Opuscules do Fréron, tome I, [laiies i à i
Après avoir lu ses Opuscules ainsi réimprimés et réédités par quelque audacieux entrepreneur, comme il y en avait tant alors, Fréron écrit :
« Les moments les plus doux de la vie sont mêlés de quelque amertume. Quelle a été ma douleur, monsieur, d'apprendre, en arrivant de Lorraine, qu'on débitait ici trois volumes in-12, sous le titre ô: Opuscules, avec la lettre initiale de mon nom. Je vous proteste, monsieur, que je n"ai aucune part à cette édition, qui renferme à peu près à la vérité tous mes petits écrits . fruits dangereux d'une jeunesse imprudente, mais aussi qui en contient quelques-uns qui ne sont point de ma composition, et dont les auteurs sont connus
« L'exemple de plusieurs auteurs m'autoriserait à désavouer quelques autres écrits de cette collection qui peuvent me faire tort, puisqu'ils ne sont ni moins vifs, ni moins piquants que ceux dont je viens de parler'. Mais ces sortes de désaveux n'entrent point dans ma façon de penser, et il n'y a ni fortune ni
1. Tels que la Lettre srir les discours prononcés à l'Académie françcdse en 1743, et la Lettre d'un bourgeois de Paris à un de ses amis au sujet de la suppression des OBSERVATIONS SUR LES ÉCRITS MODERNES, qu'il rend à l'abbé Desfoidaines; la Lettre de l'abbé Cottin, écrite des Champs-Elysées, qu'il dit être ùo Mairaidt, « qui ne s'en cacha point de son vivant, et qui en donna lui-même des exemplaires à tous ses amis. » Fidèle à l'auteur des Remarques stir l'esprit des lois itome III des Opuscules), Fréron ne le nomme pas : on sait que c'est Forbonnais, etc., etc.
titre littéraire qui puissent me faire trahir la vérité. Tout ce que je puis faire, c'est d'être véritablemen; affligé de cette publication, et de savoir très-mauvais gré à l'éditeur, quel qu'il soit, d'avoir fait réimprimer des écrits, que je me flattais qu'on avait oubliés :
Delicta juventutis meœ, Jgnoscenda quidem, scirent si ignoscere vates^. »
Mais comment concilier les réclamations de Fréron avec l'annonce suivante, que, dès le mois de mars 1752, le libraire Duchesnc, éditeur des Lettres sw' quelques écrits de ce temps, ^nibliait à la fin du tome V de ce Recueil, et que voici :
« On imprime actuellement les Opuscules ou Lettres de madame la comtesse de **', sur quelques Écrits modernes, par M. FRÉRON, en trois volumes. Le troisième volume contient une Critique, chapitre par chapitre, de l'Esprit des Lois. »
Rien de plus simple. Lorsque Fréron lut cette annonce et autorisa cette publication, il ne calculait pas sur le retour du courroux de Voltaire contre lui; obligé, par prudence, de désavouer ses Opuscules, il ne les en laissa pas moins paraître et se débiter.
Le 26 janvier 17:54, Fréron abandonna la l'édaction de ses Lettres sur quelques Écrits, pour fonder F Année littéraire ou suite des Lettres sur quelques Écrits de ce temps; ce recueil, qu'il continuajusqu'en 1776, c'est-à-dire, jusqu'à sa mort, porta toujours, dès le premier volume, son nom, ses titres
1. Lrtfres sur quelques écrits, etc., l"-')-}, tome IX, pages ■.\:A à ;J.j1. Lettre XV (21 juin 1"5:J).
et sa devise Parcere personis, dicere de vitiis. Membre des Académies d'Angers, de Montauban et de Nancy, Fréron fut, ta la même époque, un des premiers fondateurs ou rédacteurs du Journal étranger.
Il n'avait rédigé que les 144 premières pages du tome XIII des Lettres sur quelques Écrits de ce temps; le libraire Duchesne, qui voulait, à tout prix, compléter son volume, le fit terminer par un écrivain inconnu, tout en laissaat croire aux souscripteurs ou abonnés , que Fréron était l'auteur de ce complément. C'était une fraude, dont Duchesne ne se faisait pas scrupule ; ainsi le treizième volume s'achève au 20 avril 1734, et la première lettre du tome I de Y Année littéraire est datée du 3 février de la même année. Ne sachant comment expliquer au public cette contradiction de dates, Duchesne donna, à la fin du treizième volume des Lettres sur quelques Écrits de ce temps, un long avis ' qui n'éclaircit rien et qui ne vaut même pas la peine d'être analysé.
Ce Duchesne, libraire, « rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, » me semble avoir été peint par Mercier, dans son Tableau de Paris, avec une ressemblance frappante; le passage mérite d'être transcrit :
« Les libraires se croient des hommes de conséquence, parce qu'ils ont l'esprit d'autrui dans leur boutique , et qu'ils se mêlent quelquefois de juger ceux qu'ils impriment
« Un libraire de Paris disait fort naïvement : Je voudrais bien tenir., dans mon grenier, Voltaire., Jean- Jacques Rousseau et Diderot, tous trois sans culotte; je les nourrirais bien, mais je les ferais travailler.