LE PAPE, LA GUERRE ET LA PAIX
Eugène Pelletan n'avait pas fait sa barbe depuis 1848. Celle de Camille, son fils, date de 1878. Il se croit toujours à l'époque où se fit sa fortune et où il fonda la République dès républicains. Ses trois années de « péril national » à la tête du ministère de la marine, ne lui ont pas laissé de souvenir distinct : mais qu'un mot, une ligne, viennent réveiller les souvenirs de l'âge héroïque, le revoilà debout, et militant, plus jeune que jamais, la plume au vent contre le « péril clérical ». Un journal catholique ayant parlé, comme on en peut parler en 1914, des garanties qu'il souhaite à l'autorité du Saint-Siège et de la nécessité de son indépendance, Camille Pelletan en conclut aussitôt que nos catholiques, non seulement chercheraient aventure au delà des Alpes, mais d'ores et déjà s'emploieraient à refroidir ou à retourner contre nous les sympathies dont nous disposons en Italie! Ces accusations abominables ne coûtent rien du tout à cette verve ignare. On recherche un moyen de garantir la souveraineté pontificale, on parle de reviser une loi de 71, qui s'appelle précisément la loi des garanties; et, comme, selon noire Camille national, « cela ne peut se faire sans une guerre nouvelle contre l'Ilalie », tout ce qui sera dit ou écrit sur ce point sera interprété dans le sens d'un défi sanglant....
N'exagérons point la perfidie de celte méthode. Pelletan doit être sincère. Il a beau multiplier les sottises, je crois qu'il les croit. Car, vous dis-je, il se croit au beau temps où l'électeur candide avalait les bourdes cruelles qui favorisèrent toutes les combinaisons de nos ennemis en Europe et principalement de M. de Bismarck. Aujourd'hui les gens prennent l'habitude de s'informer : surtout avant que d'écouter un des plus fameux destructeurs de notre force maritime, ils commencent par aller aux renseignements.
Ceux qui ont pris l'habitude de dépouiller la presse italienne, surtout la presse nationaliste, qui est la plus dévouée aux idées d'Unité, savent qu'elle est extrêmement déférente pour le Saint-Siège. Ils savent que les deux règnes de Pie X et de Léon XIIÏ ont donné un nouveau prestige au gouvernement pontifical, môme estimé du simple point de vue des intérêts de l'Italie.
Le Vatican ne fléchira pas sur ses droits. On dit même qu'il est sur le point de les revendiquer avec vigueur au nom des suites éventuelles du conflit international. Mais de là à créer des conflits armés entre la conscience nationale italienne et les catholiques du reste du monde, il y a de profondes dilTérences. Tout esprit sensé le perçoit si Camille Pelletan ne les soupçonne pas. Une chose, au vrai, lui importe : rendre odieux les catholiques, les faire censurer par M. Malvy, à qui il les dénonce dans le Radical, et déblatérer confusément contre son vieil ennemi, le pape de Rome.
Ces survivances d'un état d'esprit oublié doivent
inspirer une pitié très spéciale en une heure où tant d'hommes, pacifistes déçus, recherchent, comme dit un collaborateur de M. Pelletan au Radical, quelque « organisation mondiale capable de faire respecter « la loi du salut universel. » Cette organisation mondiale existe. Elle a fait ses preuves, non seulement pour tout le moyen âge, mais il n'y a pas quarante ans, dans un litige entre les Espagnols et les Allemands, à propos des îles Carolines. Elle a nom le catholicisme et la Papauté. Et nos humanitaires, en quête de solutions, et parfois entichés de solutions utopiques, tirent à boulets rouges sur la seule qui ait valu, qui ait réalisé quelque chose dans l'ordre des faits!