‹ Les conditions de la victoire (volume 3)Chapitre 92 sur 238 · VERS LA PLUS GRANDE ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

VERS LA PLUS GRANDE ALLEMAGNE

10 septembre 1914.

Qu'elle soit aux mains des conservateurs ou des libéraux, même des radicaux, la politique extérieure de l'Angleterre se règle sur des traditions et sur des calculs positifs. Cela est fort heureux pour nous en ce moment. Que deviendrait notre victoire si elle était livrée aux fantaisies qui commencent à se faire jour dans notre esprit public? Les oisifs qui donnaient, la semaine dernière, des conseils de stralégic aux armées en campagne, s'occupent maintenant de redistribuer la carte d'Europe, et moyennant deux ou trois idées simples, prises pour mesure de tout et combinées entre elles plus ou moins arbitrairement, ces messieurs arrivent à des résultats fabuleux.

L'idée de justice veut que chacun reprenne son bien. Alors, comme l'Alsace-Lorraine revient à la France, le Slesvig-Holstein fait retour au Danemark, la Posnanie à la Pologne ressuscitée, et le Hanovre est reconstitué par les plus érudits. Mais, arrivé à ce point, un autre aspect de la justice est invoqué : plus d'annexion! Ceux qui ont reçu leur part s'entendent interdire de prendre aucun avantage territorial, dût l'ennemi recommencer ses incursions l'année prochaine. Le principe des langues a joué contre nous quand il s'est agi de nous arracher Strasbourg et Colmar : il sera certainement invoqué aussi pour nous empêcher de compléter nos défenses sur la ligne du Rhin, fût-ce du côté de ces

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vieilles villes, comme Mayence ou m6me Cologne, si curieusement imprégnées de la civilisation de la France !

Ce n'est pas tout. Le développement de ce thème de justice internationale qui nous rel'use l'annexion de toute terre allemande, peut aboutir à l'innocente et monstrueuse conclusion de cet écrivain révolutionnaire que j'ai signalée hier encore : tout ce qui parle allemand nedoit former qu'un seul Etat, Vienne el Berlin doivent donc être enveloppés de la même frontière, si bien que la défaite et l'écrasement des armées de Guillaume peut donner lieu à la constilution d'une plus grande Allemagne! On la diminuerait de cinq ou six millions d'allogènes, mais on l'augmenterait de douze, peut-être même de quinze millions de nouveaux éléments purement germains! Le rêve pangermaniste serait comblé : avec nos trenteneuf millions d'habitants en 1914, nous avons à combattre contre soixante-sept millions d'Allemands unifiés, nous en léguerions à nos petits-neveux quatrevingts à cent millions! Ce serait une belle façon de gaspiller autour dun lapis vert tous les fruits du champ de bataille.

Ces folies sontjeléesdansle public sans réflexion, peut-être avec malice, mais peut-être aussi de la meilleure foi du monde, par collaboration inconsciente à des projets qui n'ont pas la grandeur française pour objectif. Motif nouveau pour désirer que l'opinion soit avertie que les problèmes qui lui échappent en raison lui échappent aussi en droit constitutionnel et en fait diplomatique! Dans nos années de décadence et de stagnation nationale, nous

avons souvent déploré que ce pays si noble, si intelligent, si puissant ne fût pas dirigé ou qu'il le fût si mal! Une direction rationnelle sera plus nécessaire encore maintenant que vont commencer de meilleurs jours. Le double capital de la gloire et de la victoire ne peut être gloutonnement consommé et dilapidé comme un bien de hasard dans les mains percées d'un joueur ou d'un parvenu. Il nous faut la politique de notre race, celle que lui ont méritée son bonheur, son courage, ses destinées.

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