A L’OCCASION DE SON RETOUR DE ROME SUR
LOUIS-NAZAIRE BÉGIN, Cardinal-Prêtre
DE LA SAINTE ÉGLISE ROMAINE, DU TITRE DE SAINT- VlTAL, PAR LA GRÂCE DE DlEU ET DU SlÈGE APOS- TOLIQUE, Archevêque de Québec.
Au clergé séculier et régulier, aux communautés religieuses et à tous les fidèles du diocèse de Québec, Salut et Bénédiction en Notre-Seigneur.
Nos très chers Frères,
Arrivé récemment de Rome, où nous appelaient les affaires les plus graves, nous sentons le besoin d’épancher dans vos âmes les pensées et les sentiments que nous rapportons de ce pèlerinage, le dernier sans doute qu’il nous sera donné de faire, au déclin d’une existence dont tout nous avertit que le terme ne saurait être désormais éloigné.
Nous avons eu le bonheur de nous agenouiller de nouveau sur le tombeau des glorieux apôtres Pierre et Paul. Nous avons revu avec émotion tant de pieux sanctuaires immortalisés par la trace des saints, et que nous visitâmes pour la première fois, il y aura bientôt soixante ans, dans la ferveur de notre jeunesse cléricale. Nous avons porté nos suprêmes hommages, ceux de tout le clergé et de tous les fidèles de l’archidiocèse, au Chef vénéré de l’Église, notre bien-aimé Père et Pontife, Benoît
Reçu à plusieurs reprises, et de la façon la plus bienveillante, par Sa Sainteté, nous lui avons dit combien notre peuple lui reste toujours profondément attaché; combien sincère est sa foi, combien consolante sa vitalité religieuse; quels progrès fait dans notre pays le catholicisme qui, comme aux premiers jours de notre existence nationale, tire toute sa sève et toute sa vigueur de l’Église apostolique et romaine.
Le Saint-Père nous a interrogé sur la solidité de vos croyances, ainsi que sur les dangers qui menacent, parmi nous, l’avenir de la religion. Tout en lui faisant part de nos espoirs, nous ne lui avons pas caché nos craintes. Et c’est en conformité de son plus vif désir que nous voulons aujourd’hui, Nos très chers Frères, vous marquer à vous-mêmes ce qui nous rejouit, chez nous, et ce qui nous inquiète; ce qui fait la force de notre société chrétienne du Canada, et ce qui, si nous n’y prenons garde, sera bientôt sa grande faiblesse.
Pérennité de l’Église
L’Église catholique repose sur la Papauté comme sur une base inébranlable. C’est le roc où Dieu l’a appuyée en la fondant.
Toutes les institutions humaines sont tributaires du temps et de son oeuvre de mort. Seule, l’Église, parce qu’elle est divine, défie les révolutions. En face des empires qui s’émiettent, sa constitution organique demeure intacte. En présence des dynasties qui s’écroulent, le Pape qui la régit garde tous ses pouvoirs souverains et toute son auguste majesté. Jamais la pérennité de la grande société catholique à laquelle nous nous glorifions d’appartenir, n’a brillé d’un plus vif éclat que pendant la dernière guerre, et au milieu des terribles crises politiques et sociales que cette catastrophe a provoquées.
Ce phénomène frappe tous les yeux. Les pouvoirs civils, par un instinct de vie, se tournent vers la seule puissance capable de leur offrir de solides garanties d’ordre, de sécurité et de justice. La France, notre ancienne mère patrie, qui, sous l’influence des sectes, avait rompu avec Rome, renoue ses traditions séculaires. Instruite par l’épreuve, poussée par l’intérêt, et reconnaissante à Dieu d’une victoire très chèrement payée, elle va reprendre auprès du Pape, nous l’espérons du moins, à la grande joie des catholiques français des deux mondes, sa place de Fille aînée de l’Église. Elle sent que, pour combattre les forces d’anarchie qui se dressent contre l’ordre social, elle a besoin du catholicisme dont le Pape est le chef. 2
Infaillibilité pontificale
Le Pape est le gardien jaloux, incorruptible, des principes de vérité et de justice sans lesquels les sociétés ne sauraient subsister. On a refusé d’entendre sa parole. On a voulu, soit par haine, soit par préjugé, soit par ignorance, l’écarter des conseils de la paix. La paix n’a pu être solidement établie. Et le monde reste atteint d’un mal si profond, il subit le choc de passions si redoutables, que l’intervention du Pape s’impose, que son autorité infaillible apparaît comme le seul moyen de retenir le monde sur la pente de l’abîme.
Cinquante ans se sont écoulés depuis la définition du dogme de l’infaillibilité pontificale. Cet acte providentiel, en donnant à la Papauté, un accroissement de prestige, lui a permis d’exercer, sur les intelligences et sur les nations, un empire dont nous éprouvons plus que jamais le besoin, et dont nous constatons plus que jamais les effets salutaires.
Les catholiques du Canada
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Des voix protestantes ont loué, chez les catholiques du Canada en général, et chez ceux de notre province en particulier, l’excellece de leurs principes sociaux, l’esprit d’ordre, de probité, d’équité, le noble et religieux civisme, qui les distingue et qui les honore. Ce portrait, Nos très chers Frères, n’est pas flatté. Il répond à une réalité qui est notre joie et notre gloire. Remercions la divine Providence de la grâce très précieuse qu’elle nous a faite en nous tenant toujours très fermement
unis, nous fils de la France, devenus plus tard sujets britanniques, à la Papauté et à l’Église romaine.
C’est par sa soumission aux enseignements de Rome, par sa docilité à la parole et aux directions du Saint-Siège, que notre peuple a pu conserver, en même temps que l’intégrité de ses croyances, l’honnêteté de ses mœurs, ses traditions et ses pratiques religieuses, son instinct d’ordre social. Dans leurs voyages successifs au centre de la catholicité, vos évêques, Nos très chers Frères, se sont fait un devoir de se bien pénétrer de la pensée du Pape, et de se mettre ainsi en état de vous communiquer à leur retour, avec toute l’efficacité nécessaire, les doctrines qui alimentent dans les âmes la vie chrétienne et l’esprit catholique. Greffée sur le tronc vigoureux planté à Rome par l’apôtre Pierre, notre Église n’a cessé d’y puiser ses principes de force, ses éléments de fécondité.
La société catholique canadienne se dilate rapidement par la création de nouvelles œuvres, de nouvelles paroisses, de nouveaux diocèses. Le Saint- Père voit avec bonheur tous ces progrès qui accusent la vitalité de notre foi, et d’où sortira, si nous restons fidèles à nous-mêmes, l’une des Églises particulières les plus fortes, les plus florissantes, de tout l’univers. Unies, dans le respect de leurs droits, par les liens d’une charité mutuelle, les races dont cette Église du Canada se compose, contribueront puissamment à étendre le royaume de Jésus-Christ et à consoler Notre-Seigneur du mépris de tant d’autres peuples pour son œuvre de régénération et de salut.
Dangers qui nous menacent
Toutefois, Nos très chers Frères, nous aurions tort de nous endormir dans l’illusion d’une confiance aveugle. L’ennemi de la vraie religion redouble, partout, d’activité et de ruse pour tromper les esprits, pour fausser les consciences. Et ses efforts, hélas! sont loin d’être vains!
Le Pape demande aux catholiques canadiens d’avoir l’œil ouvert sur les dangers qui les menacent, de garder avec le plus grand soin leurs traditions et leurs institutions, de ne pas permettre, par exemple, que l’État empiète sur les droits de l’Église et les droits des parents en matière scolaire.
L’effroyable crise par laquelle passe le monde, et l’immense conflit qui l’a précédée et déchaînée, sont des effets directs de l’école sans foi et sans Dieu installée par les pouvoirs politiques, dans un trop grand nombre de pays. Des gouvernements, des fonctionnaires de l’État, se sont substitués à l’Église et à la famille dans l’œuvre fondamentale de l’éducation de la jeunesse. D’innombrables générations ont grandi en dehors de toute atmosphère religieuse. L’ignorance des dogmes religieux et des préceptes de la morale chrétienne a fait jaillir un torrent d’erreurs, de passions, d’instincts sauvages, dont le spectacle glace les âmes d’épouvante. L’enseignement laïque et neutre, dans toutes les phases du développement de l’esprit, est le chancre qui ronge au flanc la société moderne, et lui inocule le virus de l’anarchie et des plus viles jouissances.
L’instruction obligatoire
Grâce à Dieu, nous avons, dans notre province de Québec, un système scolaire qui, sans être parfait, donne à l’Église et aux parents une place très appréciable, et constitue parmi nous l’un des remparts de l’ordre. Sachons défendre ce rempart contre tous les assauts, directs ou indirects, ouverts ou déguisés. Défions-nous de ceux qui font dépendre le progrès de l’éducation de la main-mise du gouvernement, fédéral ou provincial, sur la vie de l’école, et qui prêchent l’instruction obligatoire comme une panacée. Leur doctrine n’est qu’un leurre; et nous y voyons l’une des formes de ce socialisme d’État qui a pris, de nos jours, de si effrayantes proportions.
Le divorce
L’État ne se contente pas d’envahir les droits scolaires des parents. Il porte la main sur le lien sacré du mariage. Il attente à la constitution même de la famille, et il y sème des germes de division, de corruption et de mort. Jusqu’ici, Nos très chers Frères, notre législation fédérale, tout en reconnaissant le principe immoral du divorce, s’est abstenue d’en favoriser la contagion. Ce fléau si redoutable pour l’honneur des sociétés chrétiennes et le bonheur des foyers, a été circonscrit. La porte du divorce, du moins dans les plus vieilles provinces du pays, n’a été, pour ainsi dire, qu’entr’ouverte.
Or, voici que des esprits mal inspirés travaillent à établir, dans toute l’étendue du Canada, des
Cours régulières chargées de séparer ce que Dieu a uni. Une proposition de loi a été formulée en ce sens. C’est un défi à la loi ecclésiastique et divine. Nous protestons de toutes nos forces contre cette tentative de propager ce que nous considérons comme l’un des plus grands maux qui puissent affliger les peuples. Tout acte législatif instituant ou facilitant le divorce, est une œuvre de perversion morale et de décadence sociale.
Le féminisme
Cette fausse conception du mariage n’est pas sans relations avec les doctrines féministes qui tendent à détourner la femme de ses devoirs d’épouse et de mère pour la jeter sur la place publique, et en faire la rivale de l’homme dans tous les domaines. Nous exhortons les femmes catholiques du Canada, notamment nos diocésaines, à demeurer toujours et partout ce que la nature et la grâce les ont faites, à n’ambitionner que le rôle propre, et conforme à leurs aptitudes, dont la Providence les a chargées: rôle très grand, très noble, éminemment nécessaire, et qu’elles doivent s’efforcer de remplir avec tout le zèle, tout le dévouement, toute la vertu généreuse dont elles sont capables.
Les modes immodestes
Cette vertu, exposée de nos jours aux plus grands périls, leur fera éviter, entre autres pernicieux usages, les modes immodestes si vigoureusement dénoncées par Benoît XV et l’épiscopat catholique
de tous les pays. Il y a, dans ces modes perverses, un outrage aux mœurs, un attentat à la pudeur, qui évoque les hardiesses et les hontes de la corruption païenne. Nous voulons que, dans chacune des paroisses de notre diocèse, les curés flétrissent, du haut de la chaire, en termes dignes mais courageux, les costumes indécents, et qu’ils inscrivent au programme des confréries de femmes, Dames de Sainte-Anne ou Enfants de Marie, qu’ils dirigent, une lutte énergique contre ce fléau dont la contagion fait tant de ravages.
Le cinéma séducteur
Un autre signe de la déchéance de nos mœurs, c’est le mauvais théâtre, le cinéma séducteur, dont les spectacles propres à capter les regards imprudents, allument en tant de jeunes cœurs la flamme impure et préparent des chutes si lamentables. Notre bonne ville de Québec, naguère encore presque complètement étrangère à ces amusements, se voit envahie, jusque près de nos églises, par le déploiement astucieux d’un art où la morale et le bon goût sont très fréquemment blessés. Les parents honnêtes, soucieux du salut de leurs enfants, devraient se liguer pour faire le vide autour de ces foyers où s’attise, dans la jeunesse, le vice précoce, et où se dépensent frivolement tant d’heures et de sommes précieuses.
La désertion des campagnes
Que de jeunes gens des deux sexes désertent les campagnes et la vie rurale pour venir jouir dans les villes, des plaisirs de toute sorte qui les y atti-
rent. Des patriotes éclairés ont jeté le cri d’alarme, et nous estimons qu’il est de notre devoir d’y faire écho. L’agriculture a été, dans le passé, l’une de nos grandes forces. Si cette force fléchit faute de bras, le malaise économique dont nous souffrons ne fera que s’aggraver; les centres industriels se congestionneront; et nous ne tarderons pas à éprouver le funeste contrecoup, matériel et moral, de la rupture de l’équilibre partout nécessaire entre la marche de l’industrie et la production agricole.
Chers fils de cultivateurs, sachez donc apprécier la vie prospère qui vous est faite sur le sol fécondé des sueurs de vos ancêtres, et qui a pu jusqu’ici donner à notre peuple l’aisance, la sécurité et la paix. Croyez-en l’expérience à laquelle notre âge et des observations répétées en divers pays, nous permettent de prétendre: notre classe agricole est l’une des plus heureuses de la terre. Ni les salaires alléchants que l’on gagne dans les cités, ni les loisirs dont on y jouit, ni les plaisirs que l’on s’y accorde, ne peuvent égaler les remarquables avantages inhérents au régime terrien où croissent et travaillent, dans la crainte de Dieu et la joie d’une bonne conscience, les générations robustes qui sont l’honneur de nos familles et l’espoir de notre race.
Résolutions à prendre
Ce sont là, Nos très chers Frères, des réflexions qui nous ont paru opportunes, et que nous croyons devoir livrer à votre plus sérieuse attention. Mé-
ditez-les avec soin, et faites-en jaillir, pour le détail de votre conduite, des résolutions solides et pratiques.
Ces résolutions que nous attendons de vous, mettez-les sous le patronage des deux grandes saintes dont l’Église vient de consacrer solennellement la vertu, et que nous avons eu le bonheur, pendant notre récent séjour à Rome, d’entendre glorifier sous les voûtes de la Basilique Vaticane: sainte Marguerite-Marie et sainte Jeanne d’Arc.
Sur les lèvres de ces vierges illustres, filles très pures de notre ancienne mère patrie, la voix de la religion prend les accents les plus pathétiques. Dans la poitrine de ces héroïnes bat le Cœur de Jésus, vibre l’âme de la France chrétienne. Apprenons, par leurs exemples, à servir Dieu tout d’abord, et à pénétrer notre patriotisme de tout ce qui élève, ennoblit, fortifie le culte de la patrie.
L’Église et la patrie
Catholiques et Franco-Canadiens, associons dans un sentiment de commune fidélité l’Église, notre mère spirituelle, et le Canada, notre patrie terrestre. Restons profondément soumis à toutes les doctrines de l’Église et à toutes les directions du Pape. Et, pour cette raison même, écartons soigneusement de notre peuple tout ce qui pourrait ternir son renom religieux, la pureté de ses croyances, l’honnêteté de ses mœurs, l’éclat de ses vertus sociales.
Nous ne saurions mieux servir la cause canadienne qu’en faisant de notre attachement à Dieu l’indispensable condition de notre dévouement pour les intérêts de notre pays.
Sera la présente lettre pastorale lue et publiée aux prônes de toutes les messes paroissiales ou principales des églises et chapelles publiques du diocèse, et en chapitre dans les communautés religièuses, le premier dimanche après sa réception.
Donné à Québec, sous Notre seing, le sceau de l’archidiocèse, le contreseing de Notre secrétaire, le huitième jour de juillet mil neuf cent vingt.
f L.-N. Card. Bégin,
Archevêque de Québec
Par Monseigneur,
Jules Laberge, chanoine
Secrétaire .
Nota. — Les sous-titres ont été mis par les éditeurs
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