LIMINAIRE
Mesdames et messieurs : chercheurs et chercheuses if inconnu, buveurs d'idéal, affamées de réel , comédiens et comédiennes du théâtre de la vie, Athéniens et Athéniennes de Paris, — salut !
Mais ce salut est un adieu. Oui, celui qui s'est appelé Arsène Houssaye , qui a fait son entrée dajis le monde à ce bal célèbre du duc d'Orléans, oii on a dansé sur un rolcan, — celui qui, hier encore, traversait, souriant et barbe blonde, une fête de l'Elysée , — s'est condamné à la plus austère thébaïde. Il s'est retiré du monde à peu près comme Charles-Quint , parce qu'il commençait à s'ennuyer de lire le livre de la vie. Vanité des vanités, tout homme peut dire à la fin : « Je suis venu, fai vu. J'ai été vaincu. » A 171/0/ bon s'obstiner à jouer un rôle quand la passion va dire son dernier mot : il n'y a plus qu'à quitter la scène et même la coulisse. Je me suis donc relire du monde, presque dans l'autre monde. Je me suis bâti une solitude impénétrable pour mliabituer
2 Liminaire
aux sombres avenues du tombeau. Ma première station hors du monde a été mon livre qui a pour titre : Les Destinées de l'Ame. Si je ne croyais à une autre l'ie, je vivrais jucs cent ans, plus ou moins, sans perdre une heure pour la rêverie, tout aux joies de la terre, car j'ai encore bon pied, bon œil et bonnes dents ; mais je crois au lendemain. Mes contemporains, pour la plupart, sont déjà partis par l'express. Je veux prendre le tems de faire mon testament politique et littéraire, aussi rais-je commencer par publier ces Mémoires , Mémoires des autres, m2is aussi Mémoires de mes passio7is de mes idées. Tout homme de bonne foi doit la vérité à s •'. tems. Depuis un demi-siècle , j'ai lotit ru, placé au théâtre du monde dans un fauteuil d'orchestre ou de balcon , au voisinage de gens de cour, d' hommes d'esprit et de femmes railleuses ou romanesques qui m'ont dit leur secret, quand j'ai voulu le savoir et que je ne l'ai pas surpris.
Ces Mémoires , vous le voyez, sont presque des Mémoires d'outre-tombe, puisque je ne suis plus de ce monde, ce monde qui lui-même va s'abymer sous l'invasion des barbares de tous les pays — des barbares de l\iris ! — N'entendez-vous pas le hennissement des cavales sauvages qui ont le mors aux dents '
J'ai toujours vécu à livre ouvert, aussi suis-je connu de ceux qui savent lire. Mais combien peu sont assez clairvoyan.'i pour juger la vie d'un homme d'après ses actions !
Le moi est haïssable; mais L' moi .7^// r.7 se dévoiler devant vous n'est plus moi-même : l'homme d'hier n'est déjà plus l'honunc d'aujourd'hui. Je suis si loin de ma jeunesse que je ne m'y retrouve plus ; le moi
Liminaire 3
d'hier est mort , c'est à peine si je saisis le moi d'aujourd'hui, car nous ne vivons pas, nous passons. Celui qui s'appelait Arsène Houssaye au tems du romantisme est tombé en poussière ; il a aimé des femmes à qui je n'ai jamais dit un mot, il a écrit des livres que je ne lirai jamais. Si tous les sept ans nous nous renouvelons corps et âme, les métamorphoses d'Ovide ne sont rien en comparaison de nos métamorphoses à nous-mêmes.
Voilà pourquoi, quand on a été jeté dans une vie romane'^' e, on peut parler de soi dans le passé sans être aC' .^é d'égoïsme. Et puis, après tout, il n'y a pas granu mal à frapper les trois coups et à lever le rideau pour se montrer dans son rôle si on a joué un rôle, quel qu'il soit, dans la comédie humaine.
Il est bien entendu que ce n'est pas un sentiment d'orgueil qui m'inspire ici. Non plus un sentiment d'humilité, car ce n'est pas pour faire une confession chrétienne que je prends la parole. Toutefois je dirai de moi tout le mal que f en pense. Je sors du salon de la vie, et j'aime mieux m' exécuter moi-même que d'être exécuté par ceux qui "îf-estent.
Le sage doit sortir du salon de la vie , comme un ho?nme d'esprit sort d'un salon mondain — sans faire de bruit — mais il y a des gens qui ne savent pas s'en aller. Gozlan et Morny avaient admirablement peint cette situation dans les Lundis de Madame, une petite comédie jouée au Théâtre-Français en i8y4.
Les hommes d'esprit, qui ne sont pas des sages, ne veulent pas quitter le monde sans le mot de la fin. Sainte- Beuve ne sortait jamais d'un salon avant d'avoir tenté une saillie. On savait cela; aussi disait-on, quand il avait troui'é quelque chose : Sainte-Beuve va s'en aller,
^ Liminaire
Mais cela l obligeait quelquefois à sortir plus tard qu'un autre, car l'esprit c'est comme Vargent, on le laisse souvent chez soi. (>/-, un soir, chez M»'* Emile de Girardin , Sainte-Beuve , qui n'y venait que de loin en loin, attendait son mot pour disparaître. Le mot ne venait pas. Il fouillait dans toutes ses poches : pas d'argent comptant! Enfin, il croit tenir son louis d'or; hélas ! ce n'était qu un sou. C'est égal, il le risque sur le tapis vert de la conversation. Il s'incline et veut s'esquiver. Mais M'»^ Sophie G.iy , qui avait eu de l'esprit sous tous les régimes, ne manqua pas de lui dire : « Monsieur de Sainte-Beuve, vous n'avez pas encore le droit de partir. »
Pour moi , fai tnédité de quitter le monde sur ces quatre volumes de Mémoires, mais fai bien peur qu'une autre Sophie Gay ne me crie : « Vous n'avez pas encore le droit de partir. »
Après tout, je ne serai pas fâché d'attendre encore.