L'ALLEMAGNE AU-DESSOUS DE TOUT
23 août 191i.
La loi est dure, mais éternelle : toutes les fois qu'une civilisation affronte une barbarie, la barbarie, même succombante, blesse la civilisation. Il faut s'y résigner ou consentir à une extrémité autrement effroyable, la victoire pure et simple de la barbarie.
Sans doute les civilisés ont le devoir très strict de faire effort pour rester eux-mêmes et dignes d'eux-mêmes, pour maintenir la supériorité de leur cause qui forme leur titre moral à la victoire matérielle; mais il n'est pas moins obligatoire, il l'est beaucoup plus, d'éviter d'être dupes! La duperie ici serait une bien sanglante sottise puisqu'elle mettrait au tombeau des armées immenses, unique sauvegarde de grandes nations. Jamais le salut public n'a imposé plus fermement sa suprématie.
La nature des choses nous impose, sous peine de mort, de prendre les moyens nécessaires et suffisants pour notre défense. Mais cet honneur du nom français, sans lequel nul ne se résout à concevoir la vie de la France, interdit d'appliquer littéralement le talion des sauvageries allemandes.
Les uns donc parlent de représailles, et, comme le faisait le général Ilumbel l'autre jour, ils demandent qu'une note énergique du commandement français au quartier général ennemi l'avertisse de
L'ALLKMAGNE AU-UESSOUS DE TOUT. •/!
la fenno rc'-sohilion do ne laisser aucune cniaulé iinpnnie.
Mais les autres protestent. Ils protestent (railleurs avant qu'aucun fait de reprc^'sailles se soit, je ne dis pas produit, mais esquissé. Et ce sont des actes tout contraires qui ont eu lieu à chaque instant avec un raffinement de magnanimité presque exagérée. Nous avons cité le cas d'un général invitant à sa table un officier uhlan prisonnier. Au môme instant, la Libre Parole relevait, d'après le compte rendu du conseil général des Deux-Sèvres, qu'à Niort les internés austro-allemands étaient traités comme des hôles de distinction.
La moindre infraction aux règles de notre courtoisie est très vivement relevée. Ainsi, à Montpellier, des cris déplacés, poussés sur le passage des prisonniers allemands, ont provoqué une très belle et très noble protestation du général commandant d'armes.... Non, non, les révolutionnaires ont beau s'échauffer, l'autre excès n'est pas à craindre. Le gouvernement lui-même le craint si peu qu'une note officielle, parue hier, avertit qu'on ne saurait « conserver vis-à-vis de nos adversaires actuels la générosité chevaleresque qui, jusqu'à ce jour, était de règle entre les soldats. Le temps de la guerre en dentelles est passé ». Cette espèce de faire-part du décès de l'antique fraternité des armes, celte lettre de deuil de la chevalerie émanée du Ministre de la guerre de la République française constitue un rappel à la réalité et à la plus dure, à celle de nos jours et de notre temps.
L'histoire dira que la dernière guerre en den-
telles, vive mais élégante, a été menée de J908 à 1914, à l'inlérieur de la France, par les adhérents de rAction française, soucieux d'atteindre leur but national, sans rien détruire de précieux, sans rien casser d'irréparable. Nous opérions dans la Patrie, nous savions quels ménagements nous imposait son sol sacré. Mais nous savions aussi que la prochaine guerre extérieure serait terrible et que les horreurs qui nous seraient faites imposeraient aussi d'implacables ripostes. Ces vérités se dégageaient pour nous d'un simple regard promené sur un univers où le perfectionnement des biens scientifiques et industriels a été accompagné du recul religieux et moral qui, depuis la fin du xvn^ siècle, sinon du moyen âge, a été constant.
Au fur et à mesure que les passions sont moins réfrénées, les objets de désirs, tout ce que les passions tendent à posséder et à utiliser, sont devenus plus divers et plus désirables : du fait de la rapidité croissante des communications, chacun un peu partout commence à savoir fort bien où se trouve, en chaque ordre et sous chaque ciel, le meilleur : comment les riches plaines belges, comment l'incomparable variété du territoire français auraient-elles échappé aux convoitises des barbares?
Il y a dix-huit ans, un de mes amis, réfléchissant aux destinées de la Toscane, s'accusait, comme d'une véritable folie, d'avoir noté comme un contraste la suavité du paysage florentin et la rude physionomie de la ville. « C'est cette douceur du pays qui fit courir aux armes.... C'est elle qui forma l'appareil guerrier de ces murs. Lorsque le paradis