‹ Les confessions de FréronChapitre 184 sur 189 · Les Jésuites · texte numérisé non relu

Les Jésuites

â62 LES CONFESSIONS DE FRERON.

nui, le bonheur qu'il ne goûtait pas, sa maison de campagne qu'il appelait son château, et son exil qu'il décorait du beau nom de repos philosophique.

ail entretenait toujours des relations avec la capitale, et il écrivait souvent à deux ou trois admirateurs béats qui montraient ses lettres et les faisaient imprimer, croyant lui faire honneur dansispahan, où, malgré ses cabales et ses amis, chaque jour emportait de sa réputation et épaississait sur son nom les ténèbres du silence.

«Enfin, Sadi finit par dire du mal de la poésie, de l'histoire, de la philosophie, des auteurs, des rois, de la terre, du ciel, de lui-même, et mourut. Les uns prétendent qu'il expira dans un habit de Derviche*, et qu'il dit les choses les plus touchantes sur la vie et sur la vanité. D'autres soutiennent qu'il devint fou* et qu'il crut être Homère, Virgile, Socrate, Platon. Quelques-uns veulent qu'il demanda pardon aux écrivains ses confrères, de s'être tant estimé et d'avoir fait si peu de cas de leur mérite. Il pria néanmoins ses héritiers à son lit de mort de tâcher d'obtenir qu'il fut inhumé dans le tombeau des rois de Persc^ ; ce fut sa dernière parole et sa dernière sottise. Il fut peu regretté. Les gens de bien le plaignirent d'avoir été aussi malheureux avec des talents, de la fortune et de la réputation. Les critiques du temps lui ont laissé peu d'ouvrages qui soient dignes des éloges du goût et de la vérité; copiste de tous les auteurs, il n'a pu servir de modèle.

« Ce sont là, Monsieur, les principaux traits que j'ai pu

1. De Capucin. Allusion aux incessantes plaisanteries de Voltaire sur un de ses prénoms — François — et sa prétention au titre de père gardien temporel des Capucins de Gex.

2. Voltaire mourut en fou furieux; Fréron a été ici plus prophète qu'il ne se croyait peut-être lui-môme.

3. Voltaire devait songera bien autre cliose, à son lit de mort ; mais ici Fréron enfonce le trait, pour dépayser davantage le lecteur sur l'identité absolue entre Voltaire et Satîi.

recueillir sur Sadi. Tous le» écrivains qui en ont parlé disent les mêmes choses; mais je ne saurais me persuader que Sadi ait été tel que ces auteurs nous le dépeignent; je trouve dans ce portrait des contrastes révoltants. Ne penserez-vous pas comme moi, qu'il est impossible que le même homme ait réuni tant de caractères opposés? Je m'en rapporte à vos lumières; vous pouvez juger ce fait historique mieux que personne; vous devez connaître ce qu'est lame d'un homme de génie, et si elle est susceptible de pareilles contrariétés. Peut-on passer la m.oitié de sa vie à peindre dans ses écrits le néant des biens et des honneurs, et lautre moitié à se tourmenter pour acquérir ces mêmes misères? Peut-on vanter l'amitié et n'en pas goûter les charmes? Peut-on répandre sur ses vers les charmes mêmes de l'humanité et avoir des entrailles dairain; exalter à tout moment la sagesse, la vertu, la raison, la tranquillité, et sacrifier tout à ses accès d'humeur; se montrer tour à tour un modèle d'avarice, de vengeance, de cruauté, d'orgueil, de haine implacable; en un mot, un tableau changeant de tous les ridicules, de tous les vices, de tous les travers? Comment Sadi n'ouvrit-il pas les yeux au jour de l'âge et de l'expérience? Comment n'aima-t-il pas réellement cette demeure champêtre dont il nous fait la riante description dans ses vers?

« Quelle différence entre ce malheureux poëte persan et vous. Monsieur! Pardon si je me répands en louanges sur votre compte, et si je fais souffrir votre modestie; mais la circonstance et la vérité m'arrachent ces éloges. L'auteur de la Ilenriade, de Mérope, d'Alzire, déploie dans la vie privée cette belle âme qui seule lui a fait produire des ouvrages si admirables. Qui mieux que vous a célébré l'Amitié et en éprouve les douceurs? Vous savez pardonner comme Guzman ; c'est dans votre cœur que vous avez puisé ces beaux vers :

Et mon Dieu, quand ton bras vient de m'assassiner. M'ordonne de te plaindre et de te pardonner-

« Sui-lout quelle noblesse dans votre conduite vis-à-vis des Grands! Ah! que la Postérité redira avec plaisir que l'illustre Voltaire dédaigna tous les honneurs, qu'il alla se renfermer au fond d'une terre pour y jouir de la vraie félicite, coulent de porteries noms d'homme ei d'homme de génie, noms qui sont aujourd'hui si profanés; qu'en un mot, vous vous arrachâtes des embrassements des rois pour Sonner à l'étude et au repos les derniers beaux jours d'une vie qui fera l'entretien et l'admiration des siècles futurs! Jouissez bien, Monsieur, de cette 'tranquillité qui vous est si chère, et dont votre àme philosophique connaît tout le prix. Ne laissez point échapper votre lyre divine de vos mains appesanties par l'âge; envoyez-nous souvent des romans philosophiques aussi ingénieux que Candide, des odes aussi harmonieuses que votre ode sur la mort de madame la margrave de Bareith. Au nom des Aris, n'abandonnez pas noire Théâtre : V Écossaise cl Tancréde atlendcnt des frères ou des sœurs; c'est l'expression de feu M. de Boissy. Que les histoires que vous écrirez soient comme toutes celles que vous nous avez données, l'école du grand homme, du bon citoyen, du philosophe éclairé, de l'amant du genre humain, si je purs parler ainsi, et puissiez-vous, Monsieur, ne mourir qu'avec vos ouvrages ' !

« J'ai l'honueur d'être, etc. »

PROJET d'une reprise DE h'ÉcOSSaiSC, EN 1804.

En l'an XFI (tSO>), au moment où la lutte s'accentuait, plus vive peut-être que jamais, entre les idées voltairiennes et le retour au culte de nos pères, les cx-Jacobins, qui

1- Quoi chef-d'œuvre de persifflapc ! On ne peut pas pousser plus loin l'ironie sous la forme de l'éloge le plus dilhYrambique.

s'étaient glissés partout dans les avenues du pouvoir, cherchaient à organiser diverses manifestations contre les défenseurs de Tordre moral ; de même que Fréron avait été en butte aux attaques incessantes des sophistes, GeofTroy — un de ses disciples et de ses continuateurs à l'Année littéraire, — eut les honneurs d'attaques d'un autre genre, qui, pour être moins déclarées, n'en étaient que plus perfides.

Laissons raconter à GeofTroy lui-même, dans un de ses plus remarquables feuilletons dramatiques du Journal des Débats d'alors', les péripéties de cette petite conspiration qui avorta misérablement , comme on devait le prévoir d'ailleurs, grâce à la fermeté de Napoléon I".

«Le môme nouvelliste qui annonçait il y a quelque temps les répétitions et les représentations de ma tragédie de Caton, vient encore de consigner dans sa gazette un autre fait non moins authentique et d'une aussi grande importance. Il nous assure qu'on a proposé aux comédiens de remettre lÉcossaise et que les comédiens ont rejeté la proposition, dans la crainte d'offenser y7i certain personnage redoutable pour eux. 11 est très-possible qu'on ait fait aux comédiens une pareille proposition, très-possible qu'elle n'ait pas été approuvée; mais le motif qu'on prête aux comédiens pour la rejeter est tout à fait étrange et invraisemblable. Que peut avoir de commun le personnage en question avec cette ignoble et dégoûtante satire qui déplut dans le temps à ceux même qui n'aimaient pas l'homme de lettres qu'on y outrageait avec tant de bassesse? La plus forte raison pour ne pas reproduire aujourd'hui cette infamie littéraire, c'est le respect pour le nom de Voltaire, qui s'est couvert d'un éternel opprobre par cette vengeance indigne d'un honnête homme. Uo second motif, peut-être plus puissant encore, c'est la froideur et la pla-

1. 3 nivôse an xn. Geoffroy, Cows de littérature dramatique, etc. 2' édition (1825), tome III, page lOG à 111.

titude de l'ouvrage, aussi ennuyeux que méchant. D'ailleurs, l'estimable écrivain, calomnié dans cette rapsodie maladroite, y est peint surtout comme un vil délateur, comme un espion de la tyrannie, lequel fait métier de lui dénoncer les malheureux et les proscrits. Or, depuis que les disciples de Voltaire et les plus ardents zélateurs de sa doctrine ont exercé publiquement à Paris cette fonction honorable pendant les troubles de l'anarchie; depuis qu'ils se sont faits les espions du saint-office de Salut public et les familiers de l'inquisition de Sûreté générale; depuis qu'on les a vus, au nom de la philosophie et de la liberté, devenir les délateurs et les bourreaux de tout ce qu'il y avait d'honnête et de respectable en France, ou n'a garde de rappeler aujourd'hui une accusation pareille, dans la crainte que le public indigné ne la détourne sur la tète des vrais coupables. Voilà les seuls motifs qui ont pu faire rejeter par les comédiens l'Écossaise, et non la craiûte d'offenser un certain personnage plus utile que re- j* doutable pour eux : ^H

Censeur un peu fâcheux, mais pourtant nécessaire.

«Il sera peut-être intéressant pour les lecteurs de trouver ici quelques détails historiques et quelques réflexions impartiales au sujet de cette grande bataille livrée en 1760, sur le théâtre de Paris, entre les factieux avides de nouveautés et les défenseurs des anciennes lois du royaume : ceux-ci engagèrent l'action. M. Palissot, protégé de M. de Choiseul, profita du moment où les nouveaux docteurs venaient d'insulter, dans un libelle, la princesse de Robccq et la princesse de Lamarck; il fit jouer, par l'ordre du ministre, sa comédie des Philosophes, qui eut un grand succès. M. Palissot prétendit avoir fait la comédie des Philosophes, non pas pour soutenir le gouvernement et les anciennes institutions, mais uniquement pour venger deux princesses; il perdit tout l'honneur de celle attaque

courageuse, et sa politique à l'égard de Voltaire lui fit un tort irréparable auprès des honnêtes gens. Pour un homme d'esprit, il commit une bévue bien grossière, en se flattant de pouvoir séparer Voltaire des philosophes dont il était le chef. Ses flatteries et son encens ne firent qu'augmenter le mépris du vieux pontife, sans afl'aiblir sa haine pour celui qui avait battu soa clergé et ses valets de chambre. Quand on vit l'auteur de la comédie des Philosojohes prosterné devant le lama de la philosophie, devant le Baal des infidèles, on sentit combien il était indigne de la gloire de défendre uue si belle cause; on aurait pu lui appliquer ces vers d'Athalie :

Jéhu, qu'avait choisi sa sagesse profonde, Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde.

Suit des rois d'Israël les profanes exemples; Du vil dieu de C Egypte ilconserce les temples^ Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir, N'a, pour sersir sa cause et venger ses injures, Ni le cœur assez droit ni les mains assez pures.

«Le gouvernement se trahit lui-même par ce malheureux système de bascule et de contrepoids, toujours si dangereux. Après avoir permis qu'on démasquât les philosophes ligués contre les institutions et les mœurs de la nation, il crut aussi qu'il fallait laisser insulter le seul homme qui avait le courage de les défendre; il autorisa la représentation de VEcossaise, qu'on regardait comme la réponse à la comédie des Philosophes : traitant ainsi de la même manière ses amis et ses ennemis, à l'exemple du sot Jupiter de la fable :

T}-os Rutulusve fugat, yiullo discrimine habebo.

■ Quelle différence entre ces deux comédies! elle était presque aussi grande que la différence qu'il y avait entre

les deux causes. Palissot confond une secte ennemie de la société; Voltaire insulte un homme de lettres qui n'a d'autre crime que de ne pas tout admirer et tout croire dans ses ouvrages : Palissot dénonce à la nation d'affreux principes, une doctrine désolante et meurtrière; Voltaire, n'ayant rien à reprocher à celui qu'il outrage que son zèle à défendre le gouvernement et le culte de son pays, se trouve réduit à d'infâmes impostures, à d'atroces calomnies, que les lois punissent dans tous les États policés : Palissot se nomme, comme le doit tout accusateur honnête; Voltaire se cache comme un lâche calomniateur, comme un vil libelliste; il a recours à toutes ces honteuses fourberies, à tous ces déguisements méprisables d'un criminel que sa conscience condamne.

<( Qui pourrait aujourd'hui balancer entre M. de Voltaire, qui conspire la ruine de sa patrie, et M. Fréron, qui, pour la secourir, se dévoue à tous les traits d'une secte implacable? Ce n'est ici ni le pocte ni l'écrivain qu'il faut considérer; avant de faire des vers ou de la prose, il faut être citoyen, il faut être honnête homme : de bonnes actions valent mieux que de bons poëmes; le talent dont on abuse mérite plus de haine et de mépris que d'éloges, au jugement de J.-J. Rousseau; l'esprit n'est rien en comparaison des mœurs et de la vertu. M. Fréron succombant victime de son devoir, dédaigné du gouvernement qu'il a soutenu, en butte à la rage des sophistes dont il a dévoilé les complots, sans autre consolation que sa conscience, me paraît bien supérieur à Voltaire applaudi, triomphant, célébrant sa victoire au milieu d'une troupe de sectaires et de conjures armés contre les lois et les mœurs de leur pays. Ce contraste me rappelle Bayard mourant au pied d'un arbre, en brave et vertueux chevalier, tandis que le connétable de Bourbon, infidèle à son roi, traître envers sa patrie, enivré de son coupable triomphe, se croit au comble de la gloire quand il a perdu l'honneur, et s'imagine faire envie, quand il n'excite que le mépris et la pitié.

« Les voltairiens ont répondu à ]a comédie de Palissot comme Jes moIiDistes aux lettres de Pascal, en l'accusant d'avoir falsifié les passages, altéré la doctrine des casuistes philosophes : rien ne serait plus facile que de vérifier si l'auteur a fidèlement extrait leurs principes. On me dira peut-être qu'il ne faut pas reprocher à ces sophistes d'avoir détruit l'ancien gouvernement pour nous amener Iheureux résultat dont nous jouissons aujourd'hui. Je réponds d'abord qu'il leur était impossible de prévoir ce résultat, et que personne n'osait l'espérer. Nous leur avons obligation de l'anarchie que leur Alcoran favorise et consacre; mais, pour le miracle qui a terminé nos malheurs, nos docteurs modernes n'y ont aucune part ; ils ne peuvent l'appuyer sur aucun de leurs dogmes; il n'y a que la saine et véritable philosophie, conservatrice de la société et de la tranquillité publique, qui ait présidé à cet acte de notre délivrance.

«Je réponds ensuite que c'est une lâcheté et une folie de cabaler contre le gouvernement sous lequel on vit, quels que soient ses abus; que c'est un crime de souffler par des déclamations incendiaires les feux de la discorde et de la guerre civile, de faire éclore des factions qui, tôt ou tard, renversent l'État où elles ont pris naissance : il n'y a pas de plus grand attentat envers l'humanité que celui qui tend à détruire l'autorité. Les philosophes, comblés des bienfaits de la cour, étaient des ingrats qui déchiraient la main qui les nourrissait; s'ils voulaient déclamer contre le despotisme, ils ne devaient pas en recevoir des pensions et des grâces. On peut toujours raisonnablement se défier d'une secte dont les talents se sont déjà signalés par la ruine de l'ancienne constitution de leur patrie. Il n'y a pas un des membres de cette confrérie philosophique qui ne puisse se vanter du pouvoir de ses sophismes, comme Emilie du pouvoir de ses charmes, et s'écrier avec une juste confiance : « Si j'ai détruit un gouvernement, j'en détruirai bien d'autres! »

« Leur haine seule contre nos institutions religieuses est extrêmement funeste à la société, puisque la religion, suivant J.-J. Rousseau, est le plus solide appui de l'autorité, et presque Tunique garantie de la soumission des citoyens au gouvernement. Il leur serait difficile de nier cette haine, après l'aveu naïf que Voltaire en a fait en mille endroits de sa correspondance, et spécialement dans cette petite anecdote qu'il raconte joyeusement. M. Hérault, lieutenant de police, disant à l'un des frères :

— Vous ne détruirez jamais la religion chrétienne. Le frère répondit froidement :

— C'est ce qu'il faudra voir.

Et on l'a vu.

Page 1