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III. STATIONS DU HAUT-CONGO

Stations du Haut-Congo. — C'est le 24 août 1883 que Stanley partit de Léopoldville pour entreprendre

une nouvelle exploration du Haut-Congo, ayant pour objet l'étude du fleuve et de quelques-uns de ses affluents, la conclusion de traités d'alliance avec les chefs indigènes, l'installation de stations hospitalières jusqu'aux chutes dites Stanley -Faits.

L'explorateur quitta le Stanley-Pool sur Y En- Avant, petite embarcation à vapeur et à roues, de 9 tonneaux de jauge. A la station de Msouata, organisée par Janssen, il rallia la baleinière YEclaireur et les deux steamers le Royal et Y Association internationale africaine [A. I. A.), tous deux à hélice et jaugeant 8 tonneaux.

Les quatre bâtiments arrivèrent de concert, le 27, à la nouvelle station de Kouamouth, que venait de fonder, au confluent du Kouango, dans un site magnifique et des plus salubres, le lieutenant suédois Pagels.

A Bolobo, situé en amont, à vingt-six heures de navigation, Stanley fut arrêté par le règlement d'un grave différent qui s'était élevé entre les Bayanzi et le chef de la station, M. Brunfaut.

Les Bayanzi sont un peuple turbulent. Ibaka, leur chef, avait commencé par accueillir avec empressement MM. Hanssens et Orban, qui avaient établi, au mois d'octobre 1882, la station de Bolobo. Mais, depuis cette époque, l'entente, d'abord si cordiale entre blancs et noirs, avait été rompue, et, à la suite d'une querelle, les Bayanzi avaient attaqué la station et y avaient mis le feu.

Stanley parvint, non sans peine, à rétablir les relations sur leur ancien pied ; un traité de paix fut signé avec Ibaka, et la station se releva de ses cendres. Ces négociations et ces travaux retinrent l'expédition à Bolobo pendant 18 jours.

A Loukoléla. — Le trajet de Bolobo à Equateur- Station se fît en treize jours, pendant lesquels l'expé-

dition fit deux arrêts, chacun fécond en conséquences.

Le 20 septembre, Stanley, après avoir constaté par une reconnaissance l'importance et la parfaite salubrité de la contrée située le long du Congo, en face du confluent du Mbossi (Alima), s'y arrêta, traita avec le chef du pays et, ayant acquis de lui une importante concession de terrain, fonda une station près du village de Loukoléla. Un anglais, M. Glave, en prit la direction.

Le 26 septembre, la petite flottille jeta l'ancre devant le grand village d'Ousindi, où Stanley avait déjà, quelques mois auparavant, établi de solides alliances. Irebou, le roi du district, vint visiter l'explorateur à bord deYEn Avant, et les relations furent consolidées avec son peuple.

Le 29, l'expédition arrivait à Equateur-Station, où résidaient deux officiers belges, les lieutenants Coquilhat et Van Gèle.

C'est le 17 octobre que les quatre bâtiments commencèrent la navigation en amont d'Equateur-Station, point extrême qui n'avait pas encore été dépassé.

L'accueil ne fut pas moindre chez les Bangala. Stanley y demeura trois jours, qui furent consacrés à d'amicales négociations. Ce peuple belliqueux, qui s'était opposé avec tant d'ardeur au passage du voyageur en 1877, sollicitait de lui maintenant l'envoi d'un homme blanc, lui concéda un terrain pour l'établissement d'une station et accepta le drapeau de l'Association.

L'exploration commençait donc sous les plus heureux auspices. Le capitaine Hanssens acheva l'œuvre commencée par Stanley et établit des stations nouvelles chez ces peuples amis.

Au confluent de l'Arouhimi. — Ce n'est pas sans une certaine appréhension que Stanley approchait b. 6

du confluent de la grande rivière Arouhimi, où, en 1877, il avait eu à soutenir de si terribles combats pour défendre sa vie et celle des hommes qui raccompagnaient dans'son aventureuse traversée de l'Afrique.

Il y arriva le 15 novembre, à 3 heures de l'aprèsmidi, et s'en alla camper sur la rive gauche, en face de ces mêmes villages qui avaient lancé contre lui un nombre si considérable de canots de guerre.

Aussitôt la rive opposée s'anima ; comme autrefois les grands tambours firent entendre leurs appels belliqueux et les bords de la rivière se garnirent d'indigènes en armes. Mais deux canots seulement s'avancèrent en reconnaissance jusqu'à une certaine distance de la rive, où Stanley avait établi son camp provisoire et où tout son monde, bien en vue, demeurait immobile et fumant.

Après une heure d'attente, Stanley se décida à agir ; il regagna ses bateaux, traversa avec eux la rivière et passa devant les villages à toute vapeur, en serrant la rive de près. L'effet fut immense. Les trois steamers, leurs pavillons déployés, la vapeur qui s'échappait bruyamment des cheminées, la révolution des roues, l'agitation des eaux, la rapidité de la marche, et, sur le toit des cabines, ces hommes blancs faisant des gestes de paix et envoyant des paroles d'amitié, tout frappa d'étonnement et de curiosité ces peuples primitifs. Les tambours de guerre cessèrent de résonner ; des discours furent échangés ; le soir même, l'expédition était autorisée à s'établir près des villages ; le lendemain, on négociait et les chefs acceptaient les présents de l'homme blanc ; le surlendemain, la paix était faite.

Le 20 novembre, à 4 heures de l'après-midi, après avoir navigué pendant environ 315 kilomètres sur l'Arouhimi, large cours d'eau qui décrit de grands

demi-cercles, la flottille arriva au village d' Yambouga, où se trouvent des rapides qui l'arrêtèrent : force fut donc de revenir sans pouvoir relier, comme il l'espérait, cette rivière à YOuellé, de Schweinfurth.

Les chasseurs d'hommes. — L'expédition quitta le confluent de l'Arouhimi le 24 novembre. Le lendemain, elle croisa au large une flotte immense, forte au moins de mille canots. Vue de loin, c'était comme une cité flottante. Stanley eut un instant la crainte d'un conflit, mais elle passa en vue des vapeurs sans faire aucune démonstration hostile.

Le lendemain, d'autres flottilles, de moindre importance, furent rencontrées pagayant et descendant le fleuve. On eût dit la migration de tout un peuple. Evidemment il se passait dans le pays quelque événement extraordinaire.

Stanley en eut l'explication en arrivant chez les Mawembé (rive droite). Toute la contrée était dévastée ; les villages n'étaient plus que des amas ravagés et brûlés ; les palmiers et les bananiers étaient rôtis par le feu ; les populations affolées se pressaient sur les rives. Quelle était la cause d'une si grande désolation?... La chasse à l'homme.

Les traitants venaient de conduire jusque chez les Mawembé leurs bandes, qui s'étaient abattues sur le pays le mousquet d'une main et la torche de l'autre. Les villages avaient été surpris pendant la nuit ; les hommes qui avaient voulu résister avaient été massacrés ; le reste, avec les femmes et les enfants, était emmené en esclavage. Partout régnaient la ruine et la terreur ; les populations voisines, terrifiées, fuyaient vers le nord.

L'affreuse scène ayant eu lieu la veille, les assaillants ne pouvaient être loin. Stanley les rencontra, en effet, le lendemain, 27 novembre, campés au bord du

Congo ; pour la première fois, ils venaient de pousser leurs razzias aussi avant vers l'ouest. Ils invitèrent Stanley à s'établir auprès d'eux et lui firent, comme par le passé, à Tabora, Oudjiji et Nyangwé, l'accueil le plus empressé. Plus de 1300 esclaves, capturés la veille, étaient dans leur camp.

Stanley ne pouvait songer à les délivrer, et son cœur dut saigner de se sentir impuissant à secourir tant de misères. Du reste, délivrer les captifs, ce n'était, en ce moment, que les sauver de l'esclavage pour les vouer à la famine. C'était de plus, compromettre peut-être pour longtemps la marche de la civilisation dans ces contrées lointaines et la sécurité des blancs qui allaient s'y fixer. Il fallut patienter.

On quitta donc les traitants en bons termes et le lendemain, ayant à bord un interprète, on se dirigea vers les chutes, qui étaient proches.

La station des Stanley-Fàlls. — Stanley y arriva le 1er décembre, au matin. Les trois vapeurs jetèrent l'ancre à une certaine distance de la rive nord, tandis que la baleinière XEclaireur s'avança vers les villages, avec le guide. Une heure après, elle revenait, ayant à bord les principaux chefs des environs. L'entrevue fut extraordinairement cordiale. Après un long palabre et bien des embrassades, l'expédition fut invitée à faire vapeur en avant et bientôt elle campa au pied même de la première cataracte.

En 1876, Stanley, venant de Nyangwé, s'était vu arrêté dans sa descente du Loualaba-Congo par une succession de cataractes barrant le fleuve, au nord et au sud de l'équateur. Ce sont toutes plutôt des rapides produits par des rampes et des filons de roches volcaniques obstruant le lit du fleuve, et par dessus lesquels les eaux resserrées forment des chaos de bouillonnements et de tourbillons d'une extrême violence,

se gonflent, s'accumulent et se précipitent entre les rochers avec un fracas qui s'entend de loin.

Les journées des 2 et 3 décembre furent consacrées à examiner les environs de la chute, au double point de vue de la salubrité et de l'abondance des vivres, et à rechercher le meilleur emplacement pour la future station que le comité de l'Association avait recommandé d'établir dans ces parages. Il fut décidé que ce poste avancé de la civilisation serait élevé au milieu du fleuve, dans l'île d'Ouana-Rousani. Cette île, longue de 1800 à 2000 mètres, large en certaines parties de 6 à 700, est située à environ 4 kilomètres en amont de la première chute. Elle est dun accès facile, salubre, fertile et fort peuplée. Sa population, évaluée à environ 1500 âmes, occupe de nombreux villages ayant des rues parallèles et transversales à angles droits. Leurs habitants, qui appartiennent à la tribu des Vouenya, sont industrieux et travaillent le bois, la terre et les plantes fibreuses avec beaucoup d'habileté. L'ivoire est, dans tous les environs, d'une extrême abondance.

Les sept jours qui suivirent furent passés en conciliabules avec les chefs ; des traités furent signés, le bâtiment de la station fut élevé et le drapeau de l'Association hissé au-dessus des eaux du Congo, à égale distance des deux océans, c'est-à-dire au cœur même de l'Afrique. Alors Stanley, envoya via Nyangwé, un courrier au commandant de Karéma, pour l'informer de l'événement important qui venait de s'accomplir à une centaine de lieues seulement de l'extrémité septentrionale du lac Tanganika.

La santé très compromise de M. Roger ne permettant pas à celui-ci d'assumer une aussi lourde tâche que la direction de cette station lointaine, celle-ci fut confiée au mécanicien du Royal, FAnglais Bennie. Stanley lui laissa 10 Zanzibarites, 20 Haoussas et

des vivres pour une année ; puis le 10 décembre, il quitta la nouvelle station des Chutes et redescendit le fleuve.

Retour à Léopoldville. — Enfin, le 20 janvier 1884 après une absence de quatre mois et vingt-six jours, l'expédition jetait l'ancre dans la petite baie de Léopoldville. Tout s'y trouvait dans l'état le plus prospère: les maisons s'élevaient sur une ligne imposante le long de la terrasse, les magasins étaient remplis, les provisions abondantes, tout le monde en bonne santé. Sous tous les rapports, le progrès était considérable.

Quant à Stanley, il ramena intacts au Stanley-Pool les trois steamers et la baleinière ; les quatre petits bateaux avaient admirablement supporté ce long et difficile voyage. L'expédition n'avait perdu aucun de ses membres ; seulement Y En Avant ramenait M. Roger dans un état de santé assez critique pour que le retour immédiat en Europe lui fût ordonné.

Stanley aussi était rendu. Le travail avait été pour lui incessant, pendant ces cinq mois : à terre, constamment forcé de parler, de persuader, de négocier ; à bord, faisant sans cesse la garde pour la surveillance des embarcations : double besogne exténuante. En outre, il souffrait de rhumatismes dans les reins, contractés en demeurant trop longtemps assis dans ces petits bateaux, et le foie était congestionné par suite du manque d'exercices. A Léopoldville, il trouva tous les soins que nécessitait son état, et il s'y rétablit complètement.

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