Prologue
J'ai frappé les trois coups à la première page; j'ai tenté un prologue, mais ai-je tout dit ?
La vie est une comédie que Dieu se donne, mais il nous permet d'être au parterre. C'est un beau spectacle que je n'ai pas assez admiré. Mais c'est fini : de nouveaux venus me demandent avec impatience ma stalle ou mon rôle, car j'ai été spectateur et acteur dans ce drame inouï.
J'arrive sur l'âpre montagne aux neiges implacables ; je me retourne pour voir, dans le chemin parcouru, les images déjà pâlissantes des choses de mon tems ; je
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puis juger les hommes qui étaient à l'œuvre sous mes yeux et qui, presque tous, se croisent les bras dans le tombeau. Ils sont si loin de leur vie qu'ils ne me demandent pas même un souvenir, mais à chacun selon son œuvre : L'histoire moissonne ses gerbes et ses fleurs jusque dans la mort, jusque dans l'oubli.
De tous les livres, le livre de la vie est le plus difficile à faire; aussi beaucoup d'hommes veulent-ils garder l'anonyme.
Par malheur pour ceux que le démon des arts a entraînés, il n'y a pas à se cacher. La renommée même la plus discrète oblige les orgueilleux à passer au confessionnal de l'opinion. Et ils le font volontiers pour que leurs ennemis les calomnient un peu moins.
Pour moi, que m'importent mes ennemis, puisque pas un seul ne serait digne d'être mon ami !
Je signe mes livres et mes actions sans forfanterie, mais sans me dérober. Par exemple, ce livre de ma vie, j'aurais pu le publier sous le masque de la mort, comme tous les mémoires d'outre-tombe, mais j'ai toujours vécu à visage découvert. J'aime mieux être debout pour répondre à qui voudrait me parler. Je veux bien qu'on trouve ce dernier livre mauvais, mais j'ai mes témoins aussi vivans que moi pour dire que c'est ici un livre de bonne foi. Non seulement j'ai parlé des morts avec la sympathie de l'histoire pour toutes les grandes figures, mais je ne les ai jamais mis en scène sans savoir qu'un des personnages qui ont joué avec eux un acte important de la vie, est encore de ce monde pour affirmer la probité historique.
On reconnaîtra au premier alinéa un curieux qui n'écrit pas ; mais il y a tant de manières d'écrire que peut-
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être la plus mauvaise n'est pas celle de ceux qui ne savent pas écrire. J'ai traversé, comme tout le monde, le jardin des racines grecques et des fleurs latines. Je n'ai pas plus compris qu'un autre la Rhétorique d'Aristote, ni le Traité du sublime de Longin, ni VAri poétique de Despréaux. Je crois fermement que c'est le tempérament qui fait l'écrivain. Si on sent fortement, on écrit avec une mâle éloquence ; si on n'a que des battemens de cœur anémiques, on écrit avec de l'encre blanche. Si la pensée n'habite pas le front, on joue au mot, comme on joue aux cartes: le roi retourne quelquefois. Ce qui m'enhardit dans mon ignorance, c'est l'exemple de Saint-Simon, qui n'ayant peur de rien parce qu'il ne s'était pas enchaîné dans les règles, disait ce qu'il pensait sans souci de la grammaire, créant le mot, si le mot lui manquait, osant le barbarisme, si le barbarisme donnait du montant à sa pensée. Il y a certes de grands écrivains qui sont parfaits comme Racine dans la tragédie; mais n'oublions pas, nous qui ne sommes que des infiniment petits, que le savant abbé d'Aubignac fit mathématiquement la plus mauvaise des tragédies d'après Aristote.
Je me risque donc, quoique déjà j'entende dire que j'aurais mieux fait, moi aussi, de mourir sans confessions.
Ma vie ne m'apparait que comme une vision impersonnelle, aussi puis-je juger la comédie de mes passions comme la première comédie venue que je verrais jouer au Théâtre-Français, sans aucune des émotions d'un auteur qui sera applaudi ou sifflé. Il y a en nous plusieurs hommes qui se succèdent fraternellement, parce qu'ils sont de la même famille. Mais que de contrastes ! De même qu'après vingt -cinq ans d'absence vous ne recon-
naissez pas un ami, de même VOUS avez toutes les peines du monde à reconnaître les diverses physionomies de votre âme. Conter sa jeunesse quand on traverse l'été de la Saint-Martin, c'est donc conter la jeunesse d'un autre. Et d'ailleurs ce livre qui renfermera le portrait ou le profil ou le crayon de tous mes contemporains d'un demi-siècle, aura sa raison d'être, parce qu'il sera moins encore les Mémoires d'Arsène Houssaye que les Mémoires des autres.
Saint Augustin a fait ses Confessions dans un sentiment d'humilité et de repentir ; Jean-Jacques Rousseau a écrit les siennes dans un esprit d'orgueil. L'auteur de la Nouvelle Héloïse s'est voulu montrer dans le bien et dans le mal pour accuser avec plus de relief et plus de couleur sa glorieuse personnalité. Si j'ose me mettre en scène à l'ombre de ces deux figures immortelles, moi qui ne dois vivre qu'un jour, c'est bien moins pour me peindre que pour faire le tableau des personnages, des physionomies, des curiosités de mon temps.
Le hasard des choses m'a jeté à travers tout. Soldat, comédien de rencontre, bûcheron, surnuméraire dans un moulin à vent, poète en action, romancier, historien, directeur du Théâtre-Français, inspecteur général des Beaux-Arts, architecte, créateur du pays de Beaujon, directeur de journaux, j'ai vu passer les plus belles passions et les plus belles vanités du siècle, dans tous les mondes, depuis le meilleur jusqu'au plus mauvais.
« Le moi est haïssable*. » Ce qui n'a pas empêché Pascal de peindre les agitations de son âme. Et moi
* Ce n'est pas dans Montaigne, j'imagine, non plus que dans Sterne — ni dans Chateaubriand, ni dans Lamartine.
L'Ecole buissoiiniir c aS
aussi j'ai horreur du moi. On ne m'a jamais surpris dans le monde à parler de mes livres ni de mes aventures. Si je me hasarde ici, c'est que je crois parler à moi-même. Ma conscience est au confessionnal et je lui dis mes péchés ou mes impertinences ; qu'est-ce qu'un péché, sinon une impertinence ?
Il ne m'en coûte pas pour dire la vérité, même pour m'accuser devant le tribunal sévère de l'opinion, mais n'est-on pas toujoiirs puni par où l'on pèche? Avant que les juges ne condamnent on se condamne soi-même, — et on recommence. — Je suis né poète, c'est-à-dire rêveur, curieu.x, fragile, flottant toujours entre le bien et le mal — tombant plus d^me fois à gauche quand je veu.x tomber à droite, finissant par croire qu'il faut traverser le mal pour arriver au bien. Je suis né aussi quelque peu directeur de théâtre — du théâtre de la vie. J'aime le faste, le luxe, la mise en scène. Quand je donne à festoyer, je crois que c'est une première représentation ; mais dès qu'on se met à table ou dès que la fête commence, je ne suis plus qu'un simple convive et je m'amuse ou m'ennuie chez moi, comme si j'étais un invité : c'est peut-être pour cela que chez moi tout le monde est chez soi. Il m'est arrivé plus d'une fois, — on en riait beaucoup, — de prendre mon chapeau quand chacun s'en allait, convaincu que je devais rentrer chez moi — ailleurs que chez moi. Et alors je ne rentrais pas.
Le sculpteur sur bois
Vous ne vous attendez pas, bien entendu, au mot à mot de mon histoire. Il n'y a que les grands personnages, qui imposent la lecture de toutes les pages de leur vie. Je veux faire l'école buissonnière dans ce second livre, m'arrêtant où il me plaira pour saisir une des expressions de ma jeunesse. Que vous importe la date de ma naissance, à moins que vous ne trouviez curieux de savoir que j'ai vu se succéder en France vingt gouvernemens authentiques. Je suis né sous le prem.ier Empire. C'est à peine si je sais où, puisque ma mère m'a mis au monde dans les vignes, frappée d'un coup de lance des Cosaques.
J'étais bien jeune encore quand je descendis ma montagne couronnée de bruyères roses et de genêts jaunes, toute étoilée de marguerites et d'églantines , toute chargée sur le flanc de vignes généreuses aux beaux tons d'émeraude, d'or et de pourpre. On avait jugé que l'étude était impossible à la maison paternelle, grande ruche en travail. Mon père m'avait d'abord confié à son père, autre maison bruyante où l'on s'amusait beaucoup. C'étaient tous les jours des repas homériques, des veillées patriarcales, de gaies processions de bouteilles qui chantaient la chanson de l'hospitalité. Je descendis donc à Bruyères où j'aimais mieux l'intérieur plus reposé, plus simple, presque pauvre, de mon grand-père Mailfer, qui habitait au beau milieu de la ville. Il était
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du peuple, du peuple qui travaille, « qui laboure, comme dit l'Écriture, son sillon d'angoisses ». Il avait fait son tour de France, un livre et un ciseau sous le bras. 11 excellait aux boiseries à ornements des châteaux et des églises. Il n'aimait pas le confessionnal, mais il en a sculpté plus d'un de formes sévères et charmantes.
George Sand dit du père de son père : « Il était excellent violon et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, compositeur de musique, poète, menuisier. » J'en pourrais dire autant du père de ma mère, qui avait en plus commencé par être soldat. Était-ce pour tous ces lalens qu'il fut appelé par les Dames de France, filles de Louis XV, au château de la Bove,qui est au voisinage de Bruyères, et où pendant plusieurs années il demeura dans l'intimité de iMesdames Victoire et Sophie qui ne pouvaient pas se passer de sa gaieté, ni de son esprit, — ni de son violon, — au désespoir de ma grand'mcre toute hérissée de jalousie.
Les Dames de France l'emprisonnaient doucement en ce château de la duchesse de Narbonne, ce qui causa un grand scandale dans la noblesse du pays, laquelle trouvait souvent porte close.
Un jour un La Tour de je ne sais quoi trouva spirituel, — forcé de déjeuner avec Mailfer, — de lui parler à tous propos de son ciseau. Si Mailfer disait un mot malin : — • Bien ciselé, monsieur, — ou bien : — \'oilà un joli coup de marteau, monsieur. — A la fin le sculpteur lui dit avec la grâce d'un talon rouge : « Monsieur le marquis, vous me parlez de mes armes, puis-je vous parler des vôtres? Ne sont-elles pas fouillées
Les Co7ifcssioiis
depuis la dernière bataille ? » Le marquis n'avait jamais quitté sa province. Furieux, il dit avec un sourire de travers : « Et les vôtres, monsieur? — Moi, s'écria Mailfer en montrant un coup de sabre sur son front, j'ai déposé les armes, mais voilâmes armoiries. »
Depuis ce beau mot d'un soldat, ces Dames de France appelèrent toujours le marquis de La Tour de je ne sais quoi : La Tour-prends-garde !
L'ami des filles de Louis XV sculpta sur bois toute une chapelle dont les débris sont aujourd'hui dans l'église de Bruyères. Cette intimité ne l'empêcha pas de devenir un ardent révolutionnaire, croyant à la terre promise. Il était le camarade de Potaufeu, député à l'Assemblée nationale; l'ami de Saint-Just et de Camille Desmoulins; il était le cousin de Condorcet , tous hommes de notre pays. Il eut les honneurs de l'habit rouge comme commissaire extraordinaire du Directoire , ainsi que le témoigne son portrait à l'Hôtel de Ville de Bruyères.
Potaufeu non plus que Mailfer n'est devenu illustre comme les autres. 11 faisait pourtant bien les choses; écoutez ce joli conte : Il fut dépêché à Laon pour terroriser sa ville natale ;or, vous ne devinez pas comment il procéda. Il avait rapporté de Paris une petite guillotine en argent, un bijou à mettre sur une étagère. Dès son retour à Laon il s'installe devant la Tour de Louis d'Outre-mer, à l'hôtel de la Hure qui s'ouvre sur la place de l'ancienne capitale de France. Il demande un poulet, il se met à la fenêtre et le guillotine pour son déjeuner devant tous les curieux effarés. « Et c'est ainsi, dit-il d'un air tragique, que je guillotinerai tous les ci-devant qui ne feront pas leur soumission à la sainte République. » Il n'en fallut pas davantage pour mettre tout
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le monde au pas. Il n'y eut guère que le marquis de Veslud qui fut guillotiné pour n'avoir pas voulu être appelé citoyen. « Bonjour, citoyen ! » lui cria Potaufeu.Et comme il ne saluait pas : « Pourquoi es-tu si fier) — C'est donc à moi que vous parliez? Je croyais que vous parliez à mon chien. » Voilà pourquoi le marquis fut guillotiné. Ce n'était pas le moment de jouer sur les mots.
■ Mailfer joua un rôle de conciliateur. Président du district, il le pacifia par la douceur et le pardon. Il sauva trois ou quatre royalistes de la guillotine de Potaufeu, entr'autres le marquis de La Tour-prends-garde. Bien lui en prit; car au retour des Bourbons il fut arraché de la mairie de Bruyères pour être jeté en prison sur la dénonciation de ceux qu'il avait sauvés. On se venge du bien comme du mal, La Revue démocratique, de Félix Pyat, a conté cela sous ce titre Le républicain Mailfer. Quand on reprochait à l'ami des filles de Louis XV d'avoir mis la main à la Révolution, il répondait que Louis XV et Louis XVI y avaient mis les deux mains.
Il mourut pauvre sans autre revenu que la moisson d'une petite terre de sa femme et le vin de quelques arpens de vignes, qu'il avait plantées au mont de Parmailles. Il se disait heureux et parlait de son superflu. Son superflu, c'était sa bibliothèque, c'était surtout la nature, ce livre des livres, dont il savait presque toutes les pages. C'était aussi le verre de vin dont, seul peutêtre dans tout le pays, il arrosait le morceau de pain réservé aux pauvres. Aussi, quoiqu'il fût toujours montré du doigt comme de la queue de Saint-Just, il était respecté par tout le monde, même par mon
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grand-père paternel , dont il avait pris violemment l'autorité dans la Révolution ; car tous les deux s'étaient succédé au gouvernail de Bruyères pendant le flux et le reflux de l'opinion républicaine et royaliste.
Il protesta toujours contre la Restauration. Il s'en allait jouer du violon sur le versant de la montagne le Chant du Départ ou la Marseillaise avec des larmes dans les yeux. C'étaient les chansons d'amour de sa jeunesse, car sa vraie maîtresse, c'avait été la République. « Pourquoi pleurez-vous, grand-père ? » lui demandai-je un jour d'un air distrait, tout en cueillant des roses sauvages dans la montagne : <- Je pleure, dit-il, parce que Napoléon nous a pris la République pour l'étouffer dans son lit impérial 1 Je pleure, parce que celui qui, au moins, nous consolait de la République, est enchaîné sur un rocher anglais ! »
Cet ancien soldat qui n'avait peur de rien, — sinon de devenir riche, comme il disait, — tint fièrement les Prussiens et les Cosaques en respect pendant les deux invasions. Il échappa vingt fois à la mort. Un ennemi avait insulté une femme, Mailfer le jette à terre et le souffleta du pied. Une heure après, le soldat revient à lui avec son fusil. Il le met en joue. « Oui, dit-il, mais donne-moi le temps d'embrasser ma femme. » Le fusil se relève. Il se précipite, désarme le soldat et le met en joue à son tour. Un officier survient furieux. «Capitaine, dit Mailfer, est-ce que ce n'est pas bien joué ) » — « Bien joué, » dit le capitaine, qui était un véritable homme de guerre. Mon grand-père se tira de là avec cinq cents bouteilles de vin. Hélas ! c'était du vin de la comète.
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La Bibliothèque
Mesdames de France avaient donné à Mailfer leur bibliothèque du château de la Bove, bibliothèque qui se vendrait aujourd'hui cent mille francs pour ses reliures. Mon grand-père l'enrichit encore. C'était un fouillis alléchant pour l'esprit. Dès que je sus un peu lire, ce fut la forêt vierge du nouveau monde où je m'aventurais. Beaucoup de broussailles et de branches envahissantes, peu d'arbres vigoureux s'éievant dans le ciel de l'intelligence, à part Montaigne et Voltaire. L'édition de Voltaire renfermait une lettre autographe de Condorcet. Pareillement dans les Révolutions de la France se trouvait une lettre de Camille Desmoulins. Je pénétrai peu à peu avec un de mes oncles dans cette forêt touffue où il avait la coutume de s'asseoir à l'ombre du premier arbre venu. Que lui importait le livre ? Tous ont leur raison d'être, depuis les sentences des sept sages de la Grèce jusqu'à ÏÈloge de la Folie. Quel est le mauvais livre qui ne renferme pas le coup de l'étrier ? Quand j'ouvre un dictionnaire, mon imagination ouvre ses mille portes d'or. Pour un homme d'esprit, un livre n'est qu'un point de départ. Pour un sot, c'est la Tour de Babel.
Quand je ne bataillais pas avec les écoliers de mon âge, je m'enfermais donc dans la bibliothèque où s'ennuyaient les livres, car ils étaient à peine feuilletés, deçà delà, par des mains profanes. On ne permettait pas à
mes cousins de franchir le seuil de la chambre bleue, parce qu'ils avaient traité les livres en barbares, découpant les gravures de Daphnis et Cloé ou barbouillant de couleur celles des Contes de La Fontaine. On avait reconnu que j'avais l'amour des livres, on ne craignait pas de tels sacrilèges avec moi. J'ai peut-être autant étudié là qu'au collège où je n'ai jamais été cité à l'ordre du jour, hormis pour ma passion Ronsardisante.
Mon écriture hiéroglyphique désespéra mon premier maître. C'était un diable d'homme, qui chantait à l'église et buvait au cabaret « à pleine gueule », comme disait sa femme. A l'école, sur son estrade de sapin, il enseignait ce qu'il ne savait pas : la grammaire. Comme on ne le comprenait pas, il empanachait sa phrase d'un mot latin, il fronçait le sourcil et nous disait que nous étions des ânes. Et tout était dit. Son opinion n'a pas changé sur mon compte. Quand on lui apprit que je faisais des livres, il s'écria d'un air hautain : « Autrefois j'enseignais cela. » Pour moi, je le porte dans mon cœur. Je vous remercie, ô mon premier maître, pour ce que vous ne m'avez pas appris : la géographie qui borne le monde, l'histoire qui le déshonore, la philosophie qui doute de Dieu. Je vous remercie d'avoir voulu éloigner de mes lèvres cette coupe amère de la science qui est faite comme le tonneau des Danaïdes : on y verse toutes ses larmes et elle ne s'emplit jamais.
Est-ce la peine de me souvenir de mes premières gamineries? Je me jetai un jour tout désespéré dans la fontaine de Parmailles. Pourquoi? Le mal de vivre. Je n'avais lu ni Werter ni Obermann : J'avais cinq ans! Un dimanche à la messe je montai en chaire et je débitai des paroles d'Évangile avec tout autant d'onction que monsieur
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le curé. Un soir je me cachai si bien sous les jupes de ma tante Olympe qu'on me chercha par toute la montagne avec des lanternes. Ma tante, toute confuse — il y avait beaucoup de monde — n'osait se lever et n'osait dire que j'étais là. Enfin, je vais avouer un sacrilège : une dévote faite au tour, surnommée M"« Futaille, s'agenouille au confessionnal. Le confesseur se promenait devant le parvis. Je m'improvise confesseur, sans lever le volet. La dame s'accuse d'un péché que je ne connaissais pas. Je lève les mains au ciel et je m'enfuis épouvanté.
Ovide fut mon maître en philosophie, car c'est en lui que j'ai puisé cette croyance en la nature vivante renfermant l'âme des dieux. Je n'ai jamais, sans battement de cœur, vu la hache du bûcheron frapper un arbre. Je n'ai jamais troublé une source ni une fontaine comme si j'eusse reconnu que c'était la coupe de Dieu.
Les soirs d'hiver, mon grand-père, qui avait jusqu'à douze petits-enfans de mon âge à son feu, nous donnait des leçons d'histoire et de dessin sur la plaque de la cheminée. Il la blanchissait avec des cendres et il y dessinait du bout de son bâton des figures, des monumens, des portraits, quelquefois même des scènes historiques, pendant qu'un de ses voisins, voltairien persistant, lui lisait le Constitutionnel avec passion. Ma grand'mère, tout en filant au rouet du lin cueilli par elle, interrompait le lecteur par quelque violente sortie contre les aristocrates, contre mon grand-père paternel, qui était un peu vain de ses parchemins et de sa fortune, qui se permettait d'aimer Dieu, le roi et les femmes du prochain.
Dans la bibliothèque je découvris des poètes du seizième siècle : Saint-Amand et Théophile. Si j'appris la poésie dans VIliade et dans le C/i, j'appris les vers dans ces poètes aux rimes sonores, panaches colorés qui enchantaient mes yeux. Mon grand-père, qui n'était pas familier avec les poètes, me conseillait Boileau et me mettait en garde co-ntre Saint-Amand et Théophile; mais je ne trouvais rien dans Boileau et je respirais dans ses victimes je ne sais quelle sève et quel parfum de la forêt primitive. Une strophe de Théophile, un sonnet de Saint-Amand m'ouvraient des échappées lumineuses sur des chemins inaccessibles ; tandis que les vers de Boileau m'ennuyaient comme une grande route invariablement belle, mais sans imprévu. Si j'admettais la pluralité des dieux, j'élèverais un autel à l'Imprévu.
Mon second maître fut mon oncle le Seigneur. Nous l'appelions ainsi, non parce qu'il possédait des terres, mais parce qu'il avait une figure de Christ. Peut-être aussi parce qu'il redisait souvent ces paroles bibliques : « Seigneur, vos jugemens sont élevés comme les montagnes et profonds comme les abymes ; » ou encore : « Ne désespérons pas, le Seigneur change la roche en fontaine. »
Il admirait Bernardin de Saint-Pierre et passait la moitié de sa vie dans les bois, adorateur de la nature, dans son silence fécond. C'était un philosophe s'il en fut: il écrivait tous les jours les impressions de son âme sur des feuillets épars, mais il les cachait, comme si cela fût indigne de voir le jour. A peine si j'ai pu les feuilleter par surprise trois ou quatre fois. J'espérais les lire un jour, ne fût-ce qu'à sa mort, mais il se vit
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mourir, et la dernière fois qu'il alluma son feu, ce fut avec toutes les oeuvres de son esprit. Que cette fumée lui soit légère!
Vous voyez que c'était un sage : il avait éprouvé la joie innocente de peindre ses pensées, de fixer un instant le nuage qui passe, la source qui coule, le parfum qui s'envole. Il ne s'était pas donné, comme tant d'autres, l'inquiétude de la publicité ni les amertumes de la critique; un peu plus tôt, un peu plus tard, ces rêveries d'un promeneur solitaire fussent tombées dans l'oubli ; il les a condamnées lui-même et il a pu dire comme le philosophe ancien : « Ci-gît le bruit du vent. »
J'eus aussi pour maître un archéologue que Napoléon III a récompensé de son travail sur l'ancienne Bibrax des Comvientaires de César. Comme j'avais tous les jours un quart de lieue à faire pour arriver à son école, une ancienne léproserie qui semblait bâtie tout exprès pour loger un archéologue, je m'attardais aux buissons du sentier, chasseur d'oiseaux et de papillons. Dans la saison des cerises, je grimpais aux cerisiers comme un chat, pareillement aux pruniers. Quano j'eus huit ans, on me transplanta malgré moi dans une autre école aristocratique, ouverte par un sieur de Merval qui se disait ruiné par la Révolution et qui secouait pour les autres l'arbre de la science, car pour lui il ne s'était jamais assis sous cet arbre-là. J'étudiais déjà les hommes : l'archéologue qui savait beaucoup avait l'air de ne savoir rien, tandis que le gentillâtre qui ne savait rien parlait comme s'il savait tout.
Plus tard j'eus un maître singulier, un chercheur de méthodes impossibles, qui s'était passionné pour Jacottot. 11 nous plantait devant VIliade en grec, en
latin et en français, en nous disant : « Il n'y a ni grammaire ni dictionnaire, cherchez et vous trouverez. » Nous avons beaucoup cherché, nous n'avons pas beaucoup trouvé. En toutes choses, il faut commencer par le commencement. Il est pourtant des esprits subtils qui peuvent commencer par la fin. Mais j'étais trop joueur et trop paresseux pour trouver ainsi le secret des dieux. Je n'en ai pas moins gravi avec passion l'Olympe d'Homère, mais par les sentiers abrupts et non par le grand chemin. Trois années de collège m'ont désappris ce que je savais mal, sans bien m'apprendre ce que je ne savais pas. Mais heureusement mon amour de l'antiquité m'a conduit à l'école suprême d'Homère et de Phidias. Les dieux ne m'étaient apparus dans Homère que comme des visions supernaturelles. Les figures de Phidias me rappelèrent toute la grandeur, tout l'héroïsme, toute la poésie des Olympiens. La Grèce fut à jamais ma seconde patrie, comme elle fut la première patrie de Henry Houssaye.
Mon esprit trop variable m'a toujours conduit par quatre chemins. Je revins à la vieille France, courant du XVI* au xviii^ siècle, avec passion. J'y retrouvais tout un monde connu ou pressenti. Shakespeare a dit : a La vie est un conte qu'on a déjà lu. »
V Ecole buissonnière Sj
P.iges familiales
Apprendre à vivre c'est apprendre à mourir. Il n'y a pas dans la vie de spectacle plusvivant que l'image de la mort. La figure spectrale m'est apparue à moi plus qu'atout autre, hormis dans mon enfance, où j'ai vu ma famille heureuse et riante. Mais le jour vint où ma grand'mère disparut du coin du foyer. Bientôt après, deux de ses enfans la suivirent au tombeau, deux têtes charmantes. Mon grand-père fut frappé à mort; il survécut, mais il était atteint. Je ne dirai pas ici tous les De frofundis qu'on chanta dans ma famille où on comptait cinquante enfans et petits-enfans ; de tout ce mondelà nul n'était debout après un demi-siècle hormis mon père et ma mère. Et la branche paternelle n"a eu que moi, mon frère et mes fils pour rejetons. Qui donc se serait douté, en nous voyant, vers 1830, à nos festins homériques, que tout cela serait fauché en si peu d'années.^
J'ai voulu revoir le nid : je ne saurais dire quel Miserere chantait en mon âme à la vue de ces murs abandonnés où ne retentit plus nulle chanson de vie et d'amour. Il me semblait dans mon évocation voir passer par les cours désertes des ombres errantes et plaintives. Pas un foyer qui flambe, pas une lampe qui brîile. La table est renversée comme en un jour de deuil éternel. Où sont les gais convives, où est la cordiale
hospitalité? J'ai à peine retrouvé un chien qui mordait sa
chaîne et qui ne me connaissait pas. Quelques chats effarés couraient sur les toits. Je me demandais si moimême je n'étais pas mort; je me croyais un revenant dans une maison abandonnée. On dirait le château de la Belle au bois dormant ; mais qui donc la réveillera } Pourquoi cet abandon ? c'est la loi humaine : toute maison a ses jours de joie, de travail, de fortune et de misère. Celle-ci n'est plus qu'une maison ruinée.
Mon premier chagrin fut la mort de ma grand'mère. Elle m'aimait comme les grand'mères aiment leurs petits-enfans. Pendant la saison des fruits, les merveilles de son jardin étaient immolées à ma gourmandise : casser une branche toute empourprée à un cerisier, cueillir à l'espalier la pêche la plus veloutée, me soulever dans ses bras pour me faire mordre l'or de la grappe à quelque berceau de vigne, c'était pour elle une vraie fête.
Elle mourut un matin, sans y penser et sans avoir le tems de dire adieu aux siens. J'arrivais comme les autres jours au seuil de sa porte, quand mon grandpère, qui conduisait le médecin, me dit de ne pas entrer et de retourner chez ma mère.a Pourquoi? grandpapa. — Parce que ta grand'maman vient de mourir. »
Je ne compris pas bien ; on m'avait dit souvent que mourir c'était aller vers Dieu. Aussi demandai-je à mon grand-père pourquoi grand'maman était partie : il ne me répondit pas. Je lui demandai alors quand elle reviendrait : il m'embrassa en pleurant.
Et le jour des funérailles : « Pourquoi tout ce monde ? — C'est qu'on va coucher ta grand'mère dans le cime-
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tière. — Et quand elle se réveillera? — Elle ne se réveillera jamais. »
Jamais ! c'était encore un mot que je ne comprenais pas ; je m'imaginais vaguement que les funérailles étaient la cérémonie du sommeil; que grand'maman avait beau s'en aller à l'église et au cimetière, elle n'en reviendrait pas moins le soir dans sa maison.
Mais le lendemain, au déjeuner, ma tante Caroline avait pris la place de sa mère. « Je viens voir si grand'maman est revenue. — Non, mon enfant. » J'allai vers ma tante Caroline : < Pourquoi as-tu pris la place de grand'maman ? Si tu veux qu'elle revienne, il faut lui garder sa place. » Et je me mis à pleurer. Hélas I je ne savais pas alors qu'il faudrait garder trop de places dans la maison à ceux qui sont partis !
L'Arche de Noé
Ma famille avait deux domaines : la Tour et Montbérault. Dans mon enfance, Montbérault n'était qu'une dépendance de la Tour, mais mon père porta toutes les forces vives à Montbérault. Mon frère Edouard Houssaye, qui possède aujourd'hui les deux domaines, n'a gardé la Tour que pour y faire reposer ses troupeaux et y engranger le trop-plein ; si bien qu'on y voit à peine passer dans le jour un pâtre ou un mois-
6o Les Confessions
sonneur. La nuit, les troupeaux n'y sont pas, il n'y a pas une âme qui vive, la maison se garde toute seule.
Il n'y a plus aujourd'hui que les bâtiments de ferme. La Tour, démolie il y a dix ans, portait la date de 1598. Après avoir servi de point de défense tantôt aux catholiques, tantôt aux huguenots, cette tour devint l'enceinte d'un moulin. iMontbérault fut aussi autrefois un château, là même où l'on a bâti l'an passé le fort de Bruyères.
Mon frère a couru vaillamment les hasards du journalisme, après avoir commencé par la diplomatie : il a dirigé Y Artiste, il a créé la Gazette des Beaux-Arts, il a fondé le Courrier de F Aisne, éveillant partout de vives amitiés. Pendant dix ans il fut un des Parisiens du Tout-Paris, gai et beau cavalier, ami d'Albéric Second, de Roqueplan, de Théo, de Xavier Aubryet et de quelques philosophes mondains qui vivaient pour le plaisir de vivre. Il est retourné à son premier amour, l'amour des bêtes, après avoir pratiqué les hommes. Quelle belle occasion j'aurais là de citer Virgile ou Théocrite.
Aujourd'hui ressemble à hier comme demain ressemblera à aujourd'hui : Mon frère est, naturellement, maire de Bruyères, comme le furent mon père et mon grandpère. Il y a pourtant cela de changé que la vie était plus gaie autrefois. La vapeur a dispersé toutes les familles; où qu'on aille, où qu'on reste, on est seul ou à peu près.
Pour moi qui ne suis pas né agriculteur, je ne m'amusais pas du tout dans cette maison, qui n'était pas précisément un musée. Aucun ornement, aucun tableau, aucune superfluité. Une cheminée gigantesque, avec un manteau sculpté par mon grand-père, attirait tout d'abord les regards ; on voyait de chaque côté d'une crémaillère hollandaise une douziane de jambons enfumés.
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Dans les cendres, les chats et les chiens vivaient en famille se tirant à tour de rôle les marrons du feu. Sur le dessus de la cheminée mes yeux s'arrêtaient avec amour sur un beau fusil et sur un beau violon, car mon père était aussi bon chasseur que bon musicien.
Cette maison, environnée de moulins babillards, qui chantaient la chanson du travail, était une vraie ruche au soleil toujours voletant et bourdonnant. Il y avait la tout un monde. Mon père qui aimait le mouvement, ne pardonnait pas à ses gens et à ses moulins d'avoir les bras croisés. On ne le voyait jamais que passer ; il avait un cheval arabe très connu dans le pays, qui allait comme le vent aux quatre coins du terroir. C'était la plus folle et la plus fine bête de la création. Quand revenait mon père, si j'étais à la maison, il me lançait sur ■ le cheval, me donnait la bride et me disait : - Va ! -
et j'allais. . . r .
Ce cheval, c'était l'image de ma destinée fantasque, qui m'a toujours emporté sans me dire où. Avec elle comme avec le cheval, j-aliai sans peur des casse-cou, lâchant la bride, tout plein de confiance dans l'éperon invisible de la destinée, car il y a une destinée, même pour les infiniment petits.
On avait surnommé notre maison l'arche de Noé, parce qu'on y voyait, bruyantes ou silencieuses, toutes les bêtes de la création.
Aux festins des dimanches * j'ai vu apparaître toutes
* Il y avait des jours de gala quand venaient l'évêque de Soissons et le préfet de Laon, ou à l'ouverture de lâchasse; ce ou s-là ma'mere se mettaUen quatre pour que Montberault m métamorphosé. C'était la chanson des fleurs et des bouteilles. Rien n'était trop beau m trop bon.
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les anciennes coutumes : La fête du vin aux vendanges, avec une grappe monumentale suspendue au plafond. Et la fête du cidre avec une pyramide de pommes où chaque convive devait prendre la sienne avec ses dens sans renverser cette pyramide. Et le dîner du blé nouveau: la gerbe dressée au milieu de la table, épis retombans, toute parée encore des bleuets et des coquelicots, formait le plus beau surtout qu'on puisse imaginer. La gaieté courait sur la nappe, on chantait au dessert, après quoi la société se coupait en deux pour danser et pour jouer aux cartes. Le curé de Bruyères, un vrai curé nourri dans les vignes de Rabelais, était si content qu'il allait des deux côtés.
Le peintre David disait de M""" de la Reynière : « C'est une femme charmante mais un peu attaquée de noblesse. » On pouvait dire à peu prèç la même chose de mon grand-père. Il était entêté de sa parcheminerie et prenait ses moulins pour des ancêtres*. Aussi à travers toute la Révolution, il tenait fort pour le roi, tandis que mon grand-père Mailfer jouait son jeu dans la République. Tel était d'ailleurs l'ascendant du premier qu'il demeura presque toujours maire de Bruyères jusqu'en ses dernières années. C'était un homme de feu et d'enthousiasme,
* Le baron Walckenaër l'avait présenté à Charles X qui passait à Laon; il avait diné avec le roi, il se croyait de la cour. Ce fut alors qu'il secoua la poussière de quelques parchemins auxquels on ne pensait plus depuis la Révolution. 11 avait droit au titre de comte et même de marquis par des lettres patentes de Charles IX et de Louis XIV. Saint-Simon malmène Claude' Housset, marquis de Trychàteau, conseiller du roi, intendant des finances, qui sans doute ne s'est pas assez incliné devant lui à la cour. Beauchàteau, l'enfant sublime de ce tems-là, lui avait déjà consacré des vers enthousiastes — Mais passons : — quand on n'est ni un Montmorency, ni un
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pratiquant la fraternité évangélique sinon républicaine, mais s'insurgeant contre le fantôme Égalité. iMon grandpère Mailfer, pour se moquer de lui, disait gaiement: « Ma noblesse remonte à Noé. Cela est écrit sur toutes les feuilles de mes vignes. » Son vin était renommé. On lui a souvent acheté sa vendange pour faire du vin de Champagne. C'était le vin rosé « pierre à fusil » que m'ont rappelé le Bouzy et le vin du Rhin ; aussi quelle fête pour lui que de le faire boire !
Il ne me faut qu'une page pour écrire la vie de mon père. Il avait été soldat en 1814. Il revint content de lui pour se faire agriculteur. En 1830, il commanda la garde à cheval des communes avoisinant Bruyères, disant: « Je n'ai pas de quoi m'enorgueillir de mon commandement, c'est mon cheval qui a été nommé. » En effet, s'il commandait bien, c'est qu'il montait une admirable bête fraîchement débarquée d'Alger. Jamais cheval arabe n'avait mieu.x porté sa crinière et balayé la poussière de sa queue opulente. Aussi les spectateurs des manœuvres et des évolutions disaient-ils : «En voilà un qui fait ses poussières ! »
Je n'ai jamais vu mon père ouvrir un livre ni re-
Turenne, ni un Condé, ce n'est pas la peine de retourner le valet de pique.
Il n'y a que les grands noms qui soient dignes des Croisades de l'esprit humain. Molière, Voltaire, Beaumarchais se sont donné du de parce qu'ils savaient bien qu'ils étaient entrés de prime saut dans la noblesse de plume, une épée étincelante. Saint-Simon lui-même ne tient plus que cette épée-là !
Housset, alias Houssaye, de par d'Hozier, parce que les aïeux ne savaient pas bien l'orthographe de leur nom. J'ai retrouvé jusqu'à six variantes. Je suis né Housset, mais j'ai signé Houssaye, parce qu'on a le droit de prendre son nom oii on le trouve, quand c'est le sien.
garder un tableau. On ne pouvait pas dire de nous : « Tel père tel fils. » Mais il avait le sentiment de la musique et jouait bien du violon. Il se disputait sur ce chapitre avec Théophile Gautier et tous ceux qui disent que la musique n'est pas un art. Sa figure était celle d'un mathématicien : tête carrée, front large, profil romain, gravité pensive, yeux vifs, cheveux noirs, car il était aussi brun que ma mère était blonde : c'était le Midi et le Nord qu'on avait mariés ensemble, ou plutôt qui s'étaient mariés ensemble, car il n'avait pas fallu pour cette hyménée féconde et bénie s'adresser aux entremetteuses qui marient les dots : mon père et ma mère s'étaient mariés tout seuls, ils furent heureux tout seuls. On dit le jour de la cérémonie : « C'est la fortune qui épouse la pauvreté ! » J'ai toujours admiré mon père pour cette belle action, car il se dégagea d'un mariage avec une fille noble et riche, pour épouser ma mère.
Ce que mon père aimait le mieux après ma mère, ses enfans et son violon, c'étaient les bois. Dès qu'il avait une heure à perdre, il allait à pied ou à cheval voir ses amis les arbres.
Il avait un caractère altier : tel le fer poli, très doux au toucher, mais inflexible. Il fallait le briser pour en avoir raison, à moins que ma mère n'en triomphât par les larmes. Je l'ai vu ne pouvant maîtriser ses colères de lion. Un jour, un bouvier qui avait ouvert son couteau pour le frapper, fut à deux secondes de sa mort, car mon père le désarma, le saisit par les cheveux et le renversa pour le frapper, mais le couteau lui tomba des mains. Avec un pareil caractère, il fallait se soumettre ou s'en aller: ne voulant pas toujours me soumettre, je m'en allais. La musique qui adoucit les mœurs l'avait
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pourtant adouci ; sans doute par amour de la mélodie, sa voix naturellement haute prenait des diapasons en harmonie avec celui, mais surtout avec celle qui l'écoutait. Je n'avais pas peur de ses colères contre moi, mais contre les autres; toutefois, après le premier éclat, sa haute raison le calmait et il montait à cheval, car son cheval était presque toujours sellé et bridé; quelquefois même il prenait son violon pour se prouver à luimême que rien n'est sérieux et que ce n'est pas la peine de prendre le mors aux dents pour arriver plus vite au tombeau.
Il n'y avait que mon père qui fût plus ignorant que mon grand-père. Entendons-nous : Il savait par cœur le grand livre de la nature; nul n'avait mieux étudié les richesses des montagnes, des vallées, des bois, des prairies; nul n'était meilleur cavalier, nul n'était meilleur astronome. Encore une chose qu'il connaissait bien, c'était la femme ; mais en dehors de la vie en action, il ne fallait pas vouloir remuer en lui beaucoup d'idées. 11 n'était pas plus familier avec la littérature qu'avec les arts. Il eût été fort embarrassé de trouver un beau vers dans les poètes, ou un chef-d'œuvre dans un musée. Mais il n'était pas embarrassé du tout de trouver une compagnie de perdreaux ou de courre un sanglier.
Savoir c'est perdre. Avec cette ignorance quel amour profond de la famille et de la maison — et des bêtes ! — Pour lui c'était un monde, c'était tout le monde !
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Profil d'une mère
Le père est un père, mais c'est un maître. Quelle que soit sa bonté pour l'enfant , l'enfant n'oublie jamais que sous le regard attendri il y a l'œil sévère. Mais la mère 1 Si l'image de Dieu est visible sur la terre, c'est dans la figure d'une mère. Quel abandon dans l'amour ! Elle donne son âme, elle donne son cœur, elle se donne toute à son enfant, sans autre pensée que de vivre et de mourir pour lui. C'est plutôt la mère que la maîtresse qui a le droit de dire : — Toi, c'est moi. — La mère abdique les joies de la femme pour les joies de la mère. Ce qui donne à la religion chrétienne un si profond caractère humain, sous l'auréole de sa divinité, c'est la présence de la mère de Jésus, c'est son culte pour son fils, c'est sa douleur, c'est sa transfiguration. Je n'ai jamais compris pourquoi les protestans avaient supprimé cet admirable symbole de divinité dans la Mère. Quel mauvais lait Luther avait-il donc bu au sein de la sienne ! Pour moi , j'ai toujours adoré Marie parce que je ne l'ai jamais vue dans ses images sans penser à ma mère.
Et je n'ai jamais regardé ma mère sans lui trouver, dans sa douceur pour ses enfans, je ne sais quoi du sourire de Marie jouant avec il bambino. Une femme qui vous regarde, même si c'est une femme qui vous aime, ne dévoile jamais par ses yeux les derniers horizons de son âme, comme si elle pressentait les jours
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d'abandon; tandis que la mère n'a pas un masque pour son enfant, elle l'aime jusqu'à l'infini, jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu.
Si on a trouvé un symbole admirable pour la charité, c'est qu'on a mis l'image de la mère allaitant un enfant, en portant un autre sur son bras, en traînant un troisième à son manteau, mère pour tous les trois, mère pour ceux qui sont venus, mère pour ceux qui viendront.
J'ai vu ma mère dans cette adorable attitude : elle n'avait que quatre enfans, mais elle regrettait de n'en avoir pas treize comme sa mère. Ici le chiffre treize n'a pas porté malheur, puisque ma mère était le treizième enfant et qu'elle a passé très vertement sa quatrevingtième année, ayant encore sur le front toute sa couronne de cheveux blonds, tant son amour pour ses enfans et ses petits-enfans avait perpétué sa jeunesse. Et pourtant, avec quelle prodigalité elle nous a donné son lait et son tems ! Et quel bon lait nous avons bu! Les médecins lui disaient qu'elle mourrait à ce régime. Mais elle disait gaiement : « Que m'importe de mourir, si je vis en eux*! »
* Je n'ai jamais eu pour mes enfans l'oeil sévère du père, parce que j'ai toujours voulu leur faire oublier que leur mère n'était pas là. Ils n'ont pas eu comme moi les adorables caresses, les douces paroles, la riante sollicitude d'une mère. Ils n'en ont vu que l'image. Mais ils ont la religion de la tombe qui se rouvrira. Henry n'a pas fait une seule action sérieuse dans sa vie sans aller demander conseil au tombeau. La veille de partir pour la guerre, il a fait tout un voyage pour aller s'agenouiller dans la chapelle de Bruyères. Quand il a eu la croix pendant la guerre, il n'a pas voulu la porter avant d'avoir fait le même voyage. Ne pouvant embrasser sa mère, il a embrassé la mienne.
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Elle s'est évertuée à nous donner aussi la vie de l'âme. C'est elle qui nous a appris à lire dans \tsContes de Perrault : elle pensait qu'il faut du merveilleux: dans l'imagination pour traverser les réalités brutales. Comme elle avait raison ! Kivarol disait : « L'histoire de ma vie est si ennuyeuse que je crois être à la représentation d'une pièce de Mercier. » Et il se mit à lire les Contes de Perrault. Quand on a commencé par là, on s'obstine à courir les chemins romanesques. C'est toujours cela de gagné, car si les autres sont plus sûrs, on y meurt d'ennui.
Quoique ma mère craignît tout pour nous, elle avait la hardiesse d'esprit qui brave le danger et qui le détourne à force de vaillance. Ainsi je n'avais pas six ans qu'elle me plantait sur un petit cheval ardennais qui m'emportait,sans que jesongeasseàleconduire, jusqu'à l'école de Bruyères à près d'une lieue de Montbérault. Le cheval qui était plus intelligent que moi, et qui ne faisait pas l'école buissonnière, s'arrêtait devant la Pierre de la reine Blanche, ainsi nommée parce que la mère de saint Louis était là descendue de cheval en allant en pèlerinage à Saint-Pierre-cn-Valbon. Je descendais, tout comme la reine Blanche, sur le marchepied traditionnel, sans risque de me casser le cou. Et pendant que je dévalais vers Bruyères, le cheval retournait gaiement à Montbérault ; par exemple, il lui arrivait çà et là de s'attarder un quart d'heure dans un champ de luzerne ou de sainfoin; le plus souvent il regagnait sans perdre de tems l'écurie, où l'attendait un picotin d'avoine. Ma mère allait à sa rencontre pour lui faire des caresses et pour lui donner du sucre. Elle le questionnait du regard, comme pour s'assurer que j'étais arrivé à bon
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port. Il vaut souvent mieux confier son fils aune bête qu'à un homme ou à une femme : l'homme pourrait entrer au cabaret et la femme pourrait s'attarder avec son amoureux. Ma mère confia ainsi mon frère à un autre petit cheval tout aussi bon messager. Elle lui confia même mes sœurs, mais mon père veillait, lui qui courait toujours la montagne. Mes sœurs n'avaient peur de rien. La plus jeune a payé cher sa hardiesse devant le danger. C'est elle qui, bravant l'Océan sur le rocher de Penemarck, fut enlevée atout jamais, jeune encore, belle toujours, par une vague légendaire.
Ma mère était debout la première et la dernière. Je ne sais, en vérité, où cette femme svelte et délicate trouvait cette force toujours renouvelée. Que de fois nous la surprenions prêchant ses gens d'exemple. Et quel amour pour ses enfans! La muse de la famille, c'est la mère. Nous arrivions souvent à point pour rompre une de ses exquises galettes, qu'elle arrosait d'une bouteille de vin de la comète depuis longtems couchée dans le sable. Ah! qui me montrera jamais de ces galettes savoureuses qui avaient la couleur chaude du froment bien mûr et qui répandaient je ne sais quelle bonne odeur de bruyères, de sarmens et de genêts ayant flambé dans le four!
Il y avait pourtant les jours de larmes. Mais quelle résignation courageuse par le travail : elle mettait la main à tout avec une grâce charmante. Elle aimait le linge jusqu'au fanatisme; aussi comme on récoltait du lin chez nous ; je la vois encore, un arrosoir à chaque main, mouillant sur l'herbe les rubans de toile qu'elle voulait blanchir plus vite. Quand le foin était fauché, on l'a vue plus d'une fois dans la prairie encourageant les
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faneuses par son exemple ; aucune ne secouait comme elle la fauchée odorante pour que l'air pénétrât plus vite. Combien de fois, nous qui étions à ses trousses, nous a-t-elle roulés dans le foin, riant de nos cris et tombant elle-même pour mieux nous embrasser.
Elle aurait bien pu se croiser les bras, comme nos voisines des fermes et châteaux d'alentour, mais elle était si heureuse de cette vie active et féconde, qu'elle n'aurait pas changé son sort pour celui d'une princesse des Contes de Perrault. Elle était née en cette terrible année 1793 qui marque dans l'histoire une date de sang. Son père qui était venu au monde en pleine Encyclopédie, républicain très accentué, mais non pas jusqu'à l'échafaud, ne voulut pourtant point lui donner le nom de Floréale, comme il donna à un de mes oncles le nom de Fructidor; mais il lui donna le nom de la Sagesse antique : Sophie. Ma mère n'en fut pas moins très bonne chrétienne; elle n'a jamais vendu sa part de paradis. Les révolutionnaires d'aujourd'hui, dont plus d'un est mon ami, voudraient bien arracher de mon cœur cette vieille légende que ma mère y a imprimée à vif; mais les plus beaux raisonnemens ne m'empêcheront pas, après avoir eu l'irréparable malheur de perdre ma mère, de conserver l'espoir de la retrouver dans je ne sais quel coin de l'Infini, — pourquoi ne pas dire le Ciel ? — souriant encore du beau sourire qui a pris mon âme et me rouvrant ses bras que la mort a croisés sur son sein. Ne permettons pas à la mort d'inscrire sur les tombes aimées les mots du Dante sur la porte de l'Enfer.
Ma mère ne m'a pas mis au monde dans un temps pacifique, puisque je suis né à l'invasion des Cosaques.
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Elle était sur le point d'accoucher quand ils la poursuivirent dans les vignes pour cette raison que, tille du maire, elle devait savoir où étaient les trésors de la ville. Un de ces sauvages lui donna un tel coup de lance, que s'il ne fût survenu un officier russe, ma mère eût accouché dans les vignes, où nous serions restés tous les deux. Mais c'était la vigne du Seigneur, puisque ma mère fut sauvée par l'ennemi lui-même. On la transporta à Bruyères, où je vins au monde avec la marque de la lance.
Voilà pourquoi, à un déjeuner à Saint-Cloud, Napoléon III me donna, comme à un soldat blessé aux batailles de l'Empire, la médaille de Sainte-Hélène que pour l'exemple il portait ce jour-là.
Ma mère avait beaucoup d'esprit argent comptant. A la cinquantaine de son mariage, elle disait tant de jolies choses qu'un journaliste prit un crayon et un revers de lettre pour noter quelques mots : « Chut ! lui dit-elle, il ne faut jamais écrire ces choses-là : Les paroles sont des oiseaux qui passent, qui chantent et qui s'envolent; ce n'est pas la peine de les attraper, car il en viendra d'autres. »
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Nous avons deux mères qui nous font à leur image. Notre seconde mère, c'est la nature. La nature, elle aussi, façonne notre corps et notre âme; elle leur donnele reflet de ses couleurs ; ce n'est pas seulement ma mère qui m'a fait blond et pâle, avec un sang rouge, c'est mon pays. A Bruyères, tout est vivant, rien n'est heurté, rien n'est sauvage, ni les hommes, ni les ombres, ni les montagnes, ni les forêts; tout se fond harmonieusement, comme une palette de Diaz. Il y a bien çà et là quelques rochers qui hérissent les montagnes : mais ces rochers sont couverts de mousse, de lierre ou d'églantiers. Quelques sources vives jaillissent des collines, mais elles se promènent bientôt nonchalamment dans quelque lit de fleurs aquatiques. Point de sombre solitude, point d'aspect sauvage, point de flanc déchiré; la nature sourit à chaque pas sous les moissons et sous les vendanges. En avril, les pêchers, les cerisiers, les pommiers s'étoilent de fleurs et répandent sur les marges vertes des chemins la neige odorante du printems. Je ne parle pas des jardins emparadisés par les haies d'aubépine et de roses sauvages. En juin, quand les filles vont aux bleuets, quand les coquelicots rient dans le trèfle, c'est un beau spectacle de voir onduler à l'infini les fromens et les seigles qui se dorent et s'argentent sous le soleil fécond. En septembre, depuis
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l'enclos qui répand une odeur de pomme jusqu'à la vigne où déjà la grive inaugure ses ivresses, c'est toute une chanson qui réjouit le cœur, la vieille chanson des vendanges dont Noé a donné le refrain avant les Grecs : Evohé !
Ce tableau des paysages de Bruyères m'a ravi dans mon enfance. C'était un peu les paysages de Ruysdaél, d'Hûbbema, de Berghem, assombris là-bas par le voisinage des grands arbres du bois de la Geule, de la forêt de Lavergny, ou de la haute futaie des Vertus; mais égayés ici par ces tilles épanouies qui vont sarcler les vignes, couper les asperges ou faner le foin. Oui, Ruysdaël dans ces buissons et ces rochers ; oui, Hobbema dans ces longues avenues dont le silence est troublé par la roue toute écumante d'un moulin; oui, Berghem avec ces lavandières qui se font des niches en frappant l'eau de leurs battoirs, ou avec ces paysannes juchées sur des ânes qui passent le gué pour aller au marché.
Tous ces tableaux variés me prenaient les yeux et l'esprit. Je demeurais des heures ébloui et confondu. Depuis les horizons éloquens qui me parlaient de l'infini jusqu'à la touffe d'herbe qui me disait, elle aussi, les merveilles de la création, tout me charmait, les formes et les couleurs. Mon âme communiait dans la vie universelle. Tout jeune, pendant que mes petits camarades dénichaient des nids d'oiseaux ou grapillaient dans les vignes, je restais souvent à mi-chemin, heureux de me trouver seul, je me couchais les bras ouverts et j'embrassais la terre avec effusion. Et, sans savoir pourquoi, je pleurais. C''est que j'embrassais ma seconde mère.
Le sacre de Charles X, la déesse de la Raison et le soldat de V Empire
Mon père me conduisit au sacre de Charles X. Dans nos campagnes lafigurede Napoléon dominaittout. on m'avait tant parlé de cette grande figure, qu'elle me cacha celle de Charles X; j'étais humilié de ne voir qu'un roi quand j'aurais pu voir un empereur. C'est en vain que les professeurs s'efforçaient de nous masquer l'histoire par des grimaces : les simples gravures qui pavoisaient la cheminée des chaumières en disaient plus que tous les professeurs ; le roi galant homme qui avait ramené en France un Français de plus, ne passionnait pas les esprits. On avait vu tant de choses en un quart de siècle qu'on croyait n'assister qu'à une comédie ; le roi luimême était-il bien convaincu quand il voyait autour de lui les derniers maréchaux de l'empire, comme Moncey, sourire avec raillerie en pensant que Dieu protégeait beaucoup trop la France depuis les cathédrales jusqu'aux pièces de cent sous.
Tout ce qui m'a frappé, c'est le carrosse royal; mais ce qui m'a frappé aussi, ce sont ces paroles dites par une vieille républicaine qui était de notre compagnie. Elle avait représenté à Laon la déesse de la Raison; elle se souvint de son rôle en parlant ainsi : » Oui, un carrosse tout frappé d'or. Il n'en avait pas un si beau que cela quand il rentra en France, et ce n'est pas dans celui-là qu'il fichera encore le camp. »
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C'était sur la place du Parvis ; tout le monde se mit à rire autour de nous, moins mon père, qui par un chut imposant tempéra la verve de la déesse de la Raison. Nous avions quatre stalles pour la cérémonie, nous étions cinq, mais je m'arrangeai si bien que je passai dans les jupes de la déesse de la Raison. Une fois dans la cathédrale, elle continua ses mordantes apostrophes, ce qui ne m'empêcha pas, tout en riant un peu, d'être ému par la cérémonie. Le roi avait une belle tête sous sa couronne de cheveux blancs, sinon sous sa couronne de roi. iMon père me souleva au-dessus de lui pour voir cette grandeur au bord de l'abyme *.
La vie est un rêve, une comédie, un drame. Chateaubriand a dit : « Les Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers ; la vie de Napoléon fut-elle autre chose qu'un poëme ? » Chateaubriand a pu dire des Bourbons qu'ils jouaient gaiement une tragédie.
Il est à remarquer que le sentiment napoléonien se perpétua bien plus profondément dans les provinces de France où la guerre avait causé plus de désastres. N'est-ce pas l'histoire de beaucoup de femmes, qui aiment ceux qui les battent ?
Après le sacre, Charles X, entrant dans le palais archiépiscopal, vit un vieux soldat, qui avait perdu un bras à Dresde, qui fumait au soleil et semblait ne pas se douter qu'on eût sacré Charles X. On reconnaît les vieux soldats,
* Le hasard qui n'est pas aveugle nous mit à côté du général La Houssaye,que mon grand-oncle, le général Houssaye, avait sauvé dans une bataille. Il me trouva gentil et m'offrit de m'emmener à Paris et en Bretagne pour me préparer à la vie du soldat, la seule vie selon ses idées. Changea-t-il d'idée en 1835, le 4 août, quand son fils, le vicomte de La Houssaye, se battant pour Don Carlos, fut saisi et fusillé par les Christinos ?
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même s'ils n'ont plus l'habit militaire. Charles X ne s'y trompa point. Il fit appeler ce fumeur qui manquait de respect à son souverain. Le soldat obéit. « Eh bien! mon brave, il paraît que la pipe est une amie? — Oui, dit le fumeur en montrant sa pipe qui n'était pas encore éteinte : voilà qui console de tout. — Vous n'êtes donc pas content? — Oh! sire, je sais bien qu'aujourd'hui, à Reims, tout le monde est content ; mais, moi, je ne suis pas de la fête. — Pourquoi donc? — C'est que, voyezvous, j'ai été d'un autre sacre. »
Charles X avait l'esprit d'à-propos. « C'est bien, mon ami, il ne faut jamais oublier ceux qui vous ont conduit à la victoire. Pourquoi n'étes-vous pas aux Invalides?
— Parce que j'aime mieux une petite marmite dans mon pays; d'ailleurs, je suis content de vivre de ma croix.
— Aussi je n'ai pas voulu vous faire l'aumône, j'ai seulement voulu vous dire bonjour. »
Charles X salua, et le soldat s'inclina. « C'est pourtant unbon diable, j) dit-il en regagnant sa place au soleil.
Une heure après, le soldat apprit par un aide de camp que le roi lui donnait une pension de trois cents francs. « Eh bien ! dit Jean Lapie (ou Latapie), j'achèterai deux rubans par an au lieu d'un. »
Cette petite histoire fut plus glorieuse au roi que toute la cérémonie du sacre. La déesse de la Raison porta un toast le soir à Charles X, et elle chanta Vive Henry IV, comme pour rappeler au roi ses origines de vert galant.
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Les seins de marbre et les seins de chair
Je commençais à rire avec mes petites voisines, fuyant la com.pagnie des garçons pour celle des filles, mais surtout des filles plus grandes que moi. Sous prétexte de cousinage je les embrassais, tout en me nichant sur leur sein avec de vagues aspirations vers les voluptés lointaines.
J'avais vu beaucoup de>culptures dans les églises, mais je n'avais pas encore vu de statues, ni à Reims ni à Laon, ni dans les châteaux voisins, lorsqu'un beau jour on déterra un admirable torse d'Aphrodite. Ce n'était qu'un fragment de la beauté souveraine, mais je sentis que c'était superbe. Les briseurs de statues n'avaient pas frappé les seins qui étaient adorablement modelés. Il me sembla que c'étaient les yeux ou la figure du torse. Jusque-là je n'avais vu un sein que sous les lèvres d'un enfant, une' coupe renversée pleine de lait, mais je compris alors que cette chose utile était une chose agréable, puisque les deux seins de marbre donnaient la vie et l'expression à ce torse antique que j'avais sous les yeux. Fut-ce pour cela que les jours suivans je m'évertuai à voir des seins en chair ?
J'ai senti les premières morsures des voluptés devant le spectacle de deux seins blancs légèrement agités par le mouvement que se donnait une paysanne pour broyer du chanvre. Elle était presque nue. Elle n'avait au-dessus de sa jupe qu'une chemise grossière à demi tombante et presque transpercée par la pointe des seins. Elle
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n'était pas seule à son travail, trois autres chanvrières s'agitaient à côté d'elle. Mais celles-là, quoique tout aussi jeunes, n'avaient pas l'orgueil du corsage. J'étais là comme un chien en arrêt ou plutôt comme un rapin qui, tout en admirant la silhouette d'une femme, cherche à la déshabiller, pour faire une étude du nu, mais en même temps pour mordre du regard les beautés cachées. C'était d'ailleurs un tableau digne d'un peintre, s'il eût compris la désinvolture innée de lapremière broyeuse de chanvre, dont les seins étaient d'autant plus accentués qu'elle paraissait mince et délicate. Ses compagnonnes étaient toutes d'une pièce, courtes et ramassées, tandis qu'elle-même aurait pu nouer la ceinture de Vénus. C'est que sa mère avait forfait à l'honneur et s'en étaitfaitconterpar M. de B — , gentilhomme de la montagne, qui chassait sur les terres d'autrui; si bien que cette fille, qui devait à sa mère des seins abondans, rappelait sans lesavoir les nobles attitudes de son père « Qu'estce qu'il fait, le collégien .> dit une des chanvrières. — Je regarde ce qui se passe. — Ce qui se passe ! dit une autre en rajustant sa chemise, ne dirait-on pas qu'il est au spectacle. — Oui, mais ce n'est pas vous que je regarde. — Je vois bien, vous regardez les seins de Reinette, croyez-vous donc que les autres n'en ont pas } — Pas beaucoup.» La chanvrière se redressa pour montrer ses seins, les autres l'imitèrent, moins Reinette qui avait rougi et qui se détournait avec une poignée de chanvre.
Je rougis moi-même. C'était à deux pas de la fontaine minérale de Bruyères. Je me sentais altéré et j'allai ouvrir ma bouche à la gueule du lion. Une pépinière me masquait ; mais je voyais encore les broyeuses de chanvre
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à travers le feuillage des jeunes tilleuls. Cette fois ce fut une comédie: les chanvrières s'étaient piquées au jeu. Les trois jalouses de Reinette avaient sorti chacune un sein comme pour lui disputer le prix. Ce n'étaient pas les trois Grâces. Reinette fière et chaste dédaigna la lutte, cette lutte à armes courtoises s'il en fut ; mais quoiqu'elle ne montrât pas son sein, ce fut le seul qui me resta dans la mémoire et qui me troubla les jours suivans; car la fontaine minérale ne me désaltéra point.
Mi
Comment j'ai dansé sur un volcan
'ais je commence à m'ennuyer de moi-même. Je .franchis tous les enfantillages pour entrer dans ma première jeunesse, vers ma seizième année.
Combien de jeunesses j'ai vécues jusqu'à l'étéde la Saint-xMartin qui est la dernière! C'est celle que je savoure à la chute des feuilles, comme un dernier rayon de soleil sur les grappes oubliées dans les vignes de la vie.
Je songeais à Paris; mais comment y aller? Un grandoncle me paya ce luxe. C'était un peintre de la duchesse de Berry, un Lorrain nommé Frûndt, qui avait épousé ma grand'tante, Rose Mailfer, qui fut élevée au château de la Bove par la duchesse de Narbonne et les Dames de France, filles de Louis XV, pendant que mon grandpère sculptait les boiseries de la chapelle et des salons.
8o Les Confessions
Les Dames de France l'avaient emmenée à Versailles en sa première jeunesse, dans tout l'épanouissement de sa beauté fièrc et robuste. La beauté était fort bienvenue à la cour de Louis XVI, quoique lui-même n'y prît point garde, mais la cour de Louis XVI, c'était surtout la cour de Marie-Antoinette. Comme on la savait la cousine du marquis de Condorcet, tout le monde lui fit bon visage. Ce fut dans un voyage à Sèvres, à la suite de la cour, qu'elle rencontra le tout jeune Frûndt, qui décorait un déjeuner pour Marie -Antoinette. On s'épousa en toute pompe, grâce à la reine qui donna la corbeille.
Mon grand-oncle Frûndt devint plus tard peintre ordinaire de l'impératrice Joséphine, puis de madame la duchesse de Berry, sans jamais s'inquiéter de la politique, disant que la palette d'un peintre représente toutes les couleurs. C'était surtout un aquarelliste et un miniaturiste. Il portraitura toutes les femmes célèbres du Directoire, de l'Empire et de la Restauration. J'ai encore de lui quelques crayons d'un style libre et gai. Je garde à ma cheminée une petite miniature de sa femme, qui est un chef-d'œuvre et qui prouve que ma tante fut dans son tems une femme à la mode. Elle mit au monde deux fils qui passèrent par l'École polytechnique et qui tous les deux furent tués à la bataille de la Moskowa. Ma tante les pleura toujours, ces deux jeunes héros qui avaient marché si vite jusqu'à la mort.
Mon oncle et ma tante étaient venus se retirer du monde à Bruyères pour être tout près de mon grandpère. Je me vois encore dans leur petite maison toute pleine de tableaux, tout encadrée de fleurs. C'était le miracle des roses. Mais ma tante disait tristement : « Mon cœur n'est pas là. !> Son cœur était dans les batailles.
L'Ecole buissotiniire
Le directeur de la manufacture de Sèvres occupait encore çà et là mon grand oncle. D'ailleurs, quoiqu'il ne donnât plus de leçons à la duchesse de Berry, elle ne l'avait pas oublié et elle raccucillait toujours avec sa grâce bien connue.
En juin 1830, il me parla de faire avec lui le voyage à Paris, voulant m'initier lui-même aux chels-d'œuvre du Louvre. 11 m'avait vu admirant ses tableaux ; il jugeait que j'étais doué de l'œil artiste, ce qui n'était pas commun â Bruyères; aussi de tous ses neveux j'étais le seul qu'il reçût dans son atelier. Je dessinais quelque peu, il me fit barbouiller des paysages.
Le voyage à Paris étaitalors comme un voyage au bout du monde. On partait de Bruyères à huit heures du matin : on prenait à Laon la « diligente » à dix heures. On dinaità Soissons â quatre heures et on arrivait â Paris le lendemain matin, au point du jour, cahoté, moulu, anéanti. 11 est vrai qu'on avait fait trente-trois lieues ! C'était déjà un rude progrès sur le coche, aussi disaiton (' la diligente ». Ma mère versa une larme et me recommanda à Dieu. Mon père, qui voyait de loin, n'augura rien de bon de ce voyage sans lui, et à perte de vue, mais il me laissa partir. Mon oncle promit de me ramener au bout de vingt jours. Selon lui, j'étais encore un enfant, je serais un homme à mon retour. Je me promettais toutes les fêtes des yeux ; jamais on n'a commencé à lire un conte de fées dans son enfance avec plus d'éblouissemens que je n'en eus dans ce voyage à Paris. Les provinciaux ne vont voir que les boutiques, les collégiens que les décors de l'Opéra et les charmeries du ballet ; grâce à mon oncle qui m'ouvrait les yeux, grâce peut-être au sentiment de l'art qui était déjà bien vivant
en moi, je vis Paris par ses monumens, ses musées et ses femmes. Je remarquai que par les femmes surtout Paris était une autre nation. J'avais quelque peu voyagé àReims,à Soissons, à Compiègne, à Saint-Quentin, à la Fère ; les femmes étaient toujours des ChampenoiiSes ou des Picardes, — des femmes comme partout, — tandis que les Parisiennes me semblaient pétries d'une autre pâte, — pâte tendre, comme à Sèvres. « Oui, me dit mon oncle, les Parisiennes sont des créatures tombées du ciel comme par miracle, mais au fond ce sont des provinciales déguisées. Paris est une serre chaude pour les femmes; elles y deviennent plus blanches, plus fines, plus adoucies, plus sveltes, plus belles ; autrefois c'était Versailles qui « finissait » les femmes : par exemple, la tante, que j'ai trouvée à la cour de Marie-Antoinette, étaitune Champenoise pursang, mais là-bas je me suis figuré, en la voyant, qu'elle était née dans l'Olympe. C'est que les femmes ont des privilèges que les hommes n'ont pas : par exemple, les provinciaux ont beau aller à \'ersailles et à Paris, ils restent toujours provinciaux, à moins qu'ils ne soient des diables à quatre comme moi, qui jettent de bonne heure aux orties la défroque originelle. »
Le lendemain, mon oncle me dit en écrivant à M""^ la duchesse de Berry : « Je te ménage une surprise. — Quelle surprise, mon oncle } — Chut ! attends à demain. » Le soir même, il m'annonça d'un air de triomphe qu'Userait invité à la fête du Palais-Royal. Je ne comprenais pas. Or, ce n'était rien moins que la fête où on dansa sur un volcan. « Et toi aussi tu en seras. » Voilà comment j'entrai de plain-pied dans l'histoire.
Mon oncle avait supplié sa protectrice pour une invi-
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tation de M. le duc d'Orléans ; c'était une faveur non pareille, mais il promettait de payer cette bienvenue par des croquis de toute la cour. Il avait déjà peint le roi de Naples, dans un voyage en Italie; il le voulait peindre encore. La cluchesse de Berry ne le laisserait pas à la porte. Bien plus, il lui demandait une autre faveur : celle de lui conduire un collégien qu'il aimait comme son fils, un poète en herbe que la duchesse un jour au château de Pierrefonds avait daigné embrasser tout enfant, grâce à ses longs cheveux bouclés.
Mon oncle reçut une double invitation. « Voilà, me dit-il, l'occasion de ne pas laisser tes louis d'or dans ta poche. Pour une pareille fête il faut que tu sois habillé comme un prince. » Je ne voulais pas retourner à Bruyères avec mon argent, aussi je donnai carte blanche à mon oncle pour être prodigue tout à son aise. Le petit Champenois ne fut pas indigne des hôtes illustres du Palais-Royal. D'ailleurs lajeunesse a droit de cité partout, parce qu'elle est la jeunesse et parce que tout homme qui entre dans la vie sera peut-être un homme de marque. J'entrai donc dans le monde par la grande porte. Ce ne fut qu'un flux et un reflux du Paris héraldique. Toute la cour passait et repassait dans une double haie de courtisans. Ce qui me frappa de prime abord, c'est qu'on n'avait pas l'air gai. Je croyais ingénuement qu'on venait à un bal en figure de fête, mais hormis le roi Charles X qui souriait toujours, même dans la mauvaise fortune ; hormis M"* la duchesse de Berry qui avait gardé je ne sais quel rayon du soleil de Naples ; hormis le duc de Chartres et le duc de Nemours, beaux comme des princes de contes de fées, toutes ces figures de cour ressemblaient à des figures d'acteurs qui en
8^ Les Co7ifessio7is
sont à la cent et unième représentation. On jouait son rôle sans entrain comme si on ne croyait plus à la comédie. Et pourtant, si quelqu'un croyait à la tin de la pièce pour les Bourbons, ce n'étaient certes pasCharlesX ni les courtisans. On s'imaginait à la cour que c'était bien assez en France d'une révolution. Qui donc oserait s'armer encore contre cette royauté de droit divin ? Et voilà pourquoi un dansait sur un volcan. Le mot fut bien naturellement dit par le comte de Salvandy, parce que le roi du \'ésuve était là, mais c'était le mot d'un homme politique qui voyait plus loin que les gens de cour.
Le roi de Naples semblait déjà penché vers sa tombe ; la fête était pour lui, mais il n'était pas de la fête. Il lui fallait obéir aux lois de la grandeur. Je me disais en le voyant: « Ce n'est pas la peine d'être roi. » Charles X faisait mieux son métier. Pour Charles X, d'ailleurs, être roi, n'était-ce pas faire le beau?-
La fête qui avait été trop officielle jusqu'à une heure du matin, c'est-à-dire jusqu'au départ des Burgraves couronnés, devint plus vive, plus gaie et plus bruyante.
Les rois font peur à ceux qui s'amusent. Mon oncle qui veillait à tout me donna une danseuse qui était vieille comme le monde. Il l'avait connue sous le Directoire ; mais à moi tout seul j'en trouvai une seconde qui était charmante. Je ne lui ai pas demandé son nom, mais j'ai gardé son souvenir. Si je savais mieux peindre, à près d'un demi-siècle de là, je pourrais la représenter dans toute sa grâce aérienne, fagotée comme les femmes de cour de 1830, mais dans l'auréole des vingt ans avec une figure de Keepsake. « Ah ! me disais-je en soupirant, pourquoi n'a-t-elle pas un château à Bruyères ! »
L'École btiissonnière ^^
On était à la fin du quadrille quand M"- ki duchesse de Berry qui elle-même dansait comme la première venue, s'arrêta en passant pour dire.un mot à mon oncle ; il me montra du doigt en disant à la duchesse : « \oii3 voyez que j'ai bien fait de l'amener, puisqu'il danse . - Oui, répondit-elle, car il n'y a jamais trop de danseurs depuis que tous les gamins jouent aux hommes
politiques. » , , , u .^
Mon oncle me fit signe et me présenta a la duchés e qui me donna son gant à baiser. « Monsieur, me dit la duchesse qui disait toujours bravement ce qu'elle pensait, votre oncle m'a écrit que je vous avais embrasse au château de Pierrefonds, voilà ce que je ne ferais plus aujourd'hui - Madame la duchesse, les enfants ont des privilèges de rois, - Puisque vous êtes poète comme Alain Chartier, monsieur, vous mettrez cela en vers » Et la duchesse disparut au milieu de son monde. Par malheur, ma danseuse elle-même avait disparu et je ne l'ai pas retrouvée ! 11 faut bien que les rêveurs n'aient que des visions.
A la fin du bal, mon oncle sembla me réveiller d un songe Je me demandais en effet si je voyais un conte des Mille et une Nuits. « Tu ne sais plus où tu en es, me dit mon oncle. - Moi, répondis-je d'un air dégage il me semble que j'ai toujours vécu a la coui bh bien ! mon cher, si tu veux continuer à vivre dans le beau monde, tu n'as que deux partis à prendre : Etre soldat ou être artiste. Tu as vu tous ces beaux uniformes de hussards et de lanciers. Tu te souviens que je t'ai montré le baron Gros et le baron Gérard .^ Des artistes, mon cher. Il ne m'a manqué, pour être baron, que de faire de la grande peinture. H faut suivre sa
destinée ; les fauvettes ne sifflent pas si haut que les merles. »
Le surlendemain je reparus à Bruyères, sans faire la Révolution de juillet, triste comme après un feu d'artifice. Je n'en revenais pas de voir les maisons si petites, tant j'étais déjà habitué aux palais. En ce tems-là, quand on revenait de Paris, on était presque un personnage : il me fallut raconter mon voyage comme un La Pérouse échappé aux tempêtes. Celui-ci me demandait si j'avais vu le général Foy quoiqu'il fût mort et enterré ; celui-là si on parlait encore de la queue de Robespierre; celle-là me questionnait sur la couleur des robes de bal ; celle-là voulait que je lui représentasse les figures du cotillon improvisé cette nuit-là. Mes tantes étaient curieuses de me voir crayonner les silhouettes du duc de Chartres et du duc de Nemours, dont les gazettes parlaient comme de deux princes charmàns. Tout ce monde du Palais-Royal est encore vivant en mon esprit, parce, que le souvenir des jeunes années çrrave à l'eau forte.
Tems perdu
Pendant quelque tems je me trouvai bien seul dans ma tamille. Je me sentais dépaysé et je me demandais sérieusement pourquoi j'étais revenu. Quoique je
L'Ecole luiissoii)iic>-e 8 y
fusse dans l'air vif de la montagne, je ne respirais plus qu'à moitié : mon pays natal n'était plus mon pays. J'avais le mal de Paris. A quoi bon ces fermes et ces moulins pour moi qui ne voulais vivre que de tems perdu! Cette cour de laboureurs et de pâtres ne me trouvait plus assez rustique. Ces gens-là ne me semblaient plus dignes de moi, sans doute parce que je n'étais plus dignes d'eux. 0 sainte nature! 0 mère, ô sœur, ô muse! nature bien-aimée, comme je t'ai méconnue alors !
Je jurai de tout abandonner, la famille, la maison, la terre, les bois, les vignes, pour ce cap des tempêtes où tout le monde va chercher le naufrage.
Mais comment vivre à Paris sans argent, car je savais que mon père serait intraitable. 11 ne me restait que deux ressources, soldat ou poète. Et encore si j'étais soldat, comment arriver à Paris? Je parlai à mon père d'entrer à Saint-Cyr ; il me répondit qu'il avait deux raisons pour ne pas faire de moi un soldat. La première, c'est qu'il ne m'avait pas mis au monde pour me faire tuer; la seconde, c'est que s'il n'y avait pas la guerre, ce n'était pas la peine d'être soldat.
Je lui représentai qu'il était beau de mourir pour son pays. Il me répondit que sous la Révolution et sous l'Empire, les siens s'étaient bien assez fait casser la tête. On avait payé dans la famille la contribution du sang, il fallait laisser à d'autres ce plaisir-là. Lui-même avait été soldat et avait vu la mort de près : c'était assez.
L'homme le plus éloquent n'eût pas convaincu mon père ; ma mère seule avait prise sur lui, mais ma mère ne voulut jamais plaider cette cause. Je me résignai à attendre.
Le curé de Bruvères venait tous les samedis dîner
chez nous. I! m'apprit ce qu'il savait. Ce fut bientôt fait. Mais il me réapprit Dieu que j'avais mal appris au collège. Je commençai alors , sans le savoir, mon livre : Les destinées de Vâme, cherchant Dieu dans la nature et dans l'infini comme je cherchais des amoureuses idéales dans l'église.
Je fus toute une saison à courir les champs dès l'aube, respirant je ne sais quelle volupté délicieuse dans cette virginité de la nature, ayant encore les pâleurs, les indécisions , les innocences de la jeune fille qui s'éveille dans la jeunesse. La robe verte tout endiamantée sous le ciel bleu a des tons d'une douceur ineffable ; les dernières brumes qui vont s'effranger aux grands arbres et se perdre çà et là estompent harmonieusement le paysage et font voyager l'esprit. La nature avant d'éblouir son monde garde encore les airs discrets et pudiques d'une femme qui descend du lit. Elle sourit, mais dans la dignité d'une déesse, aux aubades des merles et des rossignols.
Je battais la campagne, secouant des pieds la rosée des touffes d'herbe, troublant les hyménées des infiniment petits, agitant les branches avec mon bâton de cornouiller, cueillant des rimes et des bouquets , croyant penser quand je n'étais qu'un rêveur plus ou moins éveillé. Voici trois sonnets de mes premières rencontres et mes premières rêveries :