‹ Les confessions de la marquise; suite et fin des Mémoires du̓ne aveugleChapitre 5 sur 16 · CO LES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

CO LES CONFESSIONS

de juste, il oublia de tenir cette promesse, et se sauva bien vite, trop satisfait de ce qu'il avait obtenu, On^st tecaco auprès du pôle, à ce qu'il parait, et la demoiselle ai^riva à Paris avec sa sœur, pour réclamer la promesse faussée. Mais, de «on côté, l'épougeur tenait bon, il refasait obstinément, et refusa si bien, qu'il fallut y renoncer.

On tâcha alors de compléter aux deux sœurs une petite somme et de les faire entrer dans un couvent, comme fiche de consolation. Voltaire ne l'entendait pas ainsi ; il se mit en quête, il donna, il fit donner, et, à force de peines, il obtint, pour les malheureuses, une manière de dot qui leur permit de retourner chez elles et de s'y marier; ce qui leur parut sans doute une consolation plus eflîcace que le couvent. Comme madame du Châtelet discutait cette question avec lui et exaltait le cloître aux dépens du mariage :

— Je voudrais bien vous y voir, dit-il.

— Eh I monsieur, suis- donc tant payée pour exalter rhyménée? Vous oubliez M. du Châtelet.

— Ingratel lui répondit-il avec un de ces tons particuliers qu'il savait prendre et qui disaient tout à la fois.

J'étais là, à Cirey, lorsque arriva cette histoire des Lapones et cette discussion. Nous lisions le Temple de Cnîde, je m'en souviens ; à propos de quoi je lui dis t

— Eahl c'est l'apocalypse de la galanterie,

M. de Montesquieu apprit le mot et m'en voulut fort, jusqu'à ce que nous nous fussions expliqués.

Madame du ChâteM avait une très-belle voix ; elle chantait mal, parce qu'elle chantait avec prétention et faisait des yeux en l'air qui ne Tembellissaientpas. Au total, c'était une femme sérieusement douée par la nature, mais pas agréablement. Elle fît du bien à Voltaire, en ce sens qu'il prit chez elle et avec elle des idées et des façons qui n'étaient point celles des autres philosophes. Il y perdit des manières bourgeoises et des petitesses de société, sans y perdre, bien au contraire, les petitesses de son esprit.

Je quittai €irey, ayant vu de près cet intérieur, et médiocrement charmée d« ce que j'avais vu. Je n'aurais pas voulu vivre là. Je ne comprenais pas madame du Ghâtelet d'avoir pris un parti semblable et de le soutenir si mal. À sa place, afiBichant ainsi cette liaison avec Voltaire, j'aurais regardé la chose de plus haut et j'aurais voulu le traiter d'une autre façon. Devenir une mégère pour son amant, en pareil cas surtout, c'est agir peu spirituellement. On le rend malheureux et Ton est plus malheureuse que lui encore. C'est un malheur qu'on peut chérir peut-être, mais il n'en est que plus positif : on le sent mieux, parce qu'on aime.

J'avais pour Voltaire une admiration très-réelle et une véritable affection. Il avait de la légèreté en tout; mais son amitié était solide ; à la place de d'Alembcrt.^ il ne m'eût pas abandonnée, comme l'avait fait celui-ci, dans le temps de l'histoire de sa demoiselle. Le voilà seul maintenant, comme un hibou, dans son coin du Louvre^ tandis que, s'il me fût resté, ma maison eût été la sienne jusqu'à sa mort. On ne l'a pas voulu.

J'arrive au moment de ma connaissance avec M. Walpole. Il est une circonstance sur laquelle je glisse et dont je ne parlerai que fort peu, bien qu'elle soit pour moi capitale^ c'est ma cécité. J'en ai pris mon parti, mais je n'aime pas à me rappeler le temps où je ne l'avais pas pris encore ; c'est une douleur que je m'épargne ; il m'en reste assez d'autres sans cela. En jetant un regard sur ma vie, j'y vois beaucoup de malheurs et de chagrins, des fautes que je ne nie pas, des affections brisées par la mort ou par l'oubli.

Ainsi de mes deux amies :

Madame de Flamarens, la plus parfaite créature que j'aie connue, est mortel

Madame de Rochefort, qui n'était pas tout à fait cela, vit encore; elle m'a délaissée, et il a fallu m'en consoler; elle m'a plus qu'abandonnée, elle m'a trahie, et dans quelles circonstances I

L'homme que j'ai le plus aimé fut d'abord Larnage; il ne me fut-rien que ce que j'ai dit, et je unis par cesser de le voir, bien qu'il m'eût conservé le même sentiment et qu'il m'écrivit quelquefois. Il était sauvage à un point extrême, un peu fou même, je vous l'assure ; il avait pris au sérieux sa position de fils naturel d'un prince légitimé, et demandait sans cesse pourquoi on ne le légitimerait pas comme son père. Il en fit et en dit tant, qu'on le bannit de Sceaux ; il ennuya madame du Maine, ce qui était pour elle un crime de lèse-majesté. M. du Maine lui conserva une pension tant qu'il vécut, et il mourut peu de temps après le prince. Je reçus, avec une lettre de lui contenant ses dernières volontés, une fort belle bague qui venait de son auguste père , lequel la tenait de Louis XIV ou de madame de Maintenon. Je l'ai encore et je la porte toujours; je la lègue par testament à M. Walpole.

J'ai parlé de Larnage, et ce n'est pas de lui qu'il s'agissait d'abord dans ma pensée, c'est de Formont. On se rappelle comment nous fîmes connaissance ensemble dans les bois de Ville-d'Avray. Je fus très-

longtemps sans le revoir, et, un beau jour, Voltairo me le ramena. Il m'avait plu, j'en parlais souvent ; il se souvenait de moi aussi; j'étais libre et inoccupée, je m'ennuyais...

Dès le premier jour^ il s'établit en galanterie, je ne le repoussai point ; il me plaisait, je le répète, et c'était beaucoup.

Je ne sais si tout le monde me ressemble, mais j'éprouve souvent une singulière chose.

n est des gens qui me plaisent et que je n'aime point; ma raison me dit de ne les pas aimer, qu'ils ne le méritent pas, qu'ils ne valent pas un sentiment, et pourtant je les recherche ; lorsqu'ils sont présents, je suis contente^ ils me charment, comme les serpents ; j'éprouve même quelque chose qui ressemble à de Taffection ; leur esprit ou leur conversation me fait oublier leur caractère, et, quand ils sont partis, je m'en veux de cette faiblesse, je maudis ce souvenir, qui me devient importun, jusqu'à ce que je les revoie de nouveau et que j'y sois encore reprisé.

Il est d'autres personnes, an contraire, dont je connais les excellentes qualités, qui sont parfaites, qui me donnent chaque jour des preuves de dévouement, et

que j'aime, à ce que je crois, du moins ; je les aime avec mon raisonnement, avec ma réflexion, sinon avea

mon cœur. Pourtant il y a dans leur vaix, dans leurs gestes, dans leur visage (quand je n'étais pas aveugle), dans leur esprit surtout, quelque chose qui me repousse, qui m'est désagréable. EnOn je les aime beaucoup quand je ne les vois pas ; c'est tout à fait l'opposé des autres.

Je dis quelquefois à madame de CÎioiseul ;

— Vous savez que vous m'aimez, mais vous ne lo sentez pas.

Je suis ainsi pour ces gens-là.

Formont était beaucoup plus des premiers que des seconds. Il avait plus de charme spécieux que de vrai mérite. L'amour vit très-bien sans estime, quoi qu'on en dise , et l'on aime fort souvent avec passion ce que Ton méprise. Voyez plutôt Manon Lescaut, cet immortel livre, auquel on n'a pas rendu toute la justice qu'il mérite et dont on parle si peu.

J'aimai donc Formont, et lui m'aima fort , avant <îonme depuis json mariage; il allait à Rouen voir sa femme, demeurait avec elle quelque temps et revenait ensuite. Cela dura tant que nous nous plûmes, où,

comme disait la cousine de Viard, tant que nous nous

plumâmes. Un l^eau jour, nous sentîmes l'aigreur arriver ; nous nous serions brouillés en persistant à soutenir que nous nous adorions; en homme d'esprit, For-

mont me prévint. J'avais envie der le faire aussi; nous nous entendions sans nous rien dire, et, lorsque je rereçus sa lettre, je pensai que je lui avais écrit justement la semblable. Il devint mon ami le plus intime et le pluscber, et prit chez moi sa place en face du président Hénault, avec cette différence que je n'ai jamais réellement aimé celui-ci. 11^ m'intéressait seulement autrefois ; après, il me déplut et m'ennuya, mais je le gardai tant qu'il vint au coin du feu, par habitude.

Pont-de-Veyle, qui depuis longtemps faisait le galant autour de moi, profita du changement de Formont, et nous prépara à tous les deux une longue amitié ; elle vient de s'éteindre par sa mort. Je suis bien seule à présent; horsM. Walpole, que jene vois presque jamais, — la mer est entre nous, -^ il ne me reste plus rien.

Forment est mort le premier, et je l'ai regretté de tout mon cœur;

Puis, le président;

Puis, enfin, Pont-de-Veyle.

Je sais qu'il se raconte à cet égard une sotte histoire je vais la dire dans toute sa vérité.

Pont-de-Veyle était malade, et j'envoyais trois fois par jour savoir de ses nouvelles, j'y allais moi-même presque autant de fbis, je le quittais fort peu.

Un jour, j'étais indisposée de façon à ne pouvoir sor-

tir ; Dervieux était près du chevalier. Nous y étions toujours, i'une ou l'autre ; ce qui n'empêchait pas les soins de d'Argental et de sa famille. J*aYais une seconde femme, parfaitement stupide, entrée à mon service depuis quelques jours seulement, et, ne sachant qu'en faire, Dervieux lui avait donné la charge de soigner mon vieux chien, lequel se mourait de ses quatorze ans révolus. Ce jour-là, il fut convenu néanmoins qu'elle irait, toutes les deux heures, demander à Dervieux des nouvelles de Pont-de-Veyle, et qu'elle m& les apporterait.

Mademoiselle de Sommery arrive et me demande comment il va. Justement, c'était l'heure d'en aller quérir; je sonne cette pécore, elle arrive.

— Eh bien, lui dis-je, comment va-t-il?

— Je ne sais, madame.

— Comment, vous n'en savez rien ? Mais allez le voir tout de suite et revenez vite. —Mon Dieu ! mademoiselle, ajoutai-je, on est bien malheureuse d'avoir affaire à des idiots de cette sorte I voilà une créature qui n'a rien à faire et qui oublie tout.

Elle revint en courant, ettrès-essoufflée.

— Madame, il va fort bien.

— Ah I tant mieux I

— Il est beaucoup mieux qu'hier.

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