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Les contes de la famille

Vanité des désirs de riiomme! Il m'arrive souvent, et je ne suis pas le seul, sans doute, de rôver, à défaut de félicités imaginaires, des biens que j'ai possédés; je me reprends à des plaisirs enfuis comme s'ils m'étaient inconnus. Ces désirs ne sont-ils que des regrets? ou, peut-être, plaisir passé, plaisir à venir sont-ils même chose en fait de rêves? Car enfin, le printemps dernier, je logeais dans le chùteau dont je parle. C'était une petite ferme de Normandie, dont je devins l'heureux et libre commensal moyennant un prix modéré que nous débattîmes de gré à gré, moi et M. Bézuchet, maître du logis, pardevant sa femme Catherine, assistée de leur fille Manette et de leur chien Soliman, qui lapait un plat tandis que Manette lui tirait la queue.

C'était exactement la maison que j'avais bâtie dans ma tête, et je vivais dans mon rêve comme le rat de la fable dans son fromage.

On entrait dans la cour par une porte cintrée qui avait autrefois fait partie d'une façade et de bâtiments plus considérabfes, fermes seigneuriales ou couvent. Cette porte, aujourd'hui ruinée, où tenaient à peine quelques modillons supportant un débris de corniche, était couronnée de pariétaires fleuries qui retombaient en panaches; elle était flanquée, à droite, d'un petit mur où

S appuyait une maisonnette tapissée de vignes, en guise de dépendance, à gauche s'allongeait dans la cour la façade de la ferme coupée en diagonale par la rampe d'un escalier rustique à degrés irréguliers et rompus. Je logeais là, dans la seconde pièce, qui était la plus ornée de Tendroit, c'est-à-dire meublée d'un grand lit chiné bleu et blanc, et dont la fenêtre s'ouvrait siu* un pré ombragé de grands arbres, ce qui achevait de rendre la pièce assez sombre. J'écrivais en plein jour, près de cette fenêtre ouverte, comme à travers un rideau vert. A l'opposé de ce pré, de l'autre côté de la cour, était le verger, et le tout était fermé au dehors, selon la coutume normande, de deux ou trois replis de grands arbres, ormeaux et peupliers.

Voilà le lieu que je regrette aujourd'hui par ce beau soleil. Je crois pourtant, en creusant bien mes souvenirs, je crois, Dieu me pardonne, que je m'y suis parfois ennuyé. Mais que faire à cela? Je regrette Bézuchet, je regrette son pain bis et sa voix rauque, je regrette Catherine, je regrette Manette surtout et son petit frère Félix. Ces deux enfants jouaient ordinairement dans la coflr, et j'allais les trouver quand je m'ennuyais. Il est bien à remarquer que je ne leur ai jamais vu faire absolument que ce qu'on leur avait défendu, j'entends seu-

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lemcnt Manette ; sou fivre était le plus doux, le plus paisible des enfants, qui la regardait agir d'un air ébahi, et qui n'était là que pour porter la meilleure part des corrections, s'il y avait lieu. Manette, au contraire, quoique bien plus petite, était active, entre* prenante, avec de grands cheveux blonds tout frisés et deux grands yeux vifs et résolus.

11 y avait au milieu de la cour un puits à toiture do bois, où buvait pour Fordinaire quelque cheval de labour, dans une auge; plus loin était la mare, partout des groupes errants de volailles qui s'entretenaient par interjections. A quelque moment que je parusse eu désœuvré sur la porte, en haut de la rampe, j'étais sur de trouver Manette en flagrant délit. Tantôt je la voyais subitement quitter quelque jeu tranquille, et son frère marcher après elle d'un air soumis; tandis qu'il la suivait des yeux, elle grimpait à grand'peine sur la margelle du puits, et de là sur le cou du cheval; tantôt elle saisissait par le col une oie craintive, l'enfourchait en guise de haquenée, malgré les ruades, et la forçait à se traîner avec ce fardeau l'espace de quelques pas et finissait par rouler dans la mare avec elle, et le petit frère s'arrêtait effaré, et tout se terminait par des cris.

Catherine paraissait tout enflammée, se précipitait

dans la cour, saisissait Manette d'une main, abattait l'autre comme grêle sur le petit frère, et rentrait hissant la petite, tandis que Félix demeurait à la porte, poussant des cris lamentables. Manette ne se plaignait jamais. J'essayais de glisser quelques mots d'indulgence dans le débat , et c'étaient là mes récréations.

— Ne m'en pariez pas! s'écriait Catherine, les yilains enfanta! ils me feront mourir de saisissement.

Manette, relâchée, s'allait planter h trois pas devant elle et la regardait fixement d'un air on ne peut plus calme.

^ Oai, regarde-moi, eCfrontée, reprenait Catherine,

que je levas

Bt Manette ne bougeait pas davantage.

— C'est que vous ne savez pas, me dit un jour Catherine en pareil cas, vous ne savez pas, m'sicu Douard (c'est ainsi qu'elle voulait bien m'appeler, la digne femme), ce que c'est que d'élever des enfants; on a plus de soucis, plus de tourments... cette petile-là, que vous voyez bien, m'a donné déjà des revirements que j'ai failli en périr. U n'est pas de jour qu'elle ne me tourne le sang. Pensez donc : toujours des colères et des tremblements, qu'il n'y a que moi qui en souffre, elle s'en retire toujours bien, ce monstre d'enfant, qu'on dirait

que rbOQ Dieu ne fait attention qu'à elle dans Tmonde.

Ck)nime je tenais .Catherine pour une maltresse femme, forte, vaillante, ménagère experle, et capable de corriger un bœuf d'un rêvera de main, elle vit que je paraissais peu touché de sa plainte.

— Vous croyez que je badine ? Pas plus loin que Tété dernier, elle a manqué nous faire mourir de chagrin à propos de bottes et pour une vraie bêtise. Voilà tout d'un coup qu'elle perd l'appétit, qu'elle rebute sur tout; impossible de lui faire avaler gros comme ça de pain... Vous pensez, une enfant de cette forcelà... que c'était bien drôle, et que ça nous inquiétait, dame I... Cm dure une semaine, puis deux, et puis trois, que Bézuchet n'en dormait plus... et en même temps, la petite devenait blanche et grasse, et grasse que ça faisait peur... elle devenait bouffie, pour bien dire... et tant plus qu'elle ne mangeait pas, tant plus qu'elle devenait bouffie... J'consulte les médecins... ah! oui, ils n'y connaissaient rien du tout.. .que seulement la petite se bouffissait toujours de plus, que d'après ce qu'elle est à présent... vous y auriez donné deux ans de plus.

Je reportai les yeux sur l'enfant, mais Manette avait disparu. Catherine, occupée de son récit, continua :

•— Et puis, pour lors, elle jouait tout de môme dans

le pré, bette scélérate d'enfant, que nous étions dans la fraie désolation. — Manette, que je lui disais, veux-tu une tartine? — Merci, maman, qu'elle me répondait. JV achetais des pruneaux, des pains d'épices... vous pensez, tout ce qu'il y a de plus cher... — Je n'ai pas feim, qu'elle disait... et voilà tout... Et puis elle s'en allait jouer dans le pré, et puis toujours elle enflait, elle enflait... et toujours, qu'on ne savait quelle infirmité ça pouvait être. Catherine, que me disait Bézuchet, faut en faire son deuil, c'est un enfant perdu. — Manette, que je lui disais, où est-ce que tu as mal? — Non, qu'elle disait, et elle s'en courait dans le pré... V'ià-t-il pas qu'unjour, Bézuchet revenait par la sente, les pieds dans l'herbe, sauf votre respect, sans faire de bruit... qu'est-ce qu'il voit ? la petite rien-qui-vaille qui s'était collée sous la vache et qui la tétait à grande haleine, ni plus ni moins qu'un veau... et v'ià le train qu'elle menait depuis deux mois... que nous n'avons pas eu le courage de la laper quand nous avons vu qu'il n'en était que ça... j'en sue encore d'y penser... la vilaine petite mutine!...

Elle se retourna vers l'endroit où se tenait Manette, mais des cris qu'elle entendit la détourncVcnl. — Allons ! qu'est-ce qu'il y a encore; ah! si j'y vaf?...

tO M4NBTTK

Le petit Félix entra les yeux brillants de larmes, mais visiblement terrifié par la surprise, Tefrroi et la prévision vague des suites de quelque attentat prodigieux.

— Eh ben 1 qu'est-ce que t'as, pleurniche ? loi dit Catherine les yeux baissés sur son tricot.

L'enfant ne répondit rien.

— Hein? Je n'entends pas^ Où est ta sœur?

Félix, avec des yeux suppliants, tendit la main du côté du fond de la chambre, c'est-à-dire vers le derrière de la maison qui donnait sur le pré.

— T'as donc perdu la langue à c't'heure ? Voyons un peu, où est ta sœur ?

L'enfant, encouragé par ce ton radouci, bégaya avec une certaine volubilité : *

— Ma petite sœur.... elle est.... elle.... elle est.... sur le toit.

— Quoi ?... qu'est... sur le toit ?

—Oui, m'man, reprit l'enfant, la main toujours étendue et d'un air devenu tout à fait officieux.... dans le

grenier elle jouait comme çà.... par la lucarne

elle a grimpe sur le toit.

Ce seul mot de lucarne embrasa la tele de Catherine t't lui i»\jiliqua tout ; le large visaj^e de celle femme uuifomiément enluminé d'un cramoisi si foncé, se cou-

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Trit jusqu'aux lèvres d'une pâleur livide. Elle s'élança dans l'fêcalier en renversant son tricot et sa chaise. Je la suivis plus épouyanté de son cri que du danger, que je ne me figurais point.

J'arrivai presque aussitôt qu'elle à la lucarne du grenier, et nous voyons, à huit ou dix pieds de nous, sur la droite^ Manette accroupie à genoux sur l'avantdernière tuile du toit, et marmottant un refrain monotone à je ne sais plus quel insecte qui rampait sous ses yeux.

Je sentis mon cœur défaillir, et je me rejetai dans le ibnd du grenier. Catherine ne bougea point; seulement je voyais ses jarrets fléchir et ses mains trembler.

Je n'oublierai jamais l'attitude de cette enfant sur la mousse verte du toit, chantant d'un air occupé, tandis que ses beaux cheveux en broussailles, qui semblaient au soleil autant de fils d'or, lui formaient comme une auréole hiyonnante autour de la tête; je n'oublierai jamais non plus le frémissement de la pauvre mère ni son calme sublime.

Elle se retint des deux mains au bord de la feiiètiv, et reprenant haleine, d'un ton doux, simple, extraordinaire, que j'entends encore :

— Manette I... dit-elle... Manette !

L'enfant se retourna.

— Viens, ma petite biche, viens ici.... viens, mon enfant

L'enfant la regarda de son grand œil fixe, et dit tout uniment :

— Non I

Gatberine disparut tranquillement.

J*osaisà peine me montrer, et Manette reprit son petit refrain !

— D(hdo-do..,, adieu béteàDieu

Mais Catherine était déjà revenue avec un morceau de sucre qui tremblait au bout de ses doigts. Elle reprit du môme ton, penchée sur la lucarne :

— Tiens, ma petite fille, tiens, mon lapin, du sucre.... tu vois.... viens ici, viens le chercher

Manette regarda sa mère d'un air plus étonné, soupçonnant visiblement une trahison. On lisait clairement sur ce joli visage qu'elle se sentait pour le moment en lieu frwic, hors de toute atteinte, et qu'elle avait grande envie d'y rester ; elle regardait sa mère, elle regardait le morceau de sucre ; puis elle sourit finement et d'un air cûlin.

— Viens, ma Minette, c'est pour toi, dit Catherine. Ce dernier appel décida Manette ; elle s'achemina paisiblement sur SOS petite? mains et sur ses genoux; je ne

respirais point, et je sentais par une sorte de communication magnétique les contractions spasmodiques de Tadmirable Catherine.

Quand Manette se vit à peu près à portée, elle étendit prudemment son petit bras vers le morceau de sucre pour ne se point livrer en entier... mais en môme temps, la large main de Catherine penchée en avant s'abattait sur les reins de Tenfant et s'y cramponnait comme la serre d*un aigle. Elle souleva sa fjlle à demi et la rentra dans la lucarne. Après quoi, tandis que je levais les mains, voilà une femme qui, au lieu de sucre, dont il ne fut plus question, je vous jure, tombe sur la petite malheureuse, et qui vous la rosse, la soufflette, la houspille si fort, que le petit Félix, qu'on ne touchait point, criait comme un paon, de commisération.

Et quand tout cela fut fini, la brave femme pMit de nouveau, roule sur une chaise, et s'évanouit si bien, que je fus deux heures à Tinonder de vinaigre avant de la voir revenir...

Ce fut, nie dit-elle, la première fois qu'elle avait battu sa fille et la première fois de sa vie qu'elle avait perdu connaissance.

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