‹ Les conflits du travail et leur solutionChapitre 13 sur 262 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE PATRON

1. Un mot rétrograde. — Sa réapparition. — Salariants et sala- ^iés. — Le préjugé de la supériorité de celui qui paye sur celui qui est payé. — IT, Le chemin de fer, Anzin et Saint-Gobain.

SALARIANTS ET SALARIÉS

Quand vous voyez reparaître certains mots du passé, vous pouvez être certain qu'ils traînent après eux toutes sortes de survivances et d'idées rétrogrades.

Tel le mot « patron ». Le patron est « le père de ses

ouvriers ». Ce sont ses enfants. 11 les fait travailler et les nourrit, il veille à leur bien-être matériel et moral, il entend leur faire du bien bon gré mal gré. M. Keller, âansY Ouvrier libre, a tracé les devoirs du « bon patron ».

« Patron », du mot latin « «patronus », dérive de « pater » père. Il était le maître à Tégard de l'affranchi, le protecteur à Fégard du client.

' Le mot « patron » correspond à l'idée surannée et très fausse, tirant son origine de l'ancienne conception de l'esclavage, que le travail est un « lien entre deux personnalités » : l'ouvrier et le patron.

11 implique une supériorité de la part de celui qui rémunère le travail sur celui qui le fournit. Cette idée est une survivance de la psychologie féodale. On la voit encore se manifester chez ceux qui mettent « les arts libéraux » sur un piédestal dominant les arts mécaniques! Cependant ceux qui se livrent aux arts libéraux sont des salariés sous une forme ou sous une autre.

On ne trouve pas le mot « patron » dans le Code civil. La loi de 1806 sur les conseils de prud'hommes ne parle que des fabricants. Le recul des idées au delà de la Révolution française se manifeste dans notre « législation ouvrière ». Le mot « patron » apparaît dans le décret du 27 mars 1848 sur les conseils de prud'hommes, ainsi que dans les lois de 1880 et de 1884 et dans la loi de 1892 sur le travail des enfants et des femmes ; dans les propositions de loi plus ou moins paternalistes et socialistes, le mot « patron » est employé couramment. Il Test môme dans les publications de l'Office du travail. La loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail n'en a pas usé. On y trouve le mot plus juste, « chef d'entreprise », ou le terme usité dans la législation des mines « exploitant » de mines, minières et carrières.

LE PATRON 3

Mais M. Milleraod a réintroduit le mot « patron » dans son projet de loi sur l'arbitrage.

Les Anglais se seryent des mots employers et employed, pour désigner les chefs d'industrie et leurs employés. Les Américains, en dehors du mot workman^ ouvrier, se servent aussi des mots contractors et opéraiives pour désigner les chefs d'industrie et les ouvriers. Il paraît que le public attache en France au mot « salarié » une idée de mépris, comme s'il était humiliant pour un homme de recevoir un salaire en échange des services qu'il rend ou des produits qu'il livre î

CHEMIN DE FER, ANZIN Et SAINT-GOBAIN

Les houillères d'Anzin vendent du charbon au chemin de fer du Nord. Elles recauvrent une rémunéralion. Est-ce que les exploitants de ces charbonnages se considèrent comme inférieurs au chemin de fer parce que celui-ci les paie ; et les administrateurs et les actionnaires du chemin de fer qui sont payés par les voyageurs se considèrent-ils comme inférieurs au moutard qui va prendre un billet de 3* classe pour Saint-Denis ?

Saint-Gobain a acheté de la houille à Anzin et l'a payée. Anzin lui est-il inférieur? J'achète à mon tour un miroir fabriqué à Saint-Gobain. Je n'y mets aucun orgueil, et, au moment où je donne mes 80 centimes, je ne me crois pas investi de la moindre supériorité sur les directeurs et les administrateurs de Saint-Gobain.

Mais je ne crois pas non plus que l'administrateur d'Anzin, du chemin de fer du Nord ou de Saint-Gobain

4 Lk FIN DU PATRONAT

ait la moindre supériorité sur Touvrier qu'il paye en échange de ses produits ou de ses services.

Nous nous livrons à une suite permanente d'actes d'achat et de vente : on donne à celui-ci, oti reçoit de celui-là. C'est là toute la vie économique de nos sociétés modernes. Entre salariés et salariants, il n'y a qu'un contrat d'échange, et il n'y a supériorité ni de celui qui paie, ni de celui qui est payé.

Je ne renonce donc pas à me servir de ces deux termes salariants et salariés qui ont l'avantage de se distinguer nettement et d*exprimer un fait, en dehors de toute théorie sur le caractère et la rémunération du travail.

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