‹ Les conferenciers de Notre-Dame de ParisChapitre 1 sur 1 · QUEBEC · texte numérisé non relu

QUEBEC

S. Chaperon & Cie, Libraires

38, rue do la Fabrique

fDoQ

Monseigneur, (i)

Mesdames, Messieurs,

La parole sacrée possède une éloquence naturelle qui manque à la parole profane : éloquence qu'elle tire des sujets qui lui sont propres, de son caractère et de sa mission. Elle n'exprime pas seulement des concepts humains, mais des pensées divines. Elle ne se nourrit pas d'hypothèses ; rien ne saurait ébranler la certitude sur laquelle elle s'appuie. Ne lui demandez pas du nouveau et du changeant : elle n'invente rien,proclame des révélations immuables et des lois saintes devant

(1) Mgr E.-A. Taschereau, archevêque de Québec.

lesquelles tout mortel doit s'incliner.

Elle ne se livre pas en pâture à la discussion, elle s'impose. Ce n'est pas au milieu des clameurs populaires qu'elle retentit, mais dans le silence du temple. Tout bien périssable elle le dédaigne ; elle ne recherche,ne loue, ne fait aimer que ce qui est éternel. Le domaine dans lequel elle se déploie est sans limites : la terre, le ciel, les abîmes de l'Océan et les abîmes du cœur, les siècles évanouis, les âges à venir, tout lui appartient. Son but est de glorifier Dieu, d'instruire l'homme de ses devoirs, de le corriger de ses vices, de consoler ses douleurs, de le conduire à la félicité. Voilà ce qui donne à la prédication évangélique une dignité, une grandeur inconnues à tous les autres genres de discours; voilà ce qui lui permet de produire des effets auxquels ne sauraient prétendre l'éloquence de la tribune et l'éloquence du barreau.

Vous ne m'accuserez pas,Messieurs,de plaider pro aris et focis. Ce que je viens

de dire, tous les rhéteurs, tous les critiques Font proclamé déjà avec plus de force et dans un plus beau langage.

il Le prédicateur, écrit Gormenin, est maître de son sujet, et ce sujet est magnifique comme la création, sublime comme Dieu, vaste comme l'espace, infini comme le temps. Il n'est borné ni par les montagnes, ni par les mers... Il monte au-dessus des nuées dans les palais du ciel, tout resplendissants de lumière, et tout peuplés de séraphins harmonieux. Il foule à ses pieds la poussière des siècles et des mondes, et de sa verge prophétique il chasse devant lui les générations qui n'ont pas encore vu le jour... Mais ce qui, pour le prédicateur, est plus inépuisable que la nature, ce sont les mystères de la religion et les secrets plus incompréhensibles encore peut-être du cœur humain.

Quels trésors ! quelles misères ! quelles petitesses ! quelles grandeurs ! quels sujets ! " Et si nous en appelons à l'histoire : Mirabeau était terrible, sans

doute, au sein de l'Assemblée Constituante ; Bonaparte électrisait ses soldats au point de leur faire mépriser la mort ; les salles de Westminster ont gardé le souvenir des foudroyantes apostrophes de Pitt et de Fox ; qui de nous, aujourd'hui encore, peut lire les immortels discours d'O'Connell sans pleurer sur la pauvre Irlande persécutée ? Pourtant, il faut l'avouer, ni Mirabeau, ni Bonaparte, ni Fox, ni O'Connell n'ont remporté des succès pareils à ceux de ce pauvre catéchiste, de cet humble prêtre qui fut le curé d'Ars. De ces deux paroles que j'oppose l'une à l'autre, la première avait toutes les ressources de l'art et du génie ; mais la seconde, simple et modeste, dépourvue de tous ces avantages brillants, était une parole divine sur des lèvres consacrées. La chaire chrétienne a accompli depuis des siècles et accomplit encore chaque jour ce grand prodige de la conversion des âmes. Elle n'est pas le siège de la passion, de

l'envie ou de la haine ; seules la vérité et la charité ont le droit d'y monter et de s'y faire entendre. Le peuple y accourt comme à une source de lumière et d'espérance. Aussi, la chaire de la plus humble église de campagne nous apparaît-elle environnée d'une auréole de gloire qui manque à la tribune des Démosthènes et des Gicéron.

On ne peut donc nier, Messieurs, que la parole évangélique, lorsqu'elle est ce qu'elle doit-être, possède toujours une éloquence naturelle même sous la forme la plus modeste et la plus austère. Est-ce à dire qu'elle méprise les préceptes de l'art, qu'elle dédaigne cette action oratoire que Démosthènes donnait comme le gage des plus éclatants succès ? Est-ce à dire qu'elle abhorre les ornements du style et que, se retranchant dans sa dignité intrinsèque, elle veut être étrangère à toutes les qualités qui font la puissance de l'éloquence profane ? Assurément non. Gomme la tribune et le barreau, la chaire a ses modèles, ses

maîtres, ses hommes inspirés, et, à travers les âges, si l'Eglise bénit tous ceux qui prêchent sa doctrine et ses lois, elle sait distinguer ses bouches d'or, ses Chrysostôme et ses Bossuet.

Il est une chaire, Messieurs, célèbre entre toutes les autres, qui a vu et voit encore à ses pieds non seulement les fidèles d'une paroisse, mais on pourrait dire tout un grand peuple : j'ai nommé la chaire de Notre-Dame de Paris. C'est un trône glorieux sur lequel ont pris place les princes de la science et de la parole sacrée. Son enseignement qui s'adresse à la France retentit par tout l'univers. Les leçons qui s'y donnent ne sont pas destinées à périr ; la grande famille chrétienne les recueille et les conserve comme des trésors venus du ciel. La chaire de Notre-Dame ! Messieurs, il n'y en a qu'une au monde !

Quels souvenirs et quels noms illustres elle rappelle !

Je la vis un jour, vide, Iiélas ! au milieu de l'immense basilique silencieuse, et avouerai-je que sa vue m'a rempli d'une profonde tristesse ? C'était vers le soir ; je n'entendais que les pas de quelques pieux fidèles, dans ce lieu où retentirent des paroles si vibrantes, des accents si enflammés, des cris si spontanés de foi, d'adoration et d'amour.

Etait-ce bien Notre-Dame ? Notre-Dame frémissantjadisàlavoix de Lacordaire?

Personne, dans cette grande nef où se pressaient alors des milliers d'hommes avides, anxieux enthousiastes ! Par l'imagination, je ressuscitais dans ma pensée cette foule compacte, je voyais le prophète nouveau, vêtu de sa blanche robe de dominicain monter à sa chère tribune, et il me semblait entendre tomber de ses lèvres ces inimitables discours, lus, admirés, savourés pendant les années de collège : u II y a un homme dont l'amour garde la tombe ; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit

un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie ; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hom mes ; qui est visité dans son berceau par des bergers, et par les rois lui apportant à l'envi et l'or et l'encens et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des Oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. 11 y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet ; et cet homme, des millions d'adorateurs le

détachent chaque jour de ce trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie, et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus I vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent

qui me trouble moi-même, et que je ne me connaissais pas ! "

Hélas î Messieurs, ce n'était qu'un rûve ! la chaire était toujours muette, le silence régnait toujours dans le temple ! Trop heureux ceux à qui il fut donné de jouir de ces heures d'émotion indescriptible ! Au pied de cette chaire, pendant que leur cœur palpitait et que leurs yeux se mouillaient de larmes, ils ont dû comprendre mieux que personne que ï 'éloquence c'est Dieu dans une âme et Vâme dans une voix.

Je ne veux pas, Messieurs, séparer de Lacordaire, ses illustres frères, les admirables continuateurs de son œuvre :

Ravignan et Félix, deux jésuites, deux apôtres, deux convertisseurs d'âmes, et Monsabré, cet autre fils de St-Dominique qui prouve au monde que le froc du moine est toujours une gloire pour la France, et que dans sa famille religieuse le flambeau sacré change de main , mais ne s'éteint pas. Lacordaire, Ravignan, Félix et Monsabré ! quels hommes,

Messieurs, et quels défenseurs de notre foi ! C'est à eux qu'elle appartient la chaire de Notre-Dame ; ce sont eux qui l'ont immortalisée et leur nom y reste pour jamais attaché dans la mémoire des peuples. Quand des Vandales viendraient un jour à joncher les rives de la Seine des pierres de la vieille basilique ; quand un triste désert remplacerait cette œuvre gigantesque des âges de foi, le voyageur se souviendrait de ces héros de la parole sainte, comme on se souvient de la tribune aux harangues et de Gicéron au milieu des ruines du Forum romain.

Lacordaire et Ravignan sont morts, mais on peut dire qu'ils parlent encore du fond de leur tombe. Ils ont encore des disciples et des admirateurs plus nombreux peut-être qu'aux plus beaux jours de leur glorieuse carrière. Le premier disait en publiant ses confêren^ ces : " Mes paroles arriveront au lecteur froides et décolorées ; mais quand, au soir de l'automne, les feuilles tombent

et gisent par terre, plus d'un regard et plus d'une main les cherchent encore, et fussent-elles dédaignées de tous, le vent peut les emporter et en préparer une couche à quelque pauvre dont la Providence se souvient au haut du ciel.'7 Non, Messieurs, elles ne sont pas froides, ces paroles fixées sur le papier ; on y sent encore battre le grand cœur qui les dicta, et combien d'âmes en les lisant ont compris la sublimité du christianisme et la beauté de la vertu î

Le Père Félix, son œuvre à Notre- Dame achevée, a continué sur un autre théâtre son fécond apostolat. La France Ta souvent entendu parler en faveur des orphelins et des pauvres ; elle l'entend encore lui exposer la doctrine et la morale évangélique. Ah ! Messieurs, n'estce pas une voix accusatrice qui aie droit de lancer au gouvernement de son pays le sanglant reproche d'ingratitude ? Car cet homme appartient à la famille religieuse que la haine poursuit avec le plus d'acharnement, il est l'un de ces jésuites

que l'on veut proscrire, que l'on trouve indignes de diriger et d'instruire l'enfance et la jeunesse. Il a prêché pourtant sous les voûtes de Notre-Dame, il a jeté plus d'une fois dans l'immensité du temple ces grands mots de progrès, de civilisation, de gloire, de patrie et de liberté ; et ceux-là peut-être qui le persécutent maintenant, ainsi que ses vaillants compagnons d'armes, ont autrefois couvert sa parole de leurs bravos.

Lacordaire etRavignan ont eu chacun une mission distincte à remplir et ils l'ont remplie admirablement. Ils se sont complétés l'un l'autre ; leurs discours forment comme les deux tomes d'un seul et grand ouvrage inspiré par Dieu même. Lacordaire a été le précurseur du Christ, Ravignan en a été l'apôtre ; le premier a préparé les âmes à la foi, le second les a amenées à croire. Le premier comptait ses succès par les milliers d'hommes qu'il attirait au pied de sa chaire, le second par le nombre de ceux qu'il confessait. Lacor-

daire, en se séparant de son auditoire, lui adressait ces touchants adieux : "Et vous, Messieurs, génération déjà si nombreuse en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir, comme je le fus dans le passé ; mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie, et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. " Le Père de Ravignan disait, en rendant compte de ses conférences : " J'ai dû avoir des relations avec bien des gens fort connus. M. de Chateaubriand est venu me voir., des savajits m'ont demandé des rendez-vous ; quelques-uns se sont convertis..." Et encore : " Les conversions d'hommes ont été fort nombreuses. J'ai eu pour ma part quatre-vingt-sept confessions générales."

Quant au Père Félix, il est venu lui aussi à son heure, il a traité le sujet qu'il devait traiter, il a répondu aux besoins d'une époque tourmentée, et ses discours, comme ceux de Lacordaire, restent une apologie sublime de la religion chrétienne. Il a laissé sur la grande question du progrès un ouvrage immortel, auquel les siècles passés n'ont rien de comparable et que rien dans l'avenir n'égalera peut-être. Quand il s'agit, Messieurs, de l'enseignement apostolique, d'un enseignement comme celui qui fait l'objet de cette étude, il est bon de se rappeler la consolante promesse du Maître : u Allez, ne craignez rien, je vous inspirerai moi-même ce que vous devez dire : " promesse qui s'est vérifiée dans tous les temps et dans tous les lieux, devant des auditoires d'enfants comme au milieu des savants de l'Aréopage, dans les humbles chapelles des catacombes comme sous le dôme des grandes basiliques, devant les hommes de foi comme devant les perse-

cuteurs et les bourreaux : u Quoi qu'il en soit, a dit le célèbre jésuite, des motifs qui autorisent cette prédication sur le Progrès considéré au point de vue chrétien, Dieu m'y a poussé. L'esprit souffle où il veut : j'ai cru sentir vers ce sujet une impulsion plus forte que le conseil des hommes; et je le dirai dans la simplicité de mon âme, j'ai cru à un appel de Dieu. Il me semble que J. G. m'a dit dans le silence cette grande parole qui donne aux apôtres, avec la mission, le courage et l'efficacité : Ite : Allez ; allez dire à ces hommes passionnés pour le Progrès que le Progrès c'est moi." Et il est venu, en effet ; il a noblement accompli sa tâche, et en lisant ses discours on sent à chaque instant u le souffle de l'amour qui les conçut et du dévouement qui les fit naître."

Après l'apologétique, il fallait à Notre-Dame l'exposition et la démonstration des dogmes du Credo. Monsabré parut ; il était prêt pour cette œuvre

difficile et nécessaire : a Peut-être, ditil dès le début de ses conférences, trouverez-vous qu'il y a présomption de ma part à entreprendre une si grande tâche. Eh bien ! non. Je m'abandonne à Dieu.

Si, pendant que nous parcourrons l'immensité de l'édifice que ses mains ont construit, il ouvre une tombe et m'invite à m'y coucher, j'obéirai sans murmure et lui demanderai avec amour un autre guide qui vous conduise jusqu'aux plus hauts sommets d'où vous pousserez ce dernier cri de la foi triomphante et de l'amour satisfait."

Voilà onze ans qu'il enseigne, et je ne crains pas de l'appeler le plus complet des conférenciers. Il n'a pas, il est vrai, la flamme oratoire, la puissante originalité, le merveilleux talent d'improvisation de Lacordaire. Lacordaire, c'est l'aigle de Notre-Dame s'élevant à une hauteur que l'aigle de Meaux n'a pas toujours surpassée. Mais chez le père Monsabré quelle sûreté de doctrine ! quel développement admirable des thè-

ses les plus métaphysiques ! quel style correct et vivant ! C'est l'écho fidèle de la tradition catholique, le disciple ému du docteur par excellence, de l'angélique Thomas d'Aquin. Il en traduit les ouvrages, il les commente, il les explique ; jamais la science sacrée n'a parlé un plus riche et plus vigoureux langage; jamais dans la chaire française, la théologie, cette reine des sciences, n'a porté une plus brillante couronne, ni revêtu une pareille splendeur.

Cette année, le Père Monsabré traite de l'auguste mystère de l'Eucharistie.

On dit que le tabernacle lui fournit d'incomparables inspirations. Le peuple accourt en plus grand nombre que jamais pour l'entendre, et il n'y a pas si longtemps encore qu'il répondait aux accents de cette voix si apostolique et si française par d'enthousiastes applaudissements. Certes, il y avait de quoi.

Monsabré avait expliqué la notion du sacrement. C'est un signe sensible de la grâce qui ne se voit pas, un signe public

et extérieur d'unité qui relie tous les membres de la société chrétienne :

" Gomment saurai-je ! s'écrie l'orateur, que Dieu est en vous comme il est en moi, si je ne vois le signe par lequel sa vie vous est communiquée comme elle m'est communiquée ? Je vous entends prier et confesser le même Christ ; c'est bien, je suis content; mais je saurai bien mieux que vous êtes mes frères, je serai bien plus disposé à vous respecter, à vous aimer, à me dévouer pour vous, si les signes sacramentels me donnent la certitude qu'une même vie divine nous anime, que vous et moi sommes les membres d'un même corps, pénétrés des mêmes influences bénies, et rattachés par ces influences à la même tête, qui est le Christ. Honneur donc au sacrement ! C'est le drapeau de la fraternité chrétienne. Petite chose en apparence, grande chose par ce qu'elle signifie. Le drapeau n'est-il pas le signe auquel se reconnaît une nation ? Ses fastes historiques, ses institutions, ses

lois, ses coutumes, sa vie, tout est là : là, dans ce lé d'étoffe que les vents tourmentent ou qui pend négligemment sur sa hampe. Il se lève, on se lève avec lui ; il marche, on le suit ; il s'agite dans la mêlée, on l'entoure, on le défend, au péril de sa vie. Les sabres, les balles et la mitraille se disputent ses lambeaux. Ce n'est plus qu'une guenille, et devant cette guenille abreuvée de gloire, les tambours battent aux champs, les soldats portent les armes. Debout, citoyens, voilà la France qui passe ! Vive la France ! "Et la foule électrisée se leva en'effet en battant des mains, pour saluer la patrie qu'elle croyait voir passer !...

Une vue d'ensemble était nécessaire au début de cette étude ; il nous faut maintenant revenir sur nos pas. Les Conférences de Notre-Dame de Paris ont été sans contredit pour la France

un incomparable bienfait. Rappelonsnous, Messieurs, l'état de notre mère patrie pendant les trente premières années de ce siècle.

Au sortir des horreurs révolutionnaires, on vit, comme le dit Lacordaire,a un grand capitaine porté, par des batailles gagnées, à la tête de l'Etat, chercher quel pourrait être son appui dans l'esprit humain et n'en pas trouver d'autre qu'une Eglise ruinée qui était la fable des gens d'esprit. " Le Concordat de 1801 était sans doute de nature à réjouir les croyants ; cependant nous aurions le tort de penser qu'il inaugura pour le catholicisme une ère de parfaite liberté. Chose étrange, Messieurs, la liberté chrétienne, la première et la plus sacrée des libertés, est celle qui subit toujours les plus formidables attaques.

Il faut la conquérir au prix de la parole, de la vertu et parfois au prix du sang. En France, sous le Consulat et sous l'Empire, la liberté était captive. Portalis ne disait-il pas que la puissance

publique n'est rien si elle n'est tout ? A l'Etat seul le droit d'enseigner, et l'on devine quels principes devait inspirer à la jeunesse cet Etat formé luimême à l'école de Voltaire. Ce n'étaient pas les évoques, mais le prince qui devait approuver les règlements de l'organisation des séminaires. Les jeunes lévites ne pouvaient entrer dans le sanctuaire qu'avec l'approbation du gouvernement. Les conciles généraux étaient regardés comme des conciles étrangers, et tout acte de la papauté devait être soumis à la puissance séculière pour avoir force de loi. C'est alors que l'abbé Frayssinous inaugura ses conférences à St-Sulpice : discours classiques, solides, intéressants, sur les vérités fondamentales de la religion. Le cardinal Maury, de hauts fonctionnaires de l'Etat, des personnages illustres allaient l'entendre.

Mais le ministre de Dieu eut un tort immense, et le préfet de police ne manqua pas de le mander pour le

lui reprocher : u il prêchait le cagotisme, il fanatisait la jeunesse, il ne parlait jamais de la gloire de l'Empereur et de ses soldats! " Est-il étonnant après cela que la Restauration ait été accueillie comme une délivrance et Louis XVIII comme un libérateur ?

L'Eglise espérait de beaux jours. Voilà en effet le catholicisme proclamé la religion de l'Etat, le repos du dimanche devenu une loi, le divorce disparu du code civil, les évêques reconnus comme les seuls directeurs des séminaires, les congrégations religieuses encouragées ; on put croire un instant à un réveil de la foi par toute la France. Hélas ! la réaction était trop violente, l'incrédulité releva la tête et résolut de livrer bataille. Pour détruire l'effet des livres de Chateaubriand et du comte de Maistre, elle réédita les ouvrages de ses maîtres, Voltaire et Rousseau. Les plus immondes écrivains sortirent de leur tombe, afin de corrompre les cœurs honnêtes, et, pour faire rire

le peuple, le licencieux Béranger chanta. Lettre morte que cette charte royale qui avait donné de si douces espérances ! La marée antichrétienne monta, monta toujours, et quand éclata la révolution de 1830, on vit des Français, ou plutôt des barbares, démolir le palais épiscopal, saccager St-Germàin PAuxerrois, et briser partout daas Paris le signe auguste qui sur le Calvaire avait sauvé le monde. Ce n'était pas le dernier mot de l'incrédulité. Jusqu'alors elle s'était montrée féroce, elle devint stupide. Pour édifier, après avoir détruit, elle imagina une société nouvelle, une religion nouvelle, un sacerdoce nouveau, et, dans la capitale même de la France, elle tenta de réaliser les monstrueuses utopies de Saint-Simon,de Comte et de Fourrier. Ce fut'son coup de mort. Apparaissez, anges de la charité que le ciel inspire, fondateurs et membres de la société de Saint-Vincent-de- Paul. Que je te salue à la tête de cette généreuse phalange, ô Frédéric Ozanam,

jeune homme de vingt ans ! Vous avez entendu vos philosophes pérorer dans leurs tribunes académiques, ils n'aboutissent à rien ; il faut un remède à votre pays malade, c'est vous, visiteurs des pauvres et consolateurs des affligés, qui appellerez le médecin. Ils s'adressent en effet à l'archevêque de Paris, ils sollicitent un enseignement qui réponde à leurs besoins et à ceux de leurs frères et ils l'obtiennent ; ils désignent même le prédicateur qu'il leur faut : un homme qui a souffert comme eux, qui a gémi comme eux, qui parle leur langue et dont le cœur bat comme leur cœur ; après beaucoup d'instances, le prédicateur leur est donné, et Lacordaire, âgé de trente-troisjans, monte dans la chaire de Notre-Dame, pour enseigner sa patrie.

Ce jeune prêtre avait déjà un passé illustre et son nom était connu par

toute la France. Né à Dijon en 1802, orphelin de père dès ses premières années, il avait été élevé par sa pieuse mère dans l'amour et le respect du christianisme. Malheureusement, au lycée où il fit ses études, il perdit la foi. Toute pratique religieuse disparut de sa vie ; il fut de son siècle, il en connut les tristesses et les misères. Mystérieux desseins de la Providence qui, plus tard, inspireront à l'immortel conférencier cet humble et touchant aveu : " Dieu nous avait préparé à cette tâche en permettant que nous vécussions d'assez longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu'il nous destinait à reprendre un jour dans un sens opposé ; en sorte qu'il ne nous a fallu, pour parler comme nous l'avons fait, qu'un peu de mémoire et d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous-même, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé. "

Entré au barreau, vers lequel le portaient ses talents et ses goûts, il s'y fit re-

SI

marquer dès ses premiers discours,et Berryer, qui l'entendit, lui prophétisa de grands succès. Mais soudain, touché par la grâce, converti comme Paul sur le chemin de Damas, le jeune avocat quitte le monde, et entre à Saint-Sulpice- Là, il vit pendant plusieurs années de Thumble vie de séminariste, et, ordonné prêtre en 1827, il est nommé aumônier de couvent.

Un homme attirait alors sur lui tou& les regards et exerçait sur tous les esprits d'élite une véritable fascination : c'était Lamennais. On l'appelait le dernier des Pères de l'Eglise et le Bossuet de notre siècle. 11 vit Lacordaire et se l'attacha. Tous deux, avec Montalembert, voulant unir leurs efforts pour défendre le catholicisme méprisé, et pour conquérir une liberté qu'on leur refusait sur toute la ligne, fondèrent l'Avenir, journal qui devait être si tristement célèbre. Cette feuille, lancée d'un bout du pays à l'autre, produisait une sensation impossible à décrire. Ses

rédacteurs faisaient trembler les gouvernants plus que n'auraient fait des soldats. Aussi, il faut le dire, c'étaient de vrais coups de feu que les articles qu'ils écri vaient contre leurs persécuteurs. Qu'on en juge par l'exemple suivant. Un homme était mort après avoir repoussé les secours de la religion. Le curé avait refusé à son tour la sépulture ecclésiastique, et le sous-préfet avait osé faire entrer le cadavre dans l'église, par la force armée. Lacordaire prit la plume et fit son premier article, signé de ses initiales. Il s'adresse aux prêtres : " Un de vos frères a refusé à un homme mort hors de votre communion les paroles et les prières de l'adieu des chrétiens. Votre frère a bien fait : il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions serviles. Malheur à qui bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d'un cercueil! qui conduit les âmes au juge-

ment de Dieu par crainte des vivants et pour une vile monnaie ! Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain !...

Votre frère a bien fait ; mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen aussi vil qu'un prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il employer la violence pour l'y conduire, et crocheter les portes de l'asile où repose, sous la protection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des

Français Or l'homme qui a traité

un lieu où les hommes plient le genou avec plus d'irrévérence qu'il n'en serait permis à l'égard d'une étable, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l'eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, et jurant de ne pas

l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'Etat."

Ainsi écrivait avec la verve de Mirabeau improvisant à la chambre, cet aumônier de vingt-huit ans. Attaqué souvent,il se défendait avec vaillance. On le citait à l'audience de la police correctionnelle : il revêtait aussitôt sa robe d'avocat et plaidait lui-même sa cause au nom de la liberté. Si on l'appelait le ministre d'un pouvoir étranger parce qu'il était prêtre, il répliquait : " Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part : de Dieu ! " Mais bientôt sa voix se fit entendre dans une grande cause. Avec Montalembert, il avait ouvert uçe école afin d'affirmer à la face de son pays la liberté d'enseignement que l'Etat n'accordait qu'à ses fonctionnaires serviles.

Représentons-nous, Messieurs, ces deux jeunes gens, ces deux lutteurs infatigables, ce prêtre et ce laïque dans une humble maison, montrant à lire et à écrire à de pauvres enfants. N'est-ce

pas un spectacle plus touchant que celui de Socrate discourant sur l'immortalité de l'âme, ou de Platon philosophant dans les jardins d'Académus ?

Hélas ! ce qui arriva vous est connu.

Les puissants du jour eurent peur de ces petits maîtres d'école, et résolurent de leur imposer silence. Un commissaire se présente : u Au nom de la loi, dit-il aux enfants, je vous ordonne de sortir : " — Au nom de vos parents, dont j'ai l'autorité, s'écrie Lacordaire, je vous ordonne de rester. — u Nous resterons, répondent les enfants ! " — Il fallut pourtant céder devant la violence, mais un grand procès s'ensuivit.

Devant la chambre des Pairs, Montalembert fit en faveur de la liberté d'enseignement un discours suffisant, à lui seul, pour immortaliser une vie d'homme. Lacordaire parut à son tour :

" Nobles Pairs, dit-il, je regarde et je m'étonne. Je m'étonne de me voir au banc des prévenus, tandis que M. le procureur général est au banc du

ministère public ; je m'étonne que M.

le procureur général ait osé se porter mon accusateur, lui qui est coupable du môme délit que moi, et qui Ta commis dans l'enceinte où il m'accuse, devant vous, il y a si peu de temps.

Car de quoi m'accuse-t-il ? D'avoir usé d'un droit écrit dans la Charte, mais non encore réglé par une loi: et lui vous demandait naguère la tête de quatre ministres en vertu d'un droit écrit dans la Charte et non réglé par une loi ! S'il a pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec la différence qu'il demandait du sang et que je voulais donner une instruction gratuite aux enfants du peuple.

Tous deux, nous avons agi au nom de l'article 69 de la Charte. Si M. le procureur général est coupable, comment m'accuse-t-il ? et s'il est innocent, comment m'accuse-t-il encore ? " — Ainsi se continua cette chaleureuse défense qui se terminait par les paroles suivantes : u Quand Socrate,dans cette première et fameuse cause de la liberté d'enseigne-

ment était prêt à quitter ses juges, il leur dit : " Nous allons sortir, vous pour vivre, moi pour mourir." Ce n'est pas ainsi, mes nobles juges, que nous vous quitterons. Quel que soit votre arrêt, nous sortirons d'ici pour vivre : car la liberté et la religion sont immortelles, et les sentiments d'un cœur pur que vous avez entendus de notre bouche ne périssent pas davantage." — Il fut condamné à cent francs d'amende ; mais le peuple l'acclama comme un glorieux vainqueur.

Cependant V Avenir devenait suspect, les thèses qu'il soutenait tournaient au paradoxe, et l'autorité religieuse s'alarma. La publication du journal fut suspendue, et Lamennais, Lacordaire et Montalembert partirent pour Rome, afin de soumettre leur cause au St-Siège.

Les doctrines de V Avenir furent réprouvées ; Lacordaire et Montalembert se soumirent,mais Lamennais se révolta, et entre lui et ses deux amis ce fut dès lors une rupture éternelle. Je n'ai pas à

raconter ici la triste histoire de l'ange déchu. Je dirai seulement, pour ce qui touche à mon sujet, qu'il répondit à l'encyclique du pape par le plus malheureux des livres : Les paroles d'un croyant. Alors Lacordaire crut de son devoir de défendre l'Eglise sa mère contre son ancien ami et son ancien maître, et publia un ouvrage, dont la dernière page,l'une des plus belles qu'il ait écrites, est le cantique inspiré d'une âme heureuse d'avoir trouvé la vérité : " 0 Rome, c'est ainsi que je t'ai vue ! Assise au milieu des orages de l'Europe, il n'y avait en toi aucun doute de toimême, aucune lassitude ; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait avec une lucidité sublime le développement des affaires humaines dans leurs liaisons avec les affaires divines ; seulement, la tempête qui te laissait calme, parce que l'esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait aux yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles,quelque chose qui

rendait son admiration compatissante.

O Rome ! Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue pour n'avoir pas rencontré de rois prosternés à tes portes ; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles ; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du

monde O Rome ! un de tes fils à qui

tu as rendu la paix, de retour dans sa patrie, a écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds comme une preuve de sa reconnaissance, il le soumet à ton jugement comme une preuve de sa foi."

Voilà, Messieurs, l'homme qui, en 1835, allait être chargé des conférences de Notre-Dame. Il était nécessaire de rappeler ses antécédents, car ils nous font comprendre pourquoi la jeunesse catholique le désira pour son docteur.

Cependant l'Archevêque n'était pas porté vers ce choix. La fougue de

Lacordaire, ses hardiesses de langage, les relations qu'il avait eues avec Lamennais lui inspiraient des craintes.

Ajoutons que l'orateur connaissait parfaitement sa force et sa faiblesse, et qu'il ne pouvait se résoudre à débiter devant un auditoire un discours écrit et appris par cœur : " Parler et écrire sont deux facultés tout à fait séparées chez moi, disait-il, et qui ne peuvent s'exercer qu'à part l'une de l'autre." Il avait besoin d'improviser : c'était le seul moyen pour lui de livrer son âme tout entière. Certes, l'improvisation est sans doute le secret des grands triomphes de la parole, mais elle n'est pas sans inconvénients ; et, quand il s'agit de l'exposition de la doctrine, elle présente de vrais dangers. Voilà ce qui faisait hésiter Mgr de Quélen. Enfin, cédant à des sollicitations pressantes, il offrit la

chaire de Notre-Dame à Lacordaire

Quoiqu'il ne restât à celui-ci que sept semaines pour se préparer, il n'était point pris à l'improviste et il eut bientôt

arrêté le plan de toute sa prédication. Avant lui, les apologistes partaient du fait de la révélation primitive attesté par l'histoire, pour arriver à la loi mosaïque, puis à l'Evangile, à Jésus- Christ, et enfin à l'Eglise; lui, remonta de l'Eglise à la révélation primitive.

Jusqu'alors on avait prouvé que le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu ; Lacordaire voulut démontrer qu'il vient de Dieu parce qu'il est excellent. Ce fut l'œuvre de plusieurs années pendant lesquelles il vit sa chaire entourée de silence et d'honneur. On le comprend, c'était surtout aux arguments de l'ordre moral qu'il fallait faire appel ; il convenait d'invoquer le témoignage du cœur humain, et, dans le développement de ces preuves, jamais Lacordaire ne pourra être égalé.

Ecoutons l'orateur lui-même raconter sa première entrée comme conférencier dans cette église métropolitaine, qu'il aimait à appeler sa grande patrie : " Le jour venu, Notre-Dame se rempjit d'une

multitude qu'elle n'avait point encore vue. La jeunesse libérale et la jeunesse absolutiste, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prête pour tout ce qui est nouveau, s'étaient rendus à flots pressés dans la vieille basilique. Je montai en chaire, non sans émotion, mais avec fermeté, et je commençai mon discours, l'œil fixé sur l'Archevêque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. Il m'écoutait la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas simplement spectateur, ni juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, il m'échappa un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir.

L'Archevêque tressaillit visiblement ; une pâleur qui vint jusqu'à mes yeux couvrit son visage ; il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée dans son esprit, elle Tétait aussi dans l'auditoire."

Ce cri auquel Lacordaire fait allusion et qui produisit sur les six mille hommes qui l'entendirent un effet pareil à celui de la parole d'Ezéchiel au milieu du champ d'ossements où Dieu avait conduit le prophète, ce cri, le voici : " Assemblée, assemblée, que me demandez vous ? Que voulez-vous de moi ? la vérité ?... Vous ne l'avez donc pas en vous î Vous la cherchez donc, vous voulez donc la recevoir ; vous êtes venus ici pour être enseignés." Ce n'était pas, Messieurs, une vaine déclamation, ni une apostrophe banale, mais une preuve véritable, un argument ad hominem, et comme le résumé de toute sa première conférence. Cette conférence je l'analyse en peu de

mots : L'homme est un être enseigné :

enseigné [par sa mère dès les premières années de sa vie, enseigné plus tard par des maîtres, enseigné toujours : il a besoin d'une autorité qni le guide, qui le dirige et qui l'éclairé, il en a besoin parce que Dieu Ta fait ainsi. u S'il n'était pas un être enseigné, il communiquerait directement avec la vérité et ses erreurs seraient purement volontaires et individuelles ; mais il est enseigné, et l'enfance ne peut se défendre contre l'enseignement de l'erreur, et le peuple ne peut se défendre contre l'enseignement de l'erreur, et la plus grande partie des gens éclairés ne peuvent se défendre contre l'erreur qu'elle a sucée dès l'enfance, ni contre l'ascendant de quelques intelligences supérieures qui dominent les autres. " Que faut-il conclure, Messieurs, de ce fait indéniable f C'est que l'humanité est condamnée à la plus lamentable des conditions, ou qu'il faut " un enseignement divin qui protège l'enfance, le vulgaire des gens éclai-

rés,et ceux-là mômes qu'une intelligence plus forte livre à la domination privée de leur orgueil, et n'affranchit pas delà domination publique de leur siècle ou de leur nation. Oui, la vérité n'est qu'un nom, l'homme n'est qu'un misérable jouet d'opinions qui se succèdent sans fin, ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine qui enseigne l'homme, cet être nécessairement trompé par l'enseignement de l'homme ! " Cette autorité où est-elle ? Comment la reconnaître ? A ce signe aussi éclatant que le soleil, à ce^signe suffisant à- lui seul, qui est l'universalité.

Car elle doit être universelle cette autorité divine, puisqu'elle est nécessaire non seulement à une famille, non seulement à une nation, mais à l'humanité tout entière. Et elle est divine cette autorité universelle ; car nulle autorité humaine, ni philosophique, ni religieuse ne peut revendiquer une pareille gloire depuis l'origine du monde. Seule l'Eglise catholique enseigne partout et

toujours ; seule elle règne par tout Punivers ; elle est l'autorité que nous cherchons, l'autorité divine dont nous avons besoin.

Voilà, Messieurs, cet argument tiré de l'expérience quotidienne, de l'histoire, du plus intime de notre nature, argument philosophique et populaire auquel l'esprit et le cœur ne peuvent s'empêcher d'applaudir. Oui, c'est bien cela ; il nous faut une autorité : l'Eglise seule est cette autorité ; donc elle est divine. C'est toute la pensée d'un discours que je veux vous lire en terminant, discours admirable, trop peu connu et qui mérite d'être comparé à la conférence dont je vous ai donné un pâle résumé. Il est d'un laïque converti, Raymond Brucker, et s'adresse à des ouvriers. Ce n'est pas le même langage, mais c'est le même raisonnement sous la forme la plus originale qui se puisse concevoir.

La citation est un peu longue, mais elle est si belle que je n'ai pas le courage de l'abréger :

" En ce temps-là, Messieurs, le Genre humain tout entier, celui qui a été, celui qui est, celui qui sera, se réunit en une grande plaine. Et il y convoqua tous les Philosophe, présents, passés et à venir.

" Et le Genre humain parla ainsi aux Philosophes : J'ai lu tous vos ouvrages. Oui, tous. Et je dois dire que je m'y suis effroyablement ennuyé. J'en bâille encore. Le Genre humain bâillait, et rien n'était plus terrible à entendre que ce bâillement de Genre humain.

" Il reprit en ces termes : J'ai donc lu tous vos ouvrages, afin de pouvoir répondre à cette grande question qui me tient en fièvre et en angoisse : Qu'est-ce que la vérité ?

" Et, après les avoir lus et relus, je me suis trouvé en de lugubres et épouvantables ténèbres. J'en savais bien moins qu'avant.

" Je vous ai donc convoqués pour vous poser de nouveau le grand problème qui m'agite et pour vous adresser trois

demandes. Veuillez, si vous le pouvez, m'écouter en silence.

"Les philosophes écoutèrent et le Genre humain leur dit : Je veux tout d'abord, — j'ai bien le droit de vouloirje suppose, — je veux un livre, un petit livre, de dix ou vingt pages, qui contienne toute la vérité sous une forme très élémentaire et tout à fait transparente; un petit livre qui puisse se mettre en poche et ne coûte que deux sous ; un petit livre qui soit également à la portée du penseur, du poète et aussi de ces multitudes vulgaires qui vivent uniquement de la vie pratique et matérielle. Tel est le livre, telle est la leçon que je veux.

" Les philosophes se regardèrent avec stupeur et se dirent d'un commun accord. Est-il bête, ce Genre humain ?

Ne s'imagine-t-il pas que nous possédons la vérité. Mais, si nous l'avions, ce ne serait certes pas à ce prix-là que nous la vendrions.

a Et plusieurs d'entre eux commencèrent à s'effacer et à disparaître.

uLe Genre humain, sans les voir,continua en ces termes : non seulement je veux que vous me donniez la théorie ; mais je prétends que vous m'offriez l'exemple.

uNon seulement je veux un petit livre populaire qui contienne la vérité en dix pages et qui la vulgarise universellement dans le temps et universellement dans l'espace ; mais je veux qu'il vienne un jour quelqu'un pour m'offrir l'exemple de toutes les vertus qui sont enseignées dans le petit livre.

u Et je veux que cet exemple puisse être aisément imité par l'homme, par la femme et par l'enfant, par ces trois membres augustes de la Trinité humaine.

" Pouvez-vous me donner le livre ?

Pouvez-vous me douner l'exemple ?

" Les trois quarts des Philosophes avaient déjà disparu. Et le Genre humain, qui s'en aperçut, commença à être triste dans son cœur.

u Ce n'est pas tout, dit-il encore, non seulement il me faut une Leçon, non seulement il me faut un Exemple immortels ; mais j'ai encore besoin d'une immortelle Institution qui réponde tout à la fois à ces trois idées : science, richesse et dévouement. Une Institution qui s'appuie sur la science, qui mette la richesse à son service et qui ait le dévouement pour essence.

u Une Institution qui garantisse et perpétue la Leçon et l'Exemple, en les rendant éternellement vivants sous mes yeux.

4: Quand le Genre humain eut achevé ces mots, il jeta un regard sur les Philosophes ; épouvantés,tous s'étaient enfuis.

u Alors le Genre humain, le pauvre Genre humain se mit à fondre en larmes. Un sanglot de Genre humain !

" Et il se roulait par terre, désespéré de ne pouvoir posséder la Vérité aimée, et de n'avoir ni la Leçon, ni l'Exemple, ni l'Institution.

" Et comme il était ainsi perdu dans sa douleur, il aperçut soudain, en je ne sais quel coin, une espèce d'homme, vêtu d'une espèce de blouse, qui portait sur ses épaules une espèce de poutre, un gros morceau de bois. Gomme qui dirait une croix.

" Et l'homme avait ses beaux cheveux blonds tout couverts desang. Le sang lui tombait sur les yeux. Le sang coulait à grosses gouttes sur tout son corps.

u Et il regardait le pauvre Genre humain si doucement, si doucement, si doucement !

" Puis il s'avança : avec quelle lenteur, avec quelle majesté ! il marchait, portant le bois énorme. Et il dit d'une voix si tendre, si tendre : Tu veux la vérité ? Je te l'apporte.

" Tu veux un petit livre qui contienne en dix pages toute la vérité et qui soit compris de tous. Tiens, prends ce petit livre.

" Et, à la première page, le Genre humain lut : Catéchisme. L'homme continua : Tu m'as demandé non seulement une leçon, mais un exemple vivant.

Tiens ; regarde-moi. Je suis ton fîieu qui s'est fait homme pour t'offrir un type éternel et te conduire à la béatitude.

" Enfin, tu m'as demandé une Institution. Tiens, prends ; voici l'Eglise.

" Et le Genre humain tomba à genoux et adora Jésus-Christ. "

Gomme vous le voyez, Messieurs, l'illustre dominicain n'avait pas dit autre chose : l'Eglise est divine parce qu'elle répond à toutes les aspirations et à tous les besoins de notre esprit et de notre cœur. Ce sera la conclusion de cet entretien.

Messieurs, vous n'avez entendu ce soir que le début de l'enseignement de Lacordaire à Notre-Dame de Paris. J'ai donc simplement effleuré mon sujet. Par là, je le sais, j'ai pris vis-à-vis de vous l'engagement tacite de poursuivre plu?

tard l'œuvre commencée. Je le ferai autant quft les circonstances me le permettront et en comptant, Mesdames et Messieurs, sur votre bienveillance accoutumée.

A la mémo librairie vient de paraître:

Manuel de l'Adoration réparatrice pnr l'abbé AI.- T. Lap.recquk.

Un joli volume in-:;2 reli$, Prix:

35 cents.

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