HERVÉ POUR L'ALLEMAGNE
Encore! diront nos lecteurs. Ils m'excuseront. Sans estime aucune pour M. Hervé, je tiens sa rhétorique pour une des dernières membranes qui peuvent s'interposer entre les regards du public français et la vérité politique. La bonne foi de ce public, si fin, mais si sensible au ronron de la fausse bonhomie, est immense. Nous avons tout fait autrefois pour l'avertir, en avant de la catastrophe. M. Hervé veut manifestement que cette catastrophe, soufferte avec un incomparable héroïsme, soit absolument inutile et ne comporte même pas le bienfait d'un enseignement. Je ne perdrai aucune occasion de
L Expression de Marc Sangnier.
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mettre au jour cette charlatanerie malfaifanic. Avant-hier, pour avoir l'air de répondre quelque chose à Bourget, il expliquait la guerre actuelle par « l'intérêt dynastique des Habsbourg » . Hier, de lui-même, il a raturé son extravagance, sans s'en apercevoir, comme l'animal de Suidas se rongeait la patte, par simple besoin de paraître coller un autre interlocuteur. Il a dit :
Pourquoi donc, au moment où, sous la pression de l'Angleterre et de la France, la Russie acceptait de parler avec TAutriche, laquelle acceptait de renouer les pourparlers, le gouvernement de Berlin a-t-il envoyé à Pétrograd et à Paris l'ultimatum qui a tout cassé ?
La faute était lundi à Vienne. Mardi elle est à Berlin. Que l'intérêt de M. Hervé soit de la mettre après-demain à Pékin, soyez persuadé qu'il n'hésitera point.
Un peu plus bas, il lui plaît de proclamer « la culture allemande — c'est-à-dire la science, la musique, la philosophie, l'industrie, la méthode allemande — comme un des facteurs les plus précieux de la civilisation humaine ». Cette fois, Hervé fait le docte et le malin. Il serait d'ailleurs bien embarrassé d'expliquer ce que c'est que la science ou que la méthode allemandes. Dût-onétonner beaucoupM. Hervé, il faut l'avertir que s'il veut parler des savants ou des philosophes qui ont vécu en Allemagne ou écrit en allemand, il exagère un peu (moins que Gabriel Monod toutefois), mais il ne dit rien que tout le monde n'admette. Les Allemands ont beaucoup travaillé et beaucoup écrit, ils ont eu leur part, moindre
que les Anglais, ou que les Italiens, moindre que les Espagnols, à la civilisation, et cette part n'est contestée par aucun des académiciens nationalistes qui n'ont rien à apprendre d'Hervé sur ce sujet ni aucun autre. S'il veut parler, comme il le veut, en effet, d'une science ou d'une méthode proprement allemandes, eh! bien dût-il aller de stupeur en stupeur, il faut lui dire qu'il rêve éveillé; cette science n'existe pas, cette méthode est un pur néant. Ni Descartes, ni Bacon, ni Aristote n'écrivirent sur les méthodes grecques, anglaises ou françaises, ils ont traité de la méthode générale de l'esprit humain ; la science n'est pas seulement internationale, elle vaut pour le genre humain, même sauvage ; elle doit être et elle est interplanétaire et c'est un ridicule travers des esprits allemands que d'avoir opposé à ce cours général de la civilisation leur prétendue culture, leur fausse universalité, timbrée jadis aux armes de la Germanie luthérienne et, depuis Bismarck, à celles des Hohenzollern. C'est cette science, cette méthode, ces arts proprement allemands qu'on a voulu nous imposer. C'est là contre qu'a protesté l'effort d'un groupe de notre génération depuis plus de vingt ans, puisque cela remonte à J890.
Le monde classique comprend la Germanie policée et vraiment civilisée, celle de Leibnitz si l'on veut ou celle de Goethe. Elle peut comprendre aussi tout ce qu'il y a de juste, de vrai, d'utile dans l'organisation du travail ou dans l'ordre militaire, économique ou politique des pays allemands. Les premiers amis de YAction française, encore teintés de romantisme, disaient : « ordre français ». Nous di-
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sions ordre tout court, car son application peut va- l rier avec les races, non son esprit, non son idée.
L'intelligent écrivain italien qui signe Antonio Pa- i
gano à VIdea nazionale écrivait avec force le mois ;
dernier : 1
L'Allemagne des derniers trente ans aurait dû être ]
moins adulée * et plus imitée. On aurait dû comprendre ; qu'il n'y a pas dans l'art de gouverner ni dans celui de
combattre des méthodes allemandes et des méthodes '
non allemandes. Si en Allemagne la rigoureuse appli- j
cation des principes de l'ordre donnait de bons effets, ^
il n'y avait aucune raison pour que l'extrême tolérance i
du désordre ne donnât point ailleurs de mauvais i effets ^
Cette disiinction élémentaire est faite par un pa- i
triote italien désireux de servir son pays en l'éclai- ^
rant. Comptez qu'elle sera insupportable à M. Hervé ]
qui ne songe qu'à agiter et qu'à troubler l'esprit de \
la nation pour la rendre incapable de voir ses vrais \
défauts et de les corriger. j
1. Dans ce qui était inimitable : sa nature' originale et son caractère propre. \