ACTE II, SCENE III
LODOWICK.
J'ai maintenant ce après quoi mon cœur a si longtemps soupiré.
Barabas, à part.
Pas moi, mais cela viendra !
Abigaïl, à part.
0 malheureuse Abigaïl, qu'as-tu faitl
LODOWICK.
Pourquoi changez-vous si facilement de couleur?
Abigaïl.
Je l'ignore. Maintenant, adieu, il faut que je rentre.
Barabas.
Retenez-la, et empêchez-la de prononcer une parole de plus.
LODOWICK.
Elle demeure muette! Il se fait en elle un changement soudain.
Barabas.
Ne vous attardez pas à cela ! Chez les Hébreux, les jeunes filles nouvellement fiancées pleurent volontiers. Ne la troublez pas. Maintenant, cher Lodowick, partez. Elle est ta femme et tu seras mon héritier.
Lodowick.
Puisqu'il s'agit d'une coutume, ie m'incline. Mais plutôt que de laisser s'obscurcir un ciel aussi radieux, de permettre que des nuages mettent un voile sur la beauté de la nature, de voir ma belle Abigaïl me jeter un sombre regard... Voici venir notre coquin. Maintenant je suis vengé! {Rentre MATHIAS).
Barabas.
Sois tranquille, Lodowick, tu as ma parole, cela suffit.
Lodowick.
AIors.il peut entrer.
{Il sort).
Barabas.
Frappé au cœur, sachez garder le silence. Ici on ne doit ni parler, ni tirer l'épée.
Mathias.
Laissez-moi au moins le suivre ?
Barabas.
Non. J'y consentirais s'il ne devait en résulter aucune rixe, ou aucun risque à prévoir. Attendez pour vous venger une prochaine rencontre.
Mathias.
J'aurai son cœur!
Barabas.
Soit. Je te donne Abigaïl.
Mathias.
Quel présent pïus précieux pouvait recevoir le pauvre Mathias? Lodowick me déroberait un amour si cnerl Je donnerais ma vie pour Abigaïl!
Barabas.
Je crains qu'afin de mettre -un obstacle à notre amour il ne se rende chez votre mère. Courez après lui.
Mathias.
Quoi! Il irait chez ma mère?
Barabas.
Si vous le préférez, attendez qu'elle vienne.
Mathias.
La patience me manque. Si ma mère vient, elle succombera à la douleur!
{Il sort).
Abigaïl.
Père, pourquoi les abusez-vous ainsi tous les deux?
Barabas.
Qu^as-tu?
Abigaïl.
Je veux qu'ils se raccommodent.
Barabas.
Tu voudrais qu'ils redevinssent amis? N'y a-t-il pas assez de Juifs à Malte pour que tu choisisses un chrétien?
Abigaïl.
J'aime don Mathias!
Barabas.
Tu l'auras. (A Ithamore). Fais-la rentrer.
Ithamore.
Soit.
{Il pousse ABIGAÏL et la fait rentrer).
Barabas.
Maintenant, Ithamore, que penses-tu de cela?
Ithamore.
J'en pense, maître, que vous achetez deux existences. N'est-ce pas?
En effet et le tour sera bien joué.
0 maître, que je voudrais jouer un rôle dans tout ceci 1
Barabas.
Tu le joueras. Je compte sur toi en la circonstance. (Lui donnant une lettre). Prends cette lettre et porte-la vite a Mathias. Dis-lui aussi qu'elle est de Lodowick.
Ithamore.
Elle est empoisonnée, n'est-ce pas?