DANGERS QUE COURENT LES FONCTIONNAIRES
M. et M"'® Sydney Webb insistent sur les dangers que présente le poste de délégué pour celui qui y est élevé.
L'élévation d'un ouvrier au rang de travailleur du cerveau entraine un changement complet et soudain dans sa manière d'être. Au lieu de peiner chaque jour à une tâche fixée, il se trouve tout à coup maître de son temps, avec des devoirs qui, bien qu'exigeant suffisamment d'efforts, sont indéfinis, irréguliers et partant facilement négligés. Le premier de ses devoirs est donc d'exercer un contrôle sur lui-même.
M. et M^^^ Sydney Webb entrent dans des détails qui sont bons à méditer en France.
Nul malheur plus grand ne peut arriver à un trade uni(H nist énergique et actif, qui, à roccasion, boit un verre de trop, que de devenir un fonctionnaire salarié des Trade Unions. Quand il travaillait neuf heures par jour, à des travaux réguliers, son goût pour la boisson ne l'empêchait pas d'être un habile ouvrier et un brave citoyen. Un tel homme, devenant secrétaire général ou délégué d'un district, est presque inévitablement condamné à devenir un ivrogne habituel. Au lieu d'être astreint au travail à l'atelier et dans la mine, il peut aller et venir et la boisson lui est accessible à toute heure. De plus, il doit voyager, attendre dans les gares, stationner dans des villes où il a peu de choix où aller en dehors du public-house. Les périodes monotones du travail physique sont remplacées pour lui par un travail intellectuel inaccoutumé, des heures irrégulières, des périodes d'excitation et d'anxiété, pendant lesquelles il est poussé à boire avec presque chacun de ceux qu'il rencontre. De plus, l'ivrognerie habituelle d'un fonctionnaire des Trade Unions , quoique le frappant de discrédit, implique rarement ^on changement (p. 454).
M. et M""® Webb ajoutent que d'autres sont de rigides ieetotalers.
l'envie qu'ils EXCITENT
Voici un autre effet, inattendu celui-là, de Télévation d'un ouvrier à la fonction d'administrateur :
Nommé secrétaire d'une section, notre ami, quoique supérieur en énergie et en habileté à ses camarades, partage intimement leurs passions et leurs désirs. Sa promotion à un office salarié lui ouvre de nouveaux horizons et élargit ses idées. Une de ses fonctions est de servir d'arbitre. Il croit, presque comme un acte de foi, que, dans toute contestation, le capitaliste a tort et le travailleur a raison. Mais quand, comme délégué de district, il est obligé d'examiner les circonstances exactes des querelles, de négocier avec les employeurs, de conclure des transactions, il en vient à reconnaître de plus en plus que ses adversaires n'ont pas toujours tort. Ces affaires contentieuses n'augmentent point ses appointements, tandis qu'elles augmentent son travail et ses soucis. L'ancienne impression vivante des privations et de la sujétion des ouvriers s'affaiblit dans son esprit ; et il en arrive à regarder de plus en plus toutes les plaintes comme mal fondées et déraisonnables (p. 456).
Le phénomène est connu en France.
Voici la fin de l'histoire, prise sur le vif, d'un fonctionnaire des Trade Unions :
Souvent, l'employé payé d'une grande Trade Union est bien reçu et flatté par la bourgeoisie. On l'invite à dîner, et il admirera les maisons bien tenues, leurs beaux tapis, Taise et le luxe des appartements. Peut-être sa femme commencera-t-elle à êtfe mécontente. Elle parlera d'Un Tel, qui faisait son apprentissage avec lui, dans le même atelier,
qui est maintenant bien placé, et elle rappellera à son mari que s'il avait travaillé la moitié moins pour lui-même qu'il ne la fait pour les atitres, il pourrait être riche maintenant et vivre confortablement sans crainte du lendemain.
Il comprend lui-même la vérité de ces paroles. Il connaît beaucoup d'hommes qui, avec moins d'énergie et d'habileté que lui-même, sont devenus contremaîtres, administrateurs, employés, tandis qu'il reçoit un salaire de 2 liv. st. (50 fr.) ou de 4 liv. st. (100 fr.) sans aucune chance d'augmentation.
Les remarques de sa femme et de ses parents, ses propres réflexions, l'augmentation des années, le désir d'une bonne position dans la vie et d'un avenir assuré pour ses enfants et lui, un peu d'envie aussi pour ses amis les bourgeois, tout commence très insidieusement, silencieusement, inconsciemment, à produire en lui un changement de vue sur la vie.
Il va vivre dans une petite villa dans la banlieue. Il abandonne ses amis les ouvriers ; sa femme change ses relations. Avec les habitudes de son nouveau voisinage, il adopte de plus en plus ses idées. Graduellement il se trouve en désaccord avec ses collègues des Trade Unions^ qui n'acceptent plus ses propositions avec la même facilité qu'autrefois. Tout cela vient peu à peu, sans que chaque partie en ait conscience.
Il attribue la diminution de son influence à une coterie de mécontents ou peut-être aux vues sauvages des plus jeunes. Eux le considèrent comme un orgueilleux, poseur et apathique pour les affaires de l'Union. Ses manières, surtout à l'égard de ceux qui cherchent un emploi, sont changées. Il commence à regarder tous les camarades comme de^ « ouvriers du commun », et les sans-travail comme des hommes qui ont commis une faute, pour qui son mépris est à peine déguisé. De là des haines.
Comme il va à son bureau, dans un bon paletot, avec un parapluie élégant, des sentiments de colère, silencieux mais profonds, s'élèvent. Comme ses collègues à la recherche du.
travail se répandent dans d'autres villes, ils propagent sa réputation d'arrogance et de hauteur. Ainsi il perd peu à peu la sympathie et Tappui de ceux de qui dépend sa position.
A la fin la tempête éclate. Une grande grève est menaçante. Sans s'en rendre compte, connaissant les désastres qu'entraîne une grève, il se trouve peu disposé à soutenir les demandes de ses camarades et prépare une transaction qui est de nature à déplaire à beaucoup d'entre eux. La foudre tombe. A son apparition devant une assemblée générale, il est salué par les cris de « traître ! vendu I » Hélas 1 il n'y a pas de corruption ; ni sa moralité, ni son intelligence n'en ont été atteints. Fort de sa conscience, il fait face à l'orage, renvoie l'accusation à ses accusateurs, et pour le moment, l'emporte.
Mais rapidement sa position devient insupportable. De tous côtés, il sent que le soupçon devient de la haine. Il est vrai qu'il est réélu ; mais ses collègues nomment en même temps un comité chargé de le contrôler à tout instant. Ajgri, attribuant ces mesures aux jalousies de gens qui veulent le remplacer, tiraillé de tous côtés, en conflit perpétuel avec son comité, il cherche une issue, trouve un petit emploi, jette là ses fonctions et quitte à tout jamais le monde des Trade Unions.
Voilà le portrait pris sur le vif d'un malheureux secrétaire de Trade Union, Il est voué à Taccusation de trahison, s'il n'embrasse pas toutes les passions et toutes les colères de. ceux qui l'ont élu. Il est condamné à disparaître. Cest le sort qu'a subi au Congrès de Norwich en 1894 M. Fenwick, le secrétaire parlementaire des Trade Unions^ frappé par un ordre du jour voté par 276 voix contre 16, parce qu'il avait accepté l'option locale pour le bill de huit heures de traA^ail des mineurs.