LA PRÉPARATION FINANCIÈRE
Les informations financières parues en quatrième page du Temps nous apprennent que MM. les agents de change seraient « sur le point de » faire « aboutir » « une entente avec la Banque de France » tendant à rembourser à leur clientèle une partie de ce qui n'est pas à eux. Le Temps, qui a beaucoup crié contre la méthode adoptée, l'exposait hier sans clameurs, et cela donne à réfléchir au naturel éminemment variable du. Temps. Il est aussi du naturel de la politique financière du Temps., comme de sa politique générale, comme, au surplus, de celle du gouvernement démocratique et libéral dont il est la voix, d'être agio plutôt qu'agissante et manœuvrée plus que manœuvrière. Ce que nous demandons au Temps, ce ne sont pas ses idées fausses, mais ses informations, quand elles sont précises. Les nouvelles qu'il donne des Agents de Change de Paris manquent de certitude. En revanche, voici des propos relatifs à la place de Berlin, Ils sont nets, ils sont clairs, ils sont brefs. Sans avoir rien de proprement germanique, ils proposent de quoi songer. Mais quel malheur qu'ils aient été égarés dans un coin de quatrième page! Nous leur rendons leur dignité :
Guillaume II avait préparé la guerre môme dans le domaine financier.
Il y a environ un an — ce l'ait est connu dans les milieux financiers français — l'empereur allemand convoqua le président de la Reichsbank et lui posa cette question:
— Dans le cas où demain un grave événement de politique internationale surgirait, les banques allemandes seraient-elles en situation de rembourser leurs dépôts.
— Sire, ce serait la faillite.
— Eh bien, monsieur, faites en sorte que si bientôt je vous pose la même question, vous me fassiez une autre réponse.
Et de fait, M. Havenstein, président de la Reichsbank, a, depuis ce moment, insisté beaucoup auprès des banques allemandes pour qu'elles surveillassent de très près la liquidité de leurs actifs.
Même au début du mois de juin, M. Havenstein, on s'en souvient, avait convoqué les représentants des grands établissements financiers de Berlin pour leur rappeler cette nécessité.
Ce fut une faute impardonnable chez nous de ne pas avoir tenu compte de cet avertissement qui n'a pourtant pas passé inaperçu, puisque nous avons ici même publié trois informations sur ce sujet:
Ainsi l'on était prévenu! L'on savait! Et cette science a été tout à fait stérile. Nos informations politiques ont le sort de nos inventions, automobile, aéroplane et le reste. Elles ne servent de riea.
A quoi cela tient-il? On peut voir là quelque miracle de l'esprit de prévoyance et d'organisation propre aux Allemands. Mais on peut dire aussi que cette mythologie politique ne nous avance à rien d'abord, n'explique rien ensuite. N'avance à rien, parce que nous ne serons jamais Allemands, ayant eu rheur ou le malheur de naître Français. N'expli-
que rien el vaiil loiil ju^lc l'cxplicalion du sommoil par l'opium dû à la vertu dormitive de celte drogiie, et rond in intelligibles les périodes de l'Histoire de France où nos anciens s'entendirent à voir, à prévoir, à organiser, à préparer des guerres utiles, à conclure de bons traités, à assimiler, puis à annexer de magnifiques provinces, à assurer partout le respect de nos industries et de nos marchands.
Comment une nation imprévoyante et même inapte à l'organisation a-t-elle donc fait tout cela pendant près de dix siècles? Veut-on dire qu'elle dégénère aujourd'hui? Cela serait désespérant, si ce n'était pas faux : allez voir nos chefs-d'œuvre d'organisation improvisées, là-bas, sur le front?
— Alors? — Alors, il reste à penser que Guillaume II, dans son dialogue avec M. Havenstein, représentait moins l'esprit allemand que l'esprit d'autorité, de prévoyance et d'organisation incarné — partout et chez tous les peuples — dans la Monarchie héréditaire : au lieu que, « chez nous », comme dit le Temps, pour utiliser les informations du Temps, il n'y avait âme qui vive, mais simplement la République, c'est-à-dire le gouvernement de tout le monde el de personne. Tout le monde a su, tout le monde a vu, tout le monde a frémi par trois fois en lisant les trois informations alarmantes du journal le Temps; puis, comme ce n'était l'ailairc personnelle de personne et que nul égoïsme n'était intéressé à veiller au salut de tous, tout le monde s'est calmé, personne ne s'est souvenu, personne n'a agi, personne n'ayant de responsabilité permanente. Pourquoi? Je renvoie à Kiel et Tanger, page xxix.
Le Temps croit pouvoir nous parler de « faute impardonnable ». Oh! Oh! Impardonnable, à qui? Celte faute impardonnable, qui l'a commise? Le Temps serait gentil de nous le dire. Il s'en gardera bien pour mille raisons. Mais quel scandale qu'il faille chercher pour savoir! En Allemagne, chacun sait bien que le responsable en chef est l'empereur et que, si ça va trop mal, on lui coupera le cou en cérémonie. Nous n'avons même pas la garantie in extremis du régicide!