AVANT-PROPOS
Ce volume a eu le malheur d'être condamné par la loi du 17 mai 1819.
>~olre respect pour le code et pour les magistrats et la crainte d'un nouveau procès nous décident à la suppression, non-seulement des passages condamnés par le tribunal, mais encore de toutes les phrases qui pourraient blesser la susceptibilité de M. Gustave rianche, l'écrivain moderne qui a le moins ménagé la susceptibilité d'autrui.
r, AVANT-PROPOS
«Est-ce que la diffama li m, dit Jules Janio, dans un feuilleton du Ô mai 185!), serait semblable aux toiles de l'araignée? Où les moucherons sont pris, les bourdons passeraient-ils sans y laisser une aile? »
Jules Janin déraisonne, ici connue dans le plus grand nombre de ses articles.
Si les victimes de la critique de M. Gustave Planche l'eussent conduit devant les juges, elles auraient eu nécessairement gain de cause contre lui; mais elles ont préféré faire justice de ses attaques par Je dédain et le silence.
EUGÈNE DE MlRECOl'RT.
S'il y aune aristocratie légitime parmi les hommes, c'est à coup tûr l'aristocratie de L'intelligence.
Tous ceux qui portent au front le signe éclatant dont parle l'auteur du Paradis perdu, poètes, artistes ou philosophes, sont princes, rois ou empereurs, par le droit divin du génie.
Or, le vieil adage chevaleresque a dit : « Noblesse oblige. »
Si vous avez gagné votre inscription au Livre d'or, n'oubliez pas que vous êtes patricien. Ayez, avant tout, le respect de vous-même.
11 n'est pas plus permis à un esprit distingué de descendre, qu'à César de se faire histrion.
A l'homme qui parle et qui enseigne, nous demandons un grand cœur, une foi vive, un esprit généreux.
Si nous rencontrons sécheresse d'âme, apathie, sensualité, matérialisme, nous le regrettons profondément pour l'honneur et pour la dignité des lettres.
Ces réflexions nous sont inspirées par l'histoire de Gustave Planche, le roi des bohémiens littéraires de ce temps-ci.
Or, il nous semble entendre nos aimables et judicieux antagonistes pousser des cris de triomphe, assurés encore une fois de nous trouver en pleine contradiction avec nous-méme, car nous n'avons eu que des éloges pour Gérard de Nerval, et Gustave Planche, diront-ils, n'est pas plus coupable que lui.
D'abord, messieurs, permettez-nous de vous l'apprendre, si vous l'ignorez", Gérard n'était point matérialiste.
Il est descendu dans la bohème par mépris du monde et sous le coup des injustices sociales, sans faire de sa dégradation
10 CI STAVE PLANCHE
physique ni une doctrine ni un système.
Gérai^d n'a pas eu la prétention d'instruire «es confrères cl de leur administrer des coups de férule.
Son àme candide, pure, inofieusive et
toujours poétique, surnageait au-dessus de la fange comme une fleur sur un marécage.
Ceux qui l'ont connu, dans celle roule singulière où le poussaient la muse et la folie, n'ont jamais éprouvé le sentiment pénible que d'autres nous inspirent.
Nous ne sommes pas fâché de vous expliquer cela tout d'abord, et sur les premières pages de ce volume.
Gustave Planche est né à Paris, le 10 février 1808.
Son père était un riche pharmacien, dont l'établissement se trouvait au coin de la rue delà chaussée-d'Anlin et du boulevard, dans une maison à deux étages, qui fut démolie et reconstruite avec quatre étages de plus.
Chassée par le.^ maçons, la pharmacie Planche se réfugia rue Basse-du-Rëmpart, où elle est encore.
M. Planche père, homme distingue dans sa profession, traduisit la PJiarmacopée gêné} aie, de Brugnatelti, et le Manuel du savant anglais Brande.
Plus tord, il fonda une espèce de revue, djns laquelle il rendit compte des travaux de la Société de pharmacie, dont il devint l'un des membres les plus actifs.
i; GUSTAVE PLANelIE
Son fils Gustave, destiné ù lui succéder, fut mis dans un pensionnat qui suivait les cours du collège Bourbon.
Tout d'abord, on le compta parmi les élèves les plus intelligents, mais ftUjtëi parmi les plus dissipés.
Un magistrat, son ex-condisciple, témoin de ses prouesses, nous eu a fait le récit.
Ce grave narrateur en riait encore à trente années de distance.
Les pions ou les clùcns de cour (pardonnez-nous de les appeler de ce nom, que doit leur donner élernellement l'irrévérence des collèges; élaient les martyrs de Gustave.
Il contrefaisait avec audace leur voix,
leurs gestes, leurs allures plus ou moins ridicules.
On l'a vu jeter de l'encre sur leurs pantalons, planter des épingles, la tête en bas, dans la paille de leurs chaises, couper des brosses dans leur lit et lâcher, un soir, au beau milieu de leurs draps, — cet âge est sans pitié ! — cinquante-trois puces, qu'il avait tenues, pendant cinq jours, enfermées dans une bouteille, au jeûne le plus absolu.
Gustave était rame de toutes les conspirations, L'inventeur de toutes les charges, le boute-en-train perpétuel du désordre.
Très-jeune encore, il fut disciple de Cornus, et dans la salle de classe même,
Jl GUSTAVE PLANCHE
>ou> un gradin de l'amphithéâtre, il organisa un appareil culinaire pour son usage particulier.
Comment cela? direz-vous.
Piien de plus simple.
Au moyen d'une lampe à esprit-de-vin dérobée au laboratoire paternel, d'une casserole de fer-blanc et d'une cafetière, il se préparait une infinité de douceurs et les consommait en silence, pendant que a voix chevrotante du maître expliquait Horace ou Claudicn.
Ses camarades de droite et de gauche hii servaient de complice et masquaient sa batterie... de cuisine.
Il fallait, pour cela, leur offrir une part du ferlin.
Gustave, soupirant, la leur faisait la plus petite possible.
Mais une chose désolait notre élève cuisinier, c'était de ne pouvoir suffisamment varier son ordinaire. Etre condamné, tous h s jours que Dieu fasse, à manger du chocolat ou des œufs à la coque, à ingurgiter du café noir ou du vin chaud, cela devenait insupportable.
11 rentre, un soir de congé, met en défaut la surveillance du cerbère de la porte, et passe un flacon de vieux cognac.
— Enfin, se dit-il, je boirai du punch!
Or il avait compté sans la flamme trop ardente du perfide breuvage.
Le professeur, myope à demi, voit briller une clarté suspecte, et flacon, lann\
cafetière, liquide, tout se confisque en un clin d'œii.
Notre fabricant de punch est envoyé aux arrêts pour huit jours, au pain sec et à l'eau, supplice d'estomac dont il n'a point, encore aujourd'hui, perdu le souvenir.
Bien d'autres méfaits du jeune et trop dissipé Gustave restèrent sans punition.
Parmi ses condisciples, il y en avait un dont la voix aigre et discordante affligeait les oreilles de la classe.
En vertu de son merveilleux talent d'imitation, notre héros parvient à reproduire ce détestable organe et songe tout naturellement à tirer parti de son savoirfaire.
GUSTAVE PLAiNCIIE 17
Un traité se conclut.
rianclie stipule une large subvention de gâteaux, de pralines, de friandises de toute nature (la partie contactante appartenait à une famille de confiseurs), et promet, en revanche, à son ami de l' exempter, pendant le cours de l'année scolaire, de toutes leçons à apprendre.
Le pacte fut observé religieusement de part et d'autre.
Quant le maître interpellait le fils du marchand de dragées et le priait de réciter de mémoire une tirade de Corneille ou des vers de Lucain, le glapissant jeune homme se levait, ouvrait les lèvres et les remuait sans proférer le moindre son.
Derrière lui. sa voix, ânoiinant ou bre-
douiliant, comme c'cbt Tus traditionnel au collège, récitait ou plutôt lisait la leçon demandée .
Gustave semblait avoir la pratique de Polichinelle sous la lèvre.
L'imitation était si parfaite, que la classe entière, à part les voisins immédiats, témoins du subterfuge, en était dupe comme le maître.
Nos deux complices atteignirent sans encombre les vacances, l'un n'ayant p3s appris un mot par cœur, l'autre jouissant du retenu en nature que lui procurait son industrie.
. Cependant, malgré ces tours coupables suggérés par de continuelles préoccupa-
ÔUSTAVE PLAN LUE 13
lions gastronomiques, noire héros lit d'execl lentes éludes.
I! aimait presque aillant les poètes latins que les tartes aux fraises, et savourait Euripide en croquant des pra'iues au ehocolat ou en dégustant d. s pots de coufilmes, en sorlc qu'au Lout de celle année, d'un emploi si ut. le à son intelligence et à sa gourmandise, Gustave remporta de nombreuses palmes au concours.
D'enthousiasme, il se donna, le soir môme, une indigestion qui le retint au lit quarante-huit heures.
Le cycle de renseignement universitaire parcouru, notre lauréat gastronome entrait dans sa dix-huitième année.
Il prit à contre-cœur une première inscription à l'école de pharmacie, car l'idée de succéder à l'auteur de ses jours ne lui souriait nullement. Les élecluaircs ne lui étaient point sympathiques; il abominait les opiats. Préparer des sirops, des jnleps et des potions médicinales, à L'instar de Thomas Diafoirus, lui semblait une besogne dégradante.
Néanmoins il dut ronger son frein.
Si le père était bon homme, il n'entendait pas raillerie sur le chapitre de sa profession .
Notre héros dissimula d'abord, employant à visiter les salons du Louvre toutes les heures de liberté que lui laissait le Codex, étudiant avec passion les anti-pies,
admirant les toiles des maîtres, épeîant le
grand livre de Fart, voyant, jugeant, raisonnant, et se rendant compte de tout par lui-même, sans chercher des opinions toutes faites dans Winkelmann ou dans les œuvres du jésuite Lanzi.
Lorsque Planche eut fouillé tous les trésors de notre Musée national, il visita les collections particulières.
11 assista régulièrement aux ventes de tableaux, et y fit la connaissance d'un grand nombre d'amateurs et d'artistes.
Bientôt les ateliers lui découvrirent leurs mystères.
Gustave étudia l'art contemporain en fumant des cigarettes avec ses adeptes
grands et petits dans le brouhaha des charges joyeuse et des scies grotesques.
En \ érilé, c'était une agréable et douce existence.
Notre élève apothicaire paraissait une heure au plus, le matin, à l'officine palernelîe. Il partageait ses loisirs entre les beaux-arts et la littérature1, flânant avec délices, faisant bonne chère à la table du papa, libre d'embarras, exempt du moindre souci, tranquille, allègre, sans alarmes.
Trompeuse quiétude! Elle dura quatre ans et finit par un coup de tonnerre.
1 A cette époque, il lut énormément, ce qui explique l'érudition profonde et la puissance de stylo dont il a tout d'abord donné la preuve,
M. Planche, un beau jour, s'avisa de se rendre à l'école de pharmacie pour voir si Gustave n'allait pas bientôt recevoir son diplôme.
Pendant que celui-ci faisait de l'esthétique avec Gérard, Gros, Pradier, Delacroix, son père le croyait, sans méfiance, au fond d'un laboratoire de chimie, interrogeant une cornue ou dialoguant avec un alambic .
Jugez de son indignation lorsqu'il apprend que monsieur son fils est absolument inconnu à l'école, et qu'il n'y a jamais mis le pieJ.
Il s'ensuit une scène épouvantable. L'apothicaire furieux chasse l'enfant prodigue.
Gustave fait ses paquets, emporte sa garde-robe, assez élégante alors, et court vendre fout ce qu elle renferme de neuf et de présentable chez un fripier du voisinage, afin de se procurer quelques finances.
Une fois l'argent en son pouvoir, il endosse bravement celles des bardes dont on ne lui a pas offert un centime, les souille et les réduit en loques pour être mieux dans son rôle d'enfant maudit, chausse des bottes éculées, se coiffe d'un chapeau roussi par de longs services, et se promène, ainsi vêtu, en plein Paris et en plein soleil.
Comme il achevait sa vingtième évolution sur le boulevard, il se heurte contre
un personnage qui part d'un joyeux éclat de rire en le voyant ainsi rivaliser de haillons avec Chodruc Duc'os.
— Ah eà ! lui dit ce promeneur, est-ce que tu poses pour les mendiants ou pour les Bélisaires? Vertu de ma vie! quelles superbes guenilles! Il paraît que tu fais concurrence aux bons pauvres de Biectre.
Nous devons prévenir le lecteur, avant d'aller plus loin, que ce personnage était le grand Ricourt.
Et, comme Ricourt a confessé dans sa vie beaucoup d'enfants prodigues, il confessa Gustave, dont il avait fuit la connaissance chez les peintres.
Jt; GUSTAVE PLANCHE
Celui-ci ne lui cacha rien de sa mésaventure.
— Bon ! dit Ricourt, n'est-ce que cela? Point de désespoir; je te prends sous ma protection. Viens travailler à Y Artiste et sois homme de lettres; tu as déjà le costume de l'emploi.
— Fameuse idée ! j'accepte, dit Planche.
— Si tu acceptes! je le crois bien! Tu vas gagner de l'or. Cinq francs la page, et la pige n'a que deux colonnes... Rein?
c'est gentil? Voyons, du cœur au ventre, et torche-moi lestement un premier article.
Vingt-quatre heures après, Gustave lui
GUSTAVE l' LANGUE Si
apporte douze ou quinze feuilles volantes, contenant ses débuts comme écrivain.
— Bravo! bravissimo! s'écrie le rédacteur en chef de Y Artiste après avoir lu celte élucubralion. Pc>le! il y a des idées là dedans, beaucoup d'idées neuves et supérieures. Où diable as-tu volé tant d'esprit? Sans compter l'originalité, le cbic et le style... Diable! j'ai fait une bonne acquisition. Je ne le lâche plus.
Mais Gustave lâcha bientôt Ricourt.
11 pria M. de Vigny de le pré enter à Buloz, et entra fans coup férir à la Revue des Deux Mondes.
Après avoir débuté par quelques traductions de l'anglais, il publia la revue du Salon de 1831.
Ses articles obtinrent nn retentissement prodigieux.
Du premier coup, Gustave eut la hariliesre de se poser en juge souverain. La critique, sous la plume de ce nouvel organe, s'exprimait dans une langue correcte et pure.
Planche gagna d'emblée son bâton de maréchal sur le champ de bataille de la critique d'art.
Ensuite il aborda le terrain cent fois plus glissant et plus escarpé de la critique littéraire, continuant de passer en revue, selon les hasards de la production ou de son caprice, les œuvres des artistes, des poètes et des musiciens.
Les travaux qu'il a éparpillés, depuis vingt-cinq ans, clans le recueil de Buloz, sont aujourd'hui réunis en volumes.
Gustave Planche, ccr'cs, a du talent ; mais il l'exerce dans des conditions déplorables, et nous établissons des réserves formelles contre le plus grand nombre de ses jugements.
Quand il déclare George Sand, par exemple, le premiei moraliste du siècle, notre conscience réprouve un tel blasphème.
N'ose-t-il pas écrire sur Sainte-Beuve cette phrase étrange :
« Le style de Volupté possède les qualités habituelles de l'auteur : la grâce, la
oO GUSTAVE l'LA.NCUE
pureté qui lui sont familières se retrouvent dans ce livre. »
Est-ce une épigramme à deux traniliants?
Ou pourrait le croire.
Il est défendu, sous peine de passer pour un sot, d'appeler pureté ce bredouillage confus, ces phrases aveugles qui se heurtent niaisement à tous les angles du sîyle, comme de maladroites éco'ières jouant aux quatre coins, les yeux bandés.
Sous aucun prétexte, la manie de ne jamais rien dire simplement, de quinlcssencier les mots et de les passer à l'alambic, partout et à propos de tout, ne doit être prise pour de la grâce.
Au reste, nous donnons ici un véritable coup d'épée dans l'eau.
C'est évidemment la main de Buloz qui a glissé dans l'article cette réclame imprudente l. Ailleurs, notre Aristarque se montre pour le père des Rayons jaunes beaucoup plus rigoureux que nous-même.
Il n'a pas assez de déJain pour Casimir Delavigne, le poë:c bâtard, et pour Scribe, qu'il nomme le coitpletier.
Du talent d'Eugène Suc et de celui de Ponsard, il pense exactement comme nous.
1 Gustave Planche est indépendant vis-à-vis de tous, excepté vis-à-vis de l'autocrate auquel appartient le premier recueil littéraire de l'époque.
ôi GUSTAVE MANCHE
Autrefois, — il y a quinze ans, — notre héros a parlé de Lamartine avec les plus magnifiques louanges. Il s'agissait du poêle. Maintenant il se montre impitoyable pour l'historien,
« Son nom restera grand, dit-il, dans le passé, entre les Méditations, les Harmonies et Jocchjn; mais qu'il ne compte pas sur la durée de ses œuvres historiques; elles ne méritent pas de durer. »
Gustave Planche, nous le répétons, est un véritable maître en critique.
Mais il est bien l'enfant de son siècle.
Sur lui déteint notre époque niaise, entièrement livrée aux instincts de h matière.
Adorateur île la forme, amant insensé de la béante plastique, il ne jette aucune idée spiritualiste daus ses articles.
Que lui importent Dieu, l'àme, Pêter-
nilé?
Sorneltes et babioles!
Tout cela n'est plus du goût de M. Planche.
Aussi n'a-t-il rien compris à Chateaubriand. Nos lecteurs vont être scandalisés de l'appréciation des œuvres de ce magnifîuue écrivain, donnée par la Revue des Deux Mondes.
« Le Génie du Christianisme, dit
M. Planche, devrait être appelé les agré-
ments de la religion chrétienne. C'est un livre écrit pour les femmes oisives, pour les jeunes gens qui partagent leur vie entre le jeu, l'escrime et réputation; c'est une chose qui ne signifie rien. »
Oh! ce n'est pas tout, patience !
« Les Martyrs, poursuit-il, sont un livre mortellement ennuyeux. Chateaubriand n'a fait que juxtaposer l'expression de trois traditions diverse?, David, Homère, Virgile. »
Halte-là, seigneur critique!
David, Homère, Virgile! c'est-à-dire la foi brûlante d'enthousiasme, la force de-
bordant de grandeur et d'éclat, la grâce la plus exquise unie au goût le plus pur... Et Chateaubriand est l'expression de tout cela !
Merci, nous prenons acte de l'aveu.
Les Natchez, V Itinéraire de Paris à Jérusalem et les Études historiques sont traites avec le môme sans-gène et avec une égale contradiction de sentiments et d'idées.
Bref, M. Planche conclut ainsi :
« Chateaubriand n'est qu'un lecteur de beaux discours, un écrivain de premier ordre, mais dont le nom vivra plus longtemps que les ouvrages; l'auteur de plusieurs centaines de pages admirables, qui,
r, i GUSTAVE PLANUIE
dans toule sa vie, n'a pas écrit un beau livre; car René dans le Génie du Christianisme, et Velléda, dans les Martyrs, sont comme un chêne dans une bruyère immense. »
Ce no sont pas là, nous le déclarons, les seules absurdités que la haine dn spiritualisme inspire au célèbre Aristarque.
Il fait contre Victor Hugo des sorties aussi passionnées qu'indécentes.
En 1858, il imprime :
« Les œuvres signées jusqu'alors du nom de Hugo sont destinées à disparaître sous le flot envahissant de l'oubli. »
A l'entendre, « les Odes et Ballades son' œuvre d'écolier, » et « la poésie pro-
prement dite ne joue aucun rôle dans les Orientales. » Si les Feuilles ci Automne trouvent auprès de lui quelque indulgence, il n'en verse que plus de mépris sur les Chants du crépuscule. Bref, les Voix intérieures lui révèlent dans le poète « un prêtre qui brûle l'encens, un Dieu qui le respire, b
De tous les livres en prose de Victor Hugo, Planche n'en trouve pas un seul dont on puisse dire :
« La somme d'éloges qu'on en doit faire dépasse la somme de blâmes qu'on doit lui infliger. »
Puis il ajoute :
« La vie de cet homme n'est qu'une longue suite d'erreurs obstinées. Les plus
55 GUSTAVE i'LAM.UL
ignorants savent que l'auteur de Notre- Dame de Paris se croit dispensé de l'étude par la toute-puissance de son génie, et sont très-décidés à ne pas accepter cette prétention. Il n'y a pas de science possible sans étude; et, si H. Victor Hugo veut tirer tout de lui-même, il fera bientôt condamné à subir le dédain public. »
Nous ne relèverons pas l'injustice flagrante et le ridicule de ce reproche.
Jamais piqûre de critique ne fut plus injustement venimeuse; jamais coup ne tomba pins à faux : les moins instruits savent au contraire que l'auteur de Notre- Dame pos:cde une érudition prodigieuse, auprès de laquelle palissent les tôles les plus encyclopédiques du siècle.
En vérité, pour l'honneur de M. Gustave Planche, nous voulons croire qu'il n'était pas de sang-froid lorsqu'il a (racé
de pareilles lignes.
Ou bien quelque transport de misanthropie au cerveau, quelque noir accès de spleen littéraire lui avaient brouillé l'entendement.
Terminons avec l'œuvre du critique.
A différentes époques, il a passé en revue toute la littérature contemporaine, dans des morceaux d'une incontestable valeur. Ils ont pour titre : la Poésie, le Théâtre et le Roman contemporains, — les Royautés Ull<raires, — De l'état du théâtre en France,— les Amitiés litté*
■10 GUSTAVE PLiHCUE
ràircs, — Moralité de la poésie, — De
la critique française, — De la langue française, etc.
Laissons les écrits, et revenons aux faits et gesies de l'homme.
Du jour où Gustave Planche devint littérateur, il fut irrémissihlement brouillé avec son père et avec toute sa famille.
Cette famille est nombreuse1.
On ne voulut plus entendre parler de lui.
Dégoûté du monde et de la famille, Gustave porte d'abominables cosUmics et se lave rarement les mains.
' Gustave a un frère qui a tenu longtemps un cabinet de lecture dans le quarier de l'Odéon.
GUSTAVE l'LANCUE il
Ceux qui l'ont connu avant celte mé.'amorpliose affirment que c'était un jeune lionime parfaitement distingue, reliaussaut par des façons aristocratiques et par une tenue parfaite les avantages d'une taille élégante et d'une figure expressive.
Hei milii! quantum mntalus ab illol
George Sand venait de publier son fameux livre à'indiana.
Le critique de la Revue des Deux Mondes porta l'œuvre aux nues, et tout naturellement l'auteur désira connaître
l'homme qui assurait son triomphe litléraire.
Un ami commun les présenta l'un à
l'autre, et bientôt ils s'unirent d'amitié.
Capo de Fcuillidc ayant, à celte époque, écrit des articles peu favorables à Indiana, Planche ne se contenta pas de défendre son amie avec la plume.
Il saisit vaillamment ï'époe.
Le duel n'eut pas de suites graves.
Noire héros exempt de blessures et monsieur George partirent ensemble pour le château de Nohant.
Nous laissons parler ici madame Sand elle-même.
« Je dois, dit-elle, une reconnaissance particulière, comme artiste, à M. Gustave Blanche, esprit purement critique, mais
d'une grande élévation. Il mcful très-utile,-
non seulement parce qu'il me força, par ses moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation peu variée, mais trèssubstantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une grande quantité de choses.
« Après quelques mois de relations très douces et très-intéressantes pour moi, j'ai cesse de le voir pour des raisons personnelles qui ne doivent rien faire préjuger coude son caractère privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me louer en ce qui me concerne.
« Mais, puisque je raconte ma propre
histoire, il faul bien que je dise que son intimité avait pour moi de graves inconvénients.
« Elle m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes.
« Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec lui et s'était brouillé avec moi à cause de lui.
« Tous ceux que Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, qui ne devaient pas, disaient-ils, être sacrifiés à un nouveau venu.
« J'hésitai beaucoup.
« Il élait malheureux par nature, et il avait pour moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa nature,
« J'eusse trouvé Lâche de l'éloigner en vue des haines littéraires que ses éloges m'avaient attirées : on ne doit rien faire pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait intérieurement.
« Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût universel, son aversion pour le laisser aller de l'esprit aux choses faciles et agréables dans les arts, enfin la tension d'analyse qu'il fallait avoir quand
on causait avec lui, me jetaient à mon tour dans une sorte de spleen auquel je n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus.
« Je voyais en lui une intelligence eminente qui s'efforçait généreusement de me faire part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur que de savoir.
i Je me souviens qu'un jour Planche me demanda si je connaissais Leibiiitz, et que je lui répondis non bien vite, non pas tant par modestie que par crainte de le lui entendre discuter et démolir.
(i Je n'aurais pourtant pas repoussé
Flanche d'auprès do moi, dans un but d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui de ma sérénité intellectuelle; sans des circonstances particulières qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans aucun dépit d'amitié.
« Pourtant on l'accusa auprès de moi
de quelques marnai.- es paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.
« Il les nia sur L'honneur, et, par la suite, de nombreux témoignages m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon
égard,
« Je n'ai plus fait que le rencontrer.
48 GUSTAVE l' LAN Cil F.
« La dernière fois, ce fut citez madame Dorval, et je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela '. »
Dans son roman de Béatrix, Balzac a mis en scène les deux héros de cette liaison singulière.
George Sand est peinte sous le nom de Félicité des Touches, et Gustave Planche peut reconnaître son portrait dans celui de Claude Yignon.
Ce pas-age est l'un des plus expressifs du livre.
« Félicité n'élait pas seule aux Touches; elle y avait un hôte. Cet hôte était Claude
1 Histoire de ma vie. — Presse des 17 ci 18 juillet
GUSTAVE PLAiVCHE A'J
Vignon, écrivain dédaigneux et superbe qui, toul en ne faisant que de la critique, a trouvé moyen de donner au public et à la littérature l'idée d'une certaine supériorité.
« Félicité, qui, depuis sept ans, avait reçu cet écrivain comme cent autres, auteurs, journalistes, arti-tes et gens du monde, qui connaissait son caractère sans ressort, sa paresse, sa profonde misère, son incurie et son dégoût de toutes choses, paraissait vouloir en faire son mari, par la manière bizarre dont elle s'y prenait avec lui.
« Sa conduite, incompréhensible pour
se; amis, elle l'expliquait par l'ambition, par l'effroi que lui causait la vieillesse.
« Elle voulait confier le reste de sa vie à un homme supérieur, pour qui sa forlune serait un marchepied, et qui lui continuerait son importance dans le monde poétique.
« Donc elle avait emporté Claude Vignon de Paris aux Touches, comme un aigle emporte dans ses serres un chevreau, pour l'étudier et pour prendre quelque paiti violent; mais elle abusait à la fois Calystc ! et Claude Yignon2. »
Balzac, ainsi qu'on peut le voir par ce qui précède, reconnaissait le talent de critique de Gustave Planche.
1 On pense que Calyste représente Delatouche. - Œuvres complètes de Balzac, édition Houssiaux, tome III, page 545.
' Il redoutait par-dessus lout d'en être attaqué.
Chose bizarre, l'auteur de la Peau de Chagrin craignait l'Âristarque de la Revue des Deux Mondes un peu plus qu'il ne craignait Dieu. Lorsqu'il acheta la Chronique de Paris, en 183G, il voulut absolument attacher Gustave à la fortune de ce journal.
Pour obtenir sa collaboration exclusive, il paya généreusement une somme de mille écus, versée, comme avance, par I3uloz, et que le critique devait rembourser en copie.
Nous avons oublié de dire que, plusieurs années auparavant, en 1852, Gus-
lave Planche était entre à la rédaction des Débats.
I! y resta six semaines.
On a dit, mais à tort, qu'il avait été remercié, parce qu'il tirait trop fréquemment sur la caisse.
L'assertion n'est pas vraisemblable, et chacun sait que les Débats ont la bourse aussi large que la conscience.
11 y o, dans ce vieil organe de tous les parjures, une coterie voltairienne , une horde politique sans foi ni loi, trop habituée à recevoir de toutes mains, pour ne ] as rendre de même, si quelque plume utile dépasse la limite financière.
Demandez plutôt ùM. PhilarèleChasles.
GUSTAVE PLANCHE bô
Un jour, il se fit avancer six mois d'honoraires sur une énorme liasse, dont» le premier feuillet seul était noirci, et le reste d'une immaculée blancheur.
Les honorables perruques de l'endroit ne virent là qu'un tour fort plaisant, et if curent pas la moindre envie de congédier M. Philarèîe Ciiasles.
Il est vrai que ccluirci lient en main beaucoup de leurs secrets politiques.
Pour en revenir à Gustave Planche, il quitta la feuille de la rue des Prêtres, parce qu'elle se montrait hostile au parti libéral.
N'oubliez pas que la ffevue des Deux Mondes était alors quasi républicaine.
Buloz ne Pavait point encore mise au service de Guizot. Le naïf critique trembla de se compromettre en restant dans un camp ennemi.
Plus heureuse (pie les Débats, la Chronique put le conserver jusqu'à l'heure où elle mourut d'épuisement, c'est-à-dire deux années à peine après avoir vu le jour. Ni le talent de Balzac ni la plume de Gustave ne purent la relever de son agonie.
INous voyons Planche, à cette époque, atteint d'un mal d'yeux fort grave.
A force de lire volume sur volume, de corriger des épreuves, et surtout à force de vouloir éteindre par des rafraîchisse-
GUSTAVE HANCHE oj
mcnts alcooliques un sang brûlé par l'étude, sa vue s'affaiblit au point que ces messieurs de la Faculté lui ordonnent le repos le plus absolu.
— Le repos! s'écrie-t-il... je les trouve charmants, ces médecins'.... le repos à un homme qui n'a (pic son travail pour vivre !
1! élait absolument dans la situation de ces pauvres diables qui se traînent à la consullalion gratuite des hospices, et auxquels nos facétieux docteurs prescrivent un régime alimentaire très-substantiel et le vin de Bordeaux.
Fort heureusement pour Gustave, il hérite, sur les entrefaites, de soixante-quiuze à quatre-vingt mille francs.
Sans plus larder, le critique fait ses
adieux à Balzac et part pour l'Italie avec un portefeuille bourré de bi.lels de banque. Il ne songe même pas à p'acer chez lin no Li ire ou à confier au Trésor celte pjlite fortune, des revenus de laquelle il peut honorablement vivre.
La patrie des beaux-arts garde Planche sept années entières.
11 salue tous les monuments, visite tous les musées, ne s'occupe plus de lecture, et se borne, chaque soir, à noter ses impressions artistiques.
Sous le beau ciel de Florence et de Naples, il prend la douce habitude du far niente, dépensant à boire et à manger le
GUSTAVE PLANCHE î/1
mieux (K>ssiblc les écus de l'héritage, sans acheter, dit-on, la moindre redingote.
A la fin, il s'aperçoit que son magot fond à vue d'œil.
Certaines velléités religieuses, inspirées sans doute par la pompe et la poésie du culte dans les églises italiennes, s'emparent de son âme.
Planche accomplit avec beaucoup de régularité ses devoirs de chrétien... pendant six semaines.
Étant ruiné, le parti le meilleur qu'il voit en perspective est de se faire moine.
— J'irai me claquemurer dans un mo-
GUSTAVE PLANCHE nasièrc, ^c dit-il, et j'y prononcerai des vœux.
Cette résolution, qui l'eût exempté des embarras de la vie matérielle, flattait sa nature apathique, en même temps qu'elle eût été favorable à ses labeurs d'écrivain.
Qui l'empêcha de l'exécuter? Le diable seul pourrait le dire.
Notre homme revint à Paris, et Buloz, derechef, lui ouvrit les bras.
La première apparition de Gustave au café Momus, dans cet indescriptible costume que vous save:', porta l'enthousiasme à des proportions délirantes.
Tous les habitués du lieu, ribauds et
GUSTAVE PLANCHE gg
truands, ûeur des pois de la bohème littéraire qui commençait à poindre, le reçurent en triomphe au milieu d'une bacchanale qui réveilla les échos de la vieille basilique voisine '.
Un bohème poêle, s'emparant du vénérable et crasseux chapeau de Gustave, improvisa, séance tenante, une ode magui-
iique sur cet illustre couvre-chef.
Planche se laissa faire avec une bonne grâce infinie, et but comme un héros de Ylliade.
Le lendemain, il reprenait son train de vie d'autrefois.
J SaiDt-Germain-rAuxerrois. .Voir, pour la description du café Morous, les biographies de Cbampfleury
et de Henri Murger.)
Quand le célèbre critique a de l'argent, 7oici comme il le dépense el comme il /amuse.
Il rc tient un coupé, la veille au soir, et dit au cocher de venir stationnera sa porte des six heures du matin, sans faute.
A neuf heures, il se lève et se fait conduire chez quelques amis, peintres ou sculpteurs.
A onze, on le dépose dans quelque caférestaurât: très en renom.
Là, Gustave se commande en premier ILu de l'absinthe et du vermouth. Quand il a pris ses petits verres, il déjeune d'une façon plus que confortable et paye
GDSTAVB PLANCHE Cl
la carte, qui s'élève à vingt-cinq ou trente francs.
Puis il remonte en voiture pour une seconde tournée chez d'autres artistes.
Vers six heures, il descend au café de Paris.
S'étant ouvert les voies digestives par le môme procédé que le matin, il se fuit apporter chère succulente et vins exquis. La dépense flotte, cette fuis, entre cinquante et soixante.
Sa voiture le mène ensuite digérer au balcon de l'Opéra ou à l'orchestre du Théâtre-Français.
Vers minuit, Gustave a dix-huit heures
Ci GUSTAVE PLANCHE
de remise. Il donne quarante francs au cocher, grimpe à sa mansarde et s'endort avec le calme d'une conscience pure, en se disant comme Titus :
« — Je n'ai pas perdu ma journée ! »
Le Salon de 1840, publié quelque temps après son retour d'Italie, témoigna de ses études sérieuses.
Presque aussitôt il recommença le feu contre les romantiques avec une verve pleine de colère.
Nombre de personnes crurent trouver dans ces attaques la rage de l'impuissance; nous n'y voyons que F amertume d'un esprit aigri et mécontent de lui-même, qui
se plaît à fouler aux pieds le génie des autres sous sou talon de cynique.
Les tribunaux ont été saisis dernièrement d'une affaire curieuse, relative a ses articles. Un peintre espagnol l'attaqua pour avoir critiqué d'une façon malveillante un portrait qui n'existait pas, ou plutôt qui n'avait point été envoyé à l'Exposition.
Ce n'e^t point, d'ailleurs, un critique vénal. On ne voit pas sa demeure encombrée de cadeaux opulents, conquis au bec de la plume sur les rois et les reines cie théâtre, ou sur d'autres vaniteux imbéciles à qui la grosse voix de la presse fait peur.
Il sera beaucoup pardonné à Gustave
04 CCSTAVE ('LANGUE
Planche, paire qu'il n'a jamais fait chanter.
L'une de ses plus grandes faiblesses est de subir le joug de Bnloz, relativement aux rancunes singulières de celui ci et à ses amitiés plus singulières encore.
Néanmoins Gustave ne passe pas toujours sous les Fourches Gaudines de l'autocrate.
Une fois, il apporte un article foudroyant contre Alexandre Damas. .
Chacune de ses phrases était un coup de lanière; il réduisait à néant l'insolente renommée du forban de la p'ume.
— Mon cher, dit Buloz, Dumas écrit chez nous. Je ne lire pas sur les miens. Modifiez l'article.
— Voilà comme je le modifie ! répond Gustave.
Et il jette son manuscrit au feu.
Cet acte d'héroïsme était d'autant plus admirable, qu'à cette époque il se trouvait dans undénûment affreux. Il portait au mois de novembre un pantalon de toile, acheté en avril à la Belle Jardinière.
Le mérite de Gustave Planche comme écrivain est universellement reconnu.
lYuit-cîrc même a-t-il trop d'ampleur
dans Ja forme, trop d'harmonie dans la période. On esL lente de croire que celte manière solennelle et presque majestueuse est le produit d'un long et pénible travail. Il n'en est rien. Jamais auteur n'eut la rédaction plus facile.
Grande ou petite, la gent artistique professe pour notre héros une estime qui touche au respect.
Il y a quelque dix ans, un personnage, huileux d'habits et de figure, marchant sur des talons obliques, porteur d'une chemise abominablement sale, d'un liabit au collet gras, d'un feutre impossible, d'un pantalon effondré et frangé à la base, entre dans la cour de l'Ecole des Beaux- Arts.
— Voilà GhodrucDuclos! s'écrie unrapin.
Mais un autre de lui pousser le coude :
— Tais-toi, dit-il, c'est Gustave Planche !
Aussitôt la foule des élèves entoure le critique, lui forme une escorte et recueille ses paroles comme autant d'oracles.
Impossible de ne pas raconter une anecdote qui a depuis longtemps force d'histoire.
Prié à dîner chez une actrice célèbre (les uns disent Anaïs, les autres. Dorval), il arrive avant tout le monde.
08 i.l STAVE PLANCHE
— Mon Dieu, Planche, comme Lu es fait! dit Partrice] Va prendre un bain, je t'en conjure; voilà une carte.
Une heure après, il revient.
— Mais lu n'es pas allé te baigner, malheureux?
— Si, ma loi!
— Regarde tes mains !
— Ah ! c'est que j'ai lu ! dit Planche avec beaucoup de calme et ne doutant pas de la validité de son excuse.
Occupé à tenir un livre, il n'avait pas même trempé le bout du doigt dans la
kiiguoire.
U adopte un café pendant sept on huit mois; puis il le délaisse et en fréquente un autre.
Constamment il a soin de choisir îa môme place.
Au café des Quafre-Yents1, lorsque les l.'ibîcs voisines étaient occupées, il lui fallait, pour gagner son poste d'habitude, passer cuire le mur et une colonne qui pressait rudement son énorme ventre. Il s'engageait dans cet étroit passage, et, lorsqu'il ne pouvait s'en tirer tout seul, il criait à un étudiant :
— Jeune ami, viens à ma remorque!
Dans les cafés qu'il honore de sa pre-
i Rue des Quatre-Yent*, quartier de l'Odion.
dilcction, Gustave Planche boit de la bière comme un guerrier d'Odin.
Sur le minuit, il se lève, fait deux ou trois pas au milieu de la salle pour bien s'assurer qu'il conserve les lois de l'équilibre, jette un coup d'œil de satisfaction sur son colossal abdomen et s'écrie :
— Ramenons a présent mon tonneau chez moi !
Quand la gène arrive, il ne se montre plus au café. Il vit de fromage et de pain, dans son galetas, ou niante à la car-sotte des maçons.
Pendant une année tout entière, il a dîné chaque jour à la Petite Californie,
établissement sans rival de la barrière du Maine, où les couteaux, cuillers, fourchettes et gobelets d'étain sont enchaînés aux tables, tant on se fie à la probité des clients.
Une fois dans la misère, Gustave travaille avec une ardeur extrême. On le rencontre alors aux musées, aux bibliothèques et dans les cabinets de lecture.
Dès que le travail lui a rendu quelques finances, il fait choix d'un nouveau caférestaurant et reprend son existence de Gargantua.
Il faut, du reste, en convenir, le redoutable critique a le vin débonnaire. Les intérêts de l'art et le despotisme de Buloz
ne le tourmentent plus en face crime bouteille. 11 ne parle que de moss de bière, d'absinthe, de volailles truffées et de fins liquides.
Eu 1818, il se prit lout à coup d'un beau zèle pour le bonheur de la Fiance, catéchisant après boire la jeunesse des écoles, l'exhortant à devenir sérieuse et à délaisser le billard pour la politique, détestable conseil dont il se repentait sans doute à jeun.
Même dans ses plus grandes périodes de splendeur, Gustave Planche n'a jamais habité que des bouges.
Il cache son adresse à toutes ses counaissances, moins par honte que par amour de l'isolement.
S'il est force d'accepter le bras de quelqu'un pour rentrer le soir, il congédie toujours son guide avant d'arriver à la rue qu'il habite. S'aperçoit-il qu'on l'observe ou qu'on le suive, il s'éloigne et prend une direction contraire.
Un peintre facétieux s'amusa une fois à lui faire battre le pavé jusqu'à trois heures du matin.
Planche marchait héroïquement.
Ce fut l'indiscret qui se lassa le premier. Gustave put rentrer chez lui sans être vu.
Longtemps on se figura qu'il couchait à la belle étoile, dans les carrefours, sur les promenades, et lui-même prenait plaisir à accréditer ce bruit.
— Où demeurez-vous? lui demandaitou.
— Je ne demeure pas, répondait-il, je perche.
— Et où?
— Champs-Elysées, troisième arbre à main droite.
Quand notre homme déménage, toute sa garde-robe tient dans son chapeau, ce qui le dispense des services du commissionnaire, grand révélateur d'adresses.
Un de ses maîtres d'hôtel garni tomba de son haut quand il le vit prendre possession de sa chambre avec trois faux-cols pour tout linge.
— Mais où sont vos chemises, monsieur? lui dcmanda-l-il naïvement.
— Faites-moi le plaisir, répondit Planche, de m'expliquer pourquoi l'on met des chemises. N'est-ce pas afin de montrer son col?... Eh bien, voilà trois cols tout propres!
Plus Gustave vieillit, moins il accepte facilement les volontés tyrannirraes de Duloz.
Très-souvent il se fâche et l'envoie paître.
Celte porte fermée, son apathie l'empêche d'aller frapper à d'autres. Et ce* pendant il meurt de faim.
Leur dernière brouille eut lien clans le cours d'un hiver rigoureux. Planche allait par les rues avec un chapeau gris (roué, un lambeau de foulard eu cravate, un paletot d'étoffe légère, dite Orléans, à ventouses innombrables, et les pieds dans des bottes sans semelles.
Mais heureusement Buloz revient toujours.
lia besoin de Planche pour tenir en bride les hau!s et puissants personnages qui patronnent sa boutique, et dont parfois les orgueilleuses prétentions l'offusquent.
Peur eux, Gustave est la tête de Méduse.
De temps à autres, Duîoz l'autorise à casser les vitres.
La dernière affaire du critique de la Revue des Deux Mondes avec Cuvillier- Fleury-Polyanllie et ce littérateur poussi appelé Janin n'a pas amusé médiocrement la galerie.
Tous les rieurs ont été du coté de Gustave.
Ce méchant Figaro s'est même permis d'écrire dans un cn'rc-filet audacieux :
« M. Cuvillier-Fieury, candidat perpétuel à l'Académie, a été rudement boutonné à cette première pasce. Ne scmblcl-il pas voir un tambour ventru faisant
assaut aveoOrisier? Quant à l'auteur de
la préface de Barnave (ne vous trompez pas à l'antiphrase; il s'agit, non de Félix Pyat, mais du critique hebdomadaire de la rue des Prêtres), il a eu tort de modifier sa manière. Que n'intentait-il un procès à Guslave Planche ou à la Revue des Deux Mondes? Il l'aurait perdu, c'est vrai; mais il aurait eu le plaisir de plaider SOUS LUI pendant trois heures. »
0 Figaro! quelle ignoble image! et comme elle serait condamnable, si elle n'était pas fidèle!
Janin s'est vengé eu se faisant biographe, c'est-à-dire en appelant son adversaire Pohjcrasse et en commettant le
GUSTAVE PLAiNCUE ÏO
crime de vérité contemporaine qu'il nous reproche chaque jour.
Le feuilleton des Débals, du 5 mai 185G, est là sous nos yeux, et le prince des critiques y lance contre son ennemi la p'us effrayante diatribe.
Voilà ce que M. Planche aurait dû porter devant les tribunaux, à la bonne heure !
Mais laissons Janin, ses colères et ses vengeances.
Gustave Planche n'a pas ce qu'on nomme l'esprit de saillie. Sa phrase belliqueuse, au lieu d'être une pointe, est un coup de massue. Néanmoins on cite de lui quelques mots fort méïhmls.
80 GUSTAVE l'LA.NCHE
Chaudes-Àigues fut son camarade intime et son élève. Planche le fit débuter à la Chroniqucde Paris et à Y Artiste.
Très-railleur et très-léger, Chaudes-Aiguës demeurait pourtant fort attaché à Planche.
Un jour celui-ci tombe malade.
Son ami le soigne avec beaucoup de sollicitude et ne quitte plus le chevet du critique.
Il s'évertuait à tenir, pour l'égayer, mille propos joyeux. Par malheur, Gustave ne trouvait pas ses plaisanteries suffisamment assaisonnées de sel allique.
Chaudes-Aiguës s'absente pour aller
GUSTAVE PLANCHE Si
chercher un remède, et le laisse à la garde de quelques visiteurs.
Planche se soulève sur son grabat, le suit du regard, et dit à ceux qui restaient dans la chambre :
— Ce qu'il y a de plus terrible dans ma position, c'est que je suis obligé de subir la présence, les soins et les discours de ce crétin-là !
Gustave Planche a la vue très-afiaiblie. Il continue de porter ces mêmes vêtements qui ont inspiré à Charles Nodier l'un de ses plus jolis mots.
On vint dire à l'auteur de la Fée aux miettes qu'un romantique exaspéré avait
attendu le critique de la llevue des Deux Moules, un soir, au coin de la rue, et qu'il était tombé sur lui à coups de canne, dctoule la force de son indignation.
— Dieu soit loué ! fit Nodier avec douceur : au moins l'habit de Planche aura été battu une foisl
Depuis que M. Planche a fait saisir le volume qui a précédé celui-ci, on a pu lire clans le Figaro ce joyeux article :
Le procès Mirecourt va bientôt se plaider. — Les amis de M. Gustave Planche comprennert la nécessité, pour le triomphe de celui-ci et pour la gloire de la Revue des Deux Mondes, d'en finir avec cette très-mau- Vdisc plaisanterie de la petite presse qui consiste à attribuer à l'émincnt écrivain des
mains malpropres, des habits négligés, du linge sale, des cheveux désordonnés, en un
mot une toilette à la Chodruc-Duclos allant dans le monde.
On a tenu conseil ; on a décide qu il fallait que la tenue, la tournure, les habits, le linge, les mains, etc. , du plaignant fussent irréprochables, le jour de l'audience, afin de prouver au public et au tribunal que toutes ces allégations banales sont une pure calomnie.
On est donc en train, à l'heure qu'il est, de donner à M. Gustave Planche quelques leçons de dandysme.
Dans le but que je viens d'exposer plus haut, M. Buloz et les amis de M. G. Planche lui émulent chaque malin un maître de bal-
lui apprendre à marcher sur la pied, — un maître de gymnastique assigner les grâces et le dévclopormal du corps, — un professeur e cravate blanche, — un licencié s de Yhabit noir et du pantalon
- un maître parfumeur pour le sa-
- un coiffeur pour le bichonner; — s-maitres , modèles de belles man paradent devant lui de la bonne
ommandé à Renard un habillement :t tout neuf pour le grand jour de la 1 qui doit bientôt luire pour M. Plan- >n veut produire un Gustave renouuéconnaissable, — un Gustave gramodes. — Mois dans la crainte que
l'habillement, complet et tout neuf, ne soit gâté, déchiré, fané, bouleversé avant le procès, on a serré les effets dans une armoire, sans les confier à M. Gustave Planche, qui ne répète pas son rôle avec son costume de représentation.
M. Gustave Planche répète donc avec des habits d'occasion, que M. de Mars (sous-direclenr de la Revue) est allé discrètement acheter chez un bon faiseur de la Halle aux habits.
J'ai été assez heureux pour assister, — hier, — avec un billet de faveur, à une répétition générale du nouveau rôle de M. Gustave Planche.
Son avocat avait été convoqué.
Tous les amis de M. Planche étaient réunis dans le salon de M. Buloz, aux bureaux de la Revue des Deux Mondes.
Au signal donné, M. Planche, — endimanché, — ganté, — brossé, — frotté, — ciré,
— verni, — reluisant, — frais, — rose, — pommadé , — frisotté , s'est avancé gravement, et, d'un air du meilleur monde, a salué toute la compagnie.
— Bravo î bravo! c'est bien cela! s'est écrié H. de Mars.
— Oui, mais il ne faut pas me donner un coup de pied, en saluant la Cour... Et vous m'en avez donné un dans votre révérence! dit en bougonnant M. Buloz.
M. Gustave Planche salue pour la deuxième fois et va s'asseoir dignement près de son avocat. — La chaise craque. — Celui-ci lui dit :
— Aïe ! prenez donc garde, sapristi ! vous m'avez écrasé l'orteil... Asseyez-vous plus doucement... vous briserez la banquette!... Tenez-vous droit, mais sans roideur dans l'attitude... bon ! de temps en temps, un petit air penché... Regardez avec assurance et sérénité... comme l'auguste modèle que vous
avez là devant les yeux , dans la personne de
M. Buloz! (M. Buloz salue.)
L'avocat continue :
— (Test ici, cher client, qu'il faut bien faire attention... C'est le fameux passage de mon plaidoyer... vous savez?... il ne faut pas .s'embrouiller,.. (D'une voix flùtée, comme à L'audience.) On a dit, messieurs... crue ne dit-on pas dans cette déplorable petite presse, rédigée par des infimes petites gens d'esprit! on a dit que M. Gustave Planche était le Chodruc de la littérature... (b vous a représenté cet homme, — ■ ce grand talent, ce grand caractère , — comme mal vêtu, mal peigné... enfin, comme un Diogène au dix-neuvième siècle, messieurs! Vous avez l'homme devant vous, je ne vous dis que cela, jugez ! (Sensation.) Ce Chodruc, ce Diogène, c'est le roi do la mode, c'est un de ces fantaisistes d'élé-
gance qui donnent le ton à leur époque, c'est le dandysme incarné , — c'est un second Brummel! (A part.) Ne rougissez donc pas comme cela!
— Dam! vous me faites jouer là un rôle absurde!
— 11 le faut! C'est pour le décorum de la Revue! c'est pour les deux mondes!... Chut!... Je poursuis :
— Mal vêtu, cet homme? Voyez! son habit, son gilet, son pantalon, sont de Renard! son chapeau... voyez! il est neuf... P<lycrasse, dites-vous?... Poli, oui, — crasse, non!... je n'en vois pas!... sa cravate Manche est immaculée... ses cheveux exhalent une odeur de patchouli que la Cour peut apprécier d'ici!... On dit qu'il ne se lave pas les mains... (À part.) Otez négligemment vi s gants!... (M. Planche ôte ses gants.) Hein? 0>lz dire que ces mains-là ne sont pas propres! (On regarde les mains de M. Planche
avec curiosité. — Éclat de rire général. — L'avocat déconcerté s'arrête.) — Sapristi! j'espère qu'elles seront plus présentables le grand jour!... Comment! vous ne les avez pas lavées aujourd'hui?...
M. Planche. — Tiens ! je les ai lavées hier!... et j'ai allumé mon poêle, ce malin!
L'avocat. — Bon... remettez vos gants... Cela dérange ma plaidoirie... Je reprends.
— On a fait circuler dans le public, messieurs, je ne sais quelle histoire de savon donné, jDOur se laver, à M. Gustave Planche par madame Sand , et que mon client, ignorant l'usage qu'il en devait faire, aurait avidement mangé!...
M. Plahche. — Tiens, e;t-ce que je savais, moi! 11 était îi la vanille!. . Je l'ai goûté et je l'ai trouvé bon! dam! (Explosion de rires.
— .M. Buloz tombe sur M. de Mars et l'aplatit. 31. de Mars se trouve mal et va se
promener clans le jardin de la rue Saint-Benoit )
L'avocat. — En résumé, messieurs, voyez Fclcganee do, la taille de mon client! (A part.) Levez-vous! (M. Planche se lève.) Son linge blanc!... (L'avocat, par un geste de Périclès enlevant le voile d'Aspasie nue, déboutonne l'habit de M. Planche devant ses juges.) Considérez! (Avec effroi.) Comment! vous n'ayez pas de chemise?
M. Planche, vexe. — Pas de chemise!...
elle est chez la blanchisseuse, monsieur!... elle est chez la blanchisscu.se!...
L'avocat. — Bien ! Je maintiens mon mouvement oratoire, qui sera foudroyant... Je continue. — Admirez , messieurs , sa désinvolture, sa grâce, sa juvénile élégance... (A part.) Marchez un peu dans le prétoire...
(M. Planche marche; — au milieu du sa-
Ion, il perd son pantalon. — M. Buloz se précipite chastement sur son critique; — les auditeurs rompent les rangs; — l'avocat enveloppe dans sa robe son client effarouché. — On porte Gustave Planche en triomphe.)
M. Buloz lève la séance en disant d'une voix émue : — Bien... bien!... le décorum de ma lievue sera sauvé... Encore sept répétitions, et Planche marchera tout seul... A demain, messieurs!