LA PLACE DU CHATELET
Gomliien cela rapporte-l-il?
GAsima BoNJODR.»£'^n9»«<*
Le soleil dardait à plomb sur les oisifs qui venaient, en longeant nos quais , payer leur tribut de badaudage au courant de la Seine ; ses rayons plongeaient dans le sillage lumineux qu'y traçait la barque du marinier, et diamantaient de leurs feux les rides légères du fleuve ; les pauvres réchauffaient leurs membres engourdis : midi venait de sonner.
Sur la place du Cbâtelet on voyait des guenilles éparses çà et là , et les beaux meubles abrités sous les barraques ambulantes des commissaires-priseurs ; la foule des re* vendeurs, âpre à la curée, attendait avec impatience l'ouverture de la vente : c'était un samedi.
Le lit de l'indigent , saisi par un propriétaire avide , allait acquitter le prix du terme échu , tandis que l'ameublement en bois de citronnier du voluptueux ne devait pas suffire, peut-être, à payer sa débauche de la veille.
Toutes les misères du riche et du pauvre étaient étalées,
confondaes sur la place publique, et bourgeois et marchands passaient indifféremment au milieu d'elles, jetant, d'un côté , un regard de mépris siir les guenilles , et, de Tautre, un coup d'œil d'envie sur les velours et les bois précieux , mais sans donner une pensée à ceux que l'usure dépouillait par autorité de justice.
Enfin la cloche sonna, et la voix des crleurs retentît. Alors, des cafés et des cabarets environnans, on vit sortir en tumulte les tapissiers et les marchands d'habits qui devaient soutenir en commun \es enchères , et faire payer largement aux particuliers l'imprudence qu'il y a toujours à disputer aux privilégiés des ventes publiques un seul des articles mis à prix.
De tous les cafés, ai-je dit, les marchands sortaient en foule pour se répandre sur la place ; cependant la porte du petit établissement , situé au coin de la rue Pierre-à~ Poisson , ne s'était point ouverte : c'est qu'aux jours de marché^ comme aux jours ordinaires, rien ne troublait la solitude du café-estaminet de Thibaut; en vain il avait fait écrire en lettres d'or sur la porte : au rendez-vous des VRAIS AMIS, les vrais amis se rendaient à côté, en face, plus loin, mais jamais là. Ce café-estaminet était un de ces lieux maudits que le démon de la banqueroute a marqués desacroixrouge. Des trois prédécesseurs de Thibaut, deux s'étaient suicidés pour ne pas survivre à leur ruine, et le dernier pourrissait à Sainte-Pélagie. Thibaut lui-même, qui avait réfléchi depuis quelques jours au moyen d'échapper à ses créanciers, agitait avec sa femme, assise tristement dans son comptoir, un plan de désertion pour l'une des nuits prochaines, tandis que ses heureux confrères, profitant d'un moment de répit, encaissaient joyeusement leur recette du matin.
Mais voilà qu'un bruit de voix domine les répliques
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monotones des crieùrs et le bourdonnement continuel des centaines de revendeurs qui se pressent autour de ceux-€i« Les baraques sont désertées , un cercle immense se forme sur la place ; on. ne vend plus, et pourtant il n*y a pas plus d'un quart d'heure que la vente est commencée. Ce mouvement extraordinaire attire l'attention de Thibaut ; il sort de chez lui , se fraie un passage à travers la multitude, grossie encore de tous les fainéans qui, il n'y a qu'un instant^ encombraient les trottoirs des quais , attendant le spectacle curieux de l'agonie d'un chat ou le passage intéressant d'un train de bois sous les arches du pont au Change.
L'objet de cette curiosité générale n'est autre qu'une petite fille de trois ou quatre ans qui pleure et demande à tout le monde son cousin Simon.
— Où demeure ta maman? lui dit-on. Elle regarde celui qui l'interroge avec surprise, répète avec l'hésitation d'un enfant qui prononce un mot nouveau pour elle : —
Ma maman I je ne sais pas c'est cousin Simon que je
veux.
De tous côtés on appelle M. Simon ; mais la petite fille pleure plus fort ; et quand on lui demande pourquoi son chagrin vient-il de redoubler, elle dit :
— Cousin Simon ne veut pas qu'on l'appelle ; il m'a promis de me tuer si je criais après lui. — Mais où as-tu été perdue? ma petite. — Je ne suis pas perdue, je joue à cache-cache avec cousin ; mais voilà bien Ion g- temps que je cherche, et ça m'ennuie de jouer. — Sais-tu où il s'est caché, ce cousin? — Oui^ derrière la belle fontaine que voilà.
Et elle désigne la fontaine du Palmier. Il n'y a auprès du monument qu'une autre petite fille qui est occupée à puiser de l'eau dans sa cruche de grès; on lui demande si I. 31
362 LES CONTBS DE L'aTEUBR.
elle a vu quelqu'un rôder par ici en cherchant un enfàet La petHe fille n'a tu personne.
— Il faut conduire cette enfant chez le commissaire, dit un curieux ; car c'est là que ses parens iront la réclamer. — Mais né Yoyez-yous pas que l'innocente créature a été perdue exprès? réplique une marchande qui a pris la petite fille dans ses bras ; et comme l'enfant pleure toujours, la bonne femme essuie avec de gros baisers les larmes qui coulent sur deux jolies pommettes roses.
— Peut-être encore que ce cher bijou a bien faim? reprend une autre femme. — Un peu faim, dit à voix basse la petite abandonnée. — Elle a faim I répète-t-on de toutes parts. — Allons, tends ton tablier, pauvre petite, ajoute quelqu'un, et aussitôt les gâteaux et les sous pleuvent sur elle.
— C'est ça, vous allez l'étouffer t reprend Thibaut, qui vient d'oublier son. propre chagrin pour ne s'occuper que du malheur de l'enfant. Un bon bouillon lui vaudrait mieux que tout cela : justement, ma femme a mis le pot ciu feu ce matin. — En ce cas-là, donnez-lui un bouillon, répond celle qui tient la petite dans ses bras , je vas vous ]o payer. — Je peux bien le lui donner gratis 1 dit le limonadier ; il enlève l'enfant et le porte en triomphe chez lui.
Thibaut est bientôt suivi de toutes les femmes qui ont * applaudi à sa bonne pensée , et pendant que les gamins parcourent les rues et les quais, appelant le cousin Simon, qui ne répond pas à leurs cris, toutes les tables de l'estaminet se garnissent dé curieux ; on veut consoler la petite, on essaie de la faire sourire; car elle a une mine si éveillée, malgré sa douleur, que tous les cœurs s'intéressent à son sort.
Sur l'ordre de son mari, madame Thibaut a préparé un bouillon pour l'enfant : elle mange avec avidité.
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— Ta n'as donc pas déjeané? ma' chère amie. *— J'ai sotipé hier, répond-elle naïvement. — - Pauvre minets c'est qu'elle est jolie comme nn cœar ! Comment te nommes*tciî
— Claire » répond-elle. Et regardant son bol vide, elle ajoute': — J'en Youdrais bien encore.
Madame Thibaut emplit une seconde fois la tasse > et fait boire l'enfant.
— Voyez donc comme elle a de beaux yeuxl
Claire , qui a entendu ceci , éloigne de ses lèvres le bol qu'elles pressaient, elle écarte avec les mains les cheveux blonds et bouclés qui lui tombent sur le front, et elle regarde en riant celle qui a fait l'éloge de ses beaux yeux.
— Si ce n'est pas un meurtre d'égarer un amour pareil 1 Ah çà ! où demeure ton cousin Simon? — Od demeure?. •• répète Claire ; et elle fait signe qu'elle ne comprend pas cette question. — Oui, dans quelle rue? •— Je ne sait pas^
— Est-ce bien loin? — Bien loin, bien loin. -*- Dan» la campagne, peut-être? — Plus loin que ça, on passe par tout'pieia de campagnes. •*- 11 n'y a pas de doute , c'est» quelque grande héritière, on l'atira fait disparaître pour s'emparer de ses biens.
Alors lesiconjectures se forment, les romans se bâtissent plus invraisemblables les uns que les autres; .chacun de» assistons donne carrière à son imagination ; mais ce qui ▼ani mieux pour Thibaut, c'est que les bouteilles de bière se rident, les tasses de café se consomment Les bonnes fenuoesqui ont suivi le cafetier dans son estaminet appel-*» ]entd*autres commères pour leur raconter l'histoire vraie au fan A, mais toujours supposée de l'abandon de Claire ; et chaque caresse qu'on donne à l'enfant est' un bénéfice nouveaurpour Je limonadier du coin de la rue Pierrei^à- Poisson*'
La Tedte; publique avait repris son cours; mm l'aven- *
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ture qoi était ?enne rinterrompre occupait tous les esprits, ceux mêmes qui ne s'étaient pas dérangés , de peur de laisser surenchérir par d'autres le meuble qu'ils souhaitaient d'emporter, s'empressent, aussitôt qu'il leur est adjugé , de courir ad rbkdez-vous dés vrais amis. L'intérêt personnel une fois satisfait, le bon naturel reprend le dessus; on veut voir l'enfant perdu, qui a si vivement eidlé l'intérêt. L'estaminet ne désemplit pas.
— Quel malheur 1 si cette pauvre petite ne retrouve pas sa famille, Tautoritéva l'envoyer aux Orphelins. Dieu sait comment on élève les enfans dans les hospices ; elle sera livrée à quelque maître brutal qui la battra ; tandis que si une personne charitable voulait s'en charger, on eh ferait un bon sujet, car elle a l'air docile, aimant. — Si je n'avais pas d'enfans! disait l'un. — Et moi donc! repétait le reste des assistans.
Pendant que l'on s'apitoyait ainsi sur le sort futur de Glaire, celle-ci passait de l'un à l'autre, elle sautait sur les •genoux d'un marchand, se jetait dans les bras de sa femme. L'enfant ne comprenant pas son malheur, et se voyant aimée, caressée, exprimait sa joie par mille gentillesses.
— II y a tant de gens riches qui désirent des enfans ! s'ils te coni^issaient, chère petite, tu ferais leur bonheur. — Prenez-en bien soin , monsieur Thibaut. — Nous viendrons demain savoir ce que le commissaire auAi décidé.
Comme l'heure avancée appelait les marchands chex eux , ils quittèrent l'estaminet des Vrais Amis , non sans recommander de nouveau la petite Glaire à l'intérêt do limonadier et à la protection de la Pro^dence. ^
Ce n'était que dans les vingt-quatre heures que la police pouvait exiger la déclaration de Thibaut sur la découverte de l'enfant. Aussi remit-il au lendemain à se rendre chex le commissaire de son quartier. L'affluence était encore
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trop grande dans sa boutique pour qu'il pût laisser à sa femme le soin de répondre à tant de consommateurs. Au^ marchands attires sur cette place par la vente publique, succédèrent les voisins de Thibaut, qui avaient appris tant bien que mal l'événement du matin ; ils descendirent dans sa boutique après la veillée, et jusqu'à onze heures du soii le limonadier fut obligé de raconter vingt fois la même histoire aux nombreux questionnaires qui se pressaient autour de ses tables de marbre.
Claire reposait sur les genoux de madame Thibaut , et chacun, tour à tour, venait admirer la jolie figure de l'enfant^ qui dormait à l'abri de l'éclat des lumières sous un léger fichu de gaze.
Quand tout le monde se fut retiré, Thibaut, ouvrant avec joie son comptoir, dit à sa femme :
— Nous avons fait deux cents francs de recette aujourd'hui, et c'est à cette pauvre petite que nous devons cela. Est-ce que nous allons l'abandonner comme les autres? — Au contraire , je pensais à la garder avec nous. — C'est cela, nous serons ses parens. — Pourvu qu'elle ne retrouve pas son autre famille, maintenant? — C'est le plus cher de mes désirs : tout le monde s'intéresse à cette enfant; bien certainement on. reviendra cliez nous, rien que pour la revoir. — Mais crois-tu que ceux qui la caressaient tant aujourd'hui y penseront demain ? — Je te dis qu'ils en parleront à leurs amis, à leurs connaissances ; cela fera remarquer notre maison... Un bienfait n'est jamais perdu, comme on dit dans les Mines de Pologne; j'ai idée que voilà notre maison tout-à-fait désenguignonée. — A la volonté du ciel I Si cela ne nous rapporte rien, reprit madame Thibaut en prenant le sac qui contenait la recette du jour, au moins nous aurons fait une bonne action, qui ne pourra pas nous rendre plus malheureux que nous ne l'étions ce matin.
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L'orpheline fut montée avec précaution dansia diamliR à coucher, et pendant que madame ThHnoi déshabillaii b petite Glaire» en prenant bien garde 4le ne pas la léveiHer, son mari feuilletait le Code Napoléon , au chapîtEe de l'adoption « afin de te familiarneraTecrengagement sacre qu'il allait prendre.
A une heure du matin, Thibaut et sa femme commentaient encore les articles du Gode; enfin ils se coitchferent, mais en priant Dieu de rendre Taines toutes les recherches de. la police sur la famille de l'enfant qu'ils yonlaieot adopter.
C'était le Tœu de deux bons cœurs; car tout faisait présumer que la petite Claire avait été abandonnée volontairement parson cousin Simon.