ACTE IV, SCÈNE I
Hammon.
Tout ceci, j'ose le croire, n'est qu'une querelle de femme, d'une femme qui crie « arrière » en souhaitant qu'on vienne à elle- Madame, je parle sérieusement, je porte un chaste amour dans ma poitrine; je vous aime profondément, autant que ma vie, comme un époux aime sa femme. Cet amour ne réclame que ton amour. Tu n'es pas riche, je le sais; mes désirs ne sont point assoiffés d'or. Jane, ma douce beauté, quelle que soit ma fortune, si tu veux que je t'appartienne, elle t'appartiendra. Juge, prononce ta sentence de vie ou de mort. Tu disposes de ma grâce ou de mon châtiment.
Jane.
Je veux bien croire que vous m'aimez, malgré la modicité de la conquête, conquête dont ne peut que médiocrement s'enorgueillir un homme comme vous — je veux dire un gentleman — à qui il serait iacile de prendre au piège une femme comme moi pour flatter un caprice amoureux. Il est possible qu'il en soit autrement de votre part, mais beaucoup d'autres agissent ainsi et se plaisent à trafiquer de leurs serments. Je pourrais faire la coquette, je ne serais pas la seule, vous prodiguer des sourires engageants et des regards flatteurs. Je nais les sortilèges. Je pourrais vous dire que je vous crois... Hammon.
Pourquoi t'y refuses-tu?
Jane.
Pour ne pas vous chagriner en vous laissant l'espoir de goûter à un fruit qui ne tombera pas. Telle est la véritable raison de mon attitude. Mon mari vit, du moins je l'espère. 11 a été pris de force pour ces tristes guerres de France, d'autant plus tristes pour moi qu'il me faut l'attendre. Je n'ai qu'un cœur, et ce cœur lui appartient. Comment, dans ces conditions, en disposerais-je en votre faveur ? Tant qu'il vivra je lui appartiendrai, préférant, si pauvre qu'il soit, être sa femme que la concubine d'un roi. Hammon.
Chaste et chère femme, je ne veux'point abuser de toi, ton refus dût-il me coûter la vie. Cet époux, recruté pour les guerres de France, comment s'appelle-t-il ? Jane.
Ralph Damport,
Hammon.
Damport. Voici une lettre envoyée de France par un de mes plus chers amis, un gentleman de condition. Il m'envoie les noms des morts ramassés sur le champ de bataille.
Jane.
J'espère que cette liste de deuil ne contient pas le nom de mon amour?
Hammon.
Ne pouvez-vous pas lire?
Jane.
Je peux.
Hammon.
Si ma mémoire ne me trahit pas j'ai lu ce nom-là dans la liste. Voyez, ici.
Jane.
En effet! Il est mort! Il est mort! Mon pauvre chéri est mort!
Hammon.
Du courage, cher amour!
iAHE.
Il est mort!
H ammon.
Chère Jane, n'enrichissez pas votre pauvre chagrin avec de belles larmes! Je déplore' la mort de ton mari, puisque tu la déplores I
Jane.
Cette liste est fausse I C'est un piège que l'on me tend !
Hammon.
Je t'apporterai d'autres lettres envoyées à d'autres personnes et qui contiennent le même renseignement. Jane, la chose n'est que trop vraie. Ne pleure pas. L'affliction, même quand elle prend naissance dans l'amour, ne sou- Icige pas celui qui n'est plus et fait souffrir ceux qui le pleurent.
Jane.
Pour l'amour de Dieu, laissez-moi!
Hammon.
Que vas-tu devenir? Oublie le mort et aime ceux qui vivent. Son amour est flétri; tu verras grandir le mieni Jane.
L'heure n'est pas pour moi de songer à l'amour !
Hanîmon.
C'est l'heure à laquelle il importe d'y songeT, puisque votre amour n'existe plus.
Jane.
Bien qu'il soit mort, cet amour ne sera pas enterré ! Pour l'amour de Dieu, laissez-moi seule! Hammon.
Autant tuer mon âme, que de te laisser te noyer dans 1?5 larmes. Réponds à mes prières et je pairs. Dis-moi une fois pour toutes oui ou non.