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LES FEES

OIT-ON voir le premier germe des Fées dans l'histoire de Latone changeant en grenouilles les paysans qui ont refusé de lui donner à boire?

D'autre part, l'image des fleurs qui croissent sous les pas dans les variantes de ce conte est fort ancienne,, et M. de Gubernatis signale à ce propos un passage de la légende sanskrite Çunahcepa dans YAitareyaBr. {Mythologie :{oologique^ tome II, page 328, note 3.)

La mythologie Scandinave nous présente, de son côté, Freya, la déesse de l'amour, la fée aux larmes d'or^ qui ne cesse de pleurer l'absence d'Oder, son époux.

Dans un conte de Straparole (m® nuit, conte 3),

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où la fée est une couleuvre, des roses et des violettes naissent des mains de Blanche- Belle quand elle les lave, et de ses cheveux tombent des perles et des pierres précieuses, tandis que de la vermine sort de la tête et des mains d'une autre jeune fille qu'on lui a substituée auprès du roi son époux. De même dans les légendes indiennes du Deccan, dès que Sodeva Bai ouvre la bouche, il s'en échappe des perles et des pierres précieuses.

Les contes des frères Grimm (traduction Baudry) nous offrent aussi, dans la Gardeuse d^oies près de la fontaine , une jeune fille qui pleure des perles, et, si on nous permet de le. dire en passant, nousméme, dans le Chat de la mère Michel, avons essayé de montrer que ce don n'est pas très-enviable, surtout quand celle qui le possède est persécutée par une marâtre.

Après Riquet à la Houppe^ le conte que Perrault a intitulé les Fées est, à commencer par son titre, le moins heureux de ses contes en prose. A côté des autres étiquettes si caractéristiques et qui s'imposent si franchement à la mémoire, celle-ci est bien banale, et d'ailleurs elle manque de justesse. Pourquoi les Fées^ quand une seule figure dans le récit?

Les faits sont mal disposés, comme du reste chez presque tous les conteurs qui ont traité le même sujet; ils pèchent contre cette loi de la logique que, pour faire croire au merveilleux, il faut observer

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dans le fantastique plus strictement que partout ailleurs.

Les vices se tiennent comme les vertus, et il n'est point naturel que la méchante fille ne soit pas intéressée. En voyant que, pour avoir à foison des perles et des diamants, il suffit de donner à boire honnêtement à une pauvre femme, elle peut bien prendre sur elle d'être polie une fois dans sa vie.

Perrault a senti cette objection. Il a eu soin, et cet arrangement ne se trouve que chez lui, de faire revêtir à la fée un nouveau déguisement et de la ramener sous la figure d'un femme magnifiquement habillée.

Avouons qu'en ce temps de féerie, où il fallait s'attendre à tout, la fille qui donne dans le panneau est bien sotte ; mais que dire de sa digne mère qui, au lieu de s'occuper à recueillir les trésors qui sortent de la bouche de la cadette, la traite si mal que celle-ci est forcée de chercher son salut dans la fuite !

Si celte méchante femme entend peu sesjntéréts, en revanche, le fils du roi sait mettre les siens d'accord avec ses affections. Il tombe bien amoureux de la fille aux perles, mais c'est en considérant « qu'un tel don vaut mieux que tout ce qu'on peut donner en mariage à une autre, » qu'il l'emmène en son palais et qu'il l'épouse. Cela s'appelle en tout pays faire un bon parti, sauf au pays des

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fées où les princes n'épousent pas les bergères pour leur dot.

Dans les Méquennes de Marie au blé, un conte flamand qui a des points de ressemblance avec la Dame Hollé des frères Grimm (traduction Franck), les choses semblent arrangées d'une façon plus logique. C'est la mauvaise fille qui rencontre d'abord la fée; elle peut ainsi sans invraisemblance se montrer telle qu'elle est ; plus tard, elle ne s^abandonne à son naturel qu'après avoir tenté de se contraindre; le jeune prince est désolé qu'on l'oblige à l'épouser, bien qu'elle ait le don de tout changer en or, et finalement il épouse l'autre pour ses beaux yeux.

Ce récit figure dans nos Contes du roi Cambrinus, et nous sommes d'autant plus à Taise pour en louer la disposition, que nous l'avons trouvée à peu près telle dans la tradition populaire.

Ce n'est pourtant pas dans l'arrangement des faits qu'il faut chercher le plus grand défaut des Fées. Ce maigre récit n'offre que le début et le dénoûment d'un conte; le nœud, autrement dit le drame, est absent. Il est aisé de voir que l'action tourne court et on en conclut sans peine que la tradition contenait quelque chose de plus et de mieux.

Bien que ce quelque chose, dans la plupart des traditions que nous allons parcourir, franchisse les bornes que Perrault assigne volontiers au merveilleux,

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je n'ose mettre cette lacune sur son compte. Ici, évidemment, la nourrice française a passé le but : à force de procéder par élimination, elle a fini par éliminer le conte lui-même, et elle a fourni à Perrault le cadre sans le tableau.

Un peu avant la publication du conte de Perrault, M"* Lhéritier avait traité ce sujet dans les Enchantements de V éloquence, qu'elle donne, comme Y Adroite princesse, pour un récit emprunté aux troubadours de Provence. Dans ce conte, aussi long qu'insipide, l'auteur met en scène deux fées dont l'une s'appelle Dulcicula et l'autre, plus gracieusement encore, Eloquentia nativa.

Le récit commence par une interminable aventure qui n'a nullement trait au sujet, celle d'un chasseur qui, comme dans Céphale et Procris, blesse l'héroïne avec un dard lancé contre un sanglier : puis vient l'histoire des Fées, aussi pauvre mais moins courte que dans Perrault, avec cette différence toutefois que la fée prend la figure d'une belle dame pour apparaître à la bonne fille et d'une paysanne pour se montrer à la mauvaise, — ce qui rend plus vraisemblable la malhonnêteté de la dernière. Le tout se termine par cette réflexion fort juste et qui n'a. qu'un tort, celui de figurer à la fin d'un conte :

« Je ne say pas, madame, ce que vous pensez de ce conte : mais il ne me paroît pas plus incroyable

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que beaucoup d'histoires que nous a faites l'ancienne Grèce ; et j'aime autant dire qu'il sortoit des perles et des rubis de la bouche de Blanche, pour désigner les effets de l'éloquence, que de dire qu'il sortoit des éclairs de celle de Périclès. Contes pour contes, il me paroît que ceux de l'antiquité gauloise valent bien à peu près ceux de l'antiquité grecque : et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la fable. »

Il faut lire ce récit fastidieux si l'on veut apprécier, même dans ses endroits les plus faibles, l'immense supériorité de Perrault sur ses contemporains. Il prouve d'ailleurs que de son temps le conte se contait en France comme il l'a donné, sans le drame qu'on trouve dans les pays voisins.

M"^ Lhéritier dédie une autre de ses historiettes, Marmoisan ou linnocente tromperie^ à la fille du conteur, « pour qu'elle la redise à son aimable frère et qu'ils jugent ensemble si cette fable est digne d'être placée dans son agréable recueil de contes. )> Au lieu de Y Innocente tromperie, qui n'a rien de féerique, Perrault aurait-il choisi le sujet des Enchantements de V éloquence, après l'avoir débarrassé de l'aventure du chasseur? Cette hypothèse ne supprimerait nullement la collaboration de la nourrice.

M""" Leprincé de Beaumont a repris plus tard la donnée dans la Veuve et ses deux filles. La fée fait une fermière de la fille modeste et une reine de

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l'orgueilleuse^ qui lui a refusé des prunes de son pru- » nier. Celle-ci ne tarde guère à s'ennuyer sur le trône et va chercher le bonheur auprès de la fermière.

Conclusion : « Pour être heureux, il faut ne posséder que les choses nécessaires et n'en point désirer d'autres. )^ Ce conte philosophique n'a qu'un avantage sur ceux des MM""^' Lhéritier et d'Aulnoy : il est beaucoup plus court.

Pour en finir avec les traditions françaises, citons les Deux Filles [Contes populaires recueillis en Agenais par J.-F. Bladé. Paris, 1874), qui empruntent leur début au Petit Poucet et où l'action est tout aussi faible que dans les Fées.

Une châtelaine offre à la jolie fille des bijoux et de beaux habits : celle-ci les refuse et épouse le prince d'Angleterre. La laide les accepte et épouse un vieil ivrogne. On voit que décidément cette donnée n'inspire guère l'imagination française.

Dans les deux contes, allemand et italien, que nous donnons ci-après, comme dans presque tous les récits étrangers que nous avons sous les yeux, le drame consiste en la substitution de la jeune fille laide à l'autre avant ou après le mariage.

Cet incident se retrouve dans le roman de Berte aux grands pieds, du poëte Adenès ; dans Désiré d'Amour, des Contes du roi Cambrinus ; dans un conte zoulou, recueilli par le révérend Henry Callaway [Nursery taies, traditions and historiés of

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the Zulus. Natal, 1868), où l'héroïne porte le nom charmant d'Ukcombekcantsini ; dans Petit frère et petite sœur, de Grimm (traduction Baudry) ; dans Zitterinchen de Bechstein (traduction Franck) ; dans la Fiancée du roi des mers, conte finlandais publié par la Semaine des enfants (11^ année, n" 67, p. 114, avril i858); dans la Biche au bois, de M"^ d'Aulnoy, et enfin dans la Princesse Rosette, un autre conte plus enfantin et moins intéressant du même auteur. Remarquons en passant que ces deux historiettes ont paru un an après les Fées,

Les contes étrangers sont très-nombreux. Il nous suffira d'indiquer les principaux en signalant les différences les plus saillantes.

Sous ce titre générique : Les Princesses qui sortent de Veau , la traduction Thorpe des contes suédois de Cavallius et Stephens en énumère une douzaine, tant danois qu'allemands, bohémiens, magyars, italiens et français ; elle cite Rosette, où l'on ne voit ni fées, ni marâtre, ni sœurs belles et laides et néglige les Fées, peut-être pour cause d'insuffisance ; elle donne cinq récits, dont le dernier comporte dauze variantes. Ce sont Lilla Rosa et Long Leda, la. jeune Svanhvita et la jeune Rdfrumpa, l'Anneau d'or et la Grenouille, la Belle Bergère et la Guirlande.

La fille maltraitée y devient une belle-fille^ ce qui semble plus naturel; la fée y est remplacée tantôt

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par trois demoiselles qui demandent qu'on les baigne, tantôt par des moineaux, des tourterelles, ou encore une petite main qui sort de la fontaine. La belle-fille y répand tour à tour des roses sous ses pas ou des bagues d'or quand elle rit; elle y gagne des cheveux d'or, un collier d'or, une guirlande de fleurs sur la tête, des oiseaux qui chantent dans la guirlande ; l'autre y attrape des crapauds, des grenouilles, des serpents, des rats morts qui lui sortent de la bouche, des chardons ou des queues de renard, sorte d'herbe, qui naissent sous ses pas, ou encore elle se voit condamnée à répéter sans cesse :

« O les sales animaux! » l'injure avec laquelle elle a repoussé la prière des malheureux.

La belle-fille, après sa substitution, est changée tour à tour en canard et en oie, et le charme est rompu quand on blesse la victime au petit doigt, ou quand on la revêt du vêtement de soie qui a opéré la transformation, ou encore quand un clerc touche avec une bible la chaîne dont elle est attachée.

Quelquefois, avant de revenir à sa première forme, la jeune fille se métamorphose successivement en serpent, en dragon, en loup et même en un pot de goudron où le prince plonge son épée pour rompre le charme. L'imagination varie sans cesse les circonstances du récit qui au fond reste toujours le même.

Dans les Novelline di Santo Stefano di Calci-

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naia, recueillies par M. A. de Gubernatis (Turin, 1869), la belle-fille est cachée dans la peau d'une vieille femme qu'on lui enlève pendant son sommeil. Dans une version calabraise donnée par le même auteur (Zoologie mythologique , t. 11^ p. 329), il faut tuer la sirène qui retient l'héroïne.

Or, sa vie dépend de celle d'un petit oiseau qui se trouve dans une cage d'argent, laquelle est enfermée dans une boîte de marbre et sept boîtes de fer, dont la sirène seule a les clefs.

Dans les Trois fées, Li trefate du Pentamerone napolitain, la belle-fille revient au logis avec une étoile sur le front, l'autre avec un testicolo d'aseno, probablement un orchis mâle, au même endroit. La marâtre enferme la première dans une grande futaille, le prince y substitue l'autre* la belle-mère emplit la futaille d'eau bouillante et fait ainsi périr sa préférée.

La Mammadràa de Pitre (Contes siciliens) reproduit Li tre fate, sauf le dénoûment. La Figghia di Biancuccuri, du. même recueil, se distingue par un dénoûment atrocement raffiné. Le roi envoie à la mère sa fille convertie en un tonneau de ihon à l'huile, au fond duquel il a fait placer la tète et les mains du cadavre. Ciciruni, toujours du même, mêle à l'histoire des Fées celle des Deux Compagnons en tournée^ des frères Grimm.

Enfin, dans les Deux Sœurs ^ la fille aimable est

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forcée de donner à l'autre ses beaux yeux, qu'elle rachète ensuite au moyen des diamants qui lui sortent de la bouche. La même particularité se retrouve dans la Jeune fille qui rit des roses et qui pleure des perles, un conte grec du recueil de M. de Hahn.

Le plus bizarre de ces contes est la Fiancée à la touffe, Bushy bride, d'Asbjôrnsen (traduction Basent). Trois têtes sortent de l'étang où la belle-fille va puiser de l'eau. La première et la seconde, qui sont de plus en plus laides, prient la jeune fille de les laver; la troisième, qui est horrible, lui demande un baiser.

Celle-ci consent à tout et obtient, parmi d'autres dons, qu'il tombera de l'or de ses cheveux lorsqu'elle les brossera. L'autre refuse malhonnêtement, et attrape une touffe de pin sur le fronts un nez de quatre aunes et un groin de truie.

Quand on amène par mer la fiancée à son époux> le frère dit : « Je vois le prince ; » la marâtre traduit ces mots par : « Jetez-vous à l'eau^ » et la fille trop obéissante exécute l'ordre fraternel. Pour diminuer l'invraisemblance de cet incident peu naturel, le conte finlandais que nous avons cité plus haut frappe de surdité le frère et la sœur. Au dénoûment, la vraie fiancée revient sous la forme d'une belle dame qui demande une brosse au cuisinier et qui fait tomber de l'or de ses cheveux.

Dans ses Contes populaires de la Grande-Bre-

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tagne, M. Loys Brueyre donne sous ce titre : Les Trois têtes du puits, une version moins fantastique de ce conte^ mais qui tourne également au grotesque. Pour sa punition, la malapprise, qui est fille du roi de Colchester, attrape la lèpre.

Un savetier la guérit à la condition de l'épouser; le mariage a lieu, et la reine se pend de désespoir. M. Brueyre a emprunté cette version aux Nursery ^a/e^d'Hallivell, il en cite une autre qui diffère peu de la première, et que M. Chambers a trouvée en Ecosse sous ce titre : Le Puits du bout du monde.

Celui des contes étrangers qui, par son peu de développement, se rapproche le plus des Fées de Perrault, est un conte catalan, intitulé la Fillastra, la Belle-Fille^ que nous avons traduit du recueil de Maspons y Labros , lo Rondallayre (i" série, page 97).

La marâtre a donné à sa belle-fille un panier (un crible, dit une des versions suédoises) pour rapporter de l'eau. N'osant revenir au logis, l'enfant remonte le long du ruisseau jusqu'à ce qu'elle arrive à une maison abandonnée. Elle n'y trouve qu'un petit chien et, voyant que la maison est en désordre, elle se met à la nettoyer : elle fait les liis, ranime le feu et prépare le souper. Elle voit venir alors trois géantes et, prise de peur, elle se cache dans la huche.

Dénoncée par le petit chien, elle reçoit des géan-

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tes le don d'une étoile sur le front, la faculté de répandre en parlant des perles et des diamants, et enfin l'accomplissement de ce qu'elle désire le plus au monde, c'est-à-dire que son panier s'emplisse d^eau.

La mère, alléchée, envoie son autre fille qui met tout sens dessus dessous dans la maison et retourne chez elle avec un champignon sur le front, des serpents qui lui sortent de la bouche et le panier vide.

Ce conte est pour le fond plus agréable que celui de Perrault, m.ais il ne vaut pas la plupart de ceux que nous avons analysés ; il est de beaucoup inférieur aux deux que nous donnons ci-après, surtout au conte allemand, qui est d'une fantaisie exagérée, mais charmante.

Dans le deuxième numéro de Mélusîne (revue de mythologie, littérature populaire, traditions et usages), se trouve sous ce titre : les Trois Œufs, et sous la signature de M. Loys Brueyre, une jolie variante créole de ce récit. Le champignon y est remplacé par trois gros potirons qu'il faut recevoir sur la tête en entrant chez une vieille Maman Diable.

Celle-ci donne aux jeunes filles trois œufs qui doivent les aider à franchir les obstacles et dont elles usent pour leur salut ou leur perte selon le caractère qu'elles ont montré au service de la Maman Diable. Ce conte, qui débute comme le Petit

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Poucet^ rappelle aussi, mais avec plus de variété et d'agrément, les Deux Filles, de Bladé.

Avant de terminer, nous devons mentionner le Pleur des perles, traduit de Glinski par Chodzko [Contes des paysans et des pâtres slaves). C'est Dieu le père, accompagné de trois anges, qui joue, le rôle de la fée, et le dénoûment s'y fait à l'église, devant le cercueil du frère de la jeune fille, que le roi a tué dans un mouvement de colère.

Ce récit, où la légende primitive a été manifestement arrangée au point de vue religieux, est lourd de style, mais supérieur par l'ordonnance à presque tous les autres.

Nous ne prétendons nullement avoir passé en revue, ici pas plus qu'ailleurs, tous les similaires du conte de Perrault, mais nous en avons dit assez, «- trop peut-être, — pour montrer comment l'imagination a brodé ce thème sous les diverses latitudes.

LES T'KPIS tKa^iC^S "DÉ LqA P*01{Er

DIE DREI MŒNNLEIN IM WALDE

Contes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n" i3.

Il y avait une fois un homme et une femme qui avaient perdu, l'un sa femme, l'autre son mari.

Les Fées. 243

Chacun d'eux avait une fille; les demoiselles se connaissaient , elles se promenaient ensemble et allaient chez la veuve. Celle-ci dit un jour à la fille de l'homme :

— Ecoute, dis à ton père que j'ai envie de l'épouser et qu'alors, tous les matins, tu te laveras avec du lait et boiras du vin, au lieu que ma fille se lavera avec de l'eau et boira de l'eau.

La fille s^en fut chez elle et rapporta à son père ce que lui avait dit la femme.

— Que faire? s'écria Phomme ; le mariage est un plaisir et aussi une peine!

Ne sachant que résoudre, il se débotta et dit à sa fille :

— Tu vois cette botte, ^le a un trou à la semelle. Monte au grenier, pends-la au crochet et remplis-la d'eau. Si elle garde l'eau, je me marierai ; si l'eau s^en va, je reste veuf.

La fille obéit à son père, mais l'eau resserra la botte et elle resta pleine jusqu'au bord. A cette nouvelle, le père s'assura par lui-même de la vérité; puis, il s'en fut chez la veuve, il l'épousa et on cé.lébra la noce.

Le lendemain, au réveil, devant la fille du mari, il y avait du lait pour se laver et du vin pour boire; devant celle de la femme, de l'eau pour boire et se laver. Le surlendemain, il y eut de l'eau devïintla fille du mari aussi bien que devant celle de la

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femme. Le troisième jour, devant la fille de la femme, il y eut du vin pour boire et du lait pour se laver, et de Teau devant celle du mari ; et dès lors il en fut toujours de même.

La femme conçut pour sa belle-fille une violente haine, et elle chercha par tous les moyens à la rendre malheureuse. Elle était jalouse de la voir si belle et si gracieuse, tandis que sa propre fille était si laide et si désagréable.

Un jour d'hiver que le froid avait durci la terre et que la neige cachait monts et vallées, la femme fabriqua une robe de papier et fit venir la jeune fille.

— Mets cette robe, lui dit-elle, et va au bois me quérir une corbeille de fraises : j'ai envie d'en manger. • y

— Dieu puissant! répondit la jeune fille. Il n'y a point de fraises l'hiver, la terre est gelée et tout est couvert de neige. Comment pourrai-je sortir avec cette robe de papier? Il fait si grand froid que la bise va la traverser et que les épines me l'arracheront du corps!

— Est-ce que tu ne veux pas m'obéir? répliqua la mégère. Va-t'en tout de suite et ne reviens qu'avec ton panier plein de fraises.

Elle lui donna alors une miche de pain sec et ajouta :

— Tu pourras la manger tantôt.

Et cependant elle se disait : Elle mourra dehors

Les Fées. 246

de froid et de faim, et je serai débarrassée d'elle à tout jamais.

La jeune fille se résigna. Elle revêtit la robe de papier et s'en fut, son petit panier au bras.

Il y avait partout de la neige et pas un brin d'herbe. Quand la malheureuse entra dans la forêt, elle aperçut une maisonnette où trois nains la regardaient venir. Après leur avoir dit bonjour, elle heurta à la porte. On l'invita à entrer et elle alla s^asseoir près du poêle, sur un banc, pour se réchauffer et manger son pain.

— Donne-nous-en un peu, lui dirent les nains.

— Je le veux bien, répondit-elle.

Elle fit deux parts de son pain et leur en donna une. Ils lui demandèrent :

— Que cherches-tu par un froid pareil ici, dans Je bois, avec ta robe de papier?

— Hélas! dit-elle, il faut que je cueille une corbeille de fraises, et je ne puis sans cela rentrer au logis.

Quand elle eut fini de déjeuner, ils lui mirent un balai en main et lui dirent :

— Balaye la neige derrière la porte.

Et quand elle fut dehors, les petits nains se dirent entre eux :

— Que ferons-nous bien pour elle qui est si aimable et si bonne, et qui nous a donné une part de son pain?

246 Les Contes de ma Mère l'Oye.

Alors le premier dit :

— Je lui donne pour don de devenir tous les jours plus belle.

Le second dit :

— Je lui donne pour don qu'à chaque parole qu^elle dira , il lui sorte une pièce d'or de la bouche.

Le troisième dit :

— Je lui donne pour don d'être recherchée en mariage par un roi.

La jeune fille balaya la neige derrière la porte de la petite maison et y trouva de superbes fraises bien rouges et bien mûres. Toute joyeuse, elle en cueillit un plein panier, remercia les nains, leur dit adieu et courut porter les fraises à sa belle-mère.

Elle entra et dit : « Bonsoir! » Soudain une pièce d'or lui tomba de la bouche. Alors elle raconta ce qui lui était advenu dans la forêt ; à chaque mot qu'elle prononçait, des pièces d'or lui tombaient de la bouche, et bientôt le plancher de la chambre en fut tout couvert.

— Voyez donc, dit la belle-scêur, cette insouciante qui jette ainsi l'argent à terre.

Au fond elle lui portait envie et ne cessait de supplier sa mère qu'elle l'envoyât à son tour dans la forêt. Celle-ci refusait en disant :

— Non, chère petite, il fait trop froid; tu attraperais un rhume.

Les Fées. 247

Pourtant, comme sa fille revenait toujours à la charge, elle finit par consentir. Elle lui fit faire une robe fourrée et lui donna des tartines et du gâteau. .

La fille s'en fut au bois et marcha droit à la maisonnette. Les nains la regardèrent venir comme sa sœur. Elle entra dans la chambre sans les saluer, s'assit près du poêle et commença de manger ses tartines et son gâteau.

— Donne- nous-en un peu, dirent les petits hommes.

Elle répondit :

~ C'est à peine si j'en ai assez pour moi; comment pourrais-je en donner aux autres?

Lorsqu'elle eut fini de déjeuner, ils lui dirent :

— Prends ce balai et balaye derrière la porte.

— Ah! dit-elle, balayez vous-mêmes; je ne suis pas votre servante.

Comme elle vit qu'ils ne se disposaient point à lui faire un cadeau, elle sortit. Alors les nains tinrent conseil.

— Que lui donnerons-nous, dirent-ils, pour sa méchanceté et le mauvais cœur qu'elle nous a montré?

Le premier dit :

— Je lui donne pour don de devenir tous les jours plus laide.

Le second dit : ,

248 Les Contes de ma Mère VOye,

— Je lui donne pour don qu'à chaque parole qu'elle dira il lui sorte un crapaud de la bouche.

Le troisième dit :

— Je lui donne pour don qu'elle périra d'une mort horrible.

La méchante fille chercha des fraises ; mais elle n'en trouva point et s'en retourna furieuse au logis. Quand elle ouvrit la bouche pour raconter sa mésaventure, à chaque parole, il en sortit un crapaud, de sorte qu'elle devint pour tout le monde un objet de dégoût.

Dès lors, la marâtre s'aigrit encore davantage et ne pensa plus qu'à tourmenter la fille de son mari, qui embellissait tous les jours. Elle finit par prendre un chaudron, le mit sur le feu et y fit bouillir du lin. . Lorsque ce lin fut cuit, elle commanda à la malheureuse enfant de le rouir et de le macquer, et lui donna une hache pour fendre la glace de la rivière.

La pauvre fille partit. Elle fit un trou dans la glace et commença à travailler. Elle vit venir alors un superbe carrosse où était le roi. Le carrosse s'arrêta.

— Qui es-tu, mon enfant, et que fais-tu là?

— Je suis une pauvre fille et je rouis du lin. Le roi fut touché en la voyant si belle.

— Veux-tu, dit-il, venir avec moi ?

— Oui, très-volontiers , répondit-elle, car elle

Les Fées. 249

ne- demandait qu'à s'enfuir loin de sa mère et de sa sœur.

Elle monta donc tout de suite dans le carrosse royal, et, quand on fut arrivé au château, ainsi que les petits hommes l'avaient promis, on célébra les noces en grande pompe.

Au bout d'un an la reine accoucha d'un garçon. Sa belle-mère apprit son bonheur et vint avec sa fille sous prétexte de lui faire une visite.

Lorsque le roi fut sorti et qu'elles se virent sans témoins, la mégère et sa fille prirent la reine, celle-ci par la tête, celle-là par les pieds, et la jetèrent dans la rivière.

La mère ensuite mit sa fille dans le lit et lui couvrit le visage. A son retour le roi voulut causer avec sa femme, mais la vieille lui cria :

— Chut! Ce n'est pas le moment : elle a la fièvre; il faut la laisser en paix.

Le roi n'eut aucun soupçon et ne revint que le lendemain matin. Q^uand il s'adressa à sa femme et qu'elle ne put se dispenser de répondre; il vit qu'à chaque parole un crapaud lui sortait de la bouche, comme autrefois il en sortait une pièce d'or.

Il demanda ce que cela voulait dire ; la vieille lui répondit que cela provenait de l'indisposition de la reine et ne devait pas durer. Or, la nuit, le garçon de cuisine vit paraître un canard qui lui dit ces paroles :

25o Les Contes de ma Mère l'Oye.

— Roi, que fais-tu ?

Dors-tu ou veilles-tu ?

Comme on ne lui répondait pas, le canard continua :

Que font mes hôtes?

Le garçon répondit :

Ils dorment bien.

Le canard reprit :

Que fait mon petit enfantî" Le garçon répondit :

Il dort dans son petit berceau.

Le canard prit alors la forme de la reine, alla jusqu'au berceau de l'enfant, lui donna à boire, arrangea sa couchette, le couvrit soigneusement et reprit pour s'en retourner sa figure de canard.

La reine revint les deux nuits suivantes ; la troisième, elle dit au garçon de cuisine :

— Va et dis au roi qu'il saisisse son épée et que par trois fois il la fasse tourner sur le seuil, audessus de ma tête.

Le garçon courut prévenir le monarque. Celui-ci prit son épée et il la fit tourner trois fois au-dessus du fantôme. A la troisième, il vit devant lui sa

Les Fées. 25:

femme fraîche , vivante et belle comme autrefois.

Le roi enchanté cacha la reine jusqu'au jour où l'on baptisa son fils. Le baptême terminé, il demanda à la vieille :

— Que doit-on faire à une femme qui en arrache une autre de son lit et qui la jette à l'eau ?

— Voici, dit la vieille, le supplice que mérite la scélérate : il faut l'enfermer dans un tonneau garni de clous à l'intérieur, et la laisser rouler du haut d'une montagne jusqu'à la rivière.

Le roi envoya quérir un tonneau ainsi préparé et y fit, enfermer la vieille et sa fille ; après quoi on replaça le couvercle et on laissa le tonneau rouler du haut de la montagne jusqu'à la rivière.

LES T>EUx Goélettes

LE DOIE PIZZELLE

Pentamerone, journée iv, conte 7.

Il y avait une fois deux sœurs, Luceta et Troccola, qui avaient deux filles, Martiella et Puccia. Martiella était aussi belle de figure que de cœur ; au contraire et d'après la même règle, Puccia avait

252 Les Contes de ma Mère VOye.

une figure à glands * et un cœur méchant comme la peste.

D'ailleurs,, la mariée ressemblait à ses parents 2, et c^est pourquoi la mère Troccola était une harpie au dedans et au dehors.

Or, il arriva que Luceta eut à faire cuire quatre carottes pour les préparer à la sauce verte ; elle dit à sa fille :

— Ma Martiella, va à la fontaine et rapportemoi une cruche d'eau.

— Volontiers, maman, répondit la fille, mais, si tu le veux bien, donne-moi une galette, que je la mange avec cette eau fraîche.

— Je le veux bien, dit la mère et, dans le panier qui était pendu au crochet, elle prit une belle galette qu'elle avait faite la veille en cuisant le pain et la donna à Martiella.

Celle-ci mit un coussinet sur sa tête, y posa sa cruche et s'en fut à la fontaine, qui, pareille à un charlatan sur un banc de marbre, à la musique d'une cascatelle, vendait des seci ets pour étancher la soif.

Tandis que la jeune fille remplisait la cruche, arriva une vieille qui, sur la scène de son dos voûté, représentait la tragédie du temps 3. En voyant

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