V Année littéraire, tome VI, pages 241 et
CRITIQUE LITTÉRAIRE. 2i\
ment opposé, occuper le même rang. Les deux plus grands capitaines et les deux plus grands poètes tragiques du règne de Louis XIV, avec des qualités différentes, partageront l'encens de tous les siècles. Turenne sera toujours mis en parallèle avec Condé, et Racine avec Corneille.
Homère, Virgile, la Tasse et Milton ont fourni avec honneur la même carrière sans suivre la même route. Bossuet, Fléchier, Bourdaloue et Massillon sont arrivés à la perfection dans le même genre en prenant des sentiers divers.
Que d'ouvrages seraient perdus pour la scène, si Molière n'eût osé travailler après Térence, et, après Molière, Regnard, Dufresny, le Sage, Destouches, et tant d'autres comiques agréables qui n'ont rien de commun que le genre dans lequel ils se sont exercés, et dont les écrits sont marqués à un coin particulier de génie et de mérite !
Les plus grands musiciens, les plus grands peintres, les plus grands sculpteurs, les plus grands architectes ont eu des successeurs habiles. Rameau, pour le moins, est assis à côté de Lulli. Si les motets de la Lande enlèvent, ceux de Mondonville enchantent. Pierre, Vanloo, Boucher, etc., seront cités avec les le Sueur, les le Brun et les Poussin. Les Bouchardon , les le Moine et les Pigalle ont remplacé les Puget et les Girardon. Sôufflot marche à pas de géant sur les traces des Mansard et des Perrault.
La célébrité des grands hommes qui, par leurs talents sublimes se sont élevés avant nous et même de
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notre temps au comble de la gloire, ne doit donc pas plus être un motif de découragement pour nous que ne Ta été pour eux la réputation dont jouissaient quelquesuns de leurs prédécesseurs, que Ton croyait ne pouvoir jamais être égalés.
D'ailleurs, est-on assez sûr de ses lumières, et même de celles de son siècle pour oser affirmer que tel auteur qui est admiré de nos jours, le sera dans tous les temps? Quels éloges n'a-t-on pas prodigués aux Ronsard, aux Balzac, aux Voiture, etc., etc., etc.? À peine les lit-on à présent. Le mépris où ils sont tombés doit nous apprendre à secouer le joug de cette espèce de fanatisme qui nous attache aveuglément à tel ou tel écrivain.
Patru n'était pas d'avis que la Fontaine fit des fables. Ceux qui voudraient détourner des auteurs modernes d'en faire après la Fontaine pourraient se tromper aussi bien que Patru. Il est vrai que tous ceux qui jusqu'à présent ont tenté le même travail n'ont point eu le même succès; mais, il ne s'en suit pas qu'on ne puisse y parvenir; il y a même de très-jolies fables et de fort bons contes dans des écrivains postérieurs et inférieurs, en général, à la Fontaine, tels que Vergier, Richer, Grécourt et même la Mothe, pour ne parler que des morts.
Il est dans les lettres et dans les arts deux écueils également dangereux qu'il faut éviter; l'un est de suivre trop scrupuleusement les écrivains célèbres;
l'autre est de s'en écarter trop hardiment. Toute imitation servile est choquante, et le parti de s'y renfermer est le germe de la médiocrité. On pourrait appuyer ce qu'on avance ici de mille exemples anciens et nouveaux. D'un autre côté, pour ne pas ressembler à des auteurs avoués du public, on donne souvent dans le bizarre, dans l'extraordinaire.
La Fontaine est naïf; la Mothe veut être fin; il n'est que subtil, pénible, embarrassé. Le rire de la Fontaine est franc et naturel; le rire de la Mothe est contraint et forcé.
Il y a donc un milieu à tenir entre l'humble timidité qui copie les excellents originaux et l'audacieuse témérité qui s'en éloigne.
Chaque genre a ses règles auxquelles il faut se soumettre.
La fable demande une naïveté piquante dans le récit, une gaieté philosophique dans la morale, un choix exquis daps les images, une délicatesse singulière dans les réflexions; et ce sont là les qualités heureuses qui ont fait réussir l'apologue dans les [mains de la Fontaine. Mais, ces dons heureux de la nature sont variés à l'infini; ils ont mille et mille nuances différentes, et l'on peut être naïf, enjoué, moral, fleuri, délicat, sans ressembler à la Fontaine.
Ne rencontrons-nous pas tous les jours dans le monde des gens aimables et naïfs, et dont les agréments et la naïveté n'ont pas à beaucoup près le même caractère? Un homme qui se mettrait dans la tête d'être naïf précisément de la même manière qu'ils le
sont, serait à nos yeux un singe méprisable. Il en est ainsi des écrivains. Plusieurs peuvent être naïfs sans avoir la môme naïveté, et un auteur qui composerait des fables et qui se proposerait d'être naïf de la même façon que Test la Fontaine , se rendrait aussi ridicule qu'un homme qui voudrait, en chantant, copier parfaitement le son de voix de quelque chanteur estimé.
Il faut obéir à la nature et suivre l'impulsion de son génie; il faut avoir la noble ambition de devenir original; il faut conduire soi-même le char de Phœbus et ne point tomber avec Phaéton 1 .
C'est dans la grandeur des images et dans la vivacité des sentiments que règne la véritable poésie ; voilà le caractère de l'Écriture, et, s'il n'est fidèlement imité par le traducteur, la traduction la déshonore 8 .
En général, les Cantiques et les Psaumes, indépendamment du caractère d'inspiration qui leur est particulier, et malgré l'obscurité de plusieurs passages, seront toujours regardés par les bons juges, non seulement comme les ouvrages les plus propres à élever le cœur vers Dieu et h nourrir la piété, mais comme des morceaux précieux de la grande éloquence, qui est essentiellement l'éloquence des choses, l'éloquence de la pensée et du sentiment 8 .