IV. ORGANISATION COLONIALE
Progrès accomplis. — L'Etat indépendant du Congo a fait dans ces dernières années des progrès très considérables, que nous allons résumer dans les points suivants.
Le commerce de la région, qui s'élève déjà à plus de quinze millions de francs, consiste à procurer aux noirs des cotonnades
et autres objets d'habillement et de ménage, du sel, de la poudre, etc., que l'on troque contre le café, l'ivoire, le caoutchouc, la somme, l'arachide (fruit oléagineux), la noix et l'huile de palme, les bois de teinture, etc.
Des services réguliers de paquebots belges, anglais, allemands, hollandais et autres relient Banana avec Anvers, Hambourg, Liverpool et les autres ports de l'Europe.
La navigation maritime, poussée dans le bas Congo jusque Borna, est assurée de pouvoir remonter jusqu'à Matadi.
Divers travaux, tels que sondages, pose de bouées, construction de feux, ont été entrepris pour donner plus de sécurité à la navigation du bas fleuve.
Les nombreuses explorations continuées depuis 1 880 ont fait découvrir plus de 12000 kilomètres de voies naturellement navigables, sur les affluents du Congo : le Rassaï, l'Oubangi, etc.
La carte cadastrale du bas Congo destinée à servir de base à la propriété foncière est terminée, et la brigade topographique réunit les éléments nécessaires à l'établissement d'une carte générale du bas Congo.
La justice, à deux degrés, fonctionne régulièrement dans le bas Congo.
Un service des postes assure le transport rapide, régulier et à bon marché de la correspondance et des colis postaux.
L'état civil institué fonctionne pour les naissances, les mariages et les décès des non-indigènes, et il sera sans doute bientôt établi pour les indigènes des environs des stations.
Un service médical, dirigé par des docteurs belges, est établi à à Banana, Borna et Léopold ville.
Une force publique importante, composée de'plusieurs milliers de soldats noirs, commandée par des officiers et sous-officiers européens, est déjà disciplinée, exercée et capable de faire respecter les décrets et règlements.
La sécurité absolue est assurée à la route des caravanes entre Matadi et Léopoldville, où l'on peut voyager aussi librement et avec moins de risque que sur bien des routes d'Europe.
Un service de portage à dos d'hommes dessert cette région des Chutes, que d'aucuns disaient inhabitée, et où en une année, on a trouvé 80,000 indigènes pour le transport de plus d'un million de kilogrammes de matériel et de marchandises.
La présence sur les eaux du haut Congo, au cœur de cette Afrique sauvage, qu'il y a trente-cinq ans l'on croyait encore in-
habitable, d'une flottille de 1 5 bateaux à vapeur, dont le nombre va chaque année en augmentant, est remarquable.
L'autorisation a été obtenue d'émettre en Belgique un emprunt de 1 50 millions de francs dont les titres sont admis à la cote de la Bourse de Paris et dont les premières séries ont déjà été émises avec succès.
Les tribus indigènes les plus vivaces de l'intérieur descendent jusqu'au bas Congo pour venir se mettre au service des blancs, comme soldats, matelots, terrassiers, forgerons.
Les établissements commerciaux, dont, il y a dix ans, la chaîne ne dépassait pas Nokki, sont arrivés aujourd'hui à Bangala et à Louébo, au centre du continent, sous la protection de la bannière de l'Etat.
On a créé, dans les stations de l'Etat, des troupeaux de gros bétail pour la consommation et la reproduction. Déjà à Borna il y a un troupeau de 200 bêtes à cornes ; il y en a d'autres non moins importants, à Matadi, Loukoungou, Léopoldville et Loulouabourg.
Une entreprise agricole, fondée par un Belge, M. de Roubaix, dans le bas Congo sur l'île Matéba, est en pleine voie de prospérité et peut servir de modèle.
Une maison de commerce belge, Sanford exploring expédition, achète de l'ivoire dans le haut Congo, pour être revendu sur la place d'Anvers devenue à cette occasion, comme Londres, un marché européen pour l'ivoire.
Une nouvelle société, les Magasins généraux, est constituée pour établir un hôtel et un bazar à Borna.
Une autre société a pour but d'organiser les transports par bœufs, entre le bas Congo et le haut Congo, en attendant la voie ferrée.
Le fait le plus remarquable est la construction déjà commencée d'un chemin de fer de 400 kilomètres qui reliera les ports de Matadi et de Léopoldville, à travers la région montueuse des Cataractes, pour suppléer à l'innavigabilité de cette partie du grand fleuve.
Pour cette construction, une société s'est constituée au capital de 25,000,000 de francs, dont 10 millions ont été souscrits par l'Etat Belge lui-même, le reste par des particuliers ou des sociétés financières de divers pays.
Ajoutons, dans l'ordre humanitaire, l'établissement des camps fortifiés de l'Arouwimi, du Lomami et autres, destinées à la
répression de la traite des Nègres faite par les Arabes mahométans venant de l'Est.
Ajoutons enfin dans cet ordre, des lois édictées pour la protection des indigènes, pour la suppression graduelle de l'esclavage, l'interdiction de la chasse à l'homme, la proscription de l'importation des liqueurs enivrantes, qui sont cause des querelles entre indigènes, et de celle des armes, dont les tyrans abusent vis-à-vis des populations inoffensives.
Tel est, jusqu'à présent, le magnifique résultat obtenu en si peu de temps par l'initiative généreuse du Roi des Belges, secondée au début par l'énergie de Stanley et le dévouement de 300 agents Européens, la plupart Belges et Anglais, les autres Français, Suédois, Allemands, Américains, etc.
Espérons que l'avenir réserve à Y État indépendant du Congo un heureux développement, au grand profit de la civilisation africaine et du commerce européen, ainsi qu'à l'honneur de la Belgique et de son Roi.
La fête du Roi en Afrique. — Terminons ce chapitre par un fait rétrospectif patriotique.
Une lettre de M. Destrain, secrétaire de M. le vice-gouverneur Janssen, nous a donné quelques curieux détails sur les manifestations qui ont eu lieu à Yivi, à l'occasion de la fête patronale du Roi, le 25 novembre 1885 :
» A huit heures du matin, une salve de 21 coups de canon annonce la solennité du jour, — ni plus ni moins qu'en Belgique. Tout le personnel de Vivi se trouve près de la batterie de canons de montagne Krupp, dont le tir est dirigé par les lieutenants Baert et Lienart. La petite garnison est sous les armes.
» Le signal de «feu» est donné.... Le canon tonne.... Les soldats haoussas présentent les armes, le drapeau bleu est hissé sur le mât de pavillon, le clairon sonne. Tous les fronts se découvrent et les cris de « Vive le Roi ! » retentissent longuement.
» Mais les indigènes des environs ont entendu le salut ; ils savent que l'on fête le Souverain dont Massala (revenu de l'exposition d'Anvers) leur a parlé dans son langage imagé. Bientôt, au détour du chemin, apparaît la caravane des chefs de Vivi, marchant à la file indienne et suivis de nombreux sujets. Rien de plus pittoresque que ce défilé de nègres, revêtus d'uniformes mul-
ticolores, sous le soleil éblouissant d'Afrique. La station ne tarde pas à être noire de monde. Les chefs arrivent au pavillon du vice-gouverneur de longues et bruyantes acclamations retentissent. Elles sont interrompues par Massala, qui, au nom des autres chefs, exprime leur reconnaissance et leurs vœux pour le Roi.
» M. Janssen répond à cette manifestation par un speech qui soulève de nombreuses acclamations ; puis ordonne une distribution de présents et de rafraîchissements, tant aux chefs qu'au personnel de la station.
» Les chants et les danses commencent. La place de Vivi présente un coup d'œil des plus animés : à la danse des indigènes succèdent celle des travailleurs Rabindas et Loangos, la danse guerrière des Crowboys et des Haoussas et la fantasia arabe des Zanzibarites. Le personnel de la station baptiste d'Underhill a entendu le canon et arrive dans ses canots pour prendre part également à la fête.
» A six heures, un banquet réunit le personnel européen de Vivi : MM. Janssen, Parminter, de Cuvelier, Destrain, baron Reichlin-Meldegg, De Ruyper, Dr Smith, lieutenants Jungers, Baert et Lienart, Mikozewski, Granshoff, Ullf, Ruen, Lieden, etc., etc. Le toast porté au Roi, par M. Janssen, est salué d'un triple hourrah »
Ainsi fut célébrée, pour la première fois, sur les bords du Congo, la fête patronale du Roi Léopold, souverain de l'Etat indépendant.