CHAPITRE VI
,\ profita donc de ral)senccdc mon oncle Junius ipour mettre à exécution la rcsohilion définiti- "^td^^T renient prise de me changer d'institution. Cette
r^Q+5?@^fois ce fut mon père qui se cliargea de découvrir ce ('Mw^in'd me fallait.
Mon grand-père avait visité inutilement toutes les inslilutions de notre quartier, il n'y fallait donc plus songer; mon père se rappela fort à pi-opos un établissement qui faisait grand bruit alors : cette maison d'éducation était éloignée de plusd'une demi-lieue de notre domicile; mais, au dire de mon j)ère, cet inconvénient cessait d'en être un, par la [)récaution qu'avait prise le clief de cette école d'envoyer chercher ses élèves en voilure dans les quartiers les })liis éloignés de Paris, et, surcroît a<hniiai)lr de précaution, ces voitures étaient ménu! cbauHees en iiivcr!
1! se iiàta d'aller visiter rétablissciiiciil : il en icnIiiI en-
chanté. Sans être vaste, le jardin servant de récréation était suiïisant, les classes magniliques, le choix des élèves trèssatisfaisant; enfin le maître de la maison était un homme aimable, de manières excellentes, d'infiniment d'esprit ; ce qui l'avait charmé surtout, c'était les procédés ingénieux dont il usait pour faire, du travail, un i)laisir àses élèves. Sous la direction habile et paternelle de M. Bernardet, les enfants s'instruisaient sans peine et pour ainsi dire en jouant. Enfin, c'était merveilleux ; et ce bon, cet aimable, ce spirituel M. Bernardet était lenecplus ultra, le parangon des instituteurs passés, présents et futurs. Aussi mon père me fit-il écrire sur les registres de l'institution et paya-t-il le premier trimestre, avec enthousiasme, séance tenante.
J'y devais prendre mon repas du midi avec les pensionnaires, car il était impossible de me renvoyer chercher pour déjeuner, et je ne pouvais me passer d'un déjeuner chaud.
Le prix de ma demi-pension se montait à 170 francs par trimestre, y compris la voiture, bien entendu : c'était un peu cher ; mais une famille riche comme la mienne devait-elle regarder à l'argent quand il s'agissait de confier son uni<iue enfant à des mainsaussi habiles? Personne, chez moi) n'eut d'objection à formuler contre un si heureux choix, c'était une bonne fortune dont il fallait se hâter de profiter: quant à moi, j'étais ravi rien ({u'à la pensée d'aller en voillu'c pendant une demi=-heurej chaque jour, matin el soir.
Le lendemain donCj la voiture de linstitution Bernal'det s'arrêta à 8 heures et demie à notre porte ; c'était une belle Noilure à deux chevaux vraiment ! Sur les deux bandeatix de la voiture, ali-dessous et au-dessus des portières, si^
LES CONFESSIONS DTN EGOLIEK. 175
lisaient en gros caraetèresdu plus beauroiige le nom, la rue et le numéro de l'institution ; c'était un prospectus perpétuel qu'on promenaittous les jours pendant plusieurs heures dans Paris.
Les premiers jours, cela alla fort bien; la voiture s'arrêtait régulièrement à notre porte àhuitheuresetdemie le matin, et le soir, à 5 heures et demie ; mais dès la seconde semaine, elle s'îu'rêta à 9 heures, puis à 9 et demie, puis à 10 heures.
Le soir, on nous embarquait à quatre heures, abrégeant ainsi la classe d'une heure pour les voitiiriers, c'était le nom (|u'on nous donnait à l'institution, et le dernier venu n'était pas rentré chez lui à sept heures ; il fallut retarder le diner plusieurs fois pour m'attendre, et plusieurs fois aussi, il fallut dîner sans moi; mon père commençait à iTcde plus tout à fait aussi enthousiasmé.
Cet inconvénient était pourtant le moindre de ceu\ qu'olfrait cette magnifique invention des voitures à domicile. Qu'eût dit ma mère si elle eût su que je n'arrivais guère à la ])cnsion qu'à onze heures pour en sortir à quatre? c'est-àdire qu'en tout je n'avais pas trois heures de classe paijour? ([u'ciU-ellc dit surtout de me savoir flanaid t(»us les jours en voiture à travers les rues de Paris, ou je voyais et entendais bien des choses qu'il eût étémieu.v quejene visse et n'entendisse pas, et que nous commentions de toutes soites de façons mes camarades et moi ; et parmi vingt ou Niiigl-^ <|uatre enfants que nous étions entassés dans notre Noituic. il y en avait toujours d'assez délurés, connue on dit; pour Mousiuslruircdr ce- (pic nous eussions dû ignorer; or. je \ous assure (|ue Paris parcouru ainsi dans tous les sens pendant
I7b LES CONFESSIONS D'UN ECOLIEH.
quatre ou cinq heures par jour, est un vaste champ où l'on peut faire récolte des ohservatious les plus variées.
Mais ces excursions nous plaisaient fort et nous nous serions bien gardes d'instruire nos parents des inconvénients (|ui en résultaient; les enfants, les écoliers surtout, sont tous ainsi, ils dissimulent soigneusement tous les mauvais côtés de leur pension, pour })eu que les maîtres prennent le soin prudent de flatter leurs goûts ; c'est laseule explication quon puisse donner du succès de certaines maisons qui sont si loin de le mériter.
Mon père adressa quelques observations à M. Bcrnardet, mais celui-ci eut lart do lui faire trouver petit, le désagrément qui d'abord lui semblait si grand; il lui démontra ([ue, loin de souiîrir de ces longues courses ma santé s'en fortitierait; entin , il lui présenta comme des avantages tous les inconvénients qui lui étaient signalés, et mon père revint encore enchanté. Mon père avait de l'esprit pourtant; mais M. Bernardet était riche, il le recevait dansun salon magnifiquement meublé; lui-même était toujours mis avec recherche : habit noir, pantalon noir , gilet de i)iqué blanc , ou chamois, l>otles vernies, rien ne manquait à la toilette de M. Bernardet pour en faire un homme du monde ; il sexprimait élégamment, causait agréablement , se montrait selon l'occasion , et selon les personnages, froid , hautain , dédaigneux , ou i»révL'nant juscpià r(tl)séquiosité , respectueux jusqu'à r humilité, selon quil avait alVaiie à une personne opulente, ou riche seulement ou aisée ; les autres, à peine (hiignait-il les recevoir; les premiers . il les recoiuhiisail a\('c iorce révérences jusque sur l'escalier et deseciidail même (|iirl(pies
marches ; il ne reconduisait les autres que jusqu'à la porte du salon; pour les troisièmes, il n'allait que jusqu'à la porte de son cabinet, et je n'oserais pas affirmer qu'il prît la peine de se lever pour saluer les derniers. « Pas d'argent, pas de révérences , » paraissait être sa maxime favorite ; mon père qui se retrouvait en lui ne pouvait manquer de lui accorder sa sympathie.
M. Bernardet pouvait avoir 4S ou 50 ans; celait un homme détaille moyenne, bien pris dans sa stature, plutôt fort ({ue frêle , ayant cet embonpoint qui communique un certain aplomi) : il avait dû être fort joli garçon; il souriait presque toujours doucement en parlant; savoir était pénétrante et ses gestes h.irmoniciix : il séduisait son public.
Il avait trouvé le secret d'être toujours Jiimable , même avec ses élèves: il ne paraissait jamais dans les classes que [>our distribuer des éloges ondes encouragements; pour demander la grâce des élèves en punition; si, malgré ses précautions pour n'avoir jamais à punir , il se trouvait dans l'absolue nécessité de le faiic . madame lîernardel ne tardait j)as à agira son égai-d, connue il agissait à l'égard des professeurs, et elle obtenait noli'e gi-àce; quand il passait dans les salles d'études ou dans la récréation des pet ils. il avait ordinairement une boîte de bonbons (pi'il leur |>arlageait, eu leur prodiguant les épithètes et les caresses les plus paternelles.
(iOnnnent n'eussious-udus p.is aiuK un Ici maître?... Toutefois, comme ini clicl' (rétablissement n«' peut piis. sans danger pour la pi'os|iei'ite desa maison . suisic IVanchement
17S LES CONFESSIOiNS DXN ÉCOLltll.
une telle conduite , qui est la ))eiie de toute discipline , car jud n'ignore qu'il est impossible d'élever des enfants sans gronder et sans punir , il est vrai que [)our maintenir àpeu près la discipline parmi nous, M. IJernardet était obligé de recommander, en secret, à ses professeurs, une sévérité d'autant plus grande que la sienne l'élait moins, et de déverser ainsi sur eux seuls tout ce que sa })rofession otl'rait de disgracieux. Ceux qui suivaient à la lettre ses recommandations, ne tardaient })as à sacquérir toute notre aversion; et, quand M. Bernardet la voyait poussée jus( m'a un point compromettant pour ses intérêts, sous le premier prétexte venu, il congédiait le pauvre jeune homme, coupalde seulement d'avoir voulu trop bien taire; aussi, à l'exception de ceux qui avaient eu le talent de pénétrer le secret de sa conduite, et d') conformer adroitement la leur, il était rare qu'aucun maître put rester plus de six mois dans la maison, et régulièrement il faisait presque maison neuve après clia(pie distribution de }>ri\.
Mon père eût eu raison aussi en reconnaissant une grande babUeté à M. Beriuu'det, s'il eût entendu ce mot
dans le sens relâché que trop de personnes lui attribuent au* jourd'hui; cet aimable instituteur en faisait preuve en mille occasions: nul mieux que lui, ne savait rédiger un ludlelin hebdomadaire et [uisser à côté de la Nérilé, sans s'exposer à se voir taxer de mensonge; c'était [)eut-étre laconséipience de sa bonté, de sa trop graiule indulgence eu\ers ses élèves, mais il ne fiU >enu à l'es^trit de [teisonne d \ soupçomier un calcul adroit.
Mes bnllclins hcbdoniadairrs riaicnl Idujonrs ('\cellcn(s.
LES COiNFESSlOiNS D QN ÉCULIEK. 17'.»
et je n'avaisgarde de les démentir. AiijoiirdMiui un avouait bien que j'étais un peu léger, mais j'avais si Ixjii cd'ur! demain, on reconnaissait que j'étais quelquefois moins laborieux que je n'eusse dû l'être, mais j'avais Tintelligence si vive <[ue je réparerais aisément toutes ces petites négligences, le jour où je le voudrais bien! j'étudiais peu mes leçons, mais j'avais une si e.vcellente mémoire que je les savais rien que de les entendre réciter au\ auties! dans le langage de M. Bernardet, mon entêtement s"ai)pelait Ibrce de volonté, fermeté ; mon orgueil, élévation, noblesse de sentiments; mon impatience, mes colères mêmes, vivacité, entrainement d'un tempérament richement doué ; mon indocilité se nommait étourderie ; ma vanité farouche, excès de sensibiHté; ainsi, dans la rédaction de nos bulletins, M . Bernardet adoucissait toutes les rudesses du dictionnaire : lesdéfauts les i)Uis constants n'y étaient jilus (jue l'exagération des meilleures qualités, le blâme vêtait rare et toujours lem|)éré par l'éloge, enlinil se composait un langage Ueuri doid il avait seul Fart de démêler les artitices. Il faudrait ne pas connaître le cceurd'uu père; et d'une mère pour s'imaginer que cette sévérité à Tean (i(M'ose pût imireauv inlèrèls de M. Bernai'fb'l ; les familles les plus austères excusaient ce défaut chez lui connue une heureuse faiblesse: les autres lui en faisaient |>osilivement un mérite, ra^is d'avoir rencontré un iionnneqniappi'éciàl si bien leur chei' enfant!
l*oin' moi . (pli n'jivais pas le seei'el de l'oplimismc do M. I>ei iiMidcl , je [ti'is ses éloges au pied de la letlii; et je me crus un jietil phénix, (détail absnrdf; mais ce qui le
180 l^ES COiNFESSlONS D'UN ÉCOLIER,
fut l)icii plus encore, c'est que mes parents partagèrent sincèrement ma conviction.
J'avais en effet brillé aux premiers examens trimestriels; non i»as plus que mes camarades, mais autant que la plupart d'entre eux: car ces examens trimestriels étaient toujours fort brillants chez M. Bernardet, et les parents se retiraient enchantés des progrès de leurs enfants; ils l'eussent été moins, s'ils eussent su que pendant le cours de ciiafjue trimestre, chacun de nous était soigneusement stylé sur une dizaine de (pieslions tout au plus dans chaque branche d'études; sans nous mettre dans le secret, les professeui-s tenaient note des questions sur lesfpielles nous nhésitions pas, et à l'examen ils nous les adressaient comme i)ar hasard, certains d'avance du succès; la plupart d'entre nous ne s'apercevaient pas de ce petit manège , car les enfants sont inattentifs et insouciants , et ceux qui s'en apercevaient , llattés dans leur amour-propre , espérant des récompenses de leurs familles, gardaient pour eux seuls leur découverte : voilà comment l'institution Bernai'det passait pour Tune des mieux dirigées de Paris. Les parents auraient pu découvrir aisément cette petite ruse; il suftisait })our cela d'interroger leurs enfants eux-mêmes, chez eux. Mais la plupart des familles avaient une trop naïve confiance en monsieur Bernardet pour songer seulement à contrôler ses aflirmations ; les autres étaient trop négligentes pour prendre une pareille peine; quelques-unes peut-être avaient surpris M. Bernardet en llagrant délit de charlatanisme: mais praliquanl celU' niaxiinc du saiic :
«( A lioïiiu'lc lioinnic liinnpr s'cloiipic cl ne dil )nnt » .
elles avaient retiré leurs enfants sans ébruiter la cause de leur résolution, et l'institution Bernardet n"en restait pas moins florissante.
Je ne crois pas cependant qu'il existe beaucoup de maisons d'éducation où les choses se fassent aussi légèrement ; on sacrifiait tout aux apparences: l'ordre, la discipline , le Iravail semblaient y régner partout; ils n'étaient en réalité nulle part.
Quelques exemples vont prouver ce que j'avance.
Là, au contraire de chez M. Yoizot, on ne manquait pas une occasion de faire exécuter aux élèves des travaux pour élre'présentés aux familles; pourquoi en effet s'y fùt-on refusé? ce n'était pas le temps qui nous manquait. Sous quelques noms pompeux qu'on en déguisât l'inutilité , ces pièces d'écriture, car ce n'était pas autre chose, étaient exécutées laborieusement; les maîtres nous en préparaient le levte et nous en formulaient l'explication ; je prie qu'on me passe ce mot parce que je n'en trouve aucun autre qui rende aussi complètement la chose ; nous étions donc toujours prêts à répondre rondement à nos familles. Si, par hasard , l'envie les eût prises de nous interroger sur ceque nous leur présentions, nous répondions, l)ien entendu, comme des perroquets et sans comprendre le ([uarl de ce (pic nous disions : mais nous a\i(nis le plus beau pai>ier, mais noire iMîiilre d'écriture n'y épargnai! pas les ornenicnis de loidc espèce ({ue pouvait lui suggérei' sa Ircondc imagination ; c'était magnili(pi('! Kidin nous m\ inns généralement une belle écriture, c'était la seule cliKle a la(juelle on
tînl sérieusement In main, parce que c'est la seule qui parle aux yeux.
Les familles avaient la bonté de se contenter de ces petits soins : une mère, un père sont toujours si indulgents envers leurs enfants, le jour de leurs fêtes !
lV»ur les leçons, on faisait, littéralement , semblant de nous les faire réciter; les maîtres se contentaient de quelques lignes balbutiées et passaient au voisin. Souvent même, ils ne voulaient pas entendre que le camarade le plus voisin soufflait la leçon entière, ou mieux encore, ils fermaient les yeux pour ne pas voir que nous la lisions par-dessus l'épaule d'un ami qui avait nécessairement la complaisance de tenir son livre ouvert à l'endroit de la leçon, comme s"il étudiait et de manière à faciliter notre supercherie.
Pourvu que les élèves ne troublassent pas la classe, fpiils ne se dissent pas de gros mots, qu'ils ne se disputassent et ne se battissent pas , que leur tenue fut décente, la ligure, les mains, les habits propres, et qu'il n'y eut pas trop de bruit à la récréation, les maîtres étaient contents, et leresb' allait comme il pouvait.
Je vous ai parlé tout à Ibeure de procédés (renseignement particuliers à M. Bernardet . poiir instruire ses élèves en les amusant : ils nous amusaient assez en etlrl |>(nii(|iie je croie vous être agréable en vous en (lécii\anl (|iiel([ucsuns.
En grammaire il procédait par des anecdotes, des calembours, des oppositions.
En géographie et en histoire, nous avions les énigmes géographi(pies et histori(|iies cl ciuoic les jeux de mots.
En arithmétiqucon nousproposait desprol)lèmcsplaisnnls.
Eli latin nous étions réduits aux jeux de mots.
En voici quelques exemples : commençons par la grammaire française.
Un jour M. Bernardel voulut nous faire comprendre la dilîérence des temps du verbe et de ses modes. Voici comme il s'y prit :
« Le jeune Paul, nous dit-il, étudiait sa leçon, pendant que M. de Gernancé son oncle se faisait la barbe dans sa cbambre.
— Le verbe est un mot qui marque l'aftirmation ; le verbe est un mot qui marque l'affirmation, répétait Paul, d'autant plus courroucé contre sa grammaire qu'il l'avait eu la veille cinq fois à copier dans sa classe. «En voilà une hctisr. Ijaumée (on sait que le mot est classique); quand il y a négation, comme cela affirme bien ! »
M. de Gernancé entendait son neveu gronnneler ainsi, et se gardait bien de relever ses paroles, sacbant (\\m s'il se ])ortait défenseur de la définition grammaticale , il allail avoir à rompre quebjues lances avec le ])etit obstiné qui, élève de Iniilième, n'en soutenait pas moins ses opinions avec un aplond) «ligne d'un rhétoricien. (Cependant la jiatience bii é(]iaj)|)a en le voyant continuer ses apostropbes à son livre, iticu inuoceni de sa colère dujcjur cl du pensum de la veille.
— A «pii en as-tu d(Mic. i\ud? lui dit-il.
— Mais, mon oncle, à ma grannnaire (pii csl slupide (les é[)itbètes ne coùlenl rien auv écoliers).
— Elle d(Ml être bien slupide,"en effet, à co|»iei'.
18i LKS CONFESSIONS (riN KCOIJEI;.
— Yons (lilf's cola jhmii" nie iiurgiioi', mon oncle; mais vous ne ferez pas que le \erl)e affinnc quand il est accompagné d'une négation.
— Mais si, mon neveu, mais si.
Une petite moue renfrognée protesta comme de gucnc lasse, contre ce qu'avançait M. de Gernancé.
— Ecoute, reprit l'oncle sans faire attention à la grimace de son neveu, connais-tu l'histoire de l'écolier du docteur Bussy?
— Je crois que oui , mais contez toujours, mon oncle.
— Le petit drôle avait pillé les raisins de son maître el fut pris en flagrant délit, comme il disait : «Je publie les bans de mariage entre ces raisins et ma bouche. » Le docteur, usant de représailles, j)rit le petit maraudeur et se mettant en posture d'exécuter sa menace : « Je publie, ditil, les bans de mariage entre ce petit drôle et ce martinet. » — Je m'oppose, objecta l'enfant avec une grande présence d'esprit. — Et pourquoi? — Les parties ne son! pas d'accord» . — L'à-propos lui valut sa grâce. — Or. dis-moi^ Paul, ajouta M. de Gernancé, que faisait alors l'enfant?
— Il niait l'accord des parties.
— MaisMît^r l'accord, n'est-ce pas affirmer le désaccord ?
— Ah ! je n'avais pas songé à cela! s'écria Paul lorl étonné.
— L'enfant s'empressail d'affirmer qu'il s'opposait el que les parties n'étaient pas d'accord : il en est de niènio poui' loutes les phrases ncijalivcs. Tu as toi'l. mon ami. de te dépiter ainsi contre ta grammaire (|ui n"en peut mais: la bonne volonlé aplani! bien des diriicullés.
Li:S CONFESSIONS D UN ÉCOLIER. ISri
— La 1)011110 voloiil('', mon oncle, olk' s'use avec Ions ces mois baroques. . . .
— Tu es bien peu respectueux envers ton rudiment.
— Jugez, mon oncle, par la suite, si j'ai raison. Les temps, je comprends cela : Ce qui se passe maintenant, c'est le présent : je parle; ce qui est arrivé, c'est le iem\^& passé : je sortis hier, je }nan(jeaiee matin; le futur, c'est ce qui se fera : j'irai hienlôt en vacances; le présent, le passé, le futur, cela va tout seul. Mais les modes, mon oncle, qu'en dites-vous?
— Cela s'explique fort naturellement. Quand Joseph achète du cirage -vernis, on lui donne la )}uinière de s'en servir. Qu'est-ce que la mode! c'est la manière de se vêtir. Le mode, c'est la manière d'habiller le verbe, de s'en servir. Il y a plusieurs manières : donc, plusieurs modes : V Indicatif. . .
— Mon oncle, si vous me les dites tous les cinq, vous ne m'amuserez pas plus que ma grammaire, à moins qu'il n'y ait une histoire à cliaque mode.
— Je ne te promets pas d'histoires lirillantes, mais voyons toujours ces insurmontables difficultés.
L'Indicatif affirme avec certitude, il précise, il fait toucher du doigt et indique.
César, api'ès son expédition rapide sui' IMiarnace, écrivait à Rome à son ami Amyntius : « \'eni, vidi, vici, je suis venu, j'ai vu, j'ai vaiiu^u.» Laflii-mation était, certes, bien claire, il ny avait pas là lombre duu doute.
Le CondilioMuel afiirme ime action (|ui peu! se l'aire, une chose (pii peut exister, un événemenl tpii pcul arriser nioveunanl une circunslaucc. une eondili(m.
\iVô LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.
Darius, aprc^s la bataille d'Issus, ofîrit à Alcxaiidic la possession de l'Asie jusqu'à l'Euphrate, pays que celui-ci occupait déjà. — J'acccplcrniH, ditParménion ([ui écoulait cesoiïres, si j'étais Alexandre. — Et moi, répondit le jeune vainqueur, j'accejjlerais, si j'étais Parménion.
— Vous ne perdez pas de temps, mon oncle, vous me faites à la fois un cours de grammaire et un cours d'histoire. Mais tirons la ficelle et passons à l'Impératif.
— Pour te punir, mauvais plaisant, je prendrai encore mon exemple dans l'histoire. L'Impératif engage, exhorte, ou, comme l'indique son origine latine imperare, il ordonne.
« Rends-moi tes armes, «écrit impérieusement et impérativement Xerxès à Léonidas, qui , non moins lier, lui renvoie cette laconique exhortation : « Viens les prendre. »
— Faites-moi grâce de l'antique, mon oncle, j'en vois assez dans mes deux Epitomœ : donnez-moi du plus neuf.
— Soit! Le Sîd)jonctif,ce^i\eaxs de dépendance, l'aftirmatif vient toujours à la suite d'un autre, il y a doute, incertitude, éventualité.
Deux bambins ravageaient le verger d'un collège et se régalaient à loisir de ses plus beaux fruits, lorsque le proviseur les surprit tout à coup. Confondus , stupéfaits, n'ayant aucune excuse à donner, et ci'aignant quebpie correction sévère, nos deux pillards restaient nniets, lorsque l'un d'eux trouva à dire : «< 11 serait bon que je m'en aille, je crois. — Dites donc, que je m'en allasse, n répli(jiia le jiroviseur, excellent grammairien, qui se contenta de la \h'uv qui) Icin' avait causée et les laissa ]tai'lir apirs inic disscria-
LES CONFESSIONS DTX ECOEIER. 1S7
tioii sur la nécessité d'employer V imparfait du subjonctif quand le premier verbe de ht phrase n'est pas au présent ou au futur.
— Voyons llu/iniliff
— L'Infmitifem\ûoie le verbe d'une manière infinie on plutôt indéfinie, vague, indéterminée; il rend la phrase plus courte que le subjonctif, mais il prête beaucoup à l'équivoque, ïu peux en juger par la lettre suivante qu'écrivait à sa mère un garçon boucher :
« Ma chère mère,
«Mon patron est toujours très-content de moi. Il m"a (ait écorcher à la mi-carême ; après Pâques, il me fera tuer, el ensuite il me fera mamjer à sa table. »
Le garçon avait, en effet, récemment écorehé un veau, devait tuer après Pâques des moutons, et mander avec son maître, s"il continuait à le satisfaire.
Paul remercia son oncle et ne s'impatienta plus contre les définitions du verbe, de ses temps et de ses modes : il les avait comprises.
— Kl vous, mes amis. ave/-vons compris aussi? ne inanqiiail jamais de nous dire >ï. iîernardel à la lin de cha(pie leçon ainsi donnée.
On répondait |»ar un oui unanime ; personne de nous n'eùl osé dir<' non. Toutefois la vérité était (|n'il n \ v\\ avait peut-être pas deux parmi nous à qui de telles démonstrations profitassent; nous ne nous attachions qu'à la partie amusante, anecdoti(pie, et nous n'entendions nuMnepas ce (pii se rattachait à la partie instrnctivc. Mais nous étions
188 LES COXFIvSSIONS DrN ÉCOLIFJi.
Irop heureux de ces joyeuses leçons où nous trouvions Ionjours il rire, il y avait parmi nous émulation à préconiser l'enseignement de M. Bernardet.
Les Enigmes liisloriqucs et (jcoijmpliiqiic.s a\aient bien aussi leur cliarme, on nous écrivait à la craie sur le tableau noir, des phrases ainsi conçues :
Trouver dam :
NANÏONSCIÏ. Un célèbre empereur romain.
PAAAMTN. Un cap de la Grèce.
MMNNAAOEG. Un ancien roi d'Argos.
ICOTSEHY. Une chaîne de montagnes d'Ecosse.
HIPPEL EL HIPIDRA. Un vaillant roi de Franc.
ÉEZS. Un évêclié de Normandie.
Chacun de nous trouvait aisément la clef de ces petites énigmes, et le lendemain, nous rétablissions les lettres dan§ l'ordre nécessaire pour former les mots : Constantin. — Matapan. — Agamemnon. — Les monts Cheviots. — Philippe LE Hardi. — Séez.
On nous récompensait de notre sagacité; nous étions heureux et fiers de nous-mêmes, c'était de Tamour-propre satisfait à bon marché.
Quoique les leçons à' aritkméluim' se donnassent aussi agréablement, elles nous profitaient encore moins, s'il est possible, parce qu'il eut fallu travailler quchpie peu pour en tirer parti; or, aucun ou presque aucun de nous ne voulait se donner cette peine. Voici deux exemples de cette façon d'enseigner le calcul (\m me icviennent en niemoire.
« Jadis, nous dicta un jour le professeur, vivait dans rindc un prince qui, orgueilleux de sa puissance et vain de sa haute extraction (les livres saints le disaient sorti de la tète de Brahma), méprisait et, qui pis est, tyrannisait son l>euple. Ses officiers et ses courtisans loin de l'en détourner, l'encourageaient presque par leurs flatteries : ils lui eussent dit volontiers, comme les animaux au lion de la fable :
Eh quoi ! manger moulons, canaille, soUe espèce. Est-ce un crime ? non! non ! vous leur files, seigneur, En les croquanl, beaucoup d'honneur.
Un brame, seul, touché de compassion pour ces sujets, entreprit de corriger le despote, et y parvint au moyen du jeu des échecs où le roi est tout, défendu par ses sujets, et n'a plus aucune valeur dès qu'il cesse d'en être entouré.
Le prince comprit, se corrigea et voulant récompenser le bi-ame, lui permit de faire telle demande qu'il voudrait, l)romettant d'y satisfaire.
Le sage profita de cette occasion pour donner au roi une nouvelle leçon de modestie et lui faire sentir l'imprudence de son engagement. Il demanda (la table sur laquelle il avait joué ayant soixante-* juatre cases) rpi'il hii domiàt un grain de blé pour la [)remière case, deux grains pour la seconde, (juatre pour la troisième et ainsi de suite, en doublant à chacune.
Le roi s'offensa prescjue de celte demande, si mince en apparence; mais le brame se retira, laissant faire le «iilcul nécessaire, promettant de rcNcnir bicnlùl coniiaitr*! le l'ésullaL »
i<JO LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIEK.
Questions. Combien de grains de Jjlé devait-on donneiau })ranie?
(>»nil)ien cela ierail-ildc litres, en comptant 25,000 grains de blé par litre?
(^ondîien de greniers, en comptant 800,000 litres i»ar grenier ?
Combien de villes en comptant 12,000 greniers par ville?
Dans la même leçon le maître nous proposa cette curieuse difficulté :
Trouver le moyen de faire l'aumône à vingt pauvres avec un sou ?
Vous prévoyez aisément, chers lecteurs, que nous ne nous donnâmes pas la peine de faire ces longues colonnes de cbiffres qu'eussent exigées ces quatre opérations; le maître s'en chargea pour nous, et voici le résultat qu'il nous fournit le lendemain ; je vous le comnnuiique en vous supposant plus désireux de vous instruire que je ne l'étais alors.
Le i)rince aurait en à (humer au ]>rame :
1,844,674,416,109,551,615 grains de blé.
Ce qui, à 25,000 grains de blé par litre, donne :
737,866,976,644,382 litres, et 1,615 grains.
Si l'on conqite 800,000 litres par grenier, on aura ;
922,333,720 greniers, et 644,382 litres de reste.
Enfin on trouverait dans ce nombre,
76,961 villes à 12,000 greniers, plus 1,720 greii.
11 n'est pas besoin d'ajouter rpie le roviimiH' (bi prince
LES COiNFESSlOiNS DTN ÉCOLIEU. 4U1
indien neùt pas produit en cent ans de quoi ac(iuitter sa promesse .
Selon notre professeur d'arithmétique, ixnn- faire Taumône à \ingt pauvres avec un sou, voici comment il faudrait s'y prendre.
On emprunte à un ami quatre autres sous (style ancien) ; on change ces quatre autres sous qui, avec le sou qu'on avait, donnent vhigt liards; on donne ces vingt liards à vingt pauvres en se faisant rendre par chacun un centime ; il reste donc vingt centimes ou ([uatre sous que l'on rend à celui qui les a prêtés.
Notre professeur ne nous disait pas que ce fût là la chuvite qui passe avant la foi; et j'espère «{ue vous n'userez pas de la recette.
Les plus âgés de l'institution ne tardèrent pas à suivre l'exemple du maître ; l'esprit pointu, l'amour des concetti nous enflanmièrent tous, et voici un beau matin quel fui le résultat de tout l'esprit ({ue nos professeurs dépensaient ainsi en pure perte. Cin({ ou six des élèves les plus intelligents se réunirent pour composer un examen bouffon du baccalauréat. Lepeintre et l'illustre Odry faisaient alors l'ire tout Paris i»ar leurs spirituelles bêtises; on supposait (pic Lepeintre jeune passait son examen devant maîlre Odr\.
Je vous livre ici celte lourde pochade telle (pie je l'ai retrouvée copiée de ma main sur les gardcîs de mon i iidiment; c'est un pelit monument classi(iue dans son geme.
1"J2 LES COiXFESSIONS D'UN ÉCOLIEK.
EXAMEX DL BACCALAURÉAT