Malesherbes était surveillant de la librairie
3. Fréron était descendant — par les femmes — du poëte Malherbe.
lui avaient inspirée de bonne heure et qu'il conserva, jusqu'au dernier soupir, pour les chefs-d'œuvre littéraires du grand siècle. A cette époque, en rendant compte des Remarques sur les tragédies de Jean Racine, par Louis Racine son fils, il disait :
« Elles (ces Remarques) sont précédées d un Discours préliminaire que M. Racine m'a fait l'honneur de m'adresser, parce que je préside à la nouvelle et magnifique édition in-4°, qu'on prépare des œuvres de son illustre père....
« J'ai.... cru, par rapport à l'entreprise dont il s'agit, que le public n'exigeait de moi que de revoir fidèlement le texte ; de lui en offrir un correct, ce qu'on n'a point fait jusqu'à présent ; de rejeter toutes les mauvaises critiques qu'on trouve ordinairement à la suite de ces tragédies ; de composer une vie du poète, avec un discours qui contînt l'histoire des pièces, les anecdotes qui y ont rapport, et où je fisse sentir les progrès de l'auteur, et l'intervalle immense' qu'il a franchi avec tant de succès et de rapidité depuis la Thébaîde jusqu'à la sublime A thalie. C'est à quoi je me suis borné dans cette édition en trois volumes in-4°, qui paraîtra dans un an '. »
C'est à grand peine, qu'au commencement de 1753, il résiste au désir de critiquer une mauvaise pièce de Vol-
1. Lettres sur quelques écrits, etc., 1752, toflie VII, pages 49, 51 et 52. Lettre III (26 novembre 1752) i
taire ; mais, le souvenir de la récente suspension de ses feuilles et de son propre emprisonnement, le força à être prudent. Cependant, il ne put s'empêcher d'écrire alors ces quelques lignes, qui en disent plus qu'elles ne contiennent de mots :
« J'avais dessein, monsieur, de faire des remarques sur la dernière tragédie du fameux M.. de Voltaire, intitulée le duc de Foix, qui vient d'être imprimée après un médiocre succès. Mais, pour de bonnes raisons, j'ai pris le parti de me borner à une simple analyse.... *. »
Fréron — il faut le dire, sous peine de ne rien comprendre aux persécutions dont il fut l'objet de la part de Voltaire, de madame de Pompadour, du ministre Choiseul et de la tourbe encyclopédique, pendant toute sa vie, — Fréron était odieux, à plus d'un titre, à ce parti puissant. Il sortait des Jésuites, dont il avait été l'élève; il avait fait ses premières armes sous l'abbé Desfontaines; il s'annonçait et se produisait comme un écrivain religieux et ennemi juré des philosophes.
Sans l'active et puissante protection de Stanislas et de Marie Leczinska, reine de France, Fréron eût succombé cent fois pour une ; que dis-je? dès la première attaque de ses ennemis, il eût été vaincu à tout jamais.
Le moment était arrivé où Stanislas allait confirmer plus étroitement encore à Fréron les témoignages d'une protection que rien ne devait ébranler; en 1753, l'éminent critique fut reçu membre de l'Académie de Nancy, récem-
1. Lettres sur quelques éc7its t etc., 1753, tome VIII, pages 35 [à 40]. Lettre II (18 janvier 1753).
ment fondée par son bienfaiteur. Laissons à Fréron le plaisir bien naturel de nous raconter sa reconnaissance envers Stanislas ; écoutons son discours de réception et initions-nous ainsi, de plus en plus, à ces détails de la vie intellectuelle et des goûts littéraires du dix-huitième siècle, à la cour du meilleur et du plus sage des rois.
Un discours de réception. — Vers adressés par Fréron au roi Stanislas.-» Opuscules de M. F***. — Le libraire Duchesne. — Un mot d'éditeur. — Fréron fonde l'Année littéraire. — Le chevalier de la Morlière. — Les épreuves d'une critique impartial. — Profession de foi. — Études incessantes de Fréron. — Un aveu bon à recueillir. — Vers d'un filleul à son parrain. — Ce que devint le filleul.
« Vous savez, monsieur, que c'est au roi de Pologne, père de notre auguste et vertueuse reine, que je dois le rétablissement de mes feuilles. Ce prince, sur le désir que je témoignai il y a trois mois d'être de l'Académie de Nancy, qu'il a fondée 1 et qji'il éclaire, me fit encore l'honneur de me proposer lui-même, dans une de ces séances particulières, où déposant la majesté du trône, il ne brille que de l'éclat du mérite personnel. Je fus élu d'une voix unanime. La reconnaissance m'a inspiré d'aller porter moi-même mes hommages aux pieds d'un roi, dont le goût et le zèle pour les sciences sont si Vifs, qu'il daigne abaisser ses regards sur un des moindres citoyens de la République des lettres.
« J'arrivai à Nancy le 7 mai (1753)* Le lendemain, jour destiné à l'Assemblée publique de l'Aca*
1; En 1750 ou 51;
demie, tous ceux qui la composent se rendirent à dix heures dans l'Église des Cordeliers, où Ton chanta une messe du Saint-Esprit,après laquelle le panégyrique de saint Stanislas, évêque de Cracovie, patron du roi et de l' Académie, fut prononcé par M. l'abbé Clément 1 , prédicateur et aumônier de Sa Majesté, doyen du chapitre de Ligny, et membre de la Société littéraire 2 . Ce panégyrique reçut les applaudissements qu'il méritait. L'orateur, homme de génie, a paru avec distinction dans les chaires de Paris.
« L'après-midi, sur les trois heures, se tint l'Assemblée publique, que le roi devait honorer de sa présence. Mais la circonstance de sa fête, qui se célébrait à Lunéville, l'empêcha de nous procurer cette satisfaction. M. d'Héguerty, sous-directeur, ouvrit la séance à la place de M. de Choiseul, primat de Lorraine et directeur, qui était malade. M. (VHéguerty, se plaignit modestement d'être obligé de remplir les fonctions de M. le primat.... Il dit ensuite des choses flatteuses sur les trois récipiendaires, MM. Palissot, de Çogolinet moi....
« Après la lecture du discours que M. Palissot avait envoyé de Paris, je lus le mien. Il ne me conviendrait pas, monsieur, de vous en donner l'extrait,
1. Denis Xavier Clément, né à Dijon, le 6 octobre 1706, mort le 7 mars 1771.