Allusion très-transparente à la Henriade
ficielles de leurs plaisirs et de leurs vaudevilles : voilà ce qui composait la troupe des admirateurs idolâtres de Sadi. Le petit nombre cependant des hommes de goût, aussi rares en Perse que le sont les Guèbres ou adorateurs du feu sacré, ne se laissa jamais entraîner à ce prestige général ; etee sont eux qui ont jugé Sadi sans que sa mémoire en puisse appeler.
« Je n'ai pas besoin de dire que notre bel -esprit universel produisit encore une infinité de poésies légères; on y remarque de ^aisance et l'esprit du jour; mais, elles sont toutes sur le même ton, et peuvent être réduites à un trèsmince recueil.
« Sadi copiait sans pudeur tous les auteurs qui tombaient sous sa main; les Arabes Bédouins ne dépouillent pas les caravanes avec autant d'audace. Après s'être enrichi de vols et de plagiats, il finit comme Y Avare de Plaute, qui surprend sa main gauche volant sa main droite: il se pilla lui-même. Nous avons plus de vingt volumes de Sadi, et il n'y en a pas un qui nous offre une idée neuve ; il n'avait de l'imagination que dans l'expression, c'est-à-dire que chez lui la forme était tout, et le fond n'existait point. On ne sait trop sous quels traits le caractériser ; [il a fait nombre de vers, et n'a jamais été poëte, parce qu'en Perse on met une grande différence entre un poëte et un versificateur. On se gardera bien de l'inscrire parmi les historiens, puisque la vérité, la première qualité de l'Histoire, ne se trouve pas dans celle de Sadi, indépendamment de tous les autres défauts qu'on lui reproche. Quel nom donc lui donner ? Celui de philosophe ? Sadi philosophe ! On aurait couvert de huées quiconque l'eût appelé ainsi. Bel-esprit, et quoi encore? Bel-esprit : tel est le nom que les écrivains persans s'accordent à donner à Sadi : heureux, disent-ils, s'il eût reçu de la nature de l'invention, ce don qu'ont possédé très-peu d'hommes sur la terre : Homère, Virgile, Lockman. S'il eût cultivé un seul genre d'étude, et s'il n'eût pas confondu le bruit populaire et la
réputation solide ! L'un frappe nos oreilles et meurt presqu'en naissant; l'autre croît toujours, et n'éprouve jamais de diminution.
«Vous avez à peu près, Monsieur, une idée de Sadi comme Auteur. Pour que le tableau soit complet, je vais vous exposer Y Homme. Songez que ce sont des traits épars que j'ai recueillis de plusieurs historiens; je vous les donne comme le hasard les amène sous ma plume.
« Sadi a répandu dans ses ouvrages un vernis de morale et d'humanité qui en impose en faveur de l'écrivain; on serait tenté de croire que c'était l'âme la plus sublime et la plus sensible, l'âme d'un demi-Dieu ; cependant toutes les histoires du temps nous le représentent sous des traits bien opposés. On prétend que dans sa conduite il ne fut qu'un homme et un très-petit homme, affichant dans ses livres le mépris de la renommée, de la grandeur, de la fortune, et dans sa vie privée, bas courtisan, avide de la gloire la plus éphémère, et plus encore possédé du démon des richesses ; faisant à chaque instant l'éloge de l'amitié, et ne pouvant ni mériter ni conserver un ami. Le vautour de l'Envie dévorait son cœur ; elle y versait sans cesse ses poisons les plus venimeux; Sadi se fût trouvé mal à la lecture d'un couplet de chanson qui eût paru passable ; il mourait de douleur ^à, la vue des bustes d'Homère et de Virgile; il souhaitait ardemment qu'un second déluge vînt bouleverser ce globe et que ses écrits pussent surnager pour attester à la nouvelle terre que Sadi était le seul génie qui brillât dans l'ancien monde. Il ne marchait que par les sentiers tortueux de l'intrigue ; il faisait jouer maladroitement les ressorts les plus grossiers, soit pour assouvir sa soif brûlante de la gloire et de l'argent, soit pour immoler à sa vengeance quiconque n'était pas prosterné devant son mérite. Il méprisait les Grands, et il n'y avait point de bassesses, de manèges qu'il n'employât pour vivre dans leur familiarité.
« La môme journée voyait dans Sadi vingt hommes diffé-
rents ; toujours en contradiction avec son cœur et son esprit, il haïssait le soir ce qu'il avait aimé le matin, ou plutôt, sa vie était une éternelle fureur ou un éternel dégoût. Sa sensibilité allait jusqu'à la petitesse de la créature la plus faible. C'était surtout dans les querelles littéraires qu'il donnait au monde des scènes puériles d'emportement et de déraison. On ne voyait plus en lui qu'un homme ivre qui s'abandonnait à tous les écarts de la tète la plus déréglée. Il ne rougissait point de se démentir à chaque instant qu'il parlait ou qu'il écrivait; il s'en imposait à lui-même, et tous ses artifices étaient aperçus par les yeux les moins pénétrants.
« Je ne dis rien de son avarice. Les Arméniens, les Juifs essuyèrent de sa part des procès qui le couvrirent d'opprobre. A chaque lune il donnait une nouvelle édition qu'il désavouait la lune suivante; il vendait du vin et du blé comme il vendait des vers. Les Hébreux les plus habiles avouaient qu'ils ne possédaient point le calcul comme lui; ils le regardaient avec le respect que des disciples ont pour leur maître. Sa vanité était insupportable et révoltait à la fois le bon sens et l'humanité ; il porta ce vice jusqu'à la folie, jusqu'à la rage. L'orgueil monstrueux de Galigula n'était rien en comparaison de l'orgueil de Sadi ; la critique la plus modérée lui paraissait un crime digne de mort, et cependant ce ne fut qu'à la Critique qu'il dut le peu de correction et de beautés réelles qui se trouvent quelquefois dans ses écrits.
« Sa méchanceté lui attira plusieurs humiliations cruelles, une entre autres de la part d'un officier persan, qui se vengea de ses propos satyriques avec une arme moins funèste-à la vérité, mais moins noble que l'épée. Sadi, outré de ce vil châtiment, s'avisa d'en porter ses plaintes au Visir. Il se jeta à ses genoux en lui criant : « Justice, « justice! »
Le Visir qui savait l'aventure, lui répondit froidement : « Lève-toi; on te l'a faite. »
. « L'âge ne fit qa'aigrir ses humeurs au lieu de les adoucir; son inquiétude, ses étourderies, ses extravagances le brouillèrent à la cour de son roi ; un monarque voisin de la Perse, protecteur et cultivateur des arts ', descendit de son trône pour accueillir Sadi avec bonté. Notre auteur en devint si orgueilleux qu'on crut qu'il avait perdu la tête. Il manqua de respect et de reconnaissance à ce souverain, .qui fut obligé de le chasser, et il se retira dans une espèce de désert *, où il déclama tout à son aise contre le genre humain. Il avait joué le rôle d'Aristippe, que les plaisants de la Grèce appelaient le chien de cour; alors il fit le personnage de Diogène. On vit paraître par lui un poëme rempli d'obscénités 8 , qu'on ne lui eût pas pardonné dans sa première jeunesse. Il -avait écrit pendant près de quarante ans que tout était bien, très-bien; il se mit à dire qu'il s'était trompé, et que tout était au plus mal. Après avoir fait plus d'une fois dans ses écrits l'éloge des Mogolistans* aux dépens des Persans, ses compatriotes, il chanta la palinodie, et finit par dire beaucoup de mal des premiers. Il avait toujours parlé avec estime des sages 5 qui l'avaient élevé. Un de ces Imans s'avisa de ne pas s'extasier d'admiration à la lecture d'un poëme de Sadi ; c'en fut assez pour que tout le corps des Imans essuyât de sa part un orage affreux de calomnies et d'invectives ; ils s'en vengèrent en le plaignant et en priant le ciel de le rendre plus raisonnable.
a Sadi ne bégaya plus que de mauvais vers et ne fit que se répéter de plus mal en plus mal. Il vantait continuellement les délices de son hermitage où il était dévoré d'en-
1. Celui que Ton a appelé le grand Frédéric et qui — selon la piquante et surtout très-juste expression de M. de Maistre, — n'était qu'un grand Prussien.