L'HONNEUR DE LA SCIENCE FRANÇAISE
On a particulièrement approuvé et commenté les fortes lignes où l'Académie des Sciences a protesté contre la prétention de lier l'avenir intellectuel de l'Europe à l'avenir de la science allemande :
Dans le domaine qui lui est propre, l'Académie tient à rappeler que les civilisations latine et anglo-saxonne sont celles qui ont produit depuis trois siècles la plupart des grands créateurs dans les sciences mathématiques, physiques ou naturelles, ainsi que les auteurs des principales inventions du dix-neuvième siècle.
Seulement, fallait-il attendre l'état de guerre pour prendre acte de ces limpides vérités? Et devant l'engouement furieux dont les sciences et les disciplines germaniques étaient l'objet en France, nos grands corps littéraires etscientifiques n'auraient-
ils pas eu le devoir étroit de formuler cette protestation il y a quinze et vingt ans? C'était leur fonction et leur rôle. Ils étaient là pour cela, non en tant que savants, mais comme savants français, membres d'une corporation française; non en tant qu'intellectuels (car à ce titre c'est l'universel qu'ils visaient), mais en tant qu'intellectuels nés en France, vivant de la France, avec des moyens matériels et moraux que la France mettait au service de leurs spéculations générales.
Le fait est que l'initiative privée, la science libre, la philosophie et la littérature non appointée par l'État, non consacrée par la cooptation académique avaient dû depuis vingt-cinq années — jusqu'à la déclaration de guerre inclusivement — exercer l'indispensable ministère qui n'était pas rempli. Ces « gendarmes supplémentaires » de l'autonomie intellectuelle de la France ont d'abord rencontré d'énormes obstacles. En effet, l'opinion des lettrés, des « habiles » avait été faite contre eux. Si l'on dépouillait une Enquête faite vers 1895, l'année du voyage de Kiel, dans les revues d'alors et patronnée par les plus hautes autorités poHtique et sociales, on constaterait que le germanisme coulait à pleins bords dans notre jeunesse philosophique, lettrée et artiste. Les jeunes gens qui préparaient Saint-Cyr, Navale ou même Polytechnique se doutaient à peine de cette pénétration pacifique de l'intelligence et de la culture allemandes, mais exception faite pour les séminaires catholiques, partout ailleurs elle était maîtresse, deux ou trois d'entre nous représentant alors à eux tout seuls une opposition à peine naissante.