‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 34 sur 213 · Pages 4 et · texte numérisé non relu

Pages 4 et

4. Voyez, à la fin du tome I de Y Année littéraire, une Lettre de Fréron au chevalier de Cogolin, de l'Académie de Nancy.

5. C'était Michel Lambert, rue et à côté de la Comédie-Française (aujourd'hui de YAncimne-Comédie) « au Parnasse. »

« Les Lettres sur quelques Écrits de ce temps forment douze volumes in-12 complets, avec les deux premiers cahiers du tome treizième, qu'il est décidé que l'auteur n'achèvera pas. Ainsi ceux qui prenaient cet ouvrage périodique peuvent faire relier ces deux cahiers à la fin du douzième tome des Lettres. »

V Année littéraire , qui paraissait tous les dix jours par cahiers composés de trois feuilles in-12, soit 72 pages, — cinq cahiers formant un volume, — donnait huit volumes par an ; la première année seule n'en a que sept. Ainsi de 1754 à 4776, pendant vingt-trois ans, Fréron a publié cent quatre vingt- trois volumes de V Année littéraire.

Il s'adjoignit, pour collaborateurs, l'abbé de La Porte, Sautreau de Marsy, Daillant de la Touche, Baculard d'Arnaud, Jourdain, etc.

Si toute la réputation littéraire de Fréron fut établie pendant sa vie, et reste attachée, après sa mort, à V Année littéraire, il faut avouer qu'il paya sa gloire bien cher, par vingt-trois ans d'ennuis, d'épreuves et de tribulations auxquelles il finit par succomber, après avoir vaillamment lutté avec un courage presque surhumain.

J'ai dit ses ennuis, et sur cet objet, — comme sur tous les autres, — c'est Fréron seul que je veux laisser parler toujours. A propos des jeunes auteurs qui en appelaient à son jugement, se confiaient à sa critique et ne lui savaient aucun gré de ses avis ou de ses corrections, il dit:

« Je ne puis finir cet article * sans faire observer aux auteurs qu'il est inutile qu'ils en consultent

1. Consacré au compte rendu du Souper , comédie en trois actes, en prose, jouée une seule fois par les comédiens français (pages 114 à 125 du tome IV de V Année littéraire, 1754, 12 juillet).

d'autres sur leurs ouvrages, s'ils ne sont pas disposés à profiter des conseils qu'on peut leur donner.... Je profiterai aussi de cette occasion pour prier les écrivains, j'entends ceux dont je n'ai pas l'avantage d'être connu personnellement, de ne me -point prendre pour juge de leurs productions, avant qu'elles voient le jour. Ils me font assurément plus d'honneur que je ne mérite; mais ils doivent sentir que mes occupations ne me laissent guères de loisir. À peine ai-je le temps de lire les livres imprimés; comment puis-je avoir celui de lire les manuscrits?

« Une autre considération non moins importante pour moi, et qui trouve ici sa place. Quelques poètes se formalisent de ce que je n'insère pas en entier dans mes feuilles les poésies qu'ils m'adressent, ou de ce que j'y fais quelquefois de légers changements. Je les prie de croire que c'est autant pour moi que pour eux que je fais usage de leurs vers; que tel morceau, souvent tçop long, contient quelques tirades heureuses qui feraient plus d'honneur au poëte et plus de plaisir au lecteur, que si l'on insérait la pièce tout entière. En un mot, je préviens, une fois pour toute, qu'on peut se dispenser de m'envoyer de ces sortes de pièces, si l'on ne me laisse la liberté d'y faire tous les retranchements, toutes les corrections que je jugerai nécessaires. Je ne cherche en cela que la gloire des auteurs et la mienne, qui serait trop compromise en adoptant indifféremment tous les

vers que je reçois, parmi lesquels il y en a d'absolument mauvais que je rebute, quelques-uns de bons où je n'ai garde de rien changer, d'autres mêlés de bon et de mauvais ; c'est de ces derniers qu'il est question, et il me semble qu'on devrait me savoir quelque gré de la peine que je prends de les rendre passables. Au reste , si cette condition paraît trop onéreuse, on peut se pourvoir à d'autres journaux périodiques 1 . »

Les réclamations de certains auteurs médiocres avaien t parfois une tournure ridiculement outrecuidante :

« Un de mes amis, M. du Port du Tertre y connu dans la République des lettres par des ouvrages qui ont été bien reçus 2 , vient de m'écrire la lettre suivante, qui ne m'a pas étonné, et qui vous amusera :

« Le chevalier de la Morlière est venu hier chez « moi, et s'est plaint amèrement de l'extrait que vous « avez fait de la Créole *. Il trouve votre critique in- « juste, en ce que vous prétendez que cette petite co- « médie est mal écrite. Pour se venger, il a fait, non « un libelle, mais une terrible critique de vos Écrits* « Cet ouvrage est prêt à paraître . Il ne tient cependant « qu'à vous & éloigner la foudre qui est prête à

1» V Année littéraire, ibid., pages 123 à 125.

2. Né à Saint-Malo, en 1715, mort en 1759, Duport du Tertre fut un des collaborateurs de Fréron à Y Année littéraire.

3. Comédie eu prose, en un acte, tombée à la première représentation. — Voyez Y Année littéraire* 1754, tome V, pages 65 à 68.

« tomber. Voici les propositions que je suis chargé (( de vous faire. On voudrait que vous lussiez atten- « tivement la Créole, et que vous lui rendissiez « plus de justice pour le style; car Y auteur est périt suadé que ce petit ouvrage n'est point du tout mal « écrit. On vous permet, d'ailleurs, de relever les (( défauts que vous apercevrez dans la contexture de « la pièce. En un mot, pourvu que vous conveniez « de la bonté du style , on vous laisse liberté entière « sur le resté. A. ces conditions, la critique en ques- « tion, qui est déjà toute prête, ne paraîtra point. « Voici ce qu'on m'a chargé de vous proposer. Le <( chevalier de la Morlière viendra ce matin chez « moi, pour savoir quel parti vous voulez prendre. « Je vous souhaite le bonjour.

« Do Tertre. »

« J'ai répondu sur le champ, monsieur, que je priais M. le chevalier de la Morlière de me dispenser de lire la Créole; que c'était bien assez de l'avoir vu représenter; que j'étais incapable de trahir ma conscience, en disant que cette pièce était bien écrite, pour éviter une critique qui, probablement, le serait mal; que je n'étais point homme à dire le contraire de ma pensée, quand même la critique en question serait bien bonne, bien littéraire, comme il est très-possible d'en faire une ; que je me rétractais volontiers, lorsqu'on me montrait évidemment que j e m'étais trompé ;

mais que je croyais avoir raison, par rapport au style de la Créole; que j'en étais bien fâché pour M. le chevalier de la Morlière; que je souhaitais de tout mon cœur qu'il eût, une autre fois, plus de bonheur, et qu'il fit un ouvrage mieux imaginé et mieux écrit ; que je serais le premier à l'applaudir ; qu'au reste, je ne craignais point la foudre de ce petit Jupiter 1 . »

Il n'est pas indifférent de savoir ce que c'était que la Morlière , d'abord mousquetaire, puis — on ignore à quel titre,—: chevalier de Tordre du Christ, en Portugal. Chef de claque de Voltaire, organisateur de cabales, il se crut propre à tenir une plume et publia le petit roman licencieux d'Angola, qui n'était pas de lui, mais du duc de la Trémouille, dans les papiers duquel on le trouva après sa mort. Les essais dramatiques de la Morlière sur les théâtres français et italien, furent mal accueillis. Enfin il eut la maladresse d'oser entrer en lice contre Fréron, en publiant un libelle intitulé : Le contre-poison des feuilles, ou Lettres sur Fréron (4754, in-! 2 *.) Pour comble d'ignominie, il fut le premier homme de lettres assez vil pour encenser les vertus et les talents de la Du Barry, dans un livre intitulé : Le Royalisme, ou Mémoires de Du Barry de Saint- Aunez et de Constance de Cezelli sa femme; anecdote héroïque sous Henri IV; dédié à Madame la comtesse Du Barry (1770). 11 dut à sa dédicace l'honneur de souper avec cette fameuse courtisane. •

1. V Année littéraire, 1754, tome V, pages 214 à 216. — 18 septembre 1754. * [

2. C'est probablement cet ouvrage qui a été reproduit sous le l titre de : Antifeuilles ou Lettres de madame de *** sur quelques jugements portés dans V Année littéraire de Fréron, 1754, in-12. — > C'est le libelle dont il est parlé dans la lettre de Duport Du Tertre

à Fréron.

Accablé sous le poids des épigrammes et du mépris universel, la Morlière mourut à Paris, eu 4785, dans le plus profond abandon '.

Voilà un des hommes de lettres dont Fréron s'était fait un ennemi juré ; on sait que! souci il prenait de la colère de tels insectes. Croirait-on, après cela, qu'on ait osé lui reprocher de ne parler dans ces feuilles que de personnages de cette trempe!...

« Il m'est revenu, monsieur, que Ton me faisait un reproche auquel je suis extrêmement sensible. On m'accuse de ne parler que d*écrivailletêrs, généralement réprouvés, des Botsp..., des Sell..., des Mail..., des CAA?..., des laMorl..., etc; de ne prendre que des victimes mille fois immolées par le public lui-même ; de ne remuer, en quelque sorte, que des cendres éteintes ; de n'oser consulter le dieu du Goût dans les entrailles des auteurs vivants , c'est-à-dire des grands auteurs, des auteurs de réputation; de redouter leur crédit et de me taire prudemment, surtout par rapport aux ouvrages de l'Académie française. Il est vrai> monsieur, que j'en ai laissé passer quelques-uns sans vous en rendre compte* Mais n'attribuez point mon silence à des raisons politiques. Je sais trop que l'honneur, autant que l'amour des arts, gouverne cette illustre -Compagnie, et que

1. Voyez dans les Mélanges dé littérature publiés par Suanf, en 1804 : Des applaudissements au théâtre, les Lettres II et m au Trwick-Maker, tome I, pages 541 à-35& Elles contiennent une piquante et peu édifiante biographie du chevalier de La Morlière.

tous les membres qui la composent sont incapables de chercher à nuire à un citoyen, parce qu'il écrirait que tel discours, prononcé dans leur lycée, n'est pas de son goût. Ils sont à la tête de la République des lettres; c'est à eux d'y veiller, d'y faire observer les lois, et de laisser sacrifier sans pitié leurs enfants, pour le salut de la patrie, à l'exemple du grand Brutus. Eh! que deviendrait notre Parnasse, si le despotisme s'y introduisait, si la tyrannie de quelques citoyens anéantissait la liberté, si quelque impétueux Sylla s'emparait du souverain pouvoir !

« Croyez- vous, monsieur, que si j'étais sensible à tout ce qu'on peut dire ou faire contre moi, je me permettrais de critiquer les auteurs mêmes qui vous paraissent les plus méprisables? Vous lisez tranquillement, dans votre province, les lettres que je vous adresse ; vous y voyez que je dis librement qu'un tel a fait une mauvaise tragédie ; qu'un autre a donné au théâtre une comédie vide de sujet, de sens et de style ; que celui-ci a composé un roman, dédaigné par les femmes de chambre mêmes; celui-là, des Esprits où il n'y en a point, etc. : tout cela vous paraît la chose du monde la plus simple.

« Vous n'entendez pas les cris de tous ces petits auteurs; vous ne voyez pas toutes les tracasseries qu'ils jcherchent à me susciter ; vous ne savez pas qu'ils s'attroupent et qu'ils s'associent, pour forger de plats libelles contre moi; vous ignorez (je crois

cependant vous l'avoir déjà dit) que Florise veut du bien à Damon, qui a été le précepteur de son fils ; que Célimène ne peut se dispenser d'accorder sa bienveillance à Mopsus, qui a fait des vers pour elle, le jour de sa fête et le premier de Tan ; que Clorinde soutient nécessairement Tirets qui lui a dédié un livre, et qui lui a dit de jolies fadeurs dans son Épître dédicatoire, etc.

<( Venez à Paris, monsieur, vous serez témoin de toutes ces misères ; vous y verrez les plus chétifs rimailleurs avoir un parti ; et vous serez peut-être surpris de mon intrépidité. Je m'étourdis sur tous les dangers ; si j y pensais sérieusement, je ne sais si je serais aussi tranquille.

« L'exemple de Boileau est digne de remarque. Rappelez-vous que les Cotins, les Pradons, les Pelletiers, les Bonnecorses voulurent lui faire un crime d'État d'avoir dit, en parlant de son siècle, ce siècle de fer. Ils en portèrent des plaintes très-graves. J'ai quelquefois peur aussi que les dignes successeurs de ces grands génies ne donnent une interprétation odieuse à quelque mot innocent qui pourrait m'échapper. Mais les lumières et l'équité du gouvernement me rassurent; on se moqua des accusateurs de Boileau, qui, quoique satyrique de profession (ce qui est plus fort que d'être critique) était hautement protégé par le monarque et par ses ministres ; on rirait également des imbéciles imputations de

mes ennemis. Ils ne manqueront pas de relever ce propos, et de s'écrier que je me mets en parallèle avec Boileau\ j'en suis bien éloigné; ce n'est point moi qui me compare à Boileau; ce sont eux que je compare aux Cotins, aux Bonnecorses, etc. ; je les crois aussi bons écrivains et aussi bonnes gens 1 . »

Vannée littéraire venait d'accomplir sa première année; dans Y Avertissement qui ouvre la seconde, Fréron s'excuse vis-à-vis du public, de ne lui avoir donné — l'année précédente,— que sept volumes, au lieu de huit qu'il avait annonces. « Je croyais, — dit-il, — pouvoir satisfaire à cet engagement; mais, n'ayant commencé qu'à la fin de février, il m'a été impossible de le remplir. Il n'en sera pas de môme de cette année 4755, et les huit volumes seront complets.... >*

« À l'égard des Lettres pour tout... objet relatif à mon ouvrage, je supplie tous ceux qui me font l'honneur de me les écrire, de ne pas s'offenser s'ils n'ont de moi aucune réponse. Je sens toute l'impolitesse de ce procédé ; mais il m'est impossible d'agir autrement. Mes travaux périodiques ne me le permettent pas; et d'ailleurs, quand je ne serais pas aussi considérablement occupé que je le suis, je ne trouverais jamais assez de temps pour répondre au grand nombre de Lettres que je reçois toutes les semaines. Je n'en invite pas moins tous mes lecteurs

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