LES NOUVELLES D'HIER
qu'il a suffi à M. Clemenceau de récriminer pour se voir exaucé dans les vingt-quatre heures. Dira-t-on que M. Clemenceau en porte la grave responsabilité devant l'avenir ? mais cela n'a jamais gêné son incohérence. Ceux qui se laisse méduser par son tonnerre de carton devraient se dire qu'en fin de compte ils resteront un jour tout seuls sous le poids des initiatives prises de compte à demi avec lui.
Dans la rédaction de ces communiqués, je noterai, par contre, deux traits qui honorent les hommes qui en ont eu la pensée. En exposant et en commentant les erreurs ou les fautes qui se sont produites lors de la première occupation de Mulhouse, on ne nomme ni les troupes blâmées, ni le général qui se trouvait à leur tête. Ceci sera connu plus tard, à l'heure de la justice. Nous ne sommes encore qu'à l'heure de l'action. Ce n'est pas le moment de livrer le nom des soldats malheureux aux aigres discussions de la place publique. En revanche, après la description d'un mouvement habile couronné de succès, son auteur est cité. Le premier nom de général inscrit au Bulletin est celui que chacun prononçait à voix basse : le général Pau.
23 août 1914.
La loi est dure, mais éternelle : toutes les fois qu'une civilisation affronte une barbarie, la barbarie, môme succombante, blesse la civilisation. Il faut s'y résigner ou consentir à une extrémité autrement effroyable, la victoire pure et simple de la barbarie.
Sans doute les civilisés ont le devoir très strict de faire effort pour rester eux-mêmes et dignes d'eux-mêmes, pour maintenir la supériorité de leur cause qui forme leur titre moral à la victoire matérielle; mais il n'est pas moins obligatoire, il l'est beaucoup plus, d'éviter d'être dupes! La duperie ici serait une bien sanglante sottise puisqu'elle mettrait au tombeau des armées immenses, unique sauvegarde de grandes nations. Jamais le salut public n'a imposé plus fermement sa suprématie.
La nature des choses nous impose, sous peine de mort, de prendre les moyens nécessaires et suffisants pour notre défense. Mais cet honneur du nom français, sans lequel nul ne se résout à concevoir la vie de la France, interdit d'appliquer littéralement le talion des sauvageries allemandes.
Les uns donc parlent de représailles, et, comme le faisait le général Humbel l'autre jour, ils demandent qu'une note énergique du commandement français au quartier général ennemi l'avertisse de
la ferme résolution de ne laisser aucune cruauté impunie.
Mais les autres protestent. Ils protestent d'ailleurs avant qu'aucun fait de représailles se soit, je ne dis pas produit, mais esquissé. Et ce sont des actes tout contraires qui ont eu lieu à chaque instant avec un raffinement de magnanimité presque exagérée. Nous avons cité le cas d'un général invitant à sa table un officier uhlan prisonnier. Au même instant, la Libre Parole relevait, d'après le compte rendu du conseil général des Deux-Sèvres, qu'à Niort les internés austro-allemands étaient traités comme des hôtes de distinction.
La moindre infraction aux règles de notre courtoisie est très vivement relevée. Ainsi, à Montpellier, des cris déplacés, poussés sur le passage des prisonniers allemands, ont provoqué une très belle et très noble protestation du général commandant d'armes.... Non, non, les révolutionnaires ont beau s'échauffer, l'autre excès n'est pas à craindre. Le gouvernement lui-même le craint si peu qu'une note officielle, parue hier, avertit qu'on ne saurait « conserver vis-à-vis de nos adversaires actuels la générosité chevaleresque qui, jusqu'à ce jour, était de règle entre les soldats. Le temps de la guerre en dentelles est passé ». Cette espèce de faire-part du décès de l'antique fraternité des armes, cette lettre de deuil de la chevalerie émanée du Ministre de la guerre de la République française constitue un rappel à la réalité et à la plus dure, à celle de nos jours et de notre temps.
L'histoire dira que la dernière guerre en den-
telles, vive mais élégante, a été menée de i908 h 1914, à l'intérieur de la France, par les adhérents de TAction française, soucieux d'atteindre leur but national, sans rien détruire de précieux, sans rien casser d'irréparable. Nous opérions dans la Patrie, nous savions quels ménagements nous imposait son sol sacré. Mais nous savions aussi que la prochaine guerre extérieure serait terrible et que les horreurs qui nous seraient faites imposeraient aussi d'implacables ripostes. Ces vérités se dégageaient pour nous d'un simple regard promené sur un univers où le perfectionnement des biens scientifiques et industriels a été accompagné du recul religieux et moral qui, depuis la fin du xvii« siècle, sinon du moyen âge, a été constant.
Au fur et à mesure que les passions sont moins réfrénées, les objets de désirs, tout ce que les passions tendent à posséder et à utiliser, sont devenus plus divers et plus désirables : du fait de la rapidité croissante des communications, chacun un peu partout commence à savoir fort bien où se trouve, en chaque ordre et sous chaque ciel, le meilleur : comment les riches plaines belges, comment l'incomparable variété du territoire français auraient-elles échappé aux convoitises des barbares?
Il y a dix-huit ans, un de mes amis, réfléchissant aux destinées de la Toscane, s'accusait, comme d'une véritable folie, d'avoir noté comme un contraste la suavité du paysage florentin et la rude physionomie de la ville. « C'est cette douceur du pays qui fit courir aux armes.... C'est elle qui forma l'appareil guerrier de ces murs. Lorsque le paradis
régnera sur la terre » (et mon ami songeait au paradis matériel de Karl Marx) « comptez, disait-il, que toutes les maisons seront fortifiées comme les palais de Florence, car tout le monde aura beaucoup à perdre et à gagnera » Nous n'en sommes pas encore à ce paradis-là. Mais c'est bien pis : nous traversons une époque de paradoxes où les plus puissants organes de la force se trouvent au service de la nation la moins capable de l'employer, car elle est la moins dégrossie, le peuple retardataire par excellence et qui fut toujours le traînard de la civilisation. Tout était à craindre de lui au premier conflit, et les conflits ne paraissaient pas évitables : il les cherchait. Écoutez, disions-nous et n'avons-nous cessé de dire à nos concitoyens depuis que nous tenons la plume, écoutez ce que chantent les Allemands : leurs paroles d'orgueil publient que leur race est la première du monde, mais elles font comprendre que le contraire est vrai, c'est V Allemagne, r Allemagne qui est au-dessous de tout.
En France, nous craignons de tomber dans le voisinage de sa bassesse par la nécessité où elle nous a mis de lui rendre plaie pour plaie. Mais la plus grande erreur que nous puissions commettre serait ici de céder à notre vieille pente gauloise et de nous former en deux camps selon que nous serions d'un avis ou d'un autre sur le degré et la mesure des représailles françaises. Des camps, des partis sur la question de savoir ce qui doit l'emporter de la patrie française ou de l'honneur français! Comme si un
i. Anthinea, le Génie toscan, 1897.
choix s'imposait! Comme si de justes mesures ne pouvaient les concilier ! Il devrait suffire en pratique de faire généreusement confiance aux autorités responsables quelles qu'elles soient, puisqu'elles ont pour agents d'exécution des militaires de sang français. Et théoriquement, si les théories importent encore, il suffit de bannir du code de nos représailles un acte de barbarie quel qu'il soit. Mais les représailles loyales sont toutes absolument de droit contre un ennemi déloyal.
24 août 1914.
Un homme que M. Ernest Lavisse n'aime peut-être pas encore autant qu'il le faudrait, le général Mercier, nous disait il y a sept ans :
— Si vous saviez comme tout change quand l'ennemi est là !
Un éclair humide, accompagné d'un sourire triste, passa sous le voile des paupières, comme pour souligner ces prophétiques paroles. Je ne les ai jamais oubliées. Il eût été impie de souhaiter cette menace des barbares pour assister à la réconciliation des Français. Mais enfin, si le mal est là, emparons-nous des avantages qu'il nous apporte. Si l'ennemi nous met d'accord, savourons ces accords et profitons-en pour le mieux combattre! Hier, c'était Maurice Donnay qui portait à l'auteur des Amitiés françaises, à l'auteur du Romantisme français, l'aveu de ses doutes anciens et de son adhésion présente : comme Barrés, comme Lasserre, il bannit les Germains de l'humanité. Aujourd'hui, c'est Ernest Lavisse qui vient ajouter à ses récentes considérations sur l'Alsace et la Lorraine de nouvelles réflexions sur l'unité française, qui sont magnifiques.
Je ne sais si j'oserais dire en termes assez cordiaux notre joie. M. Lavisse nous manquait, à nous qui, peu ou prou, sommes ses anciens écoliers, auditeurs ou lecteurs de ses belles leçons sur la Prusse et enrichis d'une morale politique extraite de ces
leçons. Celui qui nous manquait ne s'était-il pas exilé un peu, je ne dirai pas de lui-même, mais des plus hautes préférences de son esprit? N'avait-il pas quitté l'histoire, ses constatations, ses inductions et ses lois concrètes pour suivre la pente de la métaphysique historique, celle qui se vante de rechercher et de retrouver la loi unique du mouvement de l'humanité? Bref, lui qui avaitété entre 1885 et 1890 une sorte de Boulanger universitaire, professeur et docteur d'un patriotisme intellectuel des plus militants, il assista au nationalisme et il n'en fut pas! Il sembla même le combattre. On le croyait rangé du côté pacifiste et résigné à cet abandon de l'idée de revanche qui fut la grande faute des premières années de l'alHance russe et aboutit à la fatale gaucherie de Kiel.
Chose curieuse : au fur et à mesure que M. Lavisse paraissait s'éloigner du séjour naturel et de la maison natale de son esprit, il s'attristait. Son front se plissait, ses yeux se rembrunissaient. On disait : l'âge. Mais l'âge n'y était pour rien. La pensée et le cœur de l'écrivain ont, comme le marin, leur étoile. Quand elle s'obscurcit, tous les deux se troublent. La lueur ranimée ranime aussi la joie. Si cruelles que soient nos journées d'attente anxieuse, les semaines de guerre ont manifestement rapporté à M. Lavisse ce ferme sentiment d'une mâle allégresse qui met l'accent vital sur tous les mots écrits ou dits et donne témoignage de leur résonnance profonde. Plus d'hésitation, ni de recherche inquiète. • Plus de nuées : elle est retrouvée! Qui? Une étoile teinte de sang, mais étincelante au plein ciel.
M. Lavisse conte dans le Temps daté d'aujourd'hui « la découverte de la France parles Français ». Disons mieux, il la chante. Il dit la mobilisation sans retard et sans heurt, l'union et l'admirable élan vers les champs de bataille, de ces Français que tout divisait, «pays, conditions, églises, clans politiques », M. Malvy suspendant « l'exécution des lois contre les congrégations >, M. Augagneur « nommant des aumôniers à nos vaisseaux de guerre » . Tiens ! tiens ! s'écrie le sosie de M. Lavisse, et M. Lavisse feint de s'étonner avec lui, bien que, tout au fond, comme nous, aucun doute ne l'eût pressé!
M. Lavisse ajoute :
Sans bruit, par un travail qui occupa les jours et entama les nuits, des officiers ont préparé jusque dans le plus petit détail l'œuvre de la mobilisation, ils ont fait un chef-d'œuvre. D'autre part, des ingénieurs de chemins de fer ont désigné les quais, dressé des horaires, calculé, combiné jusque dans le plus petit détail; ils ont fait un chef-d'œuvre. Or, les Français sont capables éminemment de chefs-d'œuvre de cette sorte, par la précision de leur esprit, leur amour de l'ordre, leur ingéniosité, leur goût pour l'ouvrage « bien faite ».
Enfin, M. Lavisse écrit :
Remercions de toute notre gratitude les hommes qui, dans les bureaux et dans les rangs, depuis des années, moins honorés qu'il n'eût fallu, humiliés par \e protocole des préséances qui exalte les sous-préfets, insultés par maints journaux, souffrant dans leur honneur des affronts à nous infligés par la brutale Allemagne, ont travaillé silencieusement pour obéir au devoir et malgré tout soutenus par l'espoir d'une guerre réparatrice et vengeresse.
Enfin, M. Lavisse écrit :
c Être ou n'être pas », a dit l'empereur allemand, et notre peuple a dit aussi : « Être ou n'être pas ». Et alors infiniment petites et misérables sont apparues les questions qui passionnaient ce pays dans les récentes batailles électorales; ridicules les affiches encore collées aux murs, les échanges d'injures, les rivalités de personnes et de clochers ; et les députés et les sénateurs, un moment assemblés pour écouler debout de simples et grandes paroles, se sont séparés; l'intrigue ne bavarde plus dans les déplorables couloirs, et la tribune est muette.
Dans ce silence, on entend battre le cœur de la France.
... A ce battement grave, régulier et puissant du cœur de la nation, dans cet heureux silence de la tribune, M. Lavisse voit s'évanouir tout l'artificiel de la vie politique contemporaine. Il voit aussi se dissiper, aux yeux du monde comme à nos yeux, les préjugés qui avaient forgé l'image d'une fausse France, d'une France qui se calomniait plus encore qu'elle ne se déchirait :
Quel contraste avec la France que nous paraissions être, tuberculeuse, alcoolique, pornographique, divisée contre elle-même, incapable de discipline, de sacrifices et de courage, vouée à la servitude!
El M. Lavisse conclut, comme s'il écrivait un chapitre d'histoire du moyen âge. « C'est à cette France que les empereurs germaniques ont cru avpir affaire. »
Cette France fictive, tous les Français en sont évadés et ils se rejoignent sur les réalités à défendre, à venger et à protéger. Les dissentiments ne sont
pas oubliés, mais les dissensions s'apaisent : si je sens bien, sur quelques sujets, la pensée de M. Lavisse entrer comme une pointe vive dans ma pensée, si je n'ignore pas que la mienne peut lui produire çà et là les mêmes effets, tout de même je me rappelle un curieux retour de pensée de Jules Lemaître* dans les premiers temps de V Action française quotidienne :
— Et Lavisse? aimait-il à dire. Croyez-vous qu'il n'y ait aucun espoir dans Lavisse?
Nous hochions tristement la tête.... Combien nous nous trompions ! Et combien notre illustre ami eût souri finement à mener son triomphe sur les ruines de notre erreur !
Nous marchons au milieu des tombes. Mais comprenons-en le conseil.
L'autre grand mort de ce cruel mois d'août 1914, Pie X, a répondu à l'Autrichien qui lui demandait de bénir les armes de son empire :
— Je bénis la paix.
N'est-ce pas sur la France qu'est tombée cette incomparable bénédiction? Notre incroyable paix française ne nous est-elle pas venue des mains tremblantes du saint Vieillard moribond ? Étendues sur le monde elles ont rencontré notre pays, qui les cherchait !
1. Jules Lemaître était mort le 5 août. Les Adieux funèbres à nos morts de l'année seront recueillis dans un autre volume.
25 août 1914.
Quelques journaux de diverses couleurs s'étaient mis d'accord ces jours-ci pour déclarer que le silence des bureaux militaires était ce qu'il y avait de pire au monde et qu'un bon petit bavardage serait inolîensif. Nous n'étions pas de leur avis. On a bavardé ; le résultat ne s'est pas fait attendre. Plus direct et plus douloureux que tout raisonnement, il nous a donné trop raison. Un hurluberlu du nom de Gervais, qui est sénateur de la Seine et rédacteur au Matin, ayant découvert que son « inébranlable confiance dans la valeur de nos troupes » lui donnait toute « la liberté d'esprit nécessaire » pour faire des sottises, il s'est fourré en tête de livrer au public les causes de notre insuccès et de notre recul en Lorraine, et il a publié qu'une « division du 15^ corps composée de contingents d'Antibes, de Toulon, de Marseille et d'Aix a lâché pied devant l'ennemi. » Le ministère de la Guerre a rectifié. Les quelques coupables ont été châtiés, le journal criminel blâmé. Et le parlementaire? Est-ce qu'il s'en ira sain et sauf? L'homme qui lâche pied devant l'ennemi mérite le peloton d'exécution, mais un homme d État qui lâche le secret dont il a le dépôt, mérite le fouet. Je dis peu.
Fouetté ou non, M. Gervais peut se dire que le mal est fait et qu'il ne dépend même plus de lui de e réparer. Quelque beau coup, un acte d'héroïsme
hardi et sauveur réussi en pleine lumière par les Provençaux du 15*^ corps lavera le nom provençal du crime collectif qui leur est imputé. D'ici là, quoi que Ton rectifie et quelques explications que l'on donne de vive voix ou par écrit, le « vieux peuple fier et libre > se croira en deuil de l'honneur. Ceux des nôtres qui sont aux frontières ne le sentiront heureusement pas, puisque la bataille charme toute inquiétude et qu'ils peuvent montrer, en le versant à flots, que leur beau sang n'a pas dégénéré encore.
Mistral est mort à temps. Le vieillard de Maillane eût frémi de l'opprobre du 25 août. Il est vrai qu'il se fût redressé l'autre jour au bruit des applaudissements qui saluèrent l'intrépide traversée de la Lorraine^ dirigée au milieu des croiseurs allemands par mon éminent homonyme le commandant Maurras, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais qui est né quelque part autour de La Ciotat.
Comme dans les pays de plaine restés quelque temps à l'abri des incursions de l'étranger, les Provençaux n'ont pas toujours fourni un peuple très aguerri. Walter Scott n'apparaît pas mauvais historien quand il nous le montre à la fin du quinzième siècle presque perdu par les déhces de la paix. Or, moins de cinquante ans après la réunion à la France, il se lève en Provence des générations singulièrement batailleuses et valeureuses dévouées jusqu'à l'héroïsme dans la défense contre les armées de Charles-Quint; cela s'est retrouvé pendant les guerres religieuses et les guerres de la Révolution. Mais, de tout temps, ce fut sur mer que le Provençal donna sa mesure. Il suffit au mocà d'avoir
de bons chefs et de combattre sous leurs yeux: sa frugalité, sa sobriét(^, sa prestesse, sa sensibilité prodigieuse aux nuances du point d'honneur et enfin cette ténacité de race, si éloignée de la prétendue € impressionnabilité des méridionaux » dont parle M. Clemenceau ce matin, ténacité qui faisait dire à la vieille France: « têtu comme un Provençal », le rendait redoutable sur tous les océans. C'est avec lui que Suffren a fait ses miracles, et quelques-uns de nos matelots enfermés à Montrouge en 1870 n'ont pas laissé pûlir cette réputation.
La mer est une éducatrice. Mais les Provençaux ont connu, depuis, une corruptrice : la politique. On ne saura jamais les torts que la politique a faits à notre race. Les facilités croissantes de naturalisation commencèrent par introduire ces derniers cinquante ans un flot d'étrangers trop divers. Ensuite le régime électif surprenant le pays dans une heure de dépression* fît jouer ses mauvais ressorts. Une représentation politique désastreuse, fonctionnant au rebours de l'organisation sociale et s'occupant môme de la combattre méthodiquement, y réalisa peu à peu, mais de plus en plus et à la lettre, ce que Jules Lemaître nomma « le gouvernement des pires ». Nous avons expliqué en de vieilles études (le mauvais Midi, le Midi esclave), comment le régime fut dans cette région plus entier que partout ailleurs et put aller jusqu'au bout de sa malfaisancc. Opportunistes, radicaux, socialistes, anarchistes formèrent dans le Midi une chaîne continue, commen-
1. La grande agitation électorale menée par Gambetta coïncide avec le phylloxéra.
çant aux Rouvier, continuant par les Clemenceau ou les Pelletan et se terminant par ces fauteurs de l'anti-militarisme avoué qui n'ont que trop infesté nos parages, qui n'ont que trop chanté dans le voisinage des troupes :
Salut, salut à vous!
Nobles soldats du dix-septième!...
Dans un port de mer qui le mettait d'ailleurs volontiers en minorité, j'ai vu pendant vingt ans, un député de la circonscription, agitateur et doctrinaire, rallier les moins bons éléments du pays contre les plus honorables fonctionnaires de la Marine. La vingt et unième année il reparut avec sa cour des miracles habituelle, mais, cette fois, pour récompense, il était ministre de la Marine, et les habits brodés d'argent se tenaient inclinés devant lui au débarcadère .... La prime ainsi donnée à un certain talent révolutionnaire élève forcément la cote de l'esprit d'anarchie. Enchérir sur le radical paraît la voie normale des honneurs, des triomphes, d'ailleurs suivis d'assagissements fructueux. La conscience d'aucun peuple ne tiendrait contre celte immoralité en action. Et la fibre morale une fois relâchée, la fibre physique est malade.
Mais, encore une fois, devantl'ennemi, tout change, tout se réforme, quand les énergies du passé veulent refleurir. La mobilisation s'est faite en Provence avec un enthousiasme, un élan auquel nul ne s'attendait, les régiments ont quitté nos villes comme pour une promenade à la campagne, le mauvais esprit ne s'y faisait pas sentir et les renseignements
84 LA FRANCE SE SAUVE KLLE-Ml^ME.
qui circulent s'accordent à montrer que les défaillances partielles ont causé une vive horreur parmi les compagnons d'armes des défaillants.
De cette horreur sacrée jaillira bientôt la revanche de nos soldats. Peut-ôlre déjà est-elle obtenue. Nous ne demandons d'ailleurs pas à la connaître, non plus que nous n'aurions demandé à savoir le crime. En de si cruelles rencontres, un seul parti est sage, le parti pris, bien pris, de ne point gêner l'action par la critique. On ne me fera jamais prendre les bureaux officiels pour un organisme infaillible. Ils peuvent et doivent se tromper. Mais ils peuvent aussi paraître se tromper en ne se trompant pas ou en se trompant moins qu'il ne semble : dès lors leur position de gens qui savent n'est-elle pas supérieure à la nôtre, qui sommes aussi faillibles qu'eux, et qui ne savons pas? Les silences de ces messieurs peuvent avoir tous les défauts et tous les inconvénients énumérés par M. Clemenceau ou par M. Pichon. Mais voici qui doit tout régler : dans l'excès de parole que l'on réclame d'eux ou dans celui que l'on se permet sans leur permission, il peut se cacher tel péril incomparablement supérieur, inconnu de nous et qu'ils savent !