‹ Les conflits du travail et leur solutionChapitre 218 sur 262 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Leur fonctionnement.

Le Siècle publia le 7 février 1900 la lettre suivante de mon ami Louis Strauss, président du Conseil supérieur du commerce et de Tindustrie de Belgique.

Anvers, le 4 février 1900.

La question de l'association des travailleurs, soulevée danrs le Siècle par mon ami Yves Guyot, mérite de fixer Fattention des législateurs.

Les groupements par libres affinités constituent des forces utiles pour ceux qui s'unissent et favorables pour la collectivité, parce qu'ils augmentent la production dans des conditions économiques et facilitent la distribution naturelle des profits.

Nous avons, à Anvers, des associations d'ouvriers dites Nations, pour le déchargement et le chargement des navires, pour le mesurage et le pesage des marchandises et pour leur transport.

Cette qualification Nation vient de ce qu'à l'origine ces sociétés prirent un nom de peuple pour se distinguer les unes des autres. Leur origine remonte au xvi^ siècle ; mais elles n'ont pris une grande importance que dans la seconde moitié du xix« siècle quand on les a réorganisées pour les

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mettre à la hauteur des besoins du commerce international actuel.

Ce sont des associations dont le capital est représenté par des actions qui ont été attribuées aux membres en proportion de Targent qu'ils avaient versé; ces actions ou parts sont transmissibles après acceptation du nouveau compagnon par les autres associés, car tous sont actifs, tous doivent participer au travail. Ils s'occupent plus spécialement de la direction des brigades d'ouvriers manœuvres cjue l'on engage pour la manutention des marchandises, des formalités exigées par les administrations des chemins de fer, de la douane, etc., de la surveillance du pesage et du mesurage des marchandises, de la prise des échantillons, etc.

Les associés doivent être âgés de vingt et un ans au moins. Avant de les admettre, on s'assure que leur conduite ne laisse rien à désirer, qu'ils savent lire, écrire et calculer.

Il y a environ trente ans, ces associations de travailleurs se constituaient en sociétés en nom collectif et, après le vote de la loi sur les sociétés coopératives, elles profitèrent de cette nouvelle législation et se transformèrent en. conséquence.

Nous avons une trentaine de ces associations dont plusieurs comptent cinquante à soixante membres et occupent des centaines d'ouvriers. Toutes ces corporations ensemble font travailler journellement près de quinze mille ouvriers, les uns à la journée, les autres à la tâche, et leur paient un salaire moyen de 4.francs par journée pour les premiers ; les seconds, ceux qui travaillent à l'entreprise, gagnent 6, 8 et jusqu'à 12 francs par jour, et même davantage pour les ouvriers déchargeant les charbons.

Vers 1850, le salaire de ces manœuvres était de 1 fr. bO; vers 1875, il était de 3 francs.

Le nombre d'heures de travail des dockers est en moyenne de dix heures en été et de huit heures en hiver; les heures suppl^tneutaires étaient payées jusqu'en 1899 de 30 à 40 centimes. Mais l'intervention des meneurs socialistes a

imposé le salaire double pour lé travail de nuit et pour le travail du dimanche. Il en est résulté une. perturbation complète dans les aflaires, car dans ces conditions le commerce ne peut plus faire travailler qu'exceptionnellement en dehors des heures normales; bien des transports nous échappent et les ouviiers sont les premières victimes de leurs exigences.

Les associations des travailleurs du port sont installées dans de vastes locaux bien aménagés, avec écuries, remises et magasins. Chaque corporation possède, en moyenne, une cinquantaine de beaux chevaux de trait, des colosses tirant des charges de 4 à 5.000 kilos et coûtant de 1.500 à 3.000 francs; une centaine de chariots très bas pour la facilité de la manutention des marchandises, des charrettes, des cabanes, des grues roulantes, des milliers de bâches, des chaînes, des câbles, etc.

Chaque membre de l'association doit posséder au moins une action, une part du capital commun. Ces parts avaient, il y a cinquante ans, une valeur de 3 à 5.000 francs. Maintenant, elles se vendent de 15 à 30.000 francs.

La direction de chaque association se compose de plusieurs doyens élus pour un an à la majorité des voix en assemblée générale et toujours rééligibles.

Le doyen chef dirige les travaux de la corporation. Un doyen est généralement chargé du contentieux. C'est lui qui fréquente régulièrement la Bourse pour y recevoir les instructions des négociants, rendre compte de certaines démarches, de difficultés, etc. Un autre doyen est chargé de la comptabilité; il y en a un pour la caisse, un pour la surveillance du matériel.

Tous les associés sont au local à 6 h. 1/2 du malin en été et à 7 heures en hiver. Les doyens distribuent la besogne et puis chacun se rend à l'ouvrage, ceux qui sont chargés de la réception et du transport des marchandises partent avec les ouvriers engagés pour ce travail.

Chaque mois on partage les bénéfices entre les associés, après déduction de tous .les frais, y compris naturellement

Tenlretien et le renouvellement du matériel. Quelques associations ont constitué des fonds de réserve.

Cette organisation offre de sérieux avantages au commerce. On ne doit pas la confondre avec celle des anciennes corporations d'arts et métiers, qui n'ont laissé qu'un souvenir d'impopularité.

Ici, il n'y a pas de privilège, pas de réglementation abusive, pas d'intervention des pouvoirs publics pour favoriser ces associations qui, d'ailleurs, se font concurrence pour la clientèle du commerce et des armements et pour l'engagement des ouvriers. En outre, beaucoup de négociants ont leurs ouvriers et leur propre matériel pour la réception et le transport des marchandises; ils se passent des corporations et ont les mêmes droits que celles-ci.

Nos Nations n'ont donc aucune faveur spéciale, aucun privilège exclusif. L'autorité publique ne leur a rien concédé ; elles n'ont pas d'autres droits et elles ont les mêmes devoirs, les mêmes charges fiscales que les autres sociétés coopératives qui sont, en somme, des sociétés commerciales.

L'article 85 de la loi du 18 mai 1873 relatif aux sociétés porte : « La société coopérative est celle qui^ se compose d'associés dont le nombre ou les apports sont variables et dont les parts sont incessibles à des tièi's. Les Nations d'Anvers ne respectent pas toujours ce point. 11 est vrai que toutes les lois d'exception donnent naissance à des abus et chez nous l'on en constate tous les jours de très grands dans les coopératives de distillerie et dans les sociétés coopératives de consommation.

L'association pour réduire les dépenses des adhérents est excellente, mais elle ne doit pas réclamer des avantages exceptionnels. C'est une organisation pour l'approvisionnement à bon marché, une entreprise commerciale, industrielle ou financière dont on ne doit pas entraver l'existence, les progrès, mais qu'il n'y a pas lieu, non plus, de favoriser. On devrait la soumettre au droit commun et mettre celui-ci en rapport avec les exigences de notre civilisation.

Louis Strauss.

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