LA CONSTITUTION
Le 4 novembre i848 fut votée dans son ensemble la Constitution. 769 représentants assistaient à la séance : 759 votèrent pour, 30 contre. Sur ces 30 voix protestantes, il y en avait 12 de démocrates-socialistes, 14 de légitimistes. M. Odilon Barrot, chef actuel du ministère, s'était abstenu.
Le jour même du vote, je crus devoir expliquer, dans une lettre insérée au Moniteur, les motifs qui m'avaient déterminé. Voici cette lettre :
« Monsieur le rédacteur,
« L'Assemblée nationale vient de proclamer la Constitution aux cris prolongés de vive la République l
« J'ai pris part aux vœux de mes collègues pour la République; j'ai déposé dans l'unie un billet bleu contre la Constitution. Je n'eusse pas compris comment, dans une circonstance aussi solennelle, et après quatre mois de discussion, je pouvais m'abslenir ; je ne comprendrais pas, après mon vote, qu'il me fût permis de ne point m'expliquer.
« J'ai voté contre la Constitution, non point par un vain esprit d'opposition ou d'agitation révolutionnaire, parce que la Constitution renferme des choses que je voudrais éter, ou que d'autres ne s'y trouvent pas que j'y voudrais mettre. Si de pareilles raisons pouvaient prévaloir sur l'esprit d'un représentant, il n'y aurait jamais de vote sur aucune loi.
« J'ai volé contre la Constitution, parce que c'est une constitution.
« Ce qui fail l'essence d'une constitution, — je veux dire d'une constitution politique, il ne peut être question d'aucune autre, — c'est la division de la souveraineté, autrement dire, la séparation des pouvoirs en deux, législatif et exécutif. Là est le principe et l'essence de toute constitution politique; hors de là, il n'y a plus de constitution, dans le sens actuel du mot; il n'y a qu'une autorité souveraine, faisant des lois, et les exécutant par ses comités et ses ministres.
« Nous ne sommes point accoutumés à une telle organisation de la souveraineté; dans mon opinion, le gouvernement républicain n'est pas autre chose.
« Je trouve donc qu'une constitution, dans une république, est chose parfaitement inutile; je pense que le provisoire que nous avions depuis huit mois pouvait très-bien, avec un peu plus de régularité, un peu moins de respect pour les traditions monarchiques, être rendu définitif; je suis convaincu que la Constitution, dont le premier acte sera de créer une présidence, avec ses prérogatives, ses ambitions, ses coupables espérances, sera plutôt un péril qu'une garantie pour la liberté.
« Salut et fraternité.
« P.-J. Pkoudhon, représentant de la Seine, » « Paria, 4 novembre 1848. •
Cette lettre suffit pour le législateur : le publicistc doit à ses lecteurs de plus amples explications. Nous sommes si infatués de pouvoir, nous avons été si bien monarchisés, nous aimons tant à être gouvernés, que nous ne concevons pas la possibilité de vivre libres. Nous nous croyons démocrates parce que nous avons renversé quatre fois la royauté héréditaire : quelques-uns, allant jusqu'à nier la présidence élective, sauf à rassembler ensuite les pouvoirs dans une Convention dirigée par un comité de salut public, se croient parvenus aux colonnes d'Hercule du radicalisme. Mais nous ne voyons pas qu'obstinés à cette idée fixe de Gouvernement, nous ne sommes, tous tant qui nous faisons la guerre pour l'exercice du pouvoir, que des variétés d'absolutistes!
Qu'est-ce qu'une constitution politique?
Une société peut-elle subsister sans constitution politique?
Que mettrons-nous à la place d'une constitution politique?
Telles sont les questions que je me propose de résoudre, en moins de mots peut-être qu'il n'en faudrait à d'autres seulement pour les exposer. Les idées que je vais produire sont vieilles comme la démocratie, simples comme le suffrage universel ; je n'aurai d'autre mérite que de les systématiser, en y mettant un peu de suite et d'ordre. Elles n'en paraîtront pas moins une révélation, une utopie de plus, même à nos démagogues, dont la plupart, prenant leur main droite pour leur main gauche, n'ont jamais su tirer de la souveraineté du peuple autre chose que la dictature.
Je distingue en toute société deux espèces de constitutions, l'une que j'appelle la constitution soculk, l'autre qui est la constitution politique : la première, intime à l'humanité, libérale, progressive, cttiont le progrès consiste le plus souvent à se débarrasser de la seconde, essentiellement arbitraire, oppressive et rétrograde.
Disons d'abord ce qu'est la constitution sociale : nous comprendrons mieux ce que sont les constitutions politiques.
Moïse avait placé en tête de ses lois, comme nous l'avons fait en tète de notre dernière Constitution, un préambule avec une déclaration sommaire des droits de l'homme cl du citoyen. Ce préambule et etle déclaration, adoptés depuis par toutes les nations chrétiennes, et qui forment la première pièce de leurs annales, sont connus de tout le monde sous le nom de Dfxalogur.
Un Dieu, d'abord , une religion, un culte; en second lieu, l'autorité des Pères et Anciens; troisièmement, la défense de se rendre justice à soi-même, et, conséqucmmenl, l'institution d'une justice publique; enfin, le respect de la famille, du mariage, de la propriété, de la foi jurée : voilà toute la constitution de Moïse, constitution si simple, qu'on ne saurait concevoir la dureté de cervelle d'une race qui, pendant plus de mille ans, mit toute son énergie à lui substituer l'idolâtrie et l'esclavage. Le peuple juif ne voulait pas de la liberté; et, comme nous l'avons dit plus haut, le tort de Moïse fut de vouloir l'affranchir malgré lui.
Après, viennent les lois qui règlent dans le détail les solennités de la religion, les cérémonies du culte, les attributions moitié médicales, moitié policières et religieuses des prêtres (on ne séparait point alors le spirituel du temporel; religion et société étaient synonymes), la police municipale, les peines, tous les intérêts, en un mot, que soulève chacun des principes posés dans le Décalogue. Il n'y a rien dans tout le Pentateuque qui ressemble , de près ou de loin, à une séparation des pouvoirs, à plus forte raison à des lois prétendues organiques, ayant pour objet de définir les attributions des pouvoirs, et de mettre en jeu le système. Moïse n'avait aucune idée du premier pouvoir, dit législatif; d'un second, exécutif; et d'un troisième, bâtard des deux autres, ordre judiciaire. Les conflits d'attributions et de juridictions ne lui avaient point révélé la nécessité d'un conseil d'Étal; encore moins les dissensions politiques, résultat inévitable de la mécanique constitutionnelle, lui avaient-elles fait sentir l'importance d'une haute cour. L'idée constitutionnelle était restée lettres
closes pour le grand législateur : c'est après quatre siècles de réaction du peuple contre la Loi qu'on la vil pour la première fois apparaître en Israël, el cela précisément afin de motiver 1'éleciion du premier roi. Jusqu'à ce moment, l'idée de constitution politique, homologue dans la race arabe à celle de royauté, avait été montrée au peuple plutôt comme une menace que comme un progrès.
a Voici quel sera le statut royal, » la Constitution du gouvernement, avait dit Samuel lorsque les délégués du peuple vinrent le sommer de leur sacrer un roi. Remarquez cela : c'est le prêtre qui donne l'institution au roi ; chez tous les peuples, même en révolte contre le sacerdoce, le pouvoir est de droit divin. « Il prendra vos fils pour en faire des conscrits, « et vos filles pour en faire des cantinières el des grisettes. « Et quand il se sera fait une force, il mettra des impôts sur « les personnes, sur les maisons, les meubles, les terres, le « vin, le sel, la viande, les marchandises, etc., afin d'entre- « tenir ses soldats, de payer ses employés et ses mai- « tresses.
« Et vous serez ses serviteurs. »
C'est en ces termes que Samuel, d'après Moïse, exposait la constitution politique; et tous nos publicisles, depuis l'abbé Sieyès jusqu'à M. de Cormenin, sont d'accord avec lui. Mais que peut la raison contre l'orgueil et l'égoïsme? La constitution politique, c'est-à-dire la royauté, n'était-ce pas, d'abord, le gouvernement , et par conséquent des honneurs et des sinécures? N'était-ce pas le monopole, la rente, la grande propriété, par conséquent l'exploitation de l'homme par l'homme, le prolétariat? N'était-ce pas, enfin, la liberté dans l'ordre, comme dit Louis Blanc, la liberté entourée de piques et de flèches? Tout le monde en voulait donc; les Phéniciens, les Anglais de ce temps-là, en jouissaient depuis longtemps; comment le peuple juif, qui se disait, lui aussi, le Messie des nations, — comme nous autres Français, Polonais, Hongrois et Cosaques, car il parait que c'est une manie, nous avons la vanité de nous le dire, — serait-il demeuré en arrière de ses
voisins? lin vérité, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas môme le constitutionalisme et l'anglomanie.
Ce qui fait l'essence (l'une constitution politique, c'est donc, ainsi que je le dis dans ma lettre au Moniteur, la séparation des pouvoirs, c'est-à-dire la distinction de deux natures dans le gouvernement, la nature législative, et la nature executive; comme en Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble : il est surprenant qu'au fond de notre politique, nous trouvions toujours la théologie.
Par celte distinction, le gouvernement, crée à priori pour le peuple; le gouvernement, qui devait être l'instrument et l'organe du peuple, est placé au-dessus du peuple : il est son maître, son t\ran. Aussi, quand la Constitution dit, article 19: La séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre, elle a tout à fait raison pour ce qui est de la liberté du prince, président, ou directeur, je n'y fais pas de différence; mais pour ce qui est de la liberté du pays, elle se trompe du tout au tout : la séparation des pouvoirs est la première condition de l'oppression du peuple.
Mais comment s'est établie cette idée de séparation des pouvoirs, aujourd'hui démontrée radicalement fausse et impraticable? Car toute erreur a sa source dans une difficulté qu'il faut résoudre ; et toute institution ou constitution mauvaise peut être considérée comme une solution provisoire de cette difficulté.Cherchons donc encore, en dehors des mirages de l'orgueil et de la cupidité, l'origine pratique de la séparation des pouvoirs.
A quoi bon, disaient il y a un an quelques hommes notables de la Constituante, à quoi bon uue constitution? Quelle peut être l'utilité de celte distinction de pouvoirs, avec leurs prérogatives, leurs conflits, leurs ambitions et tous leurs périls? Ne suQil-il pas d'une Assemblée qui, expression des besoins du pays, fait des lois, et, par les ministres qu'elle choisit dans son sein, les exécute?
Ainsi parlait, entre autres, l'honorable M. Valette (du Jura).
Et les partisans du régime constitutionnel leur répondaient, d'après Rousseau :
La séparation des pouvoirs a sa source dans la centralisation elle-même. Sans objet dans un petit État, où l'assemblée des citoyens peut intervenir quotidiennement dans les affaires publiques, elle est indispensable chez une nation de plusieurs millions d'hommes, forcés, par \vur nombre même, de déléguer leurs pouvoirs à des représentants. Elle devient alors une garantie de la liberté.
Supposez, en effet, tous les pouvoirs concentrés dans une assemblée unique, vous n'aurez fait qu'augmenter les périls de la liberté, en lui enlevant ses dernières garanties. Le gouvernement par l'assemblée sera tout aussi redoutable que par le prince, et vous aurez la responsabilité de moins. L'expérience prouve même que le despotisme des assemblées est cent fois pire que l'autocratie d'un seul, par la raison qu'un être collectif est inaccessible aux considérations d'humanité, de modération, de respect de l'opinion, etc., qui gouvernent les individus. Si donc l'unité des pouvoirs que vous préconisez et l'absence de constitution politique n'ont d'autre effet que de remplacer le gouvernement d'un président responsable par le gouvernement d'une majorité irresponsable, les conditions du pouvoir restant d'ailleurs les mêmes, qu'aurez- vous avance? Ne vaut-il pas mieux diviser l'autorité, faire de l'un des pouvoirs le contrôleur de l'autre, donner la liberté d'action à l'exécutif, mais en le rendant responsable devant le législatif? Donc, ou la séparation des pouvoirs; ou bien, avec la centralisation, point de liberté.
A cette objection la démocratie n'a jamais fait de réponse sérieuse. Cela n'a rien d'étonnant : ceux qui la représentent ont toujours été aussi gouvernemenlalistes que les doctrinaires. Aussi la République démocratique, la République sans distinction de pouvoirs, n'a-t-clle jamais paru aux esprits non prévenus qu'une mystification politique, un véritable escamotage de la liberté. Et j'avoue, pour ma part, qu'étant donnée la nécessité organisée d'une centralisation comme la
nôtre, dans laquelle toutes les facultés sociales convergent en un centre unique, initiateur et dominateur souverain, je préfère, et de beaucoup, au gouvernement absolu et irresponsable d'une Convention, le gouvernement séparé et responsable d'une présidence; et au gouvernement d'une présidence élective, celui d'une royauté constitutionnelle.
Pas de milieu, selon moi, avec la centralisation telle qu'on l'a faite, et que radicaux, doctrinaires et absolutistes la comprennent : ou bien il faut revenir à la Charte de 1830, modifiée selon les besoins du jour; ou il faut chercher quelque chose que la démocratie n'a point encore défini, dont la Convention n'a pas eu l'idée claire, et que l'auteur du Contrai social a complètement méconnu, quand il a osé dire que la liberté des citoyens était en raison de la petitesse des États, et que, dans une république d'une aussi grande étendue que la France, le gouvernement par la centralisation devenant toujours plus fort, la liberté serait nécessairement toujours moindre.
Constatons donc, avant d'aller plus loin, ce double fait : la séparation des pouvoirs, principe de toutes les constitutions politiques, est une institution d'essai, que l'expérience déclare hostile à la liberté, mais que le besoin de centralisation, dans un grand pays, a paru généralement aux auteurs de droit public rendre nécessaire. Otez la séparation des pouvoirs, l'équilibre constitutionnel, vous avez le despotisme des assemblées; ôlcz la centralisation, la République n'est plus une, vous tombez dans le fédéralisme. On a cru trouver à celte contradiction un moyen terme dans la monarchie constitutionnelle. Ce système, misa l'épreuve, a donné pour résultat la corruption : il a péri comme jamais gouvernement n'avait péri, non pas sur le champ de bataille, mais dans un égout. L'accord de la liberté avec la centralisation, tel est, à côté du problème social, le problème politique que la révolution de février nous a donné à résoudre.
Voyons maintenant comment l'Assemblée constituante l'a résolu.
La Constitution de 1848, imitation de la Charte de 1830, socialiste pour le fond, est politique ou à bascule dans la forme. Par son côté socialiste , elle promet l'instruction , le crédk, le travail, l'assistance; elle crée le suffrage universel, et se soumet au progrès : ce sont là autant de principes nouveaux que ne reconnaissaient pas les anciens législateurs, et que l'Assemblée constituante a ajoutés au Décaloguc. — Par sa forme politique, elle a pour objet de garantir l'exercice des droits reconnus, la sécurité et l'ordre.
Or, de même que toutes ses devancières, la Constitution de 1848 est impuissante à tenir aucune de ses promesses, politiques et sociales; et, si le peuple devait la prendre au sérieux, j'ose dire que le gouvernement se trouverait chaque jour placé dans l'alternative d'un 24 lévrier ou d'un 26 juin.
D'abord, cette Constitution, politique et socialiste tout à la fois, c'est-à-dire restrictive ou libérale, réactionnaire ou progressive, suivant qu'il plaît au pouvoir, est en contradiction avec elle-même :1a moitié de scsarticles détruit l'autre moitié. Il était impossible, au surplus, qu'il en fût autrement. Ce n'est point l'influence de quelques socialistes, membres de l'Assemblée, qui a donné à la Constitution cette figure équivoque. Le Socialisme, tel qu'il se trouve dans ce grand acte parlementaire , existait dans la majorité des esprits longtemps avant la convocation de l'Assemblée et la révolution de Février : il devait se produire officiellement . comme besoin de l'époque et conséquence de la révolution. Louis-Philippe serait resté sur le trône, que le même mouvement, qui s'est accompli par sa chute, se fût accompli sous son autorité.
Trois choses forment la partie socialiste du nouveau pacte :
1. La déclaration des droits et des devoirs, dans laquelle se trouve, à défaut et comme indemnité du droit au travail, le droit à l'assistance.
2. L'idée de progrès, de laquelle est sorti l'article H 1 , qui établit pour le pays la faculté perpétuelle de révision.
3. Le suffrage universel, dont l'effet, encore inaperçu, mais
inévitable, sera de changer de fond en comble notre droit public.
Ces trois éléments de la Constitution nouvelle étaient, je le répète, dans la nécessité du temps; la dynastie d'Orléans, si elle se fût maintenue, pas plus que l'Assemblée constituante, ne pouvait y échapper. L'accident du 24 février n'a fait qu'avancer de quelques années réclusion de ce produit de la pensée générale.
Eh bien ! la Constitution de 1 848 , quelle qu'ait été la bonne foi de ses auteurs, est radicalement impuissante à réaliser aucune de ses promesses : pas plus que celle de 1830, elle ne peut être une vérité; elle est condamnée à rester un invincible mensonge. Et pourquoi cela? Parce que, d'une part, les droits ou principes que la Constitution se propose d'appliquer, au lieu de se présenter en conciliation les uns des autres, se posent en contradiction; parce qu'ensuite c'est le Gouvernement qui, se mettant au droit de la société vis-à-vis des citoyens, traite et compromet en son propre nom, tandis qu'il ne possède aucun moyen d'exécuter; parce qu'enfin la société, au lieu de se gouverner elle-même par la centralisation séparée de chacune de ses fonctions, les a concentrées en un Gouvernement établi au-dessus d'elle, et composé de deux pouvoirs omnipotents et antagonistes.
Les faits étant la meilleure démonstration des idées, prenons pour exemple le droit à l'antistance.
Qui ne voit d'abord que le droit à l'assistance, garanti par le gouvernement à défaut de travail, est la même chose que ledroitau travail, travesti sous une formule d'égoïsme? C'est en haink du droit au travail qu'a été accordé le droit à l'assistance; c'est comme rachat de la rente, comme rançon de la propriété, que le Gouvernement s'est obligé à réorganiser la charité publique. Pour tout homme qui a le sens de la logique et du droit, qui connaît la manière.dont s'exécutent les obligations entre les hommes, il est évident que le droit à l'assistance, également odieux à ceux qui en jouissent et à ceux qui l'acquittent, ne peut entrer, au moins en cette forme, dans les institutions d'une société.
Je ne parle poinl des difficultés d'exécution : elles sont à peu près insurmontables. — L'assistance est-elle l'aumône? non. L'aumône ne s'organise pas; elle ne peut faire l'objet d'un contrat; elle n'a pas de place dans les lois; elle ne relève que de la conscience. L'assistance, tombant sous le coup de la loi, pouvant faire l'objet d'une action administrative ou judiciaire, reconnue comme droit par la Constitution, est donc autre chose que l'aumône : c'est une indemnité. Or, si le droit à l'assistance est une indemnité, quel sera le minimum d'indemnité délivré à litre d'assistance? Sera-ce 25, 50, 75 centimes? Sera-l-il égal au minimum du salaire?... Quel sera le maximum? Quels individus auront droit à l'assistance? Quelle sera la rétribution, suivant l'âge, le sexe, la profession, les infirmités, le domicile? Fera-t-on des conditions aux indigents? Les obligera-t-on, par exemple, à vivre dans des établissements spéciaux et des localités déterminées? à la campagne plutôt qu'à la ville? Nous tombons dans le régime des maisons de force : l'assistance, indemnité du travail, devient, chose monstrueuse, l'indemnité de la liberté. Ce n'est pas tout : qui fera les fonds de l'assistance? les propriétaires? 200 millions n'y suffiront pas; il faudra donc créer de nouveaux impôts, écraser la propriété pour fournir une subvention au prolétariat. Organisera-t-on un syslèmc de retenues sur les salaires? Alors, ce n'est plus l'État, ce ne sont plus les propriétaires et capitalistes qui assistent; ce sont les travailleurs qui s'assistent les uns les autres : l'ouvrier qui travaille paye pour celui qui ne travaille pas, le bon pour le mauvais, l'économe pour le prodigue et le débauché. Dans tous les cas, l'assistance devient une retraite pour l'inconduite, une prime à la«paresse : c'est le contre-fort de la mendicité, la providence de la misère. Le paupérisme devient ainsi chose constitutionnelle; c'est une fonction sociale, un métier consacré par la loi, payé, encouragé, multiplié. La taxe des pauvres est un argument au désordre contre les caisses d'épargne, caisses de retraites, tontines, etc. Pendant que vous moralisez le peuple par vos institutions de prévoyance et de crédit, vous le démoralisez
par l'assistance. Encore une fois, je rie veux point agiter ces questions délicates , où l'abus se mêle partout au bien et à l'utile, où la justice n'est que passe-droit. Je demande quelle peut être la moralité, l'efficacité, la durée d'une institution qui a pour principes, d'un côté l'envie, et de l'autre la haine? d'une institution qui constate l'antagonisme de deux castes, et qui semble figurer dans la Déclaration des Droits et des Devoirs comme la pierre d'attente d'une guerre sociale?
J'ai contribué, sans l'avoir voulu, à faire rejeter de la Constitution le droit au travail, — et je ne regrette point d'avoir épargné à mes collègues, à mon pays, ce nouveau mensonge, — par une réponse que je fis à M. Thiers, au comité des finances. Donnez-moi le droit au travail, lui disais-je, et je vous abandonne le droit de propriété. Je voulais indiquer par là que le travail modifie incessamment la propriété, de même que la propriété modifie incessamment le droit social, en sorte que la garantie du premier pouvait être, ni plus ni moins que la garantie delà seconde, le signal d'une réforme complète des institutions. Mais ce ne fut pas ainsi qu'on prit la chose. Mes paroles furent regardées comme une menace à la propriété, et je n'étais pas d'humeur à donner d'autres explications. Dès ce moment, les conservateurs se promirent que le travail serait protégé, mais non pas garanti : ce qui, à leur point de vue, semblait assez juste, puisqu'ils ne garantissaient pas davantage la propriété. Ils crurent faire merveilles et épuiser les finesses de la tactique en faisant passer, à défaut de travail, le droit a l'assistance, un non-sens à la place d'une impossibilité. N'aurais-je donc pas pu dire à ces aveugles : Eh ! donnez-moi le droit à l'assislance, et je vous abandonne le droit au travail?... Alors, en haine du droit à l'assistance, devenue pour tous les esprits aussi périlleuse que le droit au travail, il aurait fallu se rabattre sur une autre garantie, ou ne rien accorder du tout, ce qui était impossible. Et comme, à chaque proposition de la philanthropie conservatrice, j'aurais pu reproduire toujours le même argument, et cela à l'infini, j'étais sùr, si je l'eusse voulu, de faire rejeter jusqu'à l'idée même de constitution.
Il en est, en effet, de tous les éléments politiques et économiques sur lesquels repose la société, comme du droit au travail et du droit à l'assistance : ils peuvent tous se suppléer l'un l'autre, parce qu'ils se convertissent, se transforment, s'absorbent incessamment l'un l'autre, parce qu'ils sont théoriquement contradictoires.
Accordez-moi la gratuité de l'enseignement, disais-je dans une autre occasion, et je vous abandonne la liberté de l'enseignement.
De même, aurais-jc pu dire encore, accordez-moi le droit au crédit, et je vous quitte, du même coup, et le droit au travail, et le droit à l'assistance.
Accordez-moi la liberté des cultes, et je vous permets d'avoir une religion de l'État.
Accordez-moi la faculté de révision, et j'obéis, à tout jamais, à la Constitution.
Accordez-moi l'exercice à perpétuité du suffrage universel, et j'accepte d'avance tous les produits du suffrage universel.
Accordez-moi la liberté de la presse, et, plus hardi que vous, qui interdisez la discussion des principes, je vous permets de discuter le principe même de la liberté.
La société, chose essentiellement intelligible, repose tout entière sur ces oppositions, synonymies, ou équivalences, qui toutes rentrent les unes dans les autres, et dont le système est infini. Et la solution du problème social consiste à poser les différents termes du problème, non plus en contradiction , comme ils apparaissent d'abord aux premières époques de formation sociale, et comme la Constitution de 1848 nous les présente, mais en dêdi cmon : de telle sorte, par exemple, que le droit au travail, le droit au crédit, le droit à l'assistance, tous ces droits dont la réalisation est impossible ou dangereuse sous une législation antagoniste, résultent successivement d'un droit déjà établi, réalisé, non douteux, tel que serait, je suppose, le droit de libre concurrence, et, au lieu de rencontrer les uns dans les autres autant de pierres d'achoppement, y trouvent leurs plus solides garanties.
C'est notre ignorance profonde de ces transformations, en même temps que notre incurie républicaine, qui nous rend aveugles sur nos moyens et nous fait désirer sans cesse d'inscrire dans le texte de nos constitutions, et de porter au catalogue de nos lois, des garanties qu'il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de nous donner, qu'il dépend de nous seuls d'acquérir.
Qu'est-il besoin, à présent, d'ajouter que le dualisme des pouvoirs, joint à la concentration des fonctions dans une autorité unique, est un obstacle de plus à la réalité du droit à l'assistance? En effet, c'est le pouvoir exécutif qui assiste, mais c'est le pouvoir législatif qui paye. Essayez, pour voir, d'obtenir de l'Assemblée nationale une surcharge de 200 millions au budget pour les pauvres!... Il en sera du droit à l'assistance comme de tous les articles de la Constitution : ce sera pour le pouvoir législatif un moyen de plus de faire la guerre à l'exécutif. Les intrigants y gagneront des portefeuilles; le prolétariat n'en tirera jamais le moindre soulagement.
Ce que je viens de dire de l'assistance et du travail est également vrai du progrès et du suffrage universel. Le gouvernement ne peut nous donner, dans leur vérité, ni l'un ni l'autre : la Constitution que nous lui avons faite, la manière dont s'y présentent les principes qui nous servent de loi s'y opposent.
Le progrès! Mais il est évident que, d'abord pour tout ce qui touche aux idées sociales, l'État est essentiellement slationnaire. De la libre concurrence, qui nous est garantie depuis 1 789,comment l'Etat, qui a appris la logique avec M. de Kalloux,dans la Philosophie de Lyon, ferait-il sortir la garantie du travail, du crédit, de l'assistance ou de l'instruction? — Quant à la politique, bien loin de progresser, le Gouvernement ne peut que rétrograder. Où voulez-vous qu'il aille, en effet, avec son principe constitutif, la séparation des pouvoirs? Au point de vue des constitutions politiques, la présidence quadriennale et l'unité de la représentation nationale, loin d'être
un progrès, sont une dégénérescence du système. La véritable formule du régime constitutionnel, c'est la Charte. Veut-on revenir à la monarchie de juillet? Que celui qui n'en a point assez le dise !
Le suffrage universel! Comment serait-il véridique, quand vous ne lui adressez que des questions équivoques? Comment parviendrait-il à manifester la pensée, la vraie pensée du peuple, quand le peuple est divisé, par l'inégalité des fortunes, en classes subordonnées les unes au\ autres, volant par servilité ou par haine; quand ce même peuple, tenu en laisse par le pouvoir, ne peut, malgré sa souveraineté, faire entendre sa pensée sur rien; quand l'exercice de ses droits se borne à choisir, tous les trois ou quatre ans, ses chefs et ses charlatans ; quand sa raison, façonnée sur l'antagonisme des idées et des intérêts, ne sait aller que d'une contradiction à une autre contradiction ; quand sa bonne foi est à la merci d'une dépêche télégraphique; quand, au lieu d'interroger sa conscience, on évoque ses souvenirs; quand, par la division des partis, il ne peut éviter un péril qu'eu se précipitant dans un autre, et qu'à peine de manquer à sa sûreté il est forcé de meutir à sa conscience? La société, sous le régime à 200 fr., était immobile : un poëte l'avait personnifiée dans le dieu Terme. Depuis que le suffrage universel est établi, elle tourne, mais sur place. Auparavant elle croupissait dans sa léthargie; maintenant elle a des vertiges. Serons-nous donc plus avancés, plus riches et plus libres, quand nous aurons fait un million de pirouettes?
Que si maintenant le gouvernement, tel que l'a fait la Constitution de 1848, ne peut garantir ni le travail, ni le crédit, ni l'assistance, ni l'instruction, ni le progrès, ni la sincérité du suffrage universel, ni rien de ce qui constitue l'état social, comment garantirait-il l'état politique? comment garantiraitil l'ordre? Chose singulière! celte réforme politique, qui devait nous donner la réforme sociale, nous apparaît, de quelque côté qu'on l'entreprenne, comme une perpétuelle impossibilité. Sans la centralisation, point de force dans le pouvoir,
point d'unité dans iu République; nous glissons dans le fédéralisme, la France est rajée du nombre des nations. Sans la séparation des pouvoirs, plus de contrôle, plus de responsabilité, plus de liberté : nous périssons par le despotisme ou la diclalure. Mais avec la centralisation, le gouvernement, incapable de remplir aucune des conditions de son mandat, est en lutte perpétuelle avec la société; avec la séparation des pouvoirs, il est en lutte avec lui-même. L'équilibre détruit de partout , la société est emportée dans un cercle de révolutions.
Est-il possible de trouver une issue à ce labyrinthe? J'ose l'affirmer. Mais j'avertis le lecteur que ce ne sera ni par une transaction, ni par un éclectisme, ni par le sacrifice d'aucune idée, ni par aucun ajustement de forces et de contre-poids; ce sera par l'élévation à leur plus haute puissance de tous les principes constitutionnels actuellement en lutte : centralisation et séparation, suffrage universel et gouvernement, travail et crédit, liberté et ordre. Au premier abord, il sembleque cette méthode doive accroître l'antagonisme : elle aura pour résultat de le faire cesser. Seulement, nous n'aurons plus cette distinction de constitution politique et de constitution sociale : le gouvernement et la société seront identifiés, indiscernables.
Je dis que le vice de toute constitution, politique ou sociale, ce qui amène les conflits et crée dans la société l'antagonisme, c'est, d'un côté, et pour m'en tenir à la seule question que je veuille examiner en ce moment, celle de la Constitution, que la sépa ratio» des pouvoirs, ou pour mieux dire, des fonctions, est mal faite et incomplète; et, d'autre part, que la centralisation est insuffisante. D'où il suit que la puissance collective est sans action, et la pensée, ou le suffrage universel, sans exercice. Il faut achever la séparation, à peine ébauchée, et centraliser davantage; il faut rendre au suffrage universel ses prérogatives, et par suite au peuple l'énergie, l'activité qui lui manquent.
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Tel est le principe : poi:r le démontrer, pour expliquer le mécanisme social , je n'ai que faire désormais de raisonnements; les exemples suffiront. Ici, comme dans les sciences positives, la pratique c'est la théorie; l'observation exacte du fait est la science même.
Depuis bien des siècles, le pouvoir spirituel a été séparé, suivant la forme reçue, du pouvoir temporel.
J'observe en passant que le principe politique de la séparation des pouvoirs, ou des fonctions, est le même que le principe économique de la séparation des industries, ou division du travail : par où nous voyons poindre déjà l'identité de la constitution politique et de la constitution sociale.
Or je dis que la séparation des deux pouvoirs, spirituel et temporel, n'a jamais été complète; par suite, que leur centralisation a été toujours insuffisante, au grand détriment de l'administration ecclésiastique comme des fidèles.
Il y aurait séparation complète, si le pouvoir temporel, non-seulement ne se mêlait en rien de la célébration des mystères, de l'administration dos sacrements, du gouvernement des paroisses, etc., mais s'il n'intervenait point non plus dans la nomination des évêques. Il y aurait ensuite centralisation plus grande, et par conséquent gouvernement plus régulier, si le peuple, dans chaque paroisse, avait le droit de choisir lui-même ses curés et succursalistes, comme de n'en pas prendre du tout; si les prêtres, dans chaque diocèse, élisaient leur évêque; si l'assemblée des évêques réglait seule les affaires religieuses, l'enseignement de la théologie, et le culte. Par cette séparation , le clergé cesserait d'être, dans la main du pouvoir politique, un instrument de tyrannie à l'égard du peuple; et par cette application du suffrage universel, le gouvernement ecclésiastique, centralisé en soi, recevant ses inspirations du peuple, non du gouvernement ou du pape, serait en harmonie constante avec les besoins de la société, et l'état moral et intellectuel des citoyens.
Au lieu de ce système, démocratique et rationnel, que voyons-nous? Le Gouvernement, il est vrai, n'intervient pas
dans les choses du culte; il n'enseigne pas le catéchisme; il ne professe pas au séminaire. Mais il choisit les évèques, les évêques choisissent les curés et succursalistes, et les expédient dans les paroisses, sans la moindre participation du suffrage populaire, souvent même malgré le peuple. En sorte que l'Eglise et l'État, engrenés l'un dans l'autre, parfois se faisant la guerre, forment une espèce de ligue offensive et défensive contre la liberté et l'initiative de la nation. Leur gouvernement cumulé, au lieu de servir le pays, pèse sur le pays. 11 est inutile que je fasse ressortir les conséquences de cet ordre de choses : elles surgissent à tous les yeux.
Il faut donc, pour rentrer dans la vérité organique, économique et sociale: 1° Abolir le cumul constitutionnel, en ôtant à l'État la nomination des évèques, et séparant définitivement le spirituel du temporel ;— 2° centraliser l'Église en elle-même, par un système d'élections graduées —3° donner pour base au pouvoir ecclésiastique, comme à tous les autres pouvoirs de l'Etat, le suffrage universel.
Par ce système, ce qui aujourd'hui est gouvernement n'est plus qu'administration; la Krancc entière, quant à ce qui concerne les fonctions ecclésiastiques, est centralisée; le pays, par le seul fait de son initiative électorale, se gouverne luimême, aussi bien dans les choses du salut que dans celles du siècle; il n'est plus gouverné. Et l'on conçoit déjà que s'il était possible d'organiser le pays entier, au temporel, d'après les hases que nous venons d'indiquer pour son organisation spirituelle, l'ordre le plus parfait, la centralisation la plus vigoureuse existeraient , sans qu'il y eût rien de ce que nous appelons aujourd'hui autorité constituée, ou Gouvernement.
Autre exemple :
Autrefois, on comptait, en sus du pouvoir législatif et de l'exécutif, un troisième pouvoir, le pouvoir judiciaire. C'était une dérogation au dualisme séparatif, un premier pas fait vers la séparation complète des fonctions politiques comme des industries. La Constitution de 1848, à l'instar des chartes
de 1850 et de 1814, ne parle que de l'ordre judiciaire.
Ordre, pouvoir, ou fonction, je trouve ici, comme dans l'Église, et sous prétexte de centralisation, un nouvel exemple du cumul de l'État, et, par suite, une nouvelle atteinte à la souveraineté du peuple.
Les fonctions judiciaires, par leurs différentes spécialités, leur hiérarchie, leur inamovibilité, leur convergence en un ministère unique, témoignent d'une distinction et d'une tendance à la centralisation non équivoques.
Mais elles ne relèvent aucunement des justiciables; elles sont toutes à la disposition du pouvoir exécutif, subordonnées, non pas au pays par l'élection, mais au Gouvernement, président ou prince, par la nomination. Il en résulte que les justiciables sont livrés à leurs juges, prétendus naturels, comme les paroissiens le sont à leurs curés ; que le peuple appartient aux magistrats comme un héritage; que le plaideur est au juge, non le juge au plaideur.
Appliquez le suffrage universel et l'élection graduée aux fonctions judiciaires comme aux fonctions ecclésiastiques; supprimez l'inamovibilité, qui est l'abdication du droit électoral; ôlez à l'Étal toute action, toute influence sur l'ordre judiciaire; que cet ordre, centralisé en lui-même et à part, ne relève plus que du peuple, et vous aurez ravi au pouvoir son plus puissant instrument de tyrannie; vous aurez fait de la justice un principe de liberté autant que d'ordre; et, à moins de supposer que le peuple, de qui doivent émaner, par le suffrage universel, tous les pouvoirs, ne soit en contradiction avec lui-même, que ce qu'il veut dans la religion, il ne le veuille pas dans la justice, et vice versa, vous êtes assure que la séparation des pouvoirs ne peut engendrer aucun conflit ; vous pouvez hardiment poser eu principe que séparation et équilibre seront désormais synonymes.
Je passe à un autre ordre d'idées, Vêlai militaire.
N'est-il pas vrai que l'armée est la chose propre du Gouvernement? qu'elle appartient, n'en déplaise aux Actions constitutionnelles, bien moins au pays qu'à l'État? Autrefois,
l'élat-major de l'armée était proprement la maison du roi; sous l'Empire, la réunion des corps d'élite portait le nom de garde impériale, jeune et vieille. C'est le Gouvernement qui chaque année prend quatre-vingt mille recrues, non le pays qui les donne; — c'est le Pouvoir qui, pour sa politique personnelle, et pour faire respecter ses volontés, nomme les chefs, ordonne les mouvements de troupes, en même temps qu'il désarme les gardes nationaux; non la nation qui, s'armant spontanément pour sa gloire, dispose de la force publique, du plus pur de son sang. Là encore l'ordre social est compromis, non pas peut-être par défaut de centralisation, mais, à coup sûr, par insuffisance de séparation.
Le peuple a l'instinct confus de cette anomalie, quand, à chaque révolution, il insiste pour l'éloignement des troupes; quand il demande une loi sur le recrutement militaire, l'organisation de la garde nationale et de l'armée. Et les auteurs . de la Constitution ont entrevu le péril quand ils ont dit, art. 50 : Le président de la République dispose de la force armée, sans pouvoir jamais la commander en personne. Prudents législateurs, en vérité! Et qu'importe qu'il ne la commande pas en personne, s'il en dispose, s'il peut l'envoyer où bon lui semble, à Rome ou à Mogador? si c'est lui qui donne les commandements, qui nomme aux grades, qui décerne les croix et pensions? s'il a des généraux qui commandent pour lui?
C'est aux citoyens à désigner hiérarchiquement leurs chefs militaires, les simples soldats et gardes nationaux nommant aux grades inférieurs, les officiers nommant aux supérieurs.
Ainsi organisée, l'armée conserve ses sentiments civiques; ce n'est plus une nation dans la nation, une patrie dans la patrie, une sorte de colonie ambulante où le citoyen, naturalisé soldat, apprend à se battre contre son propre pays. C'est la nation elle-même centralisée dans sa force et sa jeunesse, indépendamment du Pouvoir, qui peut, comme tout magistral de l'ordre judiciaire ou de la police, requérir la force publique au nom de la lot, non la commander ni en disposer.
Quant au cas de guerre, l'armée ne doit obéissance qu'a la représentation nationale et aux chefs qu'elle lui désigne.
Les socialistes humanitaires, en parcourant ces pages, demanderont peut-être si je pense que le culte, la justice et la guerre soient des institutions éternelles, et si c'est parler en vrai réformateur que de prendre tant de soin de leur organisation? — Mais il est clair que tout ceci ne préjuge absolument rien sur la nécessité et l'essentialilé de ces grandes manifestations de la pensée sociale, et que si nous voulons nous en rapporter au jugement du peuple, seul compétent pour juger - de l'importance et de la durée de ses institutions, nous n'avons encore rien de mieux à faire que de les constituer, comme je viens de le dire, démocratiquement. La religion et la justice sont de ces choses que j'ai appelées organiques, et qu'il n'appartient qu'au peuple de laisser tomber ou de soutenir : toute autre initiative à leur égard est tyrannie ou corruption. Quant à la guerre, personne n'y voit plus qu'une nécessité malheureuse, à laquelle le progrès de la liberté doit infailliblement mettre fin. Voulez-vous hâter de quelques siècles cette abolition? Commencez, en séparant et centralisant les fonctions, par désarmer le gouvernement.
Je continue.
Les sociétés ont éprouvé de tout temps le besoin de proléger leur commerce et leur industrie contre l'importation étrangère : le pouvoir ou la fonction qui, dans chaque pays, protège le travail indigène et lui garantit le marché national, est la douane.
Je n'entends en aucune façon préjuger ici la moralité ou l'immoralité, l'utilité ou l'inutilité de la douane : je la prends telle que la société me l'offre, et je me borne à l'examiner au point de vue de la constitution des pouvoirs. Plus lard, quand de la question politique et sociale nous passerons à la question purement économique, nous chercherons au problème de la balance du commerce une solution qui lui soit propre, nous verrons si la production indigène peut être protégée sans qu'il lui en coûte ni droit ni surveillance, en un mol sans douane.
La douane, par cela seul qu'elle existe, est une fonction centralisée : son origine, comme son action, exclut toute idée de morcellement. Mais comment se fait-il que cette fonction, qui est spécialement du ressort des commerçants et industriels, qui devrait ressortir exclusivement à l'autorité des chambres de commerce, soit encore une dépendance de l'État?
La France entretient, pour la protection de son industrie, une armée de plus de 40,000 douaniers, tous armés de fusils et de sabres, coûtant au pays, chaque année, une somme de 26 millions. Cette armée a pour mission, en même temps que de donner la chasse aux contrebandiers, de percevoir, sur les marchandises d'importation et d'exportation, une taxe de 400 à 440 millions.
Or, qui peut mieux savoir que l'industrie elle-même en quoi et de combien elle a besoin d'être protégée, quelle doit être la compensation à prélever, quels produits méritent primes et encouragements? Et quant au service même de la douane, n'est-il pas évident que c'est aux intéressés à en calculer la dépense, non au pouvoir à s'en faire une source d'émolument pour ses créatures, comme il se fait du droit différentiel un revenu pour ses profusions?
Tant que l'administration des douanes restera aux mains de l'autorité, le système protectioniste, que je ne juge pas d'ailleurs en lui-même, sera nécessairement défectueux; il manquera de sincérité et de justice; les tarifs imposés par la douane seront une extorsion, et la contrebande, suivant l'expression de l'honorable M. Blanqui, un droit et un devoir.
Outre les ministères des Cultes, de la Justice, de la Guerre, du commerce international ou de la Douane, le gouvernement en cumule encore d'autres : ce sont le ministère de Y Agriculture et du Commerce, le ministère des Travaux publics, le ministère de Y Instruction publique; c'est enfin, par-dessus tout cela, et pour solder tout cela, le ministère des Finances! Notre prétendue séparation des pouvoirs n'est que le cumul de tous les pouvoirs, notre centralisation qu'une absorption.
Ne vous scmble-t-il donc pas que les agriculteurs, déjà tout organisés dans leurs communes et leurs comices, pourraient fort bien opérer leur centra Usa lion et gérer leurs intérêts généraux, sans passer par les mains de l'État?
Que les commerçants, fabricants, manufacturiers, industriels de toute espèce, ayant dans les chambres de commerce leurs cadres tout ouverts, pourraient également, sans le secours du pouvoir, sans attendre leur salut de son bon plaisir, ou leur ruine de son inexpérience, organiser par euxmêmes, à leurs frais, une administration centrale, débattre leurs affaires en assemblée générale, correspondre avec les autres administrations, prendre toutes décisions utiles, sans attendre le visa du président de la République, et puis conûer l'exécution de leurs volontés à l'un d'entre eux, élu par ses pairs, et qui serait ministre?
Que les travaux publics, qui tous concernent soit l'agriculture, l'industrie et le commerce, soit les départements et les communes, devraient être dès lors répartis entre les administrations locales et centrales qu'ils intéressent, et non plus former, ainsi que l'armée, la douane, la régie, etc., une corporation à part, entièrement placée sous la main de l'État, ayant sa hiérarchie, ses privilèges, son ministère, le tout afin que l'État puisse trafiquer de mines, de canaux, de chemins de fer, jouer à la Bourse , spéculer sur les actions, passer à des compagnies d'amis des baux de quatre-vingt-dix-neuf ans, adjuger les travaux de routes, ponts, ports, digues, percements, creusements, écluses, dragages, etc., etc., à une légion d'entrepreneurs, spéculateurs, agioteurs, corrupteurs et concussionnaires, vivant de la fortune publique, de l'exploitation des artisans et manouvriers, et des sottises de l'État?
Ne vous semble-t-il pas que l'instruction publique serait aussi bien lnivkksalisée, administrée, régentée; les instituteurs, professeurs, recteurs et inspecteurs aussi bien choisis; le système des études aussi parfaitement en rapport avec les intérêts et les mœurs, si les conseils municipaux et généraux
étaient appelés à conférer l'institution aux maîtres, tandis que l'Université n'aurait à leur délivrer que des diplômes ; si, dans l'instruction publique comme dans la carrière militaire, les états de service dans les grades inférieurs étaient exigés pour la promotion aux supérieurs ; si tout grand dignitaire de l'Université avait dû passer par les fonctions d'instituteur primaire et de maître d'étude? Croyez-vous que ce régime, parfaitement démocratique, ferait tort à la discipline des écoles, à la moralité de l'éducation, à la dignité de l'enseignement, à la sécurité des familles?
Et, puisque le nerf de toute administration est l'argent; que le budget est fait pour le pays, non le pays pour le budget ; que l'impôt doit être voté librement, chaque année, par les représentants du peuple; que c'est là le droit primitif, inaliénable de la nation, aussi bien sous la monarchie que sous la République ; puisque les dépenses comme les recettes doivent être consenties par le pays avant d'être ordonnancées par le gouvernement : ne trouvez-vous point que la conséquence de cette initiative financière, si formellement reconnue aux citoyens par toutes nos constitutions, serait que le ministère des finances, toute cette organisation fiscale, en un mot, appartint au pays, non au prince; qu'elle relevât directement de ceux qui payent le budget, non de ceux qui le mangent; qu'il y aurait infiniment moins d'abus dans la gestion du trésor public, moins de dilapidation, moins de déficit, si l'État n'avait pas plus la disposition des finances publiques que celle des cultes, de la justice, de l'armée, des douanes, des travaux publics, de l'instruction publique, etc.?
Je ne multiplierai pas davantage les exemples. Il est facile, d'après ce qui précède , de continuer la série et de voir la différence qu'il y a entre la centralisation et le cumul, entre la séparation des fonctions sociales et la séparation de ces deux abstractions que l'on a nommées si ridiculement pouvoir législatif et pouvoir exécutif; enfin, entre l'administration et le gouvernement. Croyez-vous, dis-je, qu'avec ce régime vraiment démocratique et unitaire, il n'y aurait pas plus de
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sévérité dans les dépenses, plus d'exactitude dans les services, plus de responsabilité pour les fonctionnaires, plus de bienveillance de la part des administrations envers les citoyens, et moins de servilisme, moins d'esprit de corps, moins de conflits, en un mot, moins de disordres? Croyez-vous que les réformes paraîtraient alors si difficiles ; que l'influence de l'autorité corromprait le jugement des citoyens; que la corruption servirait de base aux mœurs, et que, pour être cent fois moins gouvernés, nous n'en serions pas mille fois mieux administrés?
Pour créer l'unité nationale, on a cru qu'il fallait concentrer toutes les facultés publiques dans une seule autorité ; puis, comme on s'est bien vite aperçu qu'en procédant ainsi on ne créait que le despotisme, on a cru remédier à cet inconvénient par le dualisme des pouvoirs, comme si, pour empêcher la guerre du gouvernement contre le peuple, il n'existait d'autre moyen que d'organiser la guerre du gouvernement contre le gouvernement I
Il faut, pour qu'une nation se manifeste dans sou unité, que cette nation soit centralisée dans sa religion, centralisée dans sa justice, centralisée dans sa force militaire, centralisée dans son agriculture, son industrie et son commerce, centralisée dans ses finances, centralisée en un mot dans ses fonctions et facultés; il faut que la centralisation s'effectue de bas en haut, de la circonférence au centre, et que toutes les fonctions soient indépendantes et se gouvernent chacune par elle-même.
Groupez ensuite, par leurs sommités, ces administrations différentes : vous avez votre conseil des ministres, votre pouvoir exécutif, qui pourra très-bien alors se passer de conseil d'État.
Élevez au-dessus de tout cela un grand jury, législature ou assemblée nationale, nommée directement par la totalité du pays, et chargée, non pas de nommer les ministres, — ils tiennent leur investiture de leurs commettants spéciaux, - mais de vérifier les comptes, de faire les lois, de fixer le budget,
déjuger les différends entre les administrations, le tout après avoir entendu les conclusions du ministère public, ou ministre de l'intérieur, auquel se réduira désormais tout le gouvernement : et vous avez une centralisation d'autant plus forte que vous en multipliez davantage les foyers, une responsabilité d'autant plus réelle que la séparation entre les pouvoirs sera plus" tranchée : vous avez une constitution à la fois politique et sociale.
Là le gouvernement, l'État, le pouvoir, quel que soit le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes limites, qui sont, non de légiférer ni d'exécuter, pas même de combattre ou de juger f mais d'assister, comme ministère public, aux débats des tribunaux et aux discussions du parlement; de rappeler le sens des lois et d'en prévenir les contradictions; de surveiller, comme police, leur exécution, et de poursuivre les infractions : là, dis-je, le gouvernement n'est autre chose que le proviseur de la société, la sentinelle du peuple. Ou plutôt le gouvernement n'existe plus : de Van-archie est sorti l'ordre. Là enfin vous avez la liberté des citoyens, la vérité des institutions, la sincérité du suffrage universel, l'intégrité de l'administration, l'impartialité de la justice, le patriotisme des baïonnettes, la soumission des partis, l'impuissance des sectes, la convergence de toutes les volontés. Votre société est organisée, vivante, progressive ; elle pense, parle, agit comme un homme, et cela précisément parce qu'elle n'est plus représentée par un homme, parce qu'elle ne reconnaît plus d'autorité personnelle, parce qu'en elle, comme en tout être organisé et vivant, comme dans l'infini de Pascal, le centre est partout, la circonférence nulle part.
C'est à cette constitution antigouvernementale que nous conduisent invinciblement nos traditions démocratiques, nos tendances révolutionnaires, notre besoin de centralisation et d'unité, notre amour de la liberté et de l'égalité, et le principe purement économique, mais si imparfaitement appliqué, de toutes nos constitutions. Et c'est ce que j'eusse voulu faire comprendre, en quelques paroles, à l'Assemblée constituante,
si cette assemblée, impatiente de lieux communs, avait clé capable d'écouter autre chose que des lieux communs; si dans son aveugle prévention pour toute idée nouvelle, dans ses provocations déloyales aux socialistes, elle n'avait eu l'air de leur dire : Je vous défie de me convaincre.
Mais il en est des assemblées comme des nations : elles ne s'instruisent que par le malheur. Nous n'avons point assez souffert, nous ne sommes pas assez châtiés de notre servilité monarchique et de notre fanatisme gouvernemental, pour que nous aimions de sitôt la liberté et l'ordre. Tout en nous conspire encore, avec l'exploitation de l'homme par l'homme, le gouvernement de l'homme par l'homme.
Il faut à Louis Blanc un pouvoir fort pour faire ce qu'il appelle le bien, qui est l'application de son système, et pour dompter le mal, qui est tout ce qui s'oppose à ce système.
11 faut à M. Léon Faucher un pouvoir fort et impitoyable, afin de contenir les républicains et d'exterminer les socialistes, à la gloire de l'économie politique anglaise etdeMalthus.
11 faut à MM. Thiers et Guizot un pouvoir quasi absolu, qui leur permette d'exercer leurs grands talents d'équilibristes. Qu'est-ce qu'une nation de laquelle l'homme de génie serait forcé de s'exiler, faute d'y trouver des hommes à gouverner, une opposition parlementaire à combattre, et des intrigues à suivre avec tous les gouvernements?
11 faut à MM. de Falloux et Montalembert un pouvoir divin, devant lequel tout genou fléchisse, toute tête s'incline, toute conscience se prosterne, afin que les rois ne soient plus que les gendarmes du pape, vicaire de Dieu sur terre.
Il faut à M. Barrot un pouvoir double, législatif et exécutif, afin que la contradiction soit éternelle dans le parlement, et que la société n'ait d'autre fin, en cette vie et en l'autre, que d'assister aux représentations constitutionnelles.
0 race vaniteuse et servile! qui payes 1,800 millions par an les folies de tes gouvernants et ta propre honte; qui entretiens 500,000 soldats pour mitrailler tes enfants; qui votes
des bastilles à tes maîtres, afin qu'ils te tiennent dans un siège perpétuel; qui convies les nations à l'indépendance, et qui les abandonnes à leurs tyrans; qui fais la guerre à tes voisins et à tes alliés, aujourd'hui pour la vengeance d'un prêtre, hier pour le plaisir d'une courtisane; qui n'as d'estime que pour tes flatteurs, de respect que pour tes parasites, d'amour que pour tes prostitués, de haine que pour tes travailleurs et tes pauvres; race autrefois de héros, maintenant race de tartufes et de sycophanles : si tu es, comme tu dis, nécessaire à la liberté du monde, puisses-tu donc épuiser bientôt la coupe de les iniquités! ou bien, si tu l'es pour jamais effacée delà carte des nations libres, servir, à force de misère, d'éternel exemple aux parjures et aux lâches!
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