V Année littéraire, 1760, tome IV, pages 115 et
d'Argental Burtout qui était en quelque sorte son impressario en titre. Le 8 août, Voltaire était encore sans nouvelles : pourtant l'Écossaise avait été jouée le 20 du mois précédent.
Indigné du laconisme de Thiriot en lui apprenant que son œuvre a été représentée, l'irascible vieillard écrit, le même jour, à Marmontel : « Dites-moi avec quelle noble fierté l'ami Fréron reçoit le fouet et les fleurs de lys qu'on lui donne trois fois par semaine à la comédie? »
Bientôt, les renseignements lui arrivent de toutes parts; mais ils ne sont pas, en ce qui touche Fréron, tels qu'il s'était complu à les prévoir, à les espérer. Fréron avait assisté stoïquement au spectacle de son propre déshonneur et s'était vu, sans sourciller, attaché à cet infâme pilori, tandis que le public — à peu près uniquement recruté parmi les amis de Voltaire et les médiocrités littéraires réduites à leur juste valeur par réminent critique, — applaudissait à tout rompre.
Les honnêtes gens prirent le parti de Fréron ; ils admirèrent son courage, le plaignirent et lui ouvrirent leurs maisons. Voltaire avait atteint le paroxysme de la fureur : « Est-il possible — s'écrie-t-il (lo août 1760), — qu'il y ait encore quelqu'un qui reçoive Fréron chez lui? Ce chien fessé dans les rues peut-il trouver d'autre asile que celui qu'il s'est bâti dans ses feuilles? »
11 n'y avait — et ce rapprochement est glorieux pour l'un comme pour l'autre, — il n'y avait qu'un Fréron ou un Socrate qui pussent se voir ainsi traiter, en plein théâtre, de vil coquin, de scélérat, sans sortir dès la première scène et aller attendre l'auteur, à l'i9sue de la pièce, pour le rouer de coups.
Mais après avoir fait Panalyse de la pièce avec une modération que lui eût enviée Socrate, Fréron pensa qu'il valait la peine de donner une place dans ses feuilles à l'histoire de la première représentation. Sa Relation d'une grande bataille donnée à la Comédie-Française, à la première
représentation de l'Écossaise, semble le compte rendu anticipé et prophétique d une des batailles livrées au parterre du Théâtre-Français, en 1830, lors de l'invasion brutale des partisans d'Hernani et de la cohue romantique.
« Hier samedi, 26 de ce mois (juillet), sur les cinq heures et demie du soir, il se donna au parterre de la Comédie-Française une des plus mémorables batailles dont l'histoire littéraire fasse mention, il s'agissait du Caffé ou de l'Écossaise qu'on représentait pour la première fois. Les gens de goût voulaient que cette pièce fût sifflée ; les philosophes s'étaient engagés à la faire applaudir. L'avanl^garde de ces derniers, composée de tous les rimailleurs etprosailleurs ridiculisés dans F Année littéraire, était conduite par une espèce de savetier appelé Biaise qui faisait le diable à quatre *. Le redoutable Dortidins 2 était au centre de l'armée ; on l'avait élu général d'une voix unanime. Son visage était brûlant, ses regards furieux, sa tête échevelée, tous ses sens agités, comme ils le sont, lorsque dominé par son divin enthousiasme, il rend ses oracles sur le trépied philosophique 8 . Ce centre renfermait l'élite
1, bedaine, auteur de Biaise le savetier et du Diable à quatre.