant, et que, par son Esprit, par les créations qu'il fera au milieu de nous, il remplace ceux qui ne reviendront pas et dont il nous semble que nous ne pouvons pas nous passer ; c'est la condition absolue, la condition sine qua non, de la renaissance religieuse que nous attendons. Mais je ne voudrais pas mécontenter d'une de ces phrases vagues sur la prière dont nous sommes trop coutumiers. Nous sommes devant des réalités saintes et grandioses, et qu'il faut se garder de rétrécir. Oui, le réveil ne saurait avoir lieu en dehors d'une communion des âmes. Il faut une sorte de fusion des énergies spirituelles. Où donc voulez-vous et comment voulez-vous que cette fusion des énergies spirituelles se produise, si ce n'est par la rencontre des âmes avec Celui-là même qui est la source de la vie et des énergies ?

Donc, il est tout naturel que la prière soit indispensa-

Lie ; et elle l'est aussi, parce que Dieu nous fait un grand honneur, Dieu ne veut pas faire la besogne tout seul. Il peut nous déplaire qu'il nous donne une responsabilité ; il peut nous déplaire qu'il ne nous traite pas comme des pantins dont il n'aurait qu'à tirer les ficelles. La vérité, c'est que Dieu entend que les frères collaborent à la conversion des frères. L'Esprit commande que les âmes tra- ^ aillent les unes pour les autres, et que chacune aide l'Esprit à entrer dans les autres ou aide les autres à recevoir l'Esprit. Oui, c'est un grand honneur que Dieu nous fait, un honneur devant lequel nous devrions trembler, mais un honneur auquel aussi nous n'avons pas le droit de nous dérober, puisque les frères crient à l'aide et ont besoin de nous, puisque le Père veut les sauver et que, lui aussi, il crie à l'aide pour sauver ceux qui périssent. Oui, nous comprenons que la prière est l'instrument et la condition indispensable d'un réveil, mais quelle prière ?

Ah ! il ne suffît pas, pour que la renaissance vienne, d'organiser des réunions. Je vais plus loin. Je crois, sans doute, que des réunions vivantes sont nécessaires, des réunions dans lesquelles les âmes se rencontrent en Dieu €t communient avec le Christ. Mais je ne suis pas convaincu que toutes les réunions que l'on peut organiser, sur un programme quel qu'il soit, sont de cette catégorie. Non, il ne suffît pas de se mettre à quelques-uns pour que la réunion soit vivante ; car si ces quelques-uns y sont venus pour faire une « œuvre », pour remplir une formalité, pour se dispenser d'être ensuite, depuis le matin jusqu'au soir et depuis le soir jusqu'au matin, ce qu'ils doivent être, croyez-vous que ces réunions-là puissent être bénies ? Il y a des réunions qui remplacent l'action, qui remplacent la consécration, qui remplacent le dévouement aux autres. Ce ne sont pas celles-là qui

amèneront la renaissance religieuse ; elles la retarderont, elles risqueront de l'empêcher. La vraie réunion selon Dieu, ce n'est pas celle dans laquelle on se repose sur les autres, c'est celle où chaque âme — vous entendez : chaque âme, pas celle du voisin, chaque âme — se sent responsahle, et tremble devant Dieu, et crie pour son propre compte devant Dieu. Il ne s'agit pas qu'il y ait quelqu'un qui prie pour les autres ; il faut que tous prient, peut-être silencieusement, mais dans une tragique rencontre avec le Dieu de sainteté et d'amour.

Tout ceci me conduit à la prière personnelle. Il laut prier pour le réveil, non pas simplement assister à une réunion où d'autres prient pour le réveil. Il faut prier soi-même pour que le réveil vienne. Et, ici encore, il ne suffit pas de parler personnellement à Dieu, il s'agit de savoir dans quel esprit on lui parle. Certaines gens peuvent, du matin au soir, répéter « que ton règne vienne », et leur prière ne sera jamais exaucée, tant il serait scandaleux qu'elle le fût. Sur leurs lèvres, cette prière signifie : « Je te laisse, ô Dieu, le soin de faire venir ton règne ; moi, j'ai mes affaires ; moi j'ai mon égoïsme à satisfaire ; moi, j'ai mes passions qui me tiennent, que j'aime et auxquelles je ne veux pas renoncer ; moi, j'ai mes intérêts que je refuse de négliger. Mais comme je tiens à ce que ton règne vienne, le matin et le soir, je te dis, dans une attitude de respect : Que ton règne vienne ! »

Réfléchissez-y, Mesdames et Messieurs. Lequel d'entre nous oserait dire à Dieu qu'il n'a jamais prononcé le « Notre Père » de cette façon-là ? Par conséquent, vous voyez bien qu'il ne suffît pas de prier en vue du réveil pour qu'il vienne. Il s'agit de prier pour le réveil auquel on veut travailler, auquel on se consacre soi-même. La prière d'in-

tercession est une prière dans laquelle celui qui intercède commence par déclarer à Dieu : « Je suis à ta disposition. Je te demande de faire venir ceci sur la terre ; mais si tu as besoin de moi pour que cela vienne, prends-moi. » Intercession, consécration, les deux se tiennent. Celui-là intercède vraiment pour ses frères, qui souffre atrocement de voir la détresse dans laquelle sont ses frères ; et s'il en souffre atrocement, il est obligé de dire à Dieu : « Daigne te servir de moi pour aller au secours de cette détresse ». Et si, s'étant levé pour aller au secours de cette détresse, il souffre de constater ce qu'elle est, alors, sentant sa propre impuissance, il a encore besoin de se tourner vers Dieu et de lui demander d'intervenir lui-même. Celui-là qui intercède vraiment a besoin de se consacrer tous les jours un peu plus ; et celui-là qui se consacre tous les jours un peu plus se sent si pauvre, si misérable et si faible, qu'il a besoin d'intercéder tous les jours davantage. Les deux actes sont inséparables, réagissent l'un sur l'autre. Le mot d'ordre est de pénétrer dans l'intimité du Christ et, par cette intimité même, de communier avec chacune des ambitions du Christ pour toutes les âmes individuelles.

Oh! nous voudrions, n'est-ce pas? dans quelques semaines, dans quelques mois — au besoin nous ferions crédit à Dieu d'une année — nous voudrions voir ce magnifique pays transformé, les églises pleines, la foi chrétienne répandue dans toutes les âmes. Nous voudrions cela, et nous le répétons. Etes-vous sûrs que, lorsque nous rencontrons une âme, nous voudrions à tout prix qu'elle possédât cette foi et qu'elle rencontrât le Christ? Y pensons-nous seulement? Nous dédaignons les petits commencements, et nous sommes si peu dans l'intimité de Dieu, que nous appelons « petit résultat » la conquête

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d'une âme au Christ. Il peut y avoir clans l'Infini, — c'est le Christ qui l'a déclaré — pour un seul pécheur qui se repent, un mouvement d'allégresse et des chants d'actions de grâces qui montent vers Dieu ; et nous sommes si peu chrétiens que, nous, nous traitons de bien maigre résultat la conversion d'une âme. Ah! le jour où nous aurons pour chaque âme à la fois le respect de sa valeur infinie et une telle tendresse que tout son prix nous [apparaîtra, alors, nous nous consacrerons à toutes celles qui sont autour de nous et nous assisterons à de grandes choses. Nous voudrions que notre être fût rayonnant de vie, qu'il y eût autour de nous comme une contagion de piété et de christianisme. Et pourquoi ce rayonnement, que nous rêvons pour nous, ne se produirait-il pas autour de cette âme que vous allez conquérir au Christ? Ne croyez pas qu'un résultat quelconque puisse être médiocre. Une loi du Royaume de Dieu, c'est que ce sont les âmes, individuellement, qui se convertissent. Je vous parlais, mardi dernier, de ces lettres qui nous arrivent du front et qui nous montrent, ici et là, des facilités nouvelles que rencontrent nos jeunes amis quand ils veulent rendre leur témoignage. Il ne faut pas se faire d'illusions ; il n'y a pas de vraies conversions par masses, c'est impossible. Le fait, c'est qu'ici et là, dans des conditions absolument imprévues, après un travail que nous ignorons, une âme rencontre le Christ et se donne à lui. Tel de nos correspondants nous dira que, dans son milieu, il voit beaucoup d'âmes travaillées ; un autre nous dira que, dans son entourage, il en voit très peu, et il n'aura pas l'optimisme de l'autre. Peu importe. Ce sera toujours, de temps en temps, une âme qui se donnera au milieu des autres qui resteront indifférentes. C'est une loi du Royaume de Dieu. Les choses se passe-

ront toujours ainsi. Ce qui ne signifie pas que le Royaume de Dieu ne sera constitue que le jour où, une après une, toutes les âmes se rencontreront en Dieu. Non, il nous faut des conversions individuelles, nous ne pouvons pas obtenir autre chose. Mais n'oubliez pas que chacune de ces âmes qui se convertit est un centre de rayonnement, que d'elle émane de la vie, et que cette vie, par la grâce de Dieu, se répand au loin.

Il ne s'agit pas de transformer la pâte du jour au lendemain ; il s'agit d'introduire le levain dans la pâte, et de le soigner. Chaque fois que nous travaillons à convertir une âme, chaque fois nous mettons un peu plus de levain dans la pâte, et le reste regarde Dieu.

Donc, pénétration dans l'intimité du Christ, communion avec lui, acceptation des lois de son Royaume : voilà le devoir élémentaire. Mais permettez-moi maintenant d'ajouter : si nous voulons que, dans ce pays, il se produise une renaissance religieuse, il faut que le Christ lui-même devienne comme sensible et présent à ce peuple.

Ici, j'aborde une idée devant laquelle j'ai souvent hésité; mais, puisque c'est la dernière fois que nous nous rencontrons dans ces conditions, je suis obligé de vous donner ma pensée tout entière. Je suis convaincu que nos Eglises protestantes entrent dans une période nouvelle de leur histoire ou, pour parler avec plus de précision encore, que nous sommes au début d'une période nouvelle dans l'histoire de l'Eglise universelle. On rencontre, de siècle en siècle, des notions qui ne sont pas nouvelles, des idées qui sont dans l'Evangile, mais qui prennent à certaines heures toute leur portée, toute leur valeur. Nous sommes à un de ces moments où une idée, qui n'était presque pas exprimée dans les confes-

sions de foi d'autrefois, doit passer au premier plan : c'est l'idée du Christ vivant, du Christ qui continue son œuvre au milieu de nous, qui sauve encore par son action sur les âmes et dans le monde.

Vous m'avez entendu souvent faire allusion à la Fédération universelle des Etudiants chrétiens. Je suis bien forcé de vous en parler, puisque je lui ai dû la grande expérience qui inspire aujourd'hui ma vie. J'ai vu, dans cette Fédération, délibérant sur les intérêts communs du Royaume de Dieu, des hommes appartenant à toutes les portions de la chrétienté évangélique. Il y avait là des presbytériens, des méthodistes, des baptistes, des calvinistes, des luthériens, des anglicans, toutes les sectes de notre protestantisme. Et pourtant ces hommes se sentaient absolument un, ces hommes communiaient ensemble et vibraient d'une même ambition : Faire Christ Roi et planter sa Croix dans toutes les Universités du monde.

Croyez-vous qu'un seul de ces hommes avait renoncé à son credo particulier et à ses idées ecclésiastiques ? Pas un seul, mais tous étaient pénétrés de cette idée : <x II est là, le Christ vivant. Il est au milieu de nous, et c'est Lui qu'il faut glorifier. Ce ne sont pas nos Eglises qui sont le but et la fin de la chrétienté. Le but et la fin de tout, c'est Lui, le Vivant. Puissions-nous le sentir marcher au milieu de nous et devant nous, n

Voilà la vérité que nos Eglises évangéliques doivent saisir et comprendre. Oh! Que de fois nous avons médité par exemple sur ce texte : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde », ou sur celui-ci : « Là où quelques-uns sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux ». Je suis au milieu d'eux! Lorsque nous Sommes deux ou trois réunis et en prière, la prenons-nous au sérieux,

cette prodigieuse parole ? Avons-nous l'impression qu'il est vraiment au milieu de nous? Le Christ est le Vivant, et il cherche où sont les deux ou trois réunis en son nom, à qui il fera sentir sa divine présence, à qui il pourra communiquer ses consolations et ses forces. Il est là et il cherche ; n'y aura-t-il personne pour lui dire : « Seigneur ! entre, et sois au milieu de nous ! » Les hommes, autour de nous, cherchent le Christ. Ils n'examinent pas s'ils deviendront catholiques ou protestants; surtout ils ne s'intéressent pas souvent à ce qui nous passionne dans nos petits conventicules ; mais je vous l'affirme : ils sont des centaines et des milliers, dans ce pays, qui s'en vont demandant : u Où est le Christ et qui nous le montrera? »

Eh hien ! Le Christ doit être là où sont les chrétiens. C'est là une parole que j'ai souvent entendue ; mais elle est terrible, elle est écrasante, et dans une certaine mesure, elle n'est pas vraie. Le Christ sera là où seront les chrétiens; mais alors, voulez-vous que moi, que chacun de nous réalise la sainteté du Christ ? Oh ! si les hommes doivent regarder vers nous pour savoir ce qu'est le Christ, malheur à nous ! Car les hommes ne reconnaîtront pas le Christ dans nos petitesses et dans nos péchés.

Et pourtant, il faut que les hommes voient et sentent le Christ là où sont les chrétiens. C'est possible. Quelquefois, vous voyez de ces âmes errantes qui entrent dans l'Eglise voisine, dans l'Eglise qui n'est pas la nôtre. Elles entendent dire que le Christ est là-bas, dans un tabernacle, au fond du sanctuaire; et ces âmes sont troublées par cette idée que le Christ est peut-être là, vivant et présent; et elles sont encore plus attirées que troublées. Eh bien! Mesdames et Messieurs, ce n'est pas dans un tabernacfe que nous avons à montrer le Christ. Mais, lorsqu'une âme pénètre dans un de nos temples,

dans une de nos chapelles, lorsque des âmes viennent là où une demi-douzaine de chrétiens sont réunis, il faut qu'elles aient cette sensation : ces quelques-uns, qui sont réunis là, ne sont certes pas l'incarnation du Christ, c'est évident; mais ils pensent, mais ils parlent, mais ils se conduisent comme s'ils sentaient que le Christ est là, au milieu d'eux, et qu'il les appelle, et qu'ils doivent lui être consacrés.

Le jour où les hommes ne pourront pas venir chez des chrétiens sans avoir l'impression que ces chrétiens sentent tout près d'eux Celui qui les a rachetés, Celui qui a toujours besoin d'eux comme serviteurs ou comme servantes, ce jour-là, les hommes comprendront que le VivanTest à l'œuvre, et ils lui diront : « Veux-tu me faire vivre ? »

Mesdames et Messieurs, qui sera chargé de cette œuvrelà ? Ce que je viens de vous demander, ce ne sont pas les décisions d'assemblées ecclésiastiques qui pourront le réaliser ; il ne s'agit pas de demander à des hommes de décider que le Christ vivant sera au milieu d'eux. Cela ne se décide pas à la majorité des voix et cela ne se met pas dans un règlement ecclésiastique. Cela dépend des chrétiens eux-mêmes, cela dépend de vous, de chacun de nous, si petit et si humble qu'il soit. Dieu, à cette heure-ci, cherche les serviteurs et les servantes dont il a besoin pour donner à l'humanité qui nous entoure la révélation de ce qu'elle cherche et dont elle ne peut pas se passer. 11 nous faut des prophètes. Pourquoi serions-nous effrayés par ce mot de prophètes ? Je sais bien qu'un Esaïe, qu'un Ezéchiel, qu'un Jérémie faisaient partie de l'élite de leur peuple et étaient parmi les intellectuels d'alors. Ezéchiel était un prêtre, Jérémie était fils de prêtre, Esaïe appartenait à la grande culture de son temps. Mais il n'y a pas

seulement de ces prophètes-là dans le vieux Livre dos compassions divines. Que faites-vous d'Amos ? Amos, c'est un berger, un simple petit berger que Dieu a pris derrière son troupeau et à qui il commande : « Prophétise », c'est-à-dire : « Rends témoignage à la Justice, rends témoignage à la Vérité, rends témoignage à la Sainteté ». Et rien ne nous dit qu'après avoir rendu son témoignage, Amos de Tékoa n'est pas retourné dans les solitudes et n'a pas continué, jusqu'à la fin de sa vie, à conduire ses troupeaux sur les pentes qui descendent vers la Mer Morte. Amos de Tékoa n'est qu'un berger, et il déclare : « Dieu m'a pris derrière mon troupeau et m'a dit : Prophétise ».

Eh bien ! ce que Dieu a pu faire d'un x\mos derrière son troupeau, il peut le faire d'un professeur dans sa chaire, d'un instituteur dans son école, d'un ouvrier derrière son établi, d'un comptable à son bureau, d'une pauvre ouvrière derrière sa machine à coudre. Oui, le bras de l'Eternel n'est pas raccourci, et partout Dieu peut dire à ses enfants, sans se soucier s'ils sont de la bourgeoisie ou s'ils sont du peuple : « J'ai besoin de toi, va et prophétise là où tu es. Je ne t'ordonne pas de quitter ta machine à coudre, ton bureau, ton établi, pas plus que je n'ai ordonné à Amos de quitter son troupeau, mais je te dis : Sols tout ce que tu dois être là où tu es ».

Lequel d'entre nous, à cette heure-ci, ne sent pas Dieu lui dire : a Je te prends là où tu es », et lequel d'entre nous aurait le courage de lui répondre : « Je ne veux pas que tu me prennes ! »

Ah ! Dieu veuille que l'Esprit réponde en nous : « Seigneur, me voici pour faire ta volonté ».

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