Les Contes de ma ÀÏère VOye
Comme la jeune fille ne cessait de la prier, elle lui dit :
— J'ai laissé choir un plat de lentilles dans les cendres : si dans deux heures tu les as ramassées, tu pourras sortir.
Cendrillon s'en alla au jardin et dit :
— Gentils pigeons, tourterelles, et vous tous, oiselets qui volez par les airs, accourez et m'aidez à chercher.
Les bonnes au pot, Les autres au bec!
Deux blancs pigeons entrèrent dans la cuisine par la fenêtre ; puis arrivèrent les tourterelles et tous les autres menus oiseaux, et ils quêtèrent dans les cendres.
Les pigeons balancèrent leurs petites têtes en faisant pic, pic, pic; lés autres aussi firent pic, pic, pic, et mirent dans le plat toutes les bonnes graines. En moins d'une heure, ils eurent fini et s'érivolèrent.
Cendrillon, toute joyeuse, apporta alors le plat à sa belle-mère. Elle se figurait qu'elle pourrait se rendre au bal, mais la méchante femme lui dit :
— Non, tu ne viendras pas avec nous ; tu n'as pas de robe, et d'ailleurs tu ne. sais pas danser.
Comme Cendrillon pleurait, elle ajouta :
— Retire-moi des cendres dans une heure deux
CendrilloH. 29!
plats de lentilles, et tu viendras avec nous.
Persuadée que la pauvre fille n'en sortirait point, elle jeta dans les cendres les deux plats de lentilles. Mais Cendrillon retourna au jardin et dit :
— Gentils pigeons, tourterelles, et vous tous, oiselets qui volez par les airs, accourez et m'aidez à chercher.
Les bonnes au pot, Les autres au bec!
Et, comme la première fois, deux blancs pigeons entrèrent dans la cuisine par la fenêtre; puis arrivèrent les tourterelles et tous les autres menus oiseaux qui volent par les airs, et ils quêtèrent dans les cendres.
Les pigeons balancèrent leurs petites têtes en faisant pic, pic, pic; les autres aussi firent pic, pic, pic } et mirent dans les plats toutes les bonnes graines. Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'ils avaient fini et s'fenvolaientj
Cendrillon, toute joyeuse, apporta alors les platà à 3a belle- mère. Elle se figurait qu'elle pourrait se rendre au bal, mais là tnarâtre lui dit :
^- C'est inutile, tu rie viendras pas avec nbûs ; tù n'as pas de robe, tu ne sais pas danser et nous rougirions de tdi.
Sur quoi elle tourna le dos et partit avec ses deux insolentes filles. Une fois seule à la maison, Cen-
2«j2 Les Contes de nia Mère VOye.
drillon s'en fut à la tombe de sa mère, sous le coudrier, et dit :
— Petit arbre, balançe-toi et secoue-toi, Jette de l'or et de l'argent sur moi !
L'oiselet alors lui donna une robe d'or et d'argent avec des pantoufles brodées d'or et de soie'*.
Elle mit la belle robe et alla à la fête; ni ses soeurs ni sa belle-mère ne la reconnurent : elles crurent voir une princesse étrangère, tant elle était éblouissante dans sa robe magnifique. Elles ne pensaient guère à Cendrillon, qu'elles avaient laissée au logis dans les cendres.
Le fils du roi alla au-devant de la dame inconnue, lui offrit la main et dansa avec elle. Il ne voulut même pas en faire danser d'autre ce jour-là ; il garda toujours la main delà jeune fille, et, quand on la venait inviter, il répondait :
— Celle-ci danse avec moi.
Après avoir dansé jusqu'au soir, elle songea à se retirer.
— Je vais vous reconduire, lui dit le prince.
Il brûlait de savoir qui était cette charmante jeune fille; mais elle* s'échappa et sauta dans le pigeonnier. Le prince attendit l'arrivée du père et lui montra l'endroit où s'était cachée l'étrangère.
«Si c'était Cendrillon! » se dit le père. Il se fit apporter une hache, brisa le pigeonnier et n'y
Cendrillon. 298
trouva personne. Quand tous les deux entrèrent en la maison, Cendrillon était accroupie dans les cendres, avec son vieux casaquin gris et une petite lampe achevant de brûler sur le foyer.
Cendrillon était descendue rapidement de l'autre côté et avait couru au coudrier. Aussitôt, ôtant sa belle robe, elle l'avait déposée sur la tombe où l'oiseau la reprit; ensuite elle s'était replacée dans les cendres avec son vieux casaquin.
La fête continua le lendemain, et, lorsque son père, sa mère et ses belles-sœurs furent partis, la jeune fille s'en alla sous le coudrier :
— Petit arbre, balance-toi et secoue-toi, Jette de l'or et de l'argent sur moi!
L'oiselet alors lui fit don d'une robe plus étincelante encore que la précédente et, quand elle apparut dans le bal parée de cette robe, chacun fut émerveillé de sa beauté.
Le prince, qui l'attendait, la prit aussitôt par la main et ne dansa qu'avec elle. Lorsqu'on s'approchait pour l'inviter, il disait :
— Celle-ci danse avec moi.
Le soir venu, elle parla de s'en retourner, et le fils du roi lui offrit de l'accompagner, afin de voir où elle irait; mais elle lui échappa'dans le jardin, derrière la maison.
. Il s'y trouvait un superbe poirier tout couvert
de belles poires. Cendrillon y grimpa leste comme un écureuil, si bien que le prince ne sut pas où elle s'était cachée. Il attendit pourtant le retour du père et lui dit :
— L'étrangère m'a encore échappé, et je crois bien qu'elle a grimpé sur le poirier.
a Si c'était Cendrillon ! » se dit de nouveau le père. Il envoya quérir une hache et coupa l'arbre; mais on n'y trouva personne. Et, quand ils entrèrent dans la cuisine, Cendrillon, comme d'habitude, était accroupie dans les cendres, car elle s'était dépêchée de rendre sa belle robe à l'oiselet du coudrier et avait repris son casaquin gris.
Le surlendemain, après avoir vu partir ses soeurs et ses parents, Cendrillon s'en alla à la tombe de sa mère et dit :
— * Petit arbre, balance-toi et secoue-toi, Jette de l'or et de l'argent sur moi !
L'oiselet alors lui jeta une robe d'une richesse telle que la jeune fille n'en avait pas encore vu de semblable, ainsi que des pantoufles en or.
Lorsqu'elle entra dans la salle du bal, tous restèrent muets d'admiration ; le prince ne dansa qu'avec elle seule, et, si quelqu'un l'invitait, il répétait :
— Celle-ci danse avec moi.
Quand vint le soir, elle voulut partir, et le fils du roi offrit de l'accompagner; mais elle s'enfuit si
Cendrillon. 295
rapidement qu'il ne put suivre ses pas. Or, le prince s'était avisé d'un artifice : il avait ordonné qu'on mît de la poix sur l'escalier, et la pantoufle de Cendrillon y resta attachée. Le fils du roi s'en empara; elle était tout en or, aussi charmante que mignonne.
Le jour suivant, il s'en alla chez le père de la fugitive et lui déclara qu'il prendrait pour femme celle qui pourrait chausser la pantoufle d'or. Les deux sœurs furent enchantées, car elles avaient le pied fort petit.
L'aînée s'en fut à sa chambre avec sa mère pour essayer la pantoufle; mais comme la pantoufle était trop étroite, elle ne réussit pas à y faire entrer l'orteil. La mère alors lui tendit un couteau en disant:
— Coupe l'orteil : lorsque tu seras reine, tu n'iras plus à pied.
La jeune fille se coupa donc l'orteil et le pied put entrer; ensuite, en cachant sa douleur, elle alla retrouver le prince. Celui-ci la prit en croupe comme sa fiancée et s'en fut avec elle. Mais quand le couple passa devant la tombe sous le coudrier, les deux pigeons, qui y étaient perchés, dirent ensemble :
— Rouck di gouck, rouck di gouck.
Le soulier est rouge de sang, Le soulier n'est pas assez grand, La vraie fiancée est encore à la maison !
Le prince aussitôt jeta les yeux sur le pied de sa compagne et vit le sang qui sortait de la pantoufle.
2<)G Les Contes de ma Mère VOye.
Il tourna bride, reconduisit la fausse fiancée à son père et demanda que la seconde sœur essayât la pantoufle d'or.
Celle-ci monta donc à sa chambre, et les cinq doigts du pied entrèrent sans peine dans la pantoufle; mais le talon était trop gros. Sa mère lui tendit le couteau et dit :
— Coupe le talon : lorsque tu seras reine, tu n'iras plus à pied.
La [jeune fille se coupa un morceau du talon, fit entrer ainsi le pied dans la pantoufle et la montra au prince, qui prit sa fiancée en croupe et s'en fut. Mais quand on passa devant la tombe, les deux pigeons qui guettaient sur le coudrier repétèrent : •
— Rouck di gouck, rouck di gouck, Le soulier est rouge de sang, Le soulier n'est pas assez grand, La vraie fiancée est encore à la maison !
Et le prince baissa les yeux sur le pied de sa compagne, et vit le sang qui sortait de la pantoufle et qui tachait le bas blanc. Il tourna bride derechef et reconduisit chez elle la fausse fiancée.
— Ce n'est pas encore la fiancée que je veux, dit-il; est-ce que vous n'avez pas une autre fille?
— Non, dit le père. Il ne reste que Cendrillon, la fille de ma défunte femme et elle ne saurait être la fiancée.
Cendrillon. 297
Le prince voulut qu'on l'allât quérir, mais la belle-mère répondit :
• — C'est impossible : elle est beaucoup trop malpropre pour se montrer.
Il exigea qu'on l'amenât et on alla prévenir Cendrillon. Elle se lava la figure et les mains, ensuite elle entra et fit la révérence au prince qui lui présenta la pantoufle d'or.
Elle ôta son gros soulier, posa le pied gauche sur la pantoufle, appuya légèrement et se trouva chaussée à merveille. Elle regarda alors le fils du roi en face, il la reconnut et dit : Voici la vraie fiancée !
La belle-mère et ses filles pâlirent à la fois de peur et de colère. Mais le fils du roi prit la main de Cendrillon et l'emmena sur son cheval. Et quand le jeune couple passa devant le coudrier, les deux pigeons blancs s'écrièrent :
— Rouck di gouck, rouck di gouck, Dans le soulier pas de sang, Le soulier est assez grand, C'est la vraie fiancée qu'il mène à la maison !
Après quoi ils allèrent se percher sur les épaules de Cendrillon, l'un à droite, l'autre à gauche, et restèrent ainsi tout le long de la route.
Lorsque arriva le jour du mariage, les méchantes sœurs se présentèrent pour prendre part au bonheur de Cendrillon. Au moment oîi le cortège entra dans l'église, comme l'aînée marchait à la droite et la
cadette à la gauche de Çendrjllon, les pigeons leur piquèrent un œil à chacune.
La cérémonie terminée, quand on sortit, l'aînée se trouva à gauche et la cadette à droite, et les pigeons leur piquèrent l'autre œil ; et c'est ainsi qu'en restant aveugles toute la vie elles expièrent leur perfidie et leur méchanceté.
CEC^C c D c KILLOîK
LA GATTA CENNERENTOLA
Pentamerone, i r « journée, conte 6.
Il y avait une fois un prince qui était veuf, et qui avait une fille qu'il chérissait au point de ne voir que par ses yeux. Il lui avait donné une maîtresse d'un esprit rare, qui lui enseignait le point de chaînette, le point à jour, tous les genres de broderie 1 , et qui lui témoignait tant d'affection qu'on ne saurait le dire. Malheureusement pour elle, son père se remaria avec une femme colère et méchante, véritable amie du diable.
i . Le catenelle, lo punto n'aiero, li sfllatielle e Vafreco perciato.
Cendrillon. 299
Cette mégère ne tarda pas à prendre sa belle-fille en haine. Elle lui montrait toujours une mine renfrognée et la regardait avec des yeux furibonds qui faisaient trembler la pauvre innocente. Celleci se plaignait journellement à sa maîtresse des mauvais traitements de sa marâtre, et elle ne cessait de lui répéter :
— O mon Dieu ! que n'es-tu ma petite mère, toi qui me fais tant de m'amours et de câlineries!
Elle lui murmura tant et tant ces mielleuses paroles à l'oreille que la maîtresse, aveuglée par l'esprit malin, finit par lui dire :
— Écoute, si tu veux suivre l'inspiration de cette folle tête/ je deviendrai ta mère, et tu me seras aussi chère que la prunelle de mes yeux.
Comme elle voulait continuer, Zezolla (ainsi se nommait la jeune fille) lui dit :
— Pardonne si je te coupe la parole. Je sais combien tu m'aimes, donc chut! il suffit. Indiquemoi le moyen d'en finir; écris, je signerai.
— Fais bien attention, répliqua la maîtresse, écoute bien, ouvre l'oreille et le pain blanc te viendra comme la rosée aux fleurs. Quand ton père sera sorti, demande à ta belle-mère une des vieilles robes qui sont dans le grand coffre du cabinet de toilette, et dis que c'est pour ménager celle que tu as sur le dos. Comme elle aime à te voir en haillons, elle ouvrira le coffre et te dira : « Tiens le couvercle, «Tandis
3oo Les Contes de ma Mère VOye,
P»"W— — W^*— W»^-^— P — ■ ■ ■ III !■■■■■■■ ■ ■ ■■■ , ■■^^^m^m^^^— ^^^^^^^
qu'elle sera en train d'y fureter, tu laisseras tomber le couvercle, et il lui cassera le cou. Cela fait, tu sais que ton père est homme à fabriquer de la fausse monnaie pour te plaire : un jour qu'il sera en train de te caresser, engage-le à m'épouser. Alors tu seras heureuse, car tu seras la maîtresse de ma vie.
De ce moment chaque jour, chaque heure parut un siècle à Zezolla. Elle fit de point en point ce qu'on lui avait conseillé; elle attendit que le deuil de sa belle-mère fût fini, après quoi elle commença à sonder son père sur son mariage avec l'institutrice.
D'abord le prince crut à une plaisanterie, mais sa fille fit jant des pieds et des mains, qu'il finit par se rendre à son désir et épousa la Carmosina, ce qui fut l'occasion d'une grande fête.
Pendant que les nouveaux époux goûtaient les douceurs de la lune de miel, Zezolla se mit un jour à une fenêtre de sa chambre et vit sur un mur une colombe qui lui dit :
— Quand tu souhaiteras quelque chose, envoiele demander à la colombe de la fée de Pile de Sardaigne; tu l'obtiendras sur-le-champ.
Durant cinq ou six jours, la nouvelle mère combla sa belle-fille des plus tendres caresses. Elle lui donnait la meilleure place à table, ainsi que les meilleurs morceaux et l'habillait des plus belles
Cendrillon. 3oi
robes ; mais bientôt tout ce bonheur se changea en misères et, oubliant le service qu'elle en avait reçu, (malheureux qui a mauvais maître !) la Carmosina montra ses six filles que jusqu'alors elle avait tenues cachées. Elle fit si bien que son mari se pritd'affection pour les étrangères et ferma son cœur à sa propre enfant.
Déchue peu à peu de sa grandeur, la pauvrette finit par passer du salon à la cuisine, du dais au coin de la cheminée, du brocart aux torchons et du sceptre à la broche. Son nom fut même changé et, au lieu de Zezolla, elle ne se nomma plus que la Chatte cendreuse.
Or, il arriva que le prince dut faire un voyage en Sardaigne pour les affaires de l'Etat. Il demanda tour à tour à Imperia, Calamita, Shiorella, Diamantine, Colombine et Pascarelle, qui étaient ses belles-filles, ce qu'elles souhaitaient qu'il leur rapportât à son retour.
L'une choisit des robes superbes, l'autre des coiffures, celle-ci du fard pour embellir la peau, cellelà des jouets pour passer le temps ; enfin, Tune une chose, l'autre une autre. En dernier lieu, le prince, comme pour se moquer, dit à sa fille :
—• Et toi, que veux-tu?
— Rien, répondit-elle, sinon que tu recommandes à la colombe des fées de m'envoyer quelque chose. Si tu venais à l'oublier, je souhaite que tu
3o2 Les Contes de ma Mère VOye.
ne puisses ni avancer ni' reculer. Retiens bien ce que je t'ai dit; bon courage et reviens vite.
Le prince partit. Après avoir terminé ses affaires, il acheta tout ce que ses belles-filles lui avaient demandé, et oublia complètement Zezolla. Il s'embarqua sur un vaisseau et mit à la voile, mais il fut impossible au navire de sortir du port. Il semblait qu'il fût arrêté par le rémora. Le patron, las et découragé, s'endormit et vit en rêve une fée qui lui dit :
— Sais-tu pourquoi le vaisseau ne peut sortir du port ? C'est parce que le prince qui est avec vous a manqué de parole à sa fille, et qu'il s'est souvenu de tout, excepté de son propre sang.
A son réveil le capitaine raconta son rêve au prince qui, confus de sa faute, se rendit à la grotte des fées. Là, il recommanda Zezolla et pria qu'on voulût bien lui envoyer quelque chose.
Comme il sortait de la caverne, une jeune femme d'une rare beauté lui apparut et lui dit qu'elle remerciait sa fille de son bon souvenir. Après quoi elle lui donna un dattier, une pioche en or, un petit seau d'or et un essuie-mains en soie. Elle ajouta qu'il fallait planter le premier et que les autres devaient servir à le cultiver.
Le prince, étonné d'un tel présent, prit congé de la fée et fit voile pour son pays ob il donna à ses belles-filles ce qu'elles lui avaient demancfé. Il
Cendrillon. 3o3
remit aussi à sa fille le cadeau de la fée. Celle-ci en eut une joie telle qu'elle ne tenait pas dans sa peau.
Elle planta le dattier dans un grand vase, le piocha, l'arrosa et, avec ressuie-mains, l'essuya matin et soir, tant et si bien qu'au bout de quatre jours il atteignit la taille d'une femme. Il en sortit une fée qui lui dit :
— Que désires-tu ?
— Je voudrais, répondit Zezolla, aller quelquefois me promener sans que mes sœurs en sachent rien.
— Toutes les fois que tu en auras envie, répondit la fée, viens vers ce vase et dis : « Mon beau dattier doré, avec la pioche en or je t'ai pioché, avec le petit seau d'or je t'ai arrosé, avec l'essuie-mains en soie je t'ai essuyé. Déshabille-toi et habille-moi. » Lorsque tu voudras te déshabiller, tu n'auras qu'à changer et dire : « Déshabille-moi et habille-toi. »
Or, par un jour de fête que les filles de Carmosina étaient superbement attifées, bien enrubannées, bien chaussées, tout fleurs et- parfums, choses et roses i, Zezolla se rendit sur-le-champ auprès du dattier et, après avoir répété l'invocation de la fée, elle se trouva parée comme une reine.
Elle monta alors sur une haquenée et, suivie de
i. Cose erose.
3o4 Les Contes de ma Mère VOye.
douze pages élégamment vêtus, elle alla se promener du côté où étaient ses sœurs.
Toutes les six furent ébahies de la beauté de la charmante colombe, et le bonheur voulut que le roi se trouvât par hasard sur le passage de Zezolla. Il fut séduit par les charmes souverains de la jeune fille, et commanda sur-le-champ à son plus fidèle serviteur de s'enquérir du nom et de la demeure de ce ravissant objet.
Le serviteur la suivit discrètement, mais Zezolla s'en aperçut et lui jeta une poignée d'or qu'elle s'était fait donner à ce dessein par le dattier. La convoitise du serviteur s'alluma et, pour remplir ses poches, il cessa de suivre la haquenée.
Zezolla se hâta de rentrer à la maison, où elle se déshabilla par le moyen que la fée lui avait indiqué. Ses harpies de sœurs arrivèrent alors et se mirent, pour la taquiner, à lui vanter toutes les jolies choses qu'elles avaient vues.
Cependant le serviteur revint chez le roi et lui raconta l'histoire des pièces d'or. Le roi entra dans une grande colère et lui dit 1 ... qu'il voulait absolument qu'à la prochaine fête il découvrît qui était cette ravissante jeune fille et où nichait un si charmant oiseau.
i . Che pe qu.U to frisole cacare hxvev* vennuto h gitsto sitoio. '
Cendrillon. 3o5
Le jour de la fête étant arrivé, les six sœurs sortirent dans leurs riches atours, et laissèrent la pauvre dédaignée au coin du feu. Elle courut tout de suite au dattier et lui répéta les paroles accoutumées.
Elle en vit sortir aussitôt plusieurs demoiselles, et Tune avec le miroir, l'autre avec le flacon d'eau de rose, une autre avec le fer à friser, celle-ci avec du fard, celle-là avec le peigne, qui avec les épingles, qui avec la robe, qui avec le collier, la rendirent belle comme le soleil. Elles la conduisirent alors à sa voiture que traînaient six chevaux et qu'escortaient des estafiers et des pages en livrée.
Zezolla se rendit au même endroit où avait eu lieu l'autre fête, et sa vue fit naître encore plus de surprise dans l'esprit de ses sœurs et d'amour dans le cœur du roi. En partant, elle jeta au serviteur qui la suivait une poignée de perles et de pierreries.
Le serviteur pensa que ce n'étaient pas là des pierres à laisser par terre, et pendant ce temps Zezolla rentra chez elle et se déshabilla comme d'habitude.
Le serviteur s'en retourna tout penaud chez le roi.
— Sur l'âme de mes aïeux! dit celui-ci, si tu ne découvres pas qui est cette jeune fille, je te donnerai autant de coups de bâton et de coups de pied au derrière que tu as de poils au menton !
Vint une autre fête, les sœurs de Zezolla sortirent; celle-ci, grâce au dattier, se fit encore plus belle et
3o6 Les Contes de ma Mère VOye.
monta dans un carrosse doré, escorté d'une si nom* breuse troupe de laquais qu'on l'eût prise pour une courtisane qui se promène entourée de ses amants. Après avoir excité l'envie de ses sœurs, elle s'en alla, suivie de près par le domestique du roi.
En le voyant, elle commanda au cocher de presser le pas. La voiture alors se mit à courir d'un si furieux trarn que Zezolla perdit une de ses pantoufles; or, cette pantoufle était si jolie que jamais on n'en avait vu de pareille.
Le serviteur, désespérant de rattraper le carrosse , ramassa la pantoufle et la porta au roi, en lui contant ce qui était advenu.
Le roi la prit dans sa main et s'écria : « Si les fondations sont si belles, que sera-ce de la maison ? O beau candélabre sur lequel est restée la chandelle qui me brûle ! O trépied de la belle chaudière où bout la vie ! O beau liège attaché à la ligne d'amour avec laquelle on a péché mon âme ! je vous baise et vous serre sur mon cœur et, si je ne puis arriver à la plante, j'adore la racine ; si je ne puis embrasser le chapiteau, je baise du moins la base de la colonne. Vous avez été l'enveloppe de blancs petits pieds, maintenant vous êtes la souricière d'un pauvre cœur. Par vous elle était haute d'une palme et demie de plus, celle qui torturait ma vie, et c'est par vous qu'elle lui donne tant de douceur, maintenant que je vous regarde et vous possède ! »
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Cela dit, il appela son secrétaire, fit sonner de la trompette, et, tu, tu, tu ! fit annoncer qu'il invitait toutes les femmes de la terre à une grande fête, suivie d'un grand festin. Le jour fixé arriva. Ah ! mon ami, quel dîner à se lécher les doigts ! Il y avait tant et tant de mets délicats, de pâtisseries et de sucreries, de macaroni et de ravioli 4 , qu'on aurait pu en nourrir une armée entière.
On y voyait des femmes de toute sorte : des nobles et des roturières, de riches et de pauvres, de jeunes et de vieilles, de belles et de laides. Le roi leur essaya la pantoufle à toutes les unes après les . autres pour reconnaître celle qu'il cherchait. Mais comme pas un pied n'y pouvait entrer, il commença de désespérer.
Néanmoins, il fit faire silence, et dit à chacune : — Revenez demain faire pénitence avec moi 2 , mais si vous m'aimez, vous ne laisserez pas une seule femme à la maison, quelle qu'elle soit.
Alors le prince dit :
— J'ai bien encore une fille, mais c'est une malheureuse qui garde toujours le coin du feu, et je ne la crois pas digne de s'asseoir à la table de Votre Majesté.
— C'est justement celle-là, répondit le roi, qu'il faut m'amener. C'est elle que je désire.