‹ Les confessions du comte de*** [par] Ch.P. Duclos [Pref. de Henry Frichet.]Chapitre 15 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

me connoît. j'y mourrai contente, puisque vous m'êtes fidèle ; c'est tout ce que je pouvois espérer dans le cruel état où l'amour m'a réduite. Je n'ai pu résister au plaisir de vous entretenir encore une fois ; la manière et le lieu sont susf>ects, mais mes intentions sont pures. Ne cherchez point à me revoir, je vais chercher à vous oublier. Le, sacrifice que je prétends faire de vous à celui qui m'a donné l'être est complet ; adieu, je ne tiens plus au monde. »

En disant ces mots, elle se débarrassa de mes bras et prit la fuite dans les détours du bosquet, sans qu'il me fût possible de la retrouver. Pendant cette recherche inutile, le jour parut, et je fus obligé de me retirer.

Quand je fus de retour chez moi, je trouvai dans ma poche un écrin de diamans d'un grand prix, qu'elle avoit eu l'adresse d'y mettre sans que je m'en aperçusse.

Je passai mille fois sous la même fenêtre dans l'espérance de donner des lettres, d'en recevoir et de remettre l'écrin; mes soins furent inutiles, je ne vis rien. Je demandai à parler à l'abbesse, je lui dis que j'avois des choses de la dernière conséquence à communiquer à une dame qui étoit dans sa maison, et dont je lui fis le portrait.

L'abbesse^ feignit de ne pas la connoître ; je iugeai par ses répenses qu'il étoit inutile d insister davantage, et je me retirai au désespoir.

Quelques jours après je reçus ordre d'assembler

le régiment et de joindre l'armée ; je le fis défiler devant l'abbaye : je me Hattois que mon départ feroit naître lenvie de me donner une dernière consolation ; mais je n'aperçus rien et fus obligé de partir le cœur pénétré de douleur.

Il n'y eut que les opérations de la campagne qui furent capables de me distraire du chagrin qui me dévoroit. Nous fîmes le siège de Girone, que nous prîmes ; le reste de la campagne se passa entre M. de Vendôme et M- de Staremberg à s'observer et se fatiguer mutuellement. On fit venir de nouvelles troupes de France, et l'on y fit repasser quelques-unes de celles qui avoient le plus souffert ; mon régiment fut de ce nombre, et, en arrivant en France, il fut envoyé en quartier de rafraîchissement à

Les conférences qui commencèrent alors à Utrecht donnèrent les premières espérances de la paix. J'aurois pu, dans ces circonstances, demander un congé pour revenir à Paris ; mais j'ai toujours cru qu'on ne devoit guère en faire usage que pour des affaires indispensables, et je n'en avois aucune : ainsi je demeurai au régiment.

La vie que l'on mens dans la garnison n'est agréable que pour les subalternes qm n'en connoissent point d'auire, mais elle est très ennuyeuse pour ceux qui vivent ordinairement à Paris et à la cour ; le ton de la conversation est un mélange de la fadeur provinciale et de la licence des plaisanteries militaires. Ces deux choses, dénuées par elles-mêmes

Page 1