PREFACE
Il n'est personne qui puisse considérer indifféremment l'ingénieux portrait qui a servi de modèle à la gravure qui ouvre ces pages. Cette large et vaste cellule qui , par son élégante simplicité , ressemblerait à un salon, si ces mortiers, ces fioles, ces cornues, ne lui donnaient l'air d'un cabinet d'histoire naturelle; cette religieuse h la tête pâle et fine, aux longues mains blanches et d'un si gracieux embonpoint, assise devant sa fenêtre et occupée à peindre une figure d'ermite ; ces anges espiègles , boufiis
L ABD. DE CIIELLES.
et rosés comme des amours , épars à ses pieds ou voletant çà et là d'une aile païenne, et s'amusantaux instruments si divers, symboles d'une vie de curiosité et de caprice ; cette molle et vague figure, Theologia, s'avançant dans le fond avec son serpent emblématique,- — il y a dans ce spirituel croquis d'intérieur, où la réflexion semble avoir aiguisé la verve, dans ce petit tableau, malicieuse synthèse d'une inconstante existence, un singulier attrait de familiarité historique et de poésie légendaire, un contraste piquant qui attire les yeux et agace l'esprit de je ne sais quel ironique mystère.
Four nous, cette miniature, humble chef-d'œuvre d'un artiste inconnu, nous a souvent retenu, rêveur, à ses coquetteries mystiques et à ses naïvetés raffinées* Plus d'une fois nous sommes demeuré occupé à l'interroger à la fenêtre, à la pénétrer, à l'étudier dans ses ingénieux détails, avec ce soin précieux qu'exige le
déchiffrement d'une œuvre allégorique et ce plaisir secret qui en est la récompense. Nous avons été longtemps à deviner le mot de cette énigme doublement compliquée, longtemps à démêler les sens fugaces de cette espèce d'antithèse figurée. Mais un espoir persistant nous a toujours soutenu, celui d'arriver à un résultat digne de l'effort. Ce tableau, en effet, est à la fois l'image d'une époque et l'histoire d'une femme. Et quelle femme! quelle époque!
Une fille du Régent ! une vie de la Régence ! Que ceux de mes lecteurs qui ne sont pas curieux me jettent la première pierre !
Ce qui faisait, en effet, à mes yeux, le charme particulier du tableau et l'attrait de ma tâche d'interprétation, c'est la perfection de cet ingénieux travail et le bonheur unique avec lequel le peintre avait réussi à exprimer tout entière sa pensée d'allégorisation.
Toute la Régence, toute cette époque
si ondoyante et si diverse, est là en effet, revivant dans ses piquants contrastes, dans son insouciance sérieuse, dans sa gravité enjouée, sa positive frivolité, sa curiosité inquiète, sa critique hardie, son scepticisme dévot et son matérialisme sentimental ; c'est bien là ce temps de chutes et de progrès, d'abaissement moral et d'avancement intellectuel, d'élégante décadence, de cynisme raffiné, d'alacrité enfantine et de sénile tristesse, où les folies de l'argent succèdent aux excès de l'honneur, où l'on ne s'étonne plus de rien et où l'on n'admire plus rien, où l'on joue à la Bourse, où l'on entretient des actrices, où les malheurs conjugaux deviennent ridicules, où l'on va prendre en Angleterre des leçons de liberté, de luxe et de suicide, où s'opère à la fois la transformation de la constitution et du caractère français, et où commence, pour hi monarchie et pour la nation, le déclin de toutes les grandeurs du passé, animé
du bruit de toutes les nouveautés.
C'est bien là cette fougueuse Renaissance de la gaieté et de la malignité françaises, cette Fronde étourdie des mœurs légères, cette vive et bruyante échappée d'écoliers philosophes, qui rient du roi et du pape, et narguent la Bastille, ce classique cachot des aïeux.
Et dans ces yeux voilés, dans ces lèvres fines , dans ces joues d'un rose pâle qu'éclaire un demi-sourire, dans cette onctueuse fierté de la noble bénédictine, n'avons-nous pas relu toute sa vie, comme nous avons vu toute son époque dans le tableau ?
Ainsi, tout est là, à la fois, mystère et évidence, contraste et harmonie, plaisir de savoir et bonheur de deviner. C'est bien là, comme cadre et comme art, le siècle de Louis XIY en goguette, dansant d'une jambe leste, sous sa perruque raccourcie. C'est bien là, dans son ton et sa couleur locale, ce temps unique où il y
a tant de souplesse dans la dignité des hommes, tant de malice dans leur sagesse, quand par hasard ils se piquent d'être sages ou de le paraître, et où il y a, par moment, tant de profondeur dans le sourire stéréotypé des femmes : un vrai carnaval de huit ans, une longue nuit d'Opéra qui amuse l'historien et déride le moraliste.
Et c'est bien là aussi, comme portrait, l'abbesse de Chelles, ce type féminin exquis, cette nouvelle Joconde du siècle de Voltaire. Et voilà comment j'ai été conduit, induit, pourrais-je dire, saisi de ce vertige de curiosité impatiente et d'érudition frivole qui se dégage, comme une contagion, de ce singulier tableau, à poursuivre à travers les mémoires et les chansons du temps une histoire que je n'ai pas trouvée tout entière dans les propres révélations de l'héroïne elle-même de mes recherches. Ne riez pas, lecteurs, de cet échafaudage de minutieux
travail adossé à un si mince sujet. 11 n'y a pas de petits mystères pour le moraliste. Il n'y a pas non plus de petits sujets pour l'historien. Et quand bien même d'ailleurs je me serais trompé, serais-je plus plaisant que le cardinal de Richelieu dansant la sarabande, ou Descartes essuyant les saillies irrévérentes de la reine Christine? Ne dois-je pas m'estimer heureux, après tout, d'être demeuré à demi grave en fréquentant cette époque ensorcelée, où de plus graves que moi, certes, se déridèrent; où le savant Berryer faillit devenir fou à une représentation d'/sî5 (voir Lemontey) et où le recteur de l'Université lui - même , M. de Montempuys, se faisait surprendre, par des exempts gouailleurs, en escapade à l'Opéra, déguisé en femme, aux rires frénétiques d'un parterre de clercs et d'écoliers ?
C'est donc l'abbesse de Chelles, fille du Régent , que représente ce mystérieux
tableau, retrouvé tout à point, comme la seule illustratl^ , ' . seul commentaire artistique digne de ses Confessions; l'abbesse de Chelles, morte encore jeune, et qui fut toujours belle et fière comme sa mère, fille des amours du grand roi, spirituelle et savante comme son père, et doublement orgueilleuse de cette hérédité du rang passée au sang d'Orléans, de cette hérédité de l'esprit, traditionnel apanage des Mortemart.
La voilà toujours belle, quoique à l'automne de la vie, toujours fière malgré ses déceptions, toujours souriante en dépit de l'expérience, toujours tendre ; mais, avec réflexion, et maintenant pour Dieu seul. La voilà, l'espiègle pensionnaire de Chelles, la Diane chasseresse folâtre des forêts de Meudon , l'Hébé voluptueuse des festins mythologiques du Palais- Royal, la brillante Didon, élève de Cauchereau ; puis l'humble novice de Chelles, chantée par LouisRacine, comme
une des plus belles conquêtes de la grâce, la religieuse hauttdl.ao 'devant laquelle a fui madame de Villars, lui laissant comme un trophée son sceptre pastoral; Tabbesse savante , sœur cadette , encore plus près du trône, de l'abbesse de Fontevrault, théologienne passionnée, polémiste moqueuse, dont le cardinal de Bissy redoutait les mordants arguments et les malignes leçons ; enfin, lasse de lutte, lasse de gouverner, lasse de voir et d'être vue, l'austère et édifiante religieuse de sa retraite du Tresnel; voilà ce que fut tour à tour et même à la fois, durant les vingt ans de sa vie extérieure, cette femme d'Etat du jansénisme, cette Circé du cloître, qui donna des éblouissements à Saint-Simon lui-même, dont le portrait est aussi maladroit et aussi confus que l'original fut net et habile.
Il ne nous reste plus qu'à dire par quelles persévérantes recherches, couronnées par une bonne fortune inouïe ,
nous sommes parvenu à retrouver cette histoire, sincère, complète, amusante, touchante, édifiante même, qui s'appelle les Confessions de l'abbesse de Chelles.
C'était en 1860, je venais de publier Les Maîtresses du Régent, étude moins frivole que son titre, et qui n'est qu'une sorte d'introduction animée, de parade historique, si l'on veut, destinée à entraîner avec moi le lecteur, par l'attrait de la curiosité, dans la connaissance plus intime et plus approfondie de ce xvili' siècle si peu et si mal fouillé, si mal jugé par conséquent, sur lequel il y a tant de choses neuves à dire pour l'historien et pour le moraliste, indispensables à l'intelligence et à la critique du xix" siècle lui-même.
J'étais dans cette période de curiosité faméliqu'e que les historiens académiques, avec leurs réticences, ont l'art d'exciter sans jamais la satisfaire. Le succès de ma première tentative m'avait rendu en
même temps plus insatiable et plus difficile. 11 mefalluit du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Il me fallait de l'inédit, de l'imprévu, une part de cet inconnu enfin qui sollicite et qui décourage à la fois l'historien, chaque fois qu'il se penche sur cette époque qu'on dit percée à jour, et qui contient encore tant de mystères.
Et comme un chasseur dont le premier coup de fusil, s'il est heureux, exalte l'ardeur et qui s'enivre de sa poudre, je battais infatigablement tous les buissons autographiques, faisant main basse sur les anecdotes, jetant pêle-mêle au carnier les bons mots, les chansons, les portraits, caressant avec amour la moindre lettre non encore imprimée, llairant et plumant, et ne rejetant pas toujours, jusqu'à ce gibier suspect, au fumet tentateur, qu'on nomme le pamphlet. ÎS'en déplaise à certains écrivains grands seigneurs qui ont l'horreur des profondeurs et efileurent à
peine les surfaces, ce n'est qu'au prix de cette chasse hasardeuse à l'autographe et de la cuisine qui la suit qu'on trouve et qu'on fait la véritable histoire. Cette histoire-là ne s'écrit point avec les manchettes de M. de Buffon, qu'il faut laisser au travail serein des panégyristes. Oui, il faut chercher longtemps, beaucoup et partout. Malherbe disait de la langue française qu'elle se fait tous les jours parmi les crocheteurs de la place Maubert.
On peut dire de l'histoire que ce sont les chiiFonniers qui souvent la ramassent au coin des bornes, parmi les épaves de la poste et du journal. Dans ces débris informes, parmi ces témoignages souillés de la malignité ou de la sincérité publique, il ne faut rien accepter aveuglément, il faut comparer, juger, choisir. Mais il ne faut rien dédaigner. 11 y a quelquefois des perles jusque dans le fumier des Sottisiers.
Donc, aux manuscrits de la Bibliothè-
que impériale, aux Archives, aux cartons des collections privées, qu'une hosiDitalière bienveillance nous asouvent ouverts, nous recherchions les documents inédits qui pourraient nous aider à reconstituer la véritable physionomie de ce siècle unique, coupable et charmant , maudit et pardonné, dont les folies demeurèrent spirituelles, dont les fautes intéressent, véritable Enfant Prodigue de l'histoire qui le gâtera toujours. Et nous ne pouvions nous empêcher de déplorer amèrement que cette physionomie ait été défigurée comme à l'envi par cette école de galantins maladroits qui ont fait du pastiche le dernier mot de l'art, et de l'insouciant aveu de l'abbé de Vertot, la devise de l'histoire.
Vous connaissez de reste ces écrivains fades et légers, dignes successeurs des grands hommes de VAlmanach de Rivarol, pour qui toute indiscrétion est une révélation, et tout mensonge une bonne
fortune, qui interrogent tous les mystères de l'air impertinent dont ils soulèveraient un fichu, qui pirouettent sur leur talon rouge d'emprunt sitôt que le cas devient sérieux, qui déflorent sans profit l'intérêt de tous les sujets, et, ne faisant rien, nuisent à qui veut faire. Certes, ce n'est pas moi qui voudrais déprécier le brillant style de M. Capefigue, ni la science profonde de M. Arsène Houssaye.
Mais quel amant robuste et honnête de la vérité historique leur pardonnera jamais d'avoir frayé la voie à tous ces jolis impuissants qui ne savent que la compromettre , et d'avoir, dans le ptde l'ayon de leur célébrité, attiré cet essaim importun d'ardélions littéraires qui troublent du bruit de leur aile de frelon les recherches du travailleur solitaire? — ^ Sortes de parasites grivois qu'attire, dans le xviir siècle^ l'unique parfum des boudoirs, et qui ont pris pour une vocation historique un certain libertinage d'esprit!
Donc, je cherchais, je fouillais, j'extrayais, creusant difficilement, à travers ces flots de feuilles jaunies, fragile et embarrassant témoignage des idées et des passions du temps, le sillon de l'impartiale critique. J'avais alors le projet d'étudier, sous la Régence, les mœurs domestiques, les habitudes privées, et l'influence de la corruption générale sur la constitution de la famille. La Famille sous la Régence, tel était le sujet de notre seconde étude, destinée à compléter la première, plus spécialement consacrée à la Société. Le mariage, l'autorité paternelle et maternelle, les relations du sang, la domesticité, tels étaient les objets principaux de mes recherches et de mes méditation?. Or, j'avais trouvé dans la famille du Régent lui-même, créée plus encore que la société de son temps, qu'il ne domina point aussi profondément qu'on le croirait, à son image et ressemblance, les divers types qui pouvaient servir à mon
analyse et justifier mes conclnsions.
Madame, la rude et indiscrète douairière, madame la duchesse d'Orléans, paresseuse, inconséquente et fière ; l'impétueuse et matérielle duchesse de Berry; la romanesque mademoiselle de Valois ; mademoiselle de Montpensier, maussade, bizarre, et coquette ; la tendre et sentimentale Beaujolais, emportée à la fleur de l'âge par un sentiment trop énergique pour elle et pour son temps; mais surtout M. le duc de Chartres, sérieux et distrait, et comme marqué d'une expérience et d'une fatigue précoces, roué ingénu, ambitieux indifférent; puis, après une courte et double halte dans les passions du célibat et dans le bonheur conjugal, se prenant aux froides délices de la solitude et aux vains travaux de la casuistique : toutes ces figures si originales et si diverses avaient successivement posé devant moi, dans le précieux déshabillé de la vie privée. Et sur ces visages riants ou
lassés, jeunes ou vieux, je n'avais pas eu de peine à retrouver la trace de toutes les maladies morales du siècle lui-même. J'avais donc commencé un livre intitulé : Les Filles du Régent, où je me ])roposais de débrouiller cet écheveau d'aventures devenues légendaires, et de rendre à l'histoire la place si effrontément usurpée par le roman. Le livre eût été intéressant, amusant peut-être, mais si profondément triste, surtout, que je ne tardai point à m'en décourager. Toutes ces princesses, après tout, ne m'étaient point très -sympathiques. Madame de Berry m'effrayait avec ses brusques explosions de passion sanguine, son orgueil, ses colères, ses folies, ses retours superstitieux à la religion, son brutal dédain de la coquetterie et de la pudeur, sa luxure insolente et sa gourmandise proverbiale.
Mademoiselle de Valois me déplaisait autant qu'elle put plaire à Eichelieu, tête vide, cœur sec, joli visage d'une expres-
sion équivoque et d'un charme faux, coquette sans grâce , intrigante sans esprit , vicieuse sans naïveté , amoureuse sans passion, effroyablement corrompue, même pour la famille et pour le temps, ayant trouvé moyen de scandaliser, plus d'une fois, l'époque la plus tolérante qui fut jamais, et d'écrire des lettres dont le cynisme est tel que leur dernier dépositaire, effrayé des conséquences possibles d'une indiscrétion, a dû prendre le parti de les brûler ^
D'ailleurs Lemontey, dans une étude extrêmement curieuse et écrite d'un ton plus libre que son histoire, avait dit sur
1. Une note autographe de M. de Montmerqué nous avait fait croire à cet heureux auto-da-fé. Depuis, nous avons eu l'honneur de voir, entre les mains de M. le baron Feuillet de Conches, la trop complète collection des lettres galantes de Richelieu, étrange et cynique Recueil, composé à loisir pour l'esbattement de sa goguenarde vieillesse, où ce patriarche de la rouerie a authentiqué chaque billet d'une mèche de cheveux scelle'e de ses armes !
mademoiselle de Valois, depuis duchesse de Modène, et sur ^a sœur, dont la dignité et la gravité espagnole se souviennent encore comme d'un cauchemar, tout ce qui peut être dit. C'est alors que je regrettai vivement, au point, de vue de ma curiosité, qui eût tiré si grand profit de cette profusion de documents mis à la disposition de l'historien de la Eégence, qu'il n'eût pas dirigé sur une autre des filles du Eégent, la plus remarquable de toutes, et cependant négligée et dédaignée par lui comme indigne de l'histoire, ce flambeau révélateur, soufilé depuis, et que le gouvernement du premier Empire avait si complaisamment allumé pour lui.
Je veux parler de cette touchante, et savante, et tendre abbesse de Chelles, dont la pâle et fine figure a gagné au mystère qui l'obscurcit encore comme un attrait de plus. Voilà celle vers laquelle je me sentais surtout porté, soutenu dans mon
étude, par l'estime que doit inspirer l'exception d'une vertu et d'une dignité si rares et si méritoires toujours, mais surtout pendant la Kégence. Lemontey, je le répète, n'en avait rien dit^ et je l'en blâmais tout en m'en félicitant. Car il m'en eût coûté de n'être point le premier à révéler ce mystère de courage et de douleur, et à insérer, dans le tableau des saturnales du temps, l'épisode rafraîchissant de cette vie exceptionnelle, romanesque en plein cynisme, dramatique en plein ennui, et pure en pleine orgie.
C'est donc à l'intention de cette révélation, de cette restauration historique de l'abbesse de Chelles, seconde fille du Kégent, négligée par tous les Mémoires qui ne l'ont pas calomniée, et que Lemontey, qui en avait tous les matériaux sous la main, avait dédaignée comme indigne de sa solennelle attention, que je compulsais avidement etfiévreusement tous les témoignages, trop rares à mon gré, de nature
à justifier ma légitime et irrésistible sympathie.
Mais c'est à peine si de temps en temps le souffle de l'inconnu, parvenant jusqu'à moi, comme au front du mineur ce courant d'air frais qui annonce la source, rafraicliissait la fièvre de cette érudition pénible et malsaine. C'est à peine si de temps en temps ce voyage ingrat et nauséabond à travers les poussières du passé était égayé par quelque découverte, rare comme une oasis dans les sables.
De temps en temps, je quittais mes livres et mes paperasses, je sortais de mon travail obscur, et me secouant au soleil des vivants, je murmurais comme un collectionneur ressuscité : Que vendt-on rue des Bons-Enfants? Et je feuilletais les Catalogues entassés sur ma table, j'interrogeais leurs pages stériles et vénales, et parfois alléché par leurs promesses, mille fois plus décevantes que celles du marchand d'esclaves, je marquais du
coin de l'ongle la mention tentatrice de la rareté devinée, cherchée, convoitée depuis des années. Le soir, j'allais rue des Bons-Enfants, en ce sombre bazar des choses de la pensée, où les fermiers généraux font la cour à l'esprit et se font pardonner ainsi leur ignorance et leur fortune, ou bien, inhabile à supporter discrètement certaines épreuves connues du bibliophile, je me faisais représenter par un modeste chargé d'aifaires à cette Bourse de la curiosité.
Et c'est ainsi que pour moi les émotions succédaient aux émotions, les déceptions aux déceptions, et que je me reposais d'une fièvre par l'autre, tantôt en proie à l'impatience hypocondriaque de la recherche, tantôt livré à cette ivresse sourde qui se dégage, comme une contagion, du tapis vert de la table de vente et de ses fumeux quinquets. Avezvous vu quelquefois de ces têtes vulgaires ou spirituelles frappées, comme par un
éclair, du reflet de quelque belle reliure, et passant aussitôt par toutes les nuances du prisme passionnel? J'en ai connu qui devenaient verts, comme le raisin dont parle la fable. J'en ai connu qui flamboyaient comme la lampe des enchères et dont les cheveux, dégageant une sorte de pétillement électrique, semblaient grésiller comme sa mèche.
Pourtant, il faut le dire, je me crus parfois payé de tant de déceptions, de tant de rebuffades, de tant de temps perdu à ces assiduités auprès de la fortune des enchères, la plus aveugle et la plus capricieuse de toutes, et dont les patients courtisans doivent avoir la résignation de l'amour platonique. Deux ou trois fois, je crus tenir le phénix. Et ce n'est pas tout à fait un navet que je pressai sur mon cœur.
Deux ou trois fois, je touchai au troisième ciel des bibliophiles, et si j'en retombai lourdement, j'eus un moment de
béatitude et de triomphe. Le triomphe d'Icare.
Depuis longtemps (pour en revenir à l'abbesse de Chelles) j'avais noté, non sans préméditation, à la page 127 du tome IV du Catalogue de la bibliothèque de M. Leber, ce n" 487, présenté au lecteur, futur acheteur, avec une bonhomie si pleine d'habileté :
« 487. Manuscrit de l'époque qui suivit « la régence du duc d'Orléans, commen- « çant par ces lignes : « Avant que de « faire mes pâques, je suis bien aise de « repasser les péchés que j'ai commis et
« les grâces que Dieu m'a faites »
« In-4°, maroquin rouge, large dent
« doub. de tabis, tr. dor. à recou-
« vrement de portefeuille fermant à clef, « et orné d'anneaux et de plaques dé- « coupées en argent. Rel. du temps. »
Rien ne manque à cette description
faite de main d'amateur, et pour
lequel l'art de placer l'appât dont il fut
plus d'une fois la dupe n'a plus de secret.
Mais continuons, et voyez s'il n'y avait pas de quoi faire perdre la tête à un pauvre diable d'écrivain, poussé à bout par un long jeûne de toute révélation digne de ce nom. Cette subite prodigalité de renseignements intimes et sûrs n'étaitelle pas de nature à l'éblouir, comme le premier rayon de la mine éblouit le mineur?
« Examen de conscience de Louise- « Adélaïde d'Orléans, abbesse de Chelles, « fait par elle-même^ et dans lequel cette « princesse, constamment partagée entre « les joies du monde et les austérités du « cloître, rappelle sans ménagement les « circonstances les plus curieuses et les • moins connues de sa vie intérieure et « les influences secrètes qu'elle a subies. « Ce manuscrit, évidemment de la main « d'une femme, est la reproduction litté- « raie, divisée en deux parties, des « feuilles volantes où la princesse avait
« déposé ses souvenirs et ses regrets. 11 « paraît que ces autographes furent con- « fiés à une noble et pieuse amie de l'au- « teur, pour les transcrire dans l'ordre « où on les trouve ici. Une remarque « placée en tête de la deuxième partie « fournit la preuve de ce fait ; et quant « à l'origine et au caractère de l'ouvrage, « l'extrait suivant ne laissera aucun « doute sur le rang et la sincérité de la « pénitente, qui s'accuse loin du monde, « n'ayant pour juge que Dieu et sa con- « science. »
Et l'extrait était fort bien choisi, comme j'ai pu m'en convaincre plus tard. M. Leber avait donné, en extrait, à peu près tout ce qu'il y a d'intéressant, historiquement parlant i dans tout le manuscrit. Ceci était trop habile. Une lecture complète devait, en effet, produire chez l'amateur une réaction non moins exagérée peut-être dans ses dégoûts que l'admiration pi'emière dans ses désirs.
Quoi qu'il en soit, depuis le jour où cette indication tomba sous mes yeux, ma vie littéraire perdit toute sérénité. Jamais Argonaute n'a rêvé de la toison d'or avec plus de régularité que je n'en mis à savourer eu songe tous ces trésors inédits, dont la possession réelle m'était interdite. Cette attente inquiète avait aia;ri toutes mes autres curiosités. Et au milieu de la satiété documentaire la plus complète, je fusse demeuré encore affamé de cette convoitise inassouvie : j'écrivis à Orléans, et je reçus une réponse fort bienveillante et fort gracieuse de l'hospitalière famille du savant. Mais je ne pus profiter d'une permission qui n'était que celle de lire et non de copier, et qui loin de me donner les tranquilles délices de la possession, n'eût fait qu'accroître mon désir par une incomplète et hâtive jouissance. Il fallait donc ajourner cette satisfaction, pour essayer de l'avoir parfaite.
J'en vins à attendre, je ne dis point à
désirer, la mort de ce vénérable M. Leber, qui, seule, pouvait ouvrir le champ à mes prétentions. On le disait si vieux! si infirme! Remarquez bien que j'ai dit : j'en vins à attendre et non point à désirer. C'est tout ce qu'on peut exiger d'un collectionneur. Dans l'armée des bibliomanes, comme dans l'autre, ce n'est qu'à cette funèbre condition qu'on hérite de ce qu'on envie, et un collectionneur ne peut monter en grade que par la mort de ses confrères. Aussi les collectionneurs ne se pleurent jamais entre eux.
Ils n'ont pas d'hypocrisie.
Enfin, deux ans environ après le jour où j'avais appris qu'il possédait le manuscrit de l'Examen de conscience de Vahbesse de Chelles , le vénérable M. Leber paya son tribut à la nature, et sa collection fut mise en vente. Je pus enfin toucher et contempler le précieux volume.
Les mains m'en tremblent encore quand j'y pense. Je n'avais pas assez d'yeux
pour dévorer cette proie si longtemps attendue. J'étais d'avance prêt à tons les sacrifices pour en orner ma bibliothèque, et l'y placer non comme une conquête, mais comme un trophée.
Ma première lecture, si rapide qu'elle fût, rabattit fort de cet enthousiasme.
Une possession de quelques instants avait suffi pour me dégoûter de la propriété. Le manuscrit, que je ne veux point déprécier, ne contenait guère d'autres notions autobiographiques que celles que donnait l'extrait si savamment combiné de l'habile propriétaire. C'étaient des réflexions et des prières, empreintes d'une mysticité passionnée, qui ne m'apprenaient rien de bien neuf au point de vue psychologique ou moral, et sans valeur historique ou littéraire. J'y trouvais une imagination frappée de cette admiration et de cette terreur qu'inspirent aux repentants la lecture assidue des livres saints, et comme enivrée de ce grand style bibli-
que. Sous le coup de cette exaltation, elle planait sur les événements de sa vie, ne s'y arrêtant qu'un moment et comme à regret, procédant plutôt par allusions que par récits directs, et aussitôt la terre touchée, reprenait son essor d'aspiration ascétique. De tels mémoires étaient plutôt de nature à faire le désespoir que le bonheur d'un bibliophile historien; car, aux rares passages que l'on peut considérer comme des narrations, les faits sont encore tellement enveloppés, les détails si incolores, que l'esprit se refuse à broder de ses conjectures une trame si étroite et si sèche. D'ailleurs, une exagération évidente enlève toute autorité à ces vagues aveux, écrits dans la fièvre et comme dans le délire de la pénitence, à ces moments où il faut bien se garder de prendre le pécheur au mot, car il trouve une sorte d'amer plaisir à se calomnier. J'aurais pris, je l'avoue, un plaisir extrême h quelques médisances pour le bon motif;
mais quand l'abbesse de Chelles parle de ses crimes, et de ses crimes énormes, je ne puis voir là que l'hyperbole du repentir.
Par tous ces .motifs, après avoir pieusement recueilli en marge de mon Catalogue les quelques faits surnageant sur ce déluge de larmes, je me sentis suffisamment désintéressé dans la question pour affronter tranquillement les enchères. Le manuscrit fut poussé jusqu'à 230 fr., et adjugé à ce.prix pour le compte de M. le duc d'Aumale, assez riche pour payer ces précieuses inutilités, et assez savant pour s'y plaire.
Et j'en vins presque à regretter ces heureux moments où, dans l'ardeur inquiète de ma première convoitise, je rêvais à ce parangon des manuscrits, et y voyais en songe tant de choses qui ne s'y sont point trouvées en réalité. C'est ainsi que l'espérance vaut souvent mieux que la réalité. Et l'ignorance n'est pas le
bonheur des sots seulement; il en est des choses de l'esprit comme des choses du cœur.
Le bonheur de l'étude Vit d'inanition et meurt de plénitude.
Cette première déception ne devait point être la dernière. A peine m'étais-je consolé de cette mésaventure, et je courais de nouveau le guilledou des bouquins, lorsqu'un article du Bulletin du bibliophile, fort ancien de date (novembre 1 859), me tomba sous la main. La main d'un ami', fort expert en ces matières, et plus d'une fois mon compagnon de bonnes fortunes livresques avait, je dois le dire, aidé le hasard. Cet article, signé par M. le baron Ernouf, s'il n'était point fait pour me faire rêver, portait un titre de nature à me
1. M. Honoré Bonhomme, connu par la publication des Œuvres inédiles de Piron, par d'intéressants articles dans ce même Bulletin, et récemment par un excellent et intéressant ouvrage sur Madame de Mainte^^un et sa FarniHe (Didier 1863).
tenir fort éveillé. Me voyez- vous dressant l'oreille et tombant en arrêt sur ces mots séduisants ?
Noticesurun manuscrit inédit de Louise- Adclaïde d'Orléans, abbesse de C h elles, fille du Régent (p. 7301.
Je lus et je fus édifié, mais très-médiocrement rassasié de faits et d'anecdotes. Toujours la même matière à inductions et à hypothèses, toujours les mêmes élévations passionnées, les mêmes allusions, les mêmes sous-entendus, le même mystère, toujours la même discrétion fondamentale (soit malice, soit pudeur) dans ces écrits intimes qui, par leur titre même, semblaient promettre des révélations à embarrasser le plus exigeant des biographes. J'ai eu raison d'appeler l'abbesse de Chelles la Joconde du cloître au xviir siècle. D'Argenson, qui ne l'aimait point, fut sans doute rebuté par ce visîige impénétrable : il dit de madame de Chelles qu'elle avait l'esprit et le caractère moine
clans toute la forée du terme. C'est évidemment un reproche inspiré par la provocante réserve des habitudes de madame de Chelles, et par cette décevante subtilité de sa vie qui attire et déconcerte la curiosité.
Coquette et réservée, gardant perpétuellement le secret de ses paroles et de ses actions, intriguant constamment, sans la satisfaire jamais, la malignité contemporaine, telle est en effet l'abbesse de Chelles : nature demi-française , demiitalienne , qui vous échappe d'autant mieux qu'elle semble se livrer perpétuellement.
Du reste, ici, la discrétion se comprend, pour quiconque n'est pas biographe. L'ouvrage est moins un examen de conscience, avec la vie et ses souvenirs pour thème, qu'une suite de Réflexions morales sur le Nouveau Testament. Le recueil, de l'aveu même de son savant possesseur, n'est point autographe.
Tout en reconnaissant l'utilité de ces manuscrits incomplets , pour jalonner notre route, et servir à justifier et à éclairer la découverte définitive et le bonlieur parfait, nous avouons que notre impression fut encore celle d'une déception, et qu'il en fut de notre passagère illusion comme de ces voluptés menteuses dont parle le poète, et où
L'esprit lève en pleurant le linceul du plaisir.
Voilà où nous en étions de nos recherches, quand nous prîmes tout d'un coup, et comme d'inspiration, le parti héroïque de les abandonner.
Nous avions dans la tête et même un peu dans le cœur une abbesse de Chelles à la fois réelle et idéale, suffisamment historique, sufîisamment romanesque, et nous nous exposions de bonne foi, et comme qui dirait de gaieté de cœur, par fantaisie, par curiosité opiniâtre, par vanité, à poursuivre ce manuscrit de ses
Confessions authentiques^ d'autant plus introuvable qu'elle ne l'a probablement jamais écrit? N'était-ce pas là s'exposer à lâcher la proie pour l'ombre, et à renoncer, pour une déception, au charme piquant de cette possession, d'autant plus douce qu'elle est imagiiiaire ? La réalité, en un mot, allait-elle valoir la fiction? l'original allait-il valoir notre mystérieux portrait, poétisé par l'inconnu comme d'autres sont embellis par le désir? Singulier raisonnement, dira-t-on, et d'un outrecuidant égoïsme! Eh! pourquoi vous plaindre, lecteur, de n'être point dogmatiquement ennuyé, comme certains malades qui regrettent de n'être point tués dans les règles? N'est-il pas assez, par le monde, d'auteurs qui vivent sur l'érudition comme le ver sur la feuille et tout prêts à vous engluer de la bave argentée de leurs citations?
Quoiqu'il en soit, je dois aller jusqu'au bout et dire comment, pour la première
fois depuis ciiiqiuinte ans peut-être, le respect du public a été chez moi le commencement de la sagesse, et comment la crainte de ne pas trouver le document nécessaire n'a pu me décider, comme tant d'autres, à l'inventer.
Certes, il n'eût pas été trop difficile, en faisant un vocabulaire des dictions originales et pittoresques de Saint-Simon, de reconstituer le style probable de l'abbesse de Chelles, qui semble avoir été, toutes délicatesses féminines gardées, du même tempérament littéraire et de la même complexion morale que le janséniste et sarcastique duc et pair. Et, bien que le temps des pastiches soit un peu passé, que le public devienne sceptique à mesure que la critique devient savante, il n'était pas absolument impossible de renouveler le succès de ces supercheries littéraires dont il avale si complaisamment l'hameçon. Il est encore des gens pour lire les Mémoires d'Anne de Gonza-
l'abb. de chelles. d
gue, i)rincesse Falatine, sans soupçonner qu'ils sont de Senac de Meilhan, et il en est aussi pour croire à l'authenticité des poésies de Clotilde de Surville. La bibliophilie compte encore quelques mystificateurs émérites, qui n'ont perdu, que je sache, aucun de leurs droits à l'estime pour avoir quelque peu berné leurs contemporains et avoir donné du fil à retordre aux académies.
Aujourd'hui cependant, il en fiiut convenir, le culte de la vérité historique commence à devenir une espèce de religion, intolérante même comme toutes les religions qui^'commencent, et où le profane et surtout le railleur sont assez mal vus. C'est grâce à cette renaissance de la pudeur chez les savants, qu'on les voit aujourd'lTui rougir de ces accusations d'amplification ou de falsification qui eussent fait chausser les épaules aux arrangeurs du dernier siècle, si habiles et si cyniques, si impuissants et si féconds; à
moins que, flattés dans leur amour-propre (on en met à tout), ils ne se fussent rengorgés comme ces maris de soixante ans tout fiers d'avoir un garçon, ou comme ces libertins imberbes qui s'épanouissent quand on les appelle : Mauvais sujet !
Qu'on le prenne comme on voudra. A:i moment de commettre ce péché mignon de l'ancienne littérature, la supposition d'enfant, j'ai senti de subits s-rupules glacer ma verve mystificatrice, et j'ai fait le plus honnête des fiascos.
Je n'ai pas renoncé à écrire les confessions de l'abbesse de Chelles, mais j'ai renoncé à les mettre sous son nom et à charger sa gracieuse mémoii'e de cette lourde responsabilité.
En cela, j'ai fait, au détriment de mon succès peut-être, en un temps où la franchise en a si peu, un sacrifice méritoire à la dignité de l'histoire, qui ne doit point être soupçonnée, à la confiance du public, qui ne doit pas être tromiîée, et à l'invio-
labilité de la tombe, où il n'appartient à personne de réveiller indiscrètement ces morts qui peuvent gagner au silence sinon à l'oubli. J'ai pensé que le pavillon historique est sacré, et qu'il n'en faut point abuser pour couvrir ces marchandises de contrebande qui viennent, en droite ligne, des pays bleus de l'imagination. Si la tentative échoue, on court le risque d'être ridicule comme un voleur entre deux gendarmes ; mais si l'on réussit, n'est-on pas quelque peu odieux comme l'homme qui, après l'avoir fabriquée, émet lui-même sa fausse monnaie ?
J'ai donc renoncé, non sans hésitation peut-être (je n'en ai que plus de mérite), à cette alteruative dangereuse de trouver le public crédule ou narquois, et de lui apprendre à rire des auteurs ou à douter de lui-même. La littérature ne profite pas de ces faciles triomphes qui, une fois démasqués, encouragent chez le bourgeois sa répugnance traditionnelle à croire
l'homme de lettres sur parole, et portent jusqu'à l'exaspération sa peur, si implacable parfois dans ses conséquences, d'être pris pour dupe.
Je ne dirai donc point, ainsi que j'en eus un moment tentation, je le confesse, que j'ai trouvé les Mémoires de l'abbesse de Chelles. Je ne puis me flatter que de les avoir cherchés; mais ce que je puis, ce que je dois avouer timidement, c'est que j'ai, comme on dit, rempli cette lacune et satisfait à ce besoin qui se fai sait vivement sentir. Je me suis mis à sa table de travail, je me suis figuré que j'étais /ï//e et je les ai écrits pour elle. Voilà le vrai coupable.
Me, me, adsum qui feoi, in me convertite ferrum.
Je dirai à ma décharge que je ne crains pas d'être désavoué par cette ombre muette; je n'ai rien fait pour abuser de mon impunité; au contraire, j'ai atténué <'e que le délit a de téméraire et l'umbi-
tion de déplacé, en ni'ideiitifiant, par une longue et laborieuse étude, avec le caractère et l'esprit de la princesse, ses sentiments et ses idées, tels qu'ils résultent de celles de ses lettres qui nous ont été conservées et de l'ensemble même de sa vie connue. Je ne crois ni l'avoir surfaite ni l'avoir calomniée, dans ce portrait oîi la mémoire a eu autant de part que l'imagination. Je ne lui ai rien fait dire ou faire qui soit indigne d'elle ou contraire à l'idée qu'on doit en avoir, d'après les témoignages historiques.
11 y a, qu'on veuille bien le remarquer, une grande différence entre une œuvre de fiction pure ou une œuvre d'invention. Dans l'une, on ne peut guère que se plaire. On peut profiter à l'autre, même au point de vue des résultats scientifiques. L'imagination a donné à la critique de notre temps les ailes et les yeux qui lui manquaient pour suivre le génie dans son vol, et pour pénétrer le mystère
des transformations des peuples. De l'avis des maîtres de l'histoire, les Augiis^tin Thierry et les Barante, les Martyrs de Chateaubriand et les romans de Walter Scott ont rendu d'immenses et féconds services à l'histoire. La reconnaissance de tels hommes peut bien valoir un peu d'indulgence.
Nous n'avons rien négligé pour la mériter. Nous pourrions mettre un témoignage irrécusable au-dessous de chacune de nos pages, corroborant nos suppositions ouïes justifiant. Il n'y a pas même un des détails accessoires de notre mise en scène auquel nous ne puissions attacher son étiquette d'authentique provenance. Nous avions eu même un moment la pensée, alors que nous voulions donner l'abbesse de Chelles comme auteur de ses Confessions, d'étayer notre édifice de lout un échafaudage de citations et de preuves ; et nous ne pouvions nous empêcher de sourire à la pensée du véritable
auteur s' annotant ainsi gravement luimême. C'était la pins jolie circonstance aggravante qui eût été encore imaginée en matière de supercherie littéraire. Nonseulement nous avons renoncé à ce perfectionnement, mais nous n'avons pas même voulu armer notre aveu de cette menaçante défense. Nous nous livrons pieds et poings liés et bouche close à ce superbe dédain des savants. Nous les engr.geons cependant à nous mépriser en silence, car nous sommes résolu, à la première dénégation, à mitrailler notre contradicteur d'une grêle de preuves.
Nous sommes armé jusqu'aux dents de citations indiscutables, et tout un arsenal de notes est à notre disposition ; pour rendre, au besoin, la leçon plus com})lète, nous avons perfidement mêlé au texte des lettres authentiques de l'abbesse de Chelles et des extraits de ses manuscrits cités plus haut, prévoyant bien que c'est aux points douteux que les incrédules
demeureront impassibles, et aux points iiTécusables qu'ils feront leur grimace.
Que les malins prennent donc garde à nos représailles, et flairent attentivement leur proie !
Il y a des circonstances où il est ridicule de se tromper.
Et maintenant à l'œuvre, messieurs les éplucheurs d'anachronismes! J'espère qu'il ne m'en est pas plus échappé de moraux que d'historiques. Là aussi, j'ai procédé suivant la règle, qui est de partir du connu pour arriver à l'inconnu. L'inconnu, ce n'est point ce qui n'est pas, c'est ce qu'on ne sait pas. J'ai essayé de le deviner en ce qui concerne l'abbesse de Chelles, J'ai essayé de dégager la poésie secrète de sa vie, comme on extrait le parfum d'une fleur. Il y a dans toutes les existences, même les plus humbles, une part de romanesque et d'imprévu : aubaine du hasard ou plutôt aumône de la Providence. C'est ce qui fait que toutes
les vies sont bonnes à raconter. Celle d'un simple ouvrier est souvent plus intéressante que celle de son maître, car elle a de plus que la sienne en sa faveur l'attrait du contraste. Tout est donc en pareil cas dans la manière de raconter et, par suite , dans l'effet du récit. Mais à quoi bon m' évertuer à chercher de bonnes raisons? Mon livre n'en a pas besoin si, comme la vie qu'il a voulu peindre, il amuse ou intéresse, et s'il remporte sur le lecteur cette grande victoire d'un sourire et d'une larme.
Paris, 30 mai 1862.
M. DE Lescure.