THÉOPHILE GAUTIER
// cisèle un camée, il caresse un émail ; Vous croyez qu'il écrit : il peint, il sculpte, il grave^ Pour vaincre sa pensée il ne sait pas d'entrave. A toute strophe ailée il jette son tramait.
Capitaine Fracasse, il montrait son plumait Avec les airs cassants du galant et du brave ; Mais VArt bientôt Va pris et Va Jait fort et brave; Son livre sera d'or, d'or sera le fermait.
Comme on voit aux rosiers les roses remontantes Sourire aux treilles d'or par des fleurs éclatantes, Sa muse est toujours jeune et chante en souriant.
Comme on voit, le matin, V Aurore aux lèvres roses
De son divin baiser réveiller rOnent,
Ses doigts sous le travail font refleurir les roses.
Il faudrait aussi saluer d'un adieu en prose et en vers, tous ceux qui sont vivans par delà le tombeau. Mais je m'arrête à ces quatre épitaphes.
Aujourd'hui on se demande où est l'académie d'à côté. Elle a tenté de s'acclimater au Rat-Mort, mais elle s'est retrouvée toute vaillante au Chat-N<nr. Il y a bien eu quelques dissidens dans les bars du pays Latin et quelques spiritualisans à Tortoni. Et d'ailleurs les Spartiates n'ont pas abdiqué.
36o Les Confessions
L'Académie des Babouins
La République des lettres ressemble quelque peu à une armée en désordre, où le caporal commande au général, où le soldat mécontent se met à l'embuscade pour tirer sur son capitaine. C'est à qui se parera des galons de son chef de file. A la guerre comme à la guerre !
Les soldats de la plume, quand ils sont en révolte, ne font pas feu qui dure, témoins les grands hommes de l'Académie des Babouins, qui tenaient leurs séances, il y a vingt-cinq ans, sur les deux rives de la Seine.
La haine avait réuni ces hurleurs. En bons citoyens delà Republique des lettres, ils voulaient faire table rase pour ne rien mettre sur la table. Il y a des épidémies de critiques comme il y a des épidémies d'admiration. On fait d'un homme un dieu ou on en fait un rien qui vaille sans savoir pourquoi. C'est le bon vent qui enfle les voiles ou c'est le mauvais vent qui fait chavirer l'esquif.
Au tcms où je publiais Mademoiselle Cléopâtre^ les jeunes ânes de la criliqtie se mirent à braire contre moi, inspirés par deux ou trois ânes savans dont la mort nous a privés. Je pourrais bien les nommer, mais c'est inutile, puisqu'on ne sait plus leur nom. Je leur proposai un duel dans un champ de chardons pour qu'ils fussent bien sur leur terrain. Ils se mirent à braire plus haut. Déjà ils avaient chanté les mêmes antiennes contre Roqueplan, à son entrée au Constitutionnel comme feuilletoniste du lundi. « Vous dites qu'il a de l'esprit, criaient-ils, n'en
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croyez pas un traître mot; il met toutes les nuits Rivarol et Chamfort sous son oreiller. » Même antienne contre Karr. Roqueplan daigna leur répondre et me conseilla d'en faire autant, mais je n'en fis rien. «Vois-tu, lui dis-je, tous ceux qui ont un champ dans la littérature doivent subir les pluies de sauterelles. »
Je reçus, un matin, une lettre d'un de ces malins qui s'imaginent vous tuer d'un coup de plume :
c Monsieur, vous êtes sans doute le premier à recon- < naître que votre dernier livre est détestable, mais enfin c puisqu'il est publié, il faut vous sauver de ce mauvais f pas : envoyez-moi mille francs, moyennant quoi je prouf verai que votre livre n'est pas une défaillance. Vous c savez la force de la critique dans un temps où on ne sait I plus lire. J'ai autant besoin de mille francs que vous « avez besoin de mon article. Nous n'en serons pas « moins bons ou mauvais amis. *** »
Je répondis à cette lettre :
f Je me hâte de vous envoyer mille volées de coups t de bâton en vous priant d'agréer tous mes complimens t pour le beau métier que vous faites. Continuez, Mont sieur. Pour l'honneur de votre nom, je pourrais publier c votre lettre, mais j'ai trop le respect de mon métier. »
Un autre jour, au tems où je publiais les Grandes Dames, un succès inouï si le nombre d'éditions compte pour quelque chose, un quasi-rédacteur d'un grand journal — alors en villégiature à Clairvaux — me fit encore une pareille proposition. Je ne répondis pas, ce qui était la meilleure manière de répondre, mais il m'en coûta un torrent d'injures qu'un grand journal à la mode qui aimait le tapage, mit pompeusement dans ses trois premières colonnes. Je n'envoyai pas mes témoins à Clairvaux,
mais je les envoyai chez le rédacteur en chef du journal. Le personnage se déroba en donnant deux raisons : !« « Je n'ai pas lu les injures, et je les condamne; 3" je n'ai pas plus envie de me faire tuer que de tuer Arsène Houssaye. »
La vérité vraie, c'est que le rédacteur en chef ne voulait pas qu'on fît du bruit, dans la peur qu'on ne l'accusât de prendre ses rédacteurs à Clairvaux.
A propos des petites critiques, pleurons M. Babou, surnommé Babouin par ceux qu'il critiquait. Le nom lui resta autrefois à la Revue de Paris^ où il avait affiché des prétentions amusantes. Il a eu son heure parmi les critiques par à peu près, au temps où la médiocratie prenait le haut du pavé, quand ces petits messieurs disaient de l'air du monde le plus sérieux : « Je ne nie pas que Victor Hugo n'ait des qualités de poète, mais quel prosateur incohérent ! il n'achève pas ses phrases. » Ou bien : « Jenecrainspasd'avancerque Musset ne conte bienuue historiette, mais quel poète relâché î il ne rime pas. » Veuillot avait fait justice de Babouin, avant sa mort, car il avait cloué ce papillon noir dans un de ses livres à la diable. Les amis de Babou disent qu'il avait le sens critique; voici quelques-uns de ses portraits littéraires cités par Monselet : « Henry Mùrger : Polyte-Musset. Ernest Renan: Fénelon-Strauss. Balzac : Hercule en pantoufles, filant des romans aux pieds de ses créanciers. Méry : Gascon de Marseille. Te tairas-tu, bouche du Rhône ? » Pur babouinage 1
Parmi les Babouins qui aspiraient à la direction du Théâtre-Français jusqu'à en avoir la fièvre, il faut nommer ce trop laid Vieil-Castel, implorant alors la haute protection de M"' la princesse Mathilde, qui daignait le
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recevoir comme le nègre blanc de Nieuwerkerke. Ce Vieil-Castel, qui n'était pas trop bcte, aspirait pareillement à la direction de l'Opéra. Aussi passait-il ses soirées dans le monde à nous mordre, Roqueplan et moi, de ses dents noires d'où tombait le venin des envieux.
Le pauvre bonhomme avait tout tente sans arriver à rien. 11 aurait mérité de figurer avec avantage dans TAcadémie des hurleurs, nommée aussi TAcadcmie des crapauds, car on a dit que M. de Vieil-Castel avait la tête d'un crapaud.
Il y avait sans doute beaucoup de Vieil-Castels et de Babouins à la Convention pour inspirer à Danton le mot bien connu : « Qu'importent les coassemens de ces crapauds du Marais ! > J'ai répété souvent ce mot de Danton contre les critiques.
Pour peu qu'un homme de lettres soit à fleur d'eau, il est l'homme à la mode avant d'être un homme à la mer; j'ai eu mon jour, et j'ai ri de toutes les colères des envieux.
C'était au temps où j'étais directeur de la Comédie- Française, plus glorieuse que jamais avec les meilleurs artistes du siècle. Je publiais alors VHistoire du 4i^ fauteuil de rAcadémiey — TAcadémie un peu moins française que la Comédie.
Ce jour-là les ennemis désarmèrent; tout le monde fut mon ami ; on en peut retrouver la trace dans les journaux du temps. Le livre fit fortune, comme le théâtre, comme l'historien lui-même.
C'est qu'il n'y avait pas de grandes figures en scène. Tous les hommes célèbres avaient eu leur jour et restaient dans la coulisse.
J'eus donc un quart d'heure d'éblouissement, tant je me sentais dans la lumière. Un ambitieux n'eût pas manqué l'occasion, mais je n'ai jamais eu que Tambition de vivre selon mon cœur. Je pouvais monter les spirales de la politique et de la littérature ; mais je fus plus heureux de m'oublier dans un amour nouveau.
U Académie des Batignolles
N'oublions pas l'académie fondée par Nina de Villars. J'ai déjà parlé de Callias et de Nina, deux excentriques, ruisselans d'insenséisme. Ils avaient beaucoup trop d'esprit, c'est ce qui les a tués. J'avais été avec Nieuwerkerke témoin de leur hyménée. Je les retrouvai l'été suivant à Ems; lui, poète et journaliste, avait brisé sa plume ; elle, grande pianiste, avait donné la clef de son piano à son mari, qui la jeta par la fenêtre. Que faisaient-ils à Ems? Ils s'aimaient. Voilà qui est bien ; mais ils apprenaient trop à apprécier les vins du Rhin. Ils buvaient à leur déjeuner deux bouteilles de Johannisberg, tout en trempant leurs lèvres dans quelques vins de France. Ce n'était encore qu'une douce griserie sous le rayonnement de l'amour. Mais la dame, ayant retrouvé la clef de son piano, exaspéra bientôt le mari, qui avait horreur de la musique. Il eut la grandeur d'âme de se séparer de sa femme,
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quoiqu'il n*eût pas un sou vaillant et quoiqu'elle eût 80,000 livres de rente. Nina retourna à sa mère ; Hector retourna au Figaro^ où il aiguisa les mots de la fin jusqu'au dernier mot de sa fin. Il en a trouvé d'adorables, tant il'avait la précision de l'esprit, le diamant serti artistement. Il alla ainsi dans une douce griserie jusqu'en 1888. Il mourut à Fontainebleau, dans une hôtellerie où il ne connaissait pas âme qui vive. Sa mort fut douce: la servante de l'endroit lui apporta, dans son lit, son café après le déjeuner. Très éteint déjà, il lui dit : € Allume -moi ma pipe. » Cette brave créature alluma la pipe et la passa à Callias. Il huma une gorgée de café et un nuage de fumée, après quoi il rendit son âme à Dieu. Jeu de la fatalité I Sa mère, un peintre distingué qui a toute une école de jeunes étrangères dans son atelier, passait la belle saison à Fontainebleau, tout inquiète de ne pas revoir son fils. Or elle demeurait tout juste en face de l'hôtellerie où avait échoué le journaliste. « Qui donc est mort? demanda- t-elle, en voyant passer une bière. » On lui répondit : « C'est un monsieur qui n'avait pas de papiers; on a seulement trouvé sur sa table de nuit des mots pour rire qu'il adressait au Figaro, % Je peindrais mal la douleur de cette vaillante mère qui a mis au monde un vrai peintre et un vrai poète ; le peintre, c'est Horace de Callias. Si on réunit un jour en un volume les maximes à la Chamfort d'Hector de Callias, le volume survivra.
Or, qu'était devenue Nina? Elle était morte, mais non sans faire parler d'elle, car elle avait fondé une académie de beaux-esprits surnommée l'Académie des Batignolles. Pas si batignollaise, cette confrérie qui réunissait les deux Cros, le poète et le sculpteur, Coppée
qui ne croyait pas trouver là ic chemin de rAcadémie française, Viîliers de TIsIe-Adam, beaucoup d'autres villoneux et ronsardisans.
La dernière Académie
J'ai cogneu cette très honneste dame qui a pris toutes les figures pour ensorceler son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux, comptant pour rien un mari qui voyage. Elle défie la fortune et leshyvers, bien qu'elle soit née pauvre et que bien des printems aient passé sur sa figure. C'est que la fée la plus souriante Ta douée à son berceau d'une vertu qui domine toutes les autres : la charmerie! On ne peut la voir sans Taimer, pour mille et une amorces. Elle est belle, quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas belle. Dieu lui a donné une de. ces figures parisiennes venues de Dijon, de Reims ou de Rouen, qui prennent les cœurs parce qu'elle reflète, par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimées, la Joconde comme la Pompadour.
Le regard bleu est noyé dans une volupté magnétique qui grise les sceptiques ; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpcnLemens inouïs, des ondulations perfides, des câlineries de bête fauve, des abandonnemens qui jettent un homme à ses pieds comme un feu de mousqueterie.
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Ceux qui ne sont pas là disent du mal d'elle, mais, dès quMls lui ont baisé la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire les beaux, tout en prenant le grand air dédaigneux; mais, dans son coffret d'ébene, elle a plié leurs lettres qui prouvent leur servage caché. Un prince célèbre disait d'elle : « La première fois que je Tai vue, il m'est v«nu l'idée de la battre et de l'aimer. » Il Ta aimée; elle Ta battu.
Un peintre célèbre voulut la représenter en Diane ou en Vénus, pour mieux accentuer sa grâce de déesse. « Oui, dit-elle, mais debout. — Pourquoi pas couchée? — Non, debout. — Pourquoi } — Pour me reposer. »
Elle se calomniait pour faire un mot. Elle se calomniait, parce qu'elle a été plus souvent Minerve que Vénus. Cependant elle ne joue pas à la femme savante. Un de ses amis lui disait : « Vous avez trop d'esprit. — ChutI dit-elle, ne dites pas ça tout haut, car on ne m'aimerait plus. » Molière et Goethe eussent applaudi ce mot charmant si féminin et pourtant si profond. Il faut dire à l'homme : « Cache ton bonheur. i> Il faut dire à la femme : « Cache ton esprit. »
Labruyère aurait du plaisir à peindre celte adorable et irritante créature, vraie femme de la cour de Versailles et de Trianon, quand les Aspasies étaient de la cour; mais n'a-t-elle pas elle-même une cour? Aujourd'hui qu'on a brûlé les Tuileries, où trouverait-on un salon plus royalement habité? Tous les jours, de cinq à six heures, ce qu'il y a encore du Tout Paris de l'esprit, des arts, de l'armée et du sport, vient dire son mot et prendre l'air de la mode: il y a là des princes — et des princes du sang, — des philosophes, des poètes, des artistes, des sportsmen, des diplomates, mais non pas les pre-
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miers ven'js. tnimt parsti les priDccs; il faut avoir marqué par une rEUvre ou par udc action d'éclat ponr avfjir droit de cite chez l'ar^hiducbcsse. Le vendredi, dîner lemporei et spirituel ; beaucoup de fleurs, beaacoup de railleries, beaucoup d'imprévu. Elle conduit eile-méme la causerie, aoa pas sur la cane do Tendre, mais à travers tous Ses précipices, tous les casse-cou ; lirc-tûi de là comme tu pourras. C'est ta que Renan, Crémieu;i, d'Enner}- et Rochefort ont souvent fait sauter Dieu et la société; aussi a-t-on dit que les dîners de l'incomparable continuaient les dîners du vendredi de M. de Sainte-Beuve et les dîners du dimanche de M"* de Girardin, celle-là que Victor Hugo appelait la toute belle et la toute spirituelle.
Madame de Ghurdin