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LES CONSTRUCTIONS NAVALES ET LES SOCIÉTÉS DE TRAVAIL

M. Charles Roux, ancien député, industriel, a publié dans le Journal des Débats dés 25 et 26 septembre 1902 une étude importante sur la Marine marchande allemande.

Il disait :

Il est malheureusement certain que Touvrier français (je ne vise, bien entendu, que rouvrier des constructions navales, n'ayant pas à m'occuper ici des autres branches de rindustrie) produit moins que l'ouvrier allemand ou anglais. Il est facile de s'en rendre compte en comparant la maind'œuvre dépensée en France et celle dépensée en Angleterre ou en Allemagne, soit par 100 kilogrammes de matière travaillée, soit par tonneau de jauge construit. Ainsi, on constate qu'en France, pour 100 kilogrammes de machines construites, et d'après des statistiques offrant garantie, la dépense en main-d'œuvre est d'environ 50 p. 100 plus élevée qu'en Angleterre. Il en est de même pour les coques de navires, et cependant le salaire moyen de l'ouvrier anglais est de 40 à 50 p. 100 supérieur à celui de l'ouvrier français.

Cette différence de production peut être attribuée, dans une certaine mesure, et surtout dans le Midi de la France, à

« l'influence du climat, à celle de la nourriture et de Thygiène, qui, réagissant sur les forces physiques de Touvrier, diminuent sou rendement en travail. Toutefois, à' mon humble avis, la cause principale de cette infériorité est d'ordre purement moral.

L'ouvrier français part de ce principe entièrement faux que, pour s'assurer du travail, il doit produire le moins possible. Il borne donc ses préoccupations à faire le moins de besogne possible dans la journée et devient de plus en plus réfractaire au marchandage ou travail aux pièces.

Lors des dernières grèves de Marseille, le programme des revendications ouvrières, transmis au Syndicat des constructeurs par le maire de la ville, M. Flaissières, comportait les clauses suivantes : réduction de la journée à huit heures, augmentation des salaires et leur uniformité par catégorie d'ouvriers; suppression complète du marchandage et du travail aux pièces; interdiction de faire conduire deux machines-outils par le même ouvrier ; enfin, protestation contre l'emploi des machines-outils à grand rendement.

Le seul énoncé de ces prétentions prouve clairement l'état d'àme de nos ouvriers, du moins de ceux qui les dirigent et ont leur confiance, et montre une des principales causes d'infériorité de l'ouvrier français vis-à-vis des ouvriers anglais et allemands.

Ces derniers, en effet, travaillent aux pièces et recherchent ce genre de travail; non seulement ils acceptent le marchandage, mais ils en sont friands; ils en discutent le prix avec le patron ou le contremaître et arrivent ainsi à augmenter très sensiblement le salaire de leur journée, dont le taux moyen est cependant déjà supérieur à celui de l'ouvrier français ; mais la production de l'ouvrier anglais ou allemand, travaillant dans ces conditions, est telle que la main-d'œuvre totale dépensée sur l'objet manufacturé est moindre en Angleterre et en Allemagne qu'en France.

Un usage dont il faut souhaiter le développement dans les ateliers de construction est de faire construire par un même ouvrier, moyennant un supplément de paye, deux ou

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trois machines-outils automatiques n*ayant besoin que d'une surveillance limitée. Un ouvrier peut ainsi, sans fatigue supplémentaire, surveiller plusieurs de ces outils et il a tout intérêt à le faire ; mais l'ouvrier français, ou plutôt ceux qui le conseillent, estiment que cette pratique doit être écartée parce que le patron y trouve également son avantage.

L'uniformité des salaires par catégories d'ouvriers est la négation de la valeur individuelle, l'ouvrier laborieux et économe n'ayant plus aucun intérêt à produire davantage que le plus paresseux de ses camarades. Je ne citerai qu'un fait qui s'est passé dans plusieurs de nos chantiers de constructions navales. En Angleterre et en Allemagne les équipes de riveurs posent en^oyenne 300 rivets par jour et nous devons naturellement nous efforcer de nous rapprocher le plus possible de ce chiffre. On peut fort bien y arriver et on y est même arrivé. Plusieurs équipes de riveurs français, ardents au travailet bien entraînés, ont posé leurs 300 rivets sans excès de fatigue. Ils étaient enchantés du taux de salaire que ce travail leur procurait et ne demandaient pas mieux de continuer ; mais le Syndicat des riveurs s'est ému, il a mis le holà, et a imposé à tous les riveurs de ne poser que 150 rivets par jour, c'est-à-dire le nombre qu'atteignent les moins habiles et les plus paresseux d'entre eux. Il est bon d'ajouter que, dans cette occasion comme dans d'autres, ce ne sont pas les ouvriers des arsenaux de l'Etat qui ont donné le bon exemple.

L'ouvrier français montre malheureusement, en émettant de pareilles prétentions et en accordant du crédit à des utopies d'un autre genre, qu'il n'a pas le sens de la situation et de son véritable intérêt, pas plus que de l'intérêt général du pays.

J'écrivis à M. Charles Roux :

Je n'examine pas si des reproches analogues à ceux que vous faites aux ouvriers français ne pourraient pas être faits aussi aux ouvriers anglais et allemands sur qui vous me paraissez avoir quelques illusions.

Mais vous reconnaîtrez que ce n'est point en parlant de « rintérêt général du pays » que vous changerez la conception de malthusianisme économique fréquent chez nombre d'ouvriers. Cette considération ne les toucherait pas plus qu'elle ne touche un protectionniste.

11 faut donc chercher le remède ailleurs, en changeant les conditions du travail et le mode de groupement des salariés.

Aujourd'hui ils sont réunis en syndicats, dont Tobjet est vague, et qui, par la force des choses, deviennent, tôt ou tard, des associations de combat.

Pourquoi ne pas introduire dans l'organisation du travail les principes de l'association commerciale qui a transformé le régime de l'industrie et de la finance depuis un deniiftiècle ?

J'ai développé cette thèse dans de nombreux articles et entre autres dans une conférence que j*ai faite à Liège, en 1900, et dont je vous envoie un exemplaire.

L'expérience de cette forme d'association a été faite à Toulon même par un ouvrter, M. Gouttes, qui en exposa le mécanisme, le fonctionnement et les résultats dans sa communication au Congrès socialiste de Marseille de 1879, sous ce titre très exact : Associations ouvrières n^ayant ni outillage ni capitaux cT exploitation.

Je citais Texpérience faite par M. Gouttes et je terniinais ma lettre à M. Charles Roux, en lui disant :

Vous faites des reproches aux salariés.

Dites-donc aux salariants, mon cher ancien collègue, que l'intérêt de l'industriel est que les salariés soient incités à toucher toujours de plus hauts salaires, si son prix de revient est diminué dans une proportion quelconque, qui lui permette d'étendre ses débouchés et d'assurer un renouvellement plus rapide de son capital circulaut.

Les Sociétés commerciales de travail, c'est la substitution de l'entreprise au louage de services; c'est la généralisation du marchandage.

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