‹ Les contes de ma mère l'Oye avant PerraultChapitre 11 sur 36 · ChiommientOy Commentaire · texte numérisé non relu

ChiommientOy Commentaire

io8 Les Contes de ma Mère VOye.

vinssent concourir pour la beauté,, car il voulait épouser la plus belle et lui faire partager son trône.

Quand la chose eut été répandue, il n'y eut pas dans tout l'univers une seule femme qui ne voulût tenter la fortune ; il n'y eut pas de harpie, si ratatinée qu'elle fût, qui ne se mît en. douze. C'est qu'aussitôt qu'on touche cette corde, il n'est point de monstre qui s'avoue vaincu, il n'est point d'orque marine qui cède; chacune se pique d'être la plus b:lle, et, si le miroir leur dit la vérité, elles accusent le cristal de tromper et le vif-argent d'être posé de travers. Donc, le monde étant plein de belles femmes, le roi ordonna qu'on les mît en rang, et les passa en revue, ainsi que fait le Grand Turc, quand il traverse le sérail 4 . Il allait, il venait d'un bout à l'autre, comme un singe qui ne s'arrête jamais, lorgnant celle-ci, reluquant celle-là.

Il trouvait à l'une le frontmal fait, à l'autre le nez long ; celle-ci avait la bouche large, celle-là les lèvres épaisses ; l'une était boulotte, l'autre courte et mal tournée, celle-ci trop rembourrée de graisse, celle-là trop dépouillée de chair.

L'Espagnole ne lui plaisait guère à cause de son teint basané; la Napolitaine lui déplaisait tout autant pour sa façon de marcher comme avec des

t. Nous supprimons la fin de la phrase qui est trop scabreuse. Nous ne pouvons même pas la donner dans le texte, qui se trouve être ici beaucoup trop transparent.

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béquilles; F Allemande lui semblait froide et glacée, la Française trop écervelée, la Vénitienne n'était qu'une quenouille garnie de filasse en guise de cheveux ; à la fin des fins, qui pour une cause, qui pour une autre, il les renvoya toutes une main devant, l'autre derrière 1 .

Voyant que tant de beautés s'en étaient allées, en fumée, il résolut de s'étrangler, puis il tourna les yeux vers sa propre fille et dit :

« Je vais cherchant Marie pour Ravenne. Si Prétiosa, ma fille, a été faite dans le même moule que sa mère, j'ai à la maison la beauté qu'il me faut. Pourquoi la chercher au bout du monde? »

Il communiqua son idée à sa fille, mais elle entra dans une colère que nulle parole humaine ne saurait exprimer. Le monarque furieux lui dit :

— Baisse la voix et retiens ta langue 3 . J'ai résolu de former ce soir avec toi le nœud du mariage; si tu refuses, je te coupe en si menus morceaux que le plus grand sera l'oreille t

Sur cette menace, Prétiosa se retira dans sa chambre ; elle se mit à déplorer son sort et à se torturer la cervelle. Comme elle était à faire cette triste figure, il arriva une vieille qui lui servait à distribuer ses aumônes. Celle-ci lui trouvant un

t. Avec leur courte honte.

2. 'L'expression est plus énergique, mais trop grossière pour être rendue littéralement.

ito Les Contes de ma Mère l'Oye.

air de l'autre monde et ayant appris la cause de sa douleur, lui dit :

— Courage, ma fille, ne te désespère pas, car à tous maux il y a remède, sauf à la mort. Écoute : quand ton père viendra ce soir pour se livrer à sa passion, mets ce petit morceau de bois dans ta bouche. Aussitôt tu deviendras une ourse et tu te sauveras, car il aura peur et te laissera fuir. Tu t'en iras droit à la forêt où, depuis le jour de ta naissance, le ciel te garde ta destinée. Lorsque tu voudras redevenir femme, tu le pourras toujours : tu n'auras qu'à ôter le bâtonnet de ta bouche et tu retourneras à ta forme première. .

Prétiosa embrassa la vieille, lui donna un plein tablier de farine, une tranche de jambon, un morceau de lard et la renvoya. Quand le soleil, comme une courtisane qui a fait faillite, commença de changer de quartier, le roi appela ses cuisiniers et invita tous les seigneurs ses vassaux à une grande fête. Ils dansèrent cinq ou six heures durant, puis s'attablèrent et mangèrent plus que leur saoul. Le roi alors alla se coucher et commanda à la nouvelle mariée de lui apporter le registre pour solder les comptes de l'amour*.

Prétiosa mit le bâtonnet dans sa bouche, prit la figuré d'une ourse terrible et courut à lui. Épou-

i ; A portare io iiutttrnojte iaudàrè li cûnté amoVuse*

Peau d'Ane. in

vanté de ce prodige, le monarque Se cacha dans ses majtelas d'où il n'osa pas même le lendemain sortir le bout du nez.

Cependant la jeune fille s'élança dehors et parvint bientôt au bord de la forêt où l'ombre régnait seule, comme [si elle avait eu la prétention de faire en vingt-quatre heures quelque tort au soleil *. Tandis que l'ourse s'entretenait doucement avec les autres animaux, arriva en cet endroit le fils du roi de TEau-Courante. A l'aspect de cette ourse, il faillit mourir de frayeur, mais voyant qu'elle tournait autour de lui en balançant sa tête et en remuant sa queue, comme une petite chienne, il prit courage, se risqua à la caresser, et, tout en disant : « Couche, couche là, minette, minette, doucement, doucement !» il la mena au palais et donna ordre qu'on la traitât Comme lui-même : on l'installa dans le jardin afin qu'il pût la regarder à son aise par la fenêtre.

Lorsque tous les gens de la maison furent partis et que le prince se vit seul, il se mit à la fenêtre pour contempler son ourse; il s'aperçut que Prétiosa, qui avait ôté le bâtonnet de sa bouche, s'occupait de peigner ses tresses d'or.

A l'aspect de cette beauté qui sortait de sa sauvage enveloppe, il fut frappé de stupeur : il dégrin-

i. Textuel;

ii2 Les Contes de ma Mère VOye.

gola l'escalier et courut au jardin. Prétiosa flaira le danger, remit le petit bâton dans sa bouche et reprit sa forme de bête. Arrivé en bas, le prince ne trouva plus celle qu'il avait vue de la fenêtre et en fut si affecté qu'il se plongea dans une profonde mélancolie. Au bout de quatre jours, il tomba malade; il répétait sans cesse : « Mon ourse, mon ourse ! » Quand sa mère l'entendit se plaindre ainsi, elle s'imagina que l'ourse lui avait fait quelque mal et elle donna ordre de la tuer.

L'ourse était si bonne qu'elle se serait fait aimer des pierres du chemin. Charmés de sa douceur, les serviteurs n'eurent pas le courage de l'abattre; ils la conduisirent au bois et rapportèrent à la reine qu'ils y avaient lâché la pauvre petite bête. La nouvelle en vint aux oreilles du prince et il s'abandonna à des folies incroyables. Quoique malade, il se leva et voulut qu'on mît les serviteurs en hachis. Lorsqu'il apprit d'eux comment la chose s'était passée, il monta presque mourant à cheval, et tant chercha et tant tourna qu'il finit par retrouver l'ourse. Il la ramena à la maison, l'enferma dans une chambre et dit :

— O beau morceau de roi qui es caché dans cette peau, ô chandelle d'amour qui es enclose dans cette lanterne velue ! Pourquoi me tromper ainsi ? Est-ce pour me voir vivre dans l'angoisse et dépérir peu à peu de consomption ? Je meurs

Peau d'Ane. , , -s

alangui, affamé d'amour, halluciné par ta beauté et tu ne vois pas ce qui frappe tous les yeux, que je suis réduit au tiers, comme-du vin cuit, que je n'ai plus que la peau et les os, et que la fièvre est cousue a mes veines avec du fil double !

Dépouille.donc cette fourrure et dévoile -moi la splendeur de tes beautés; ôte les feuilles qui couvrent ce panier de jonc « et montre-m'en les beaux fruits; lève cette portière et permets à mes yeux de contempler la pompe des merveilles. Qui a logé dans une prison tissue de poils un objet aussi joli ? Qui a serré dans un écria de cuir un aussi beau trésor ? Fais-moi voir ce prodige de grâce et pour prix prends toutes mes volontés. O mon bien, c'est la graisse de cette ourse qui seule peut calmer l'irrita- «on de mes nerfs !

Quand il eut tout dit et redit, il s'aperçut qu'il avait perdu ses paroles. Il se retourna dans son lit et eut une crise si violente que les médecins n'en augurèrent rien de bon. Sa mère, qui n'avait pas d'autre bien au monde, s'assit à son chevet et lui dit :

— Mon fils, d'où te viennent ces tourments?

Quelle sombre mélancolie s'est emparée de toi ! Toi si jeune, toi si chéri, toi si grand, toi si riche, . que te manque-t-il, ô mon fils? parle : mendiant hon-

i . Sportone, grand cabas où les paysans portent leurs fruits au marché.

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teux porte besace vide. Tu veux une épouse, choisis-la; je donne les arrhes. Prends et je paye. Ne vois-tu pas que ton mal est mon mal ? Chez toi bat le pouls, chez moi le cœur ; tu as la fièvre dans le sang, moi j'ai le feu au cerveau, n'ayant pas d'autre bâton de vieillesse que toi. Donc, reprenons courage : on peut encore être heureux et ne pas voir ce royaume en noir, cette maison en poussière et cette mère comme une pauvre misérable !

A ces paroles le prince répondit :

— Je ne connais qu'une chose qui me puisse consoler, la vue de l'ourse. Si vous voulez que je guérisse, amenez-la dans cette chambre. Je ne souffrirai pas qu'une autre me soigne et fasse mon lit, ainsi que ma cuisine. Sans qu'il soit besoin d'aucun remède, son agréable présence me guérira en quatre secondes.

; La maman trouvait ridicule que l'ourse eût à jouer le rôle de cuisinière et de camériste ; elle se demandait si son fils n'avait pas le délire. Néanmoins, pour le contenter, elle envoya quérir la bête. Celle-ci s'approcha du lit, leva la patte et tâta le pouls du malade, ce qui effraya la reine, qui croyait à chaque instant qu'elle allait lui griffer le nez.

Mais le prince dit à l'ourse :

— Ma chérie, ne veux-tu pas me faire la cuisine, me donner à manger et prendre sojn de moi?

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Elle baissa la tête en signe de consentement. Aussitôt la reine ordonna d'apporter une couple de poules, d'allumer le feu dans le foyer de la chambre et de faire bouillir de l'eau. L'ourse prit une poule, l'échauda, la pluma dextrement et, l'ayant étripéç, la mit à la broche. Elle apprêta, en outre, un bon petit gratin dont le prince, qui pourtant ne pouvait sentir le sucré, se lécha les doigts. Quand il eut assez mangé, elle lui donna à boire avec tant de grâce que la reine voulut la baiser au front.

Le prince alors descendit du lit pour faire ce qui sert de pierre de touche au jugement des médecins. L'ourse aussitôt dressa le lit, courut au jardin, y cueillit une brassée de roses et de feuilles d'oranger et les sema sur la couche, si bien que la reine dit que l'ourse valait un trésor et que son fils avait mille raisons de lui vouloir du bien.

Voyant qu'elle le servait si 'gentiment, le prince remit du bois dans son feu. Si d'abord il s'était consumé par drachmes, maintenant il s'en allait par rotoli i. Il dit à la reine :

— Ma bonne mère, si je ne donne pas un baiser à l'ourse, le souffle va me manquer.

La reine, qui le vit près de s'évanouir, dit :

— Baise- le, baise-le, mon bel animal : je ne veux pas voir mourir mon pauvre fils.

i . Le rotolo vaut mille quatre-vingt-neuf drachmes.

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Le prince s'approcha de l'ourse et l'embrassa à pincettes. Il ne se rassasiait pas de l'embrasser, et, tandis qu'ils étaient museau à museau, le petit bâton tomba, je ne sais comment, de la bouche de Prétiosa et il resta dans les bras du prince le plus bel objet du monde.

Il Tétreignit avec les tenailles amoureuses de ses bras et dit:

•»- Mon gentil prisonnier, ne me fuis plus sans raison.

A sa beauté naturelle Prétiosa ajouta le coloris de là pudeur et répondit :

— Me voici en tes mains; je te recommande mon honneur ; coupe , rogne et tourne- moi comme tu veux.

La reine demanda qui était cette belle jeune fille et quel accident lavait réduite à cette vie sauvage. Celle-ci lui conta de point en point toute l'histoire de ses malheurs. La reine en loua et en honora davantage la demoiselle et dit à son fils qu'elle serait heureuse de la lui voir épouser.

Le prince, qui ne désirait rien d'autre en ce monde, lui donna aussitôt sa foi. La reine bénit le jeune couple, fit ce beau mariage avec grandes fêtes et illuminations, et Prétiosa justifia le proverbe qui dit que

Qui fait bien bien attende.

Peau d'Ane. 117

TEqAU-<DE- < IOUTES- < BÊTES

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Contes des Enfants et du Foyer , des frères Grimm, n° 63.

Il était une fois un roi qui avait une femme aux cheveux d'or. Cette chevelure était si belle qu'on n'eût pas trouvé sa pareille par toute la terre. Or, il arriva que la reine tomba malade. Lorsqu'elle se sentit près de sa fin, elle appela le roi et dit:

— Si, moi morte, tu veux te remarier, que ce ne soit qu'avec une femme aussi belle que moi et qui ait des cheveux d'or. Promets-le-moi.

Quand le roi le lui eut promis, elle ferma les yeux et mourut.

Longtemps le monarque resta inconsolable; il ne songeait pas à prendre une autre femme. A la fin, ses conseillers furent d'avis que le roi devait se remarier pour donner une reine à ses sujets.

On expédia alors aux quatre coins de l'horizon des gens pour chercher une fiancée qui égalât la feue reine en beauté^ mais on n'en put trouver une sur toute la terre, et l'eût-on trouvée, qu'elle n'aurait pas eu des cheveux d'or. Les émissaires revinrent donc comme ils étaient partis.

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Le roi avait une tille qui n'était pas moins belle que sa défunte mère et qui avait, elle aussi, des cheveux d'or. Quand elle fut en âge, il la regarda et, s'apercevant qu'elle ressemblait en tout à sa mère, il conçut pour elle un vicient amour. Alors il dit à ses conseillers :

— Je veux épouser ma fille, car elle est le vivant portrait de ma femme morte, et je ne trouve nulle part une fiancée qui lui ressemble.

Ces parole? effrayèrent les conseillera.

-r- Dieu, dirent-ils, a défendu que le père épouse 9a tille. D'un péché il ne peut rien sortir de bon. Le royaume s'en irait en ruine.

Lorsque la jeune fille apprit ce qu'avait résolu aon père, elle fut prise d'une terreur encore plus grande : elle espéra pourtant le faire changer d'idée.

— Avant que j'accède à votre désir, lui dit«elle alors, il me faut trois robes, la première dorée comme le soleil, la seconde argentée comme la lune, la troisième aussi scintillante que les étoiles et de plus un manteau de mille sortes de poils et de fourrures pour lequel, dans votre royaume, chaque animal devra fournir un morceau de sa peau.

Elle croyait que jamais on ne viendrait à bout de la satisfaire, et qu'ainsi elle forcerait son père à -a.t>andQnner son funeste projet] mais le roi persista et les plus habiles ouvrières de ses États furent

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chargées de tisser les trois robes, Tune dorée comme le soleil, l'autre argentée comme la lune et la troisième aussi scintillante que les étoiles. Ses chasseurs durent aussi attraper tous les animaux et leur couper un morceau de leur peau. On en fit un manteau de mille fourrures.

Quand le travail fut terminé, le monarque voulut qu'on apportât le manteau, l'étala devant sa fille et lui dit :

— A demain la noce.

Voyant qu'il n'y avait pas moyen de changer le cœur de son père, la pauvre fille résolut de s'enfuir. Durant la nuit, quand tout dormait, elle se leva et s'en fut à l'endroit où étaient enfermés ses bijoux ; elle en prit trois : une bague d'or, un rouet d'argent et un petit dévidoir en or.

Les trois robes couleur de soleil, de lune et d'étoiles, elle les serra dans une coquille de. noix ; elle revêtit le manteau de mille fourrures et se noircit la figure et les mains avec de la suie. Alors elle se recommanda à Dieu et partit,

Elle marcha toute la nuit, jusqu'à ce qu'elle rencontrât une grande forêt. Comme elle était exténuée de fatigue, elle se blottit dans un arbre creux et s'y endormit.

Le soleil se levait qu'elle dormait encore. Or, il se trouva que le roi, à qui. était cette forêt, vint y chasser. . .

120 Les Contes de ma Mère VQye*

En arrivant près de l'arbre, ses chiens se mirent à le flairer et à courir tout autour en hurlant.

— Voyez donc quel gibier se cache là, dit le roi à ses veneurs.

Ils obéirent et revinrent dire au monarque :

— Il y a dans le creux de l'arbre un animal si bizarre que jamais nous n'en avons vu de pareil : sa robe est ornée de mille sortes de fourrures. Du reste il est couché et il dort.

— Tâchez de l'attraper vivant, fit le roi, attachezle sur la voiture et emmenez-le.

Aussitôt que les chasseurs l'eurent touchée, la jeune fille se réveilla et leur cria tout épouvantée :

— Je suis une pauvre enfant abandonnée de ses père et mère. Ayez pitié de moi et emmenez-moi avec vous.

— Peau-de-toutes-Bêtes, lui dirent-ils, tu n'es guère bonne que pour la cuisine, mais viens toujours, tu balayeras les cendres.

Ils la mirent alors sur la voiture et retournèrent au château royal. Là, ils lui montrèrent sous l'escalier une petite niche où jamais n'avait pénétré la lumière du jour, et lui dirent :

— Petit animal sauvage, c'est là que tu te tiendras pour dormir.

On l'envoya alors dans la cuisine pour porter le bols et l'eau, entretenir le feu, plumer la volaille,

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Peau d'Ane. 121

éplucher les légumes, balayer les cendres et faire tous les gros ouvrages .

Peau-de-toutes-Bêtes vécut là longtemps et misérablement. Ah! belle fille de roi, que vas-tu devenir?

Il arriva qu'on donna une grande fête au château. Peau-de-toutes-Bêtes dit au cuisinier :

— Ne puis-je monter un instant pour voir la fête? Je me tiendrai à la porte.

— Va, répondit le cuisinier, mais reviens dans une demi-heure balayer les cendres.

La jeune fille prit sa petite lampe et s'en fut à sa niche. Elle mit bas son manteau de fourrures, et ôta la suie de sa figure et de ses mains, afin que sa beauté reparût. Elle ouvrit ensuite la noix et revêtit sa robe couleur de soleil.

Cela fait elle monta dans les salons, et tous lui livrèrent passage, car personne ne la reconnut. On la prenait pour une princesse.

Le roi alla à sa rencontre, lui offrit la main et dansa avec elle. Il se disait que jamais ses yeux n'avaient vu pareille beauté.

Après la danse, la jeune fille fit la révérence au roi et, pendant qu'il se retournait, elle disparut si vite que personne ne sut où elle avait passé. Il envoya chercher les gardes du château et les interrogea, mais nul n'avait aperçu la fugitive.

Elle était rentrée dans sa niche, avait vivement

Isa Les Contes de ma Mère YOye.

retiré sa robe, noirci sa figure et ses mains, revêtu son manteau de fourrures et était redçvenue Peaude-toutes- Bêtes.

Quand elle retourna à la cuisine et commença de balayer les cendres, le cuisinier lui dit :

-~ Remets cela à demain et fais-moi une soupe pour le roi. Moi aussi, je veux voir un peu ce qui se passe là-haut. Surtout ne laisse pas tomber de cheveux dans la soupe ; car si tu as ce malheur, je ne te donne plus à manger.

Le cuisinier parti, Peau*de-tou tes- Bêtes s'occupa de la soupe ; c'était une soupe au pain qu'elle fit aussi bonne que possible. Lorsqu'elle eut fini, elle s'en fut à sa niche chercher sa bague d'or et la mit dans la soupière.

Après le bal le roi se fit servir la soupe et la mangea. Elle lui parut si bonne qu'il crut n'en avoir jamais mangé de meilleure. En arrivant au fond de la soupière, il trouva une bague d'or et ne put comprendre comment elle était là.

Alors il commanda qu'on allât quérir le cuisinier. A cet ordre celui-ci fut fort effrayé et dit à Peaude-toutes-Bêtes :

— Tu as laissé tomber un cheveu dans la soupe, c'est sûr. S'il en est ainsi, tu seras punie.

Quand il fut devant le roi, ce dernier lui demanda qui avait fait la soupe.

— C'est moi, répondit le cuisinier. .

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-*> Ce n'est pas vrai, répliqua le monarque. Elle n'était pas comme les tiennes; elle était beaucoup meilleure.

— J'avoue, dit alors le cuisinier, quççe n'est pas moi. C'est la petite bête sauvage.

• — Va la chercher, dit le roi.

Peau-de-toutes- Bêtes arriva. — - Qui es-tu? lui demanda le souverain,

— Je suis une pauvrç enfant qui n'a ni père ni

m$re.

— Que fais-tu dans mon château ?

•*- Je ne suis bonne à rien qu'à recevoir les boucs à la tête.

— D'pù te vient cette bague qui s'est trouvçe dans la soupe?

— De cette bague, répondit Peau-de-toutçs- Bêtes, je ne saurais rien dire.

Le roi n'en put tirer un mot de plus et il la renvoya. Quelque temps après il. y eut une autre fête, et Peau-de-toutes-Bêtes demanda encore au cuisinier la permission d'aller la voir, Il répondit ;

— J'y consens, mais reviens dans une demi-heure faire la soupe au pain que le roi aime tant.

Elle courut à sa niche, se débarbouilla vivement, retira de la noix la robe couleur de lune et s'en para. Elle monta dans les salons, pareille à la fille d'un prince, et le roi vint à sa rencontre et fut enchanté

de la revoir. Comme on commençait une danse, il l'invita.

La danse finie, elle disparut encore si rapidement que le roi ne put deviner où elle avait passé. D'un saut elle fut dans sa niche, se transforma derechef en petit animal sauvage et alla à la cuisine faire la soupe au pain.

Quand le cuisinier monta à son tour, elle s'en fut quérir le rouet d'argent et le mit dans la soupière.

On porte la soupe au roi, il la mange, la trouve aussi bonne que la première et mande le cuisinier, lequel est forcé d'avouer que c'est Peau-de-toutes- Bêtes qui a fait la soupe. Peau-de-toutes-Bêtes revient devant le roi, mais toujours elle répond qu'elle n'est là que pour recevoir les bottes à la tête et qu'elle ne sait rien du rouet d'argent.

Lorsque pour la troisième fois le roi donna une fête, tout se passa de la même façon. Le cuisinier dit:

— Tu es une sorcière, petite bête sauvage; tu mets toujours dans ta soupe je ne sais quoi d'où lui vient un si bon goût, que le roi la trouve meilleure que les miennes.

Elle supplia de nouveau qu'il la laissât monter un moment. Elle revêtit la robe, qui brillait comme les étoiles, et parut dans la salle. Le roi dansa encore avec la belle jeune fille et trouva qu'elle n'avait jamais été aussi belle.

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Cependant, sans qu'elle s'en aperçût, il lui glissa au doigt une bague en or et ordonna qu'on fît durer la danse très -longtemps. Quand elle fut terminée, il voulut retenir la jeune fille par les mains; elle se débarrassa de lui et se perdit si près** tement dans la foule qu'elle disparut à ses yeux.

Elle courut aussi rapidement qu'elle put à la niche de l'escalier, mais comme elle avait été plus d'une demi-heure absente, elle n'eut pas le temps de retirer sa belle robe; elle mit par-dessus le manteau de fourrures et, dans sa précipitation, elle ne se noircit pas entièrement. Un doigt resta blanc.

Peau-de-toutes-Bétes courut alors à la cuisine, fit la soupe au pain du roi et, lorsque le cuisinier fut parti, elle jeta le dévidoir en or dans la soupière. Le roi trouva le dévidoir au fond et fit venir Peau-de-toutes-Bêtes. Il aperçut alors le doigt blanc et vit la bague qu'il y avait glissée pendant la danse.

Il prit la main de la jeune fille et la tint serrée. Celle-ci voulut se dégager et se sauver, mais le manteau de fourrures s'entrouvrit et la robe d'étoiles étincela.

Le roi prit le manteau et l'ôta. Soudain apparurent les cheveux d'or et, sans pouvoir se cacher plus longtemps, la jeune fille rayonna dans toute sa splendeur. Quand elle eut ôté la suie et les

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cendres, sa figure sembla la plus jolie qu'on eût encore vue sur la terre, et le roi lui dit :

— Tu es ma fiancée bien-aîmée et nous ne nous séparerons plus jamais.

On fit la noce et ils vécurent contents et heureux jusqu'à la fin de leurs jours,

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