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PRUDENCE ET CONSCIENCE

De deux côtés, qui souvent se rejoignent, du côté des socialistes et du côté du Temps, d'étranges conseils sont adressés aux pouvoirs publics occupés à donner la chasse aux maisons allemandes. Pourquoi ceux qui ont le plus germanisé dans la paix nous obligent-ils à nous en souvenir pendant la guerre ? L'aveugle faiblesse, l'extravagante complaisance dont ces pouvoirs publics ont fait preuve longtemps établissent qu'ils n'ont pas besoin d'être contenus mais stimulés et pressés d'agir. Que signifient les avis de « prudence el de conscience 5) donnés par le Temps ? Ils ressemblent fâcheusement aux avis de c sagesse et de mesure » donnés précédemment, dans un fameux article qui n'était lui-même ni sage ni mesuré, car, les arrêts de justice l'ont établi, le clergé français, accusé bien à tort, s'était montré aussi sage et aussi

mesuré que le pouvait rêver le Temps. Si le Temps a rêvé que les parquets et les commissariats de la République se montrent imprudents ou affolés à poursuivre le commerce et l'industrie boches, nous pouvons l'assurer que cette idée n'était venue à personne qu'à lui! On redoutait de la mollesse et de la lenteur. La garantie du Temps viendra encourager de fâcheuses dispositions dont l'intérêt des commerçants et industriels français ne profitera point.

Ne pouvant malheureusement rien au fait, nous devons cependant montrer l'inanité des raisons alléguées par le Temps. Le grand journal républicain redoute que la chasse à nos pieuvres d'Allemagne ne profite à des intérêts particuliers ou ne serve des rancunes personnelles. Oublie-t-il tous les intérêts particuliers qui ont été lésés, toutes les ruines personnelles qui ont été causées à nos commerçants et à nos industriels par la scandaleuse inondation allemande? Si l'intérêt général ne se compose pas de la simple addition des intérêts particuliers, le Temps croit-il qu'ils sont exclus de cette somme? Une autre lubie du Temps est d'imaginer que le public ne puisse pas collaborer à la « police des affaires commerciales et industrielles et financières qu'on suspecte d'abriter des intérêts allemands ». Les pouvoirs réguliers suffirent, dit le Temps. Ce verbe a déjà porté malheur à notre confrère quand il crut suffisante l'évidence de notre droit pour nous défendre de la propagande allemande auprès des neutres de l'Europe et de l'Amérique. Il a dû convenir quelques jours plus tard que cette suffisance était de la triste et dangereuse espèce qui ne suffit à rien. On

TOUJOURS LA OUESTION lU'LIGIEUSE. 3XÔ

ne voit pas quo les « pouvoirs réguliers, compétents » aient suffi tant que cela à subodorer les manœuvres û'Avanl-Guerre : ils y ont été moins brillants que le simple particulier Léon Daudet*.

Cette manière de refuser la libre et spontanée collaboration du public est un des plus tristes legs de la démocratie napoléonienne. La monarchie héréditaire de Hohenzollern, imitation simiesque, décalque grossier de nos Capétiens, a su démarquer leur méthode, seule pratique, de l'alliance du public et de l'État, celui-ci organisant et fédérant les initiatives, celui-là donnant cours à leur vaste fécondité ^ Nos corsaires et leurs armateurs étaient les collaborateurs volontaires du Roi, comme la Ligue maritime allemande a été la collaboratrice volontaire de l'empereur. Mais ce concours des libertés et de l'autorité suppose en bas une décentralisation et des autonomies dont la démocratie ne veut pas; en haut une fixité et une fermeté de l'autorité que nul gouvernement d'opinion n'est capable de supporter ni même d'imaginer.

On peut faire la môme réponse aux socialistes qui voudraient que les maisons allemandes, mises sous séquestre, soient exploitées. Pour que cette exploi-

1. Avait-il été question de décorer Léon Daudet en raison de VAvant-guerrel Le Nouvelliste de Bordeaux du 29 octobre l'avait demandé aux applaudissements du pays. Il eût été piquant de voir l'autcui- de VAvant-Guci^e décoré par un cabinet où trônait M. Fernand David, contempteur public des avertissements relatifs à Diélette. Nous n'avons pas eu ce spectacle.

2. Le 14 décembre suivant, nous eûmes le plaisir de voir un économiste américain, Franidin Giddings, reprendre ce point de vue.

5Së LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊME.

tation fût vraiment possible et fructueuse, surtout en temps de guerre, il faudrait, d'une part, un État d'un caractère vigoureusement national, d'autre part, un ensemble de conventions sociales fondées sur le concert et sur le concours, au lieu d'être débattues au milieu de luttes affreuses. Nous avons perdu quarante ans à entrechoquer les syndicats patronaux et les syndicats ouvriers dans la fumée d'une lutte de classes singulièrement favorable au concurrent et à l'ennemi germanique : pendant ce temps, Guillaume II négociait entre ses socialistes, ses armateurs et ses financiers, dont les forces unies, se faisant notre parasite, florissaient et fructifiaient à nos dépens.

Avec quelle mélancolie l'imagination du lecteur philosophe refait aujourd'hui l'histoire de ces quarante-quatre dernières années, sous la simple hypothèse « uchronique » des règnes d'Henri V, Philippe VII et Philippe VIII, avec de longs ministères dont les chefs se seraient appelés Le Play, le marquis de la Tour du Pin, Gailhard-Bancel, le comte de Mun et qui auraient travaillé à la paix sociale par l'entente des organisations syndicales et patronales sur les intérêts généraux, représentés peutêtre par des syndicats mixtes, peut-être aussi par de véritables corporations.

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