En l'occupant à les détftiife
gne d'être mise sur un piédestal, il la prendrait pour femme. Ciommo n'eut garde de perdre une si bonne occasion. Il envoya tout de suite un courrier conter la chose à sa mère et l'engager à partir surle-champ avec sa tille pour qu'elle ne manquât pas sa fortune.
Luceta, qui était malade, confia la brebis au loup et pour tel et tel motif pria sa sœur de lui faire le plaisir d'accompagner Martiella jusqu'à la cour de Ghiunzo. Voyant que Taffaire tombait à point en son pouvoir, Troccola promit à sa sœur de remettre sa nièce saine et sauve aux mains de Ciommo.
Elle s'embarqua donc avec Martiella. Quand on fut au milieu de la mer, pendant que les matelots dormaient, elle précipita sa nièce dans les flots. Comme l'infortunée allait faire le plongeon, il survint une fort belle sirène qui la prit dans ses bras et l'emporta.
Lorsque Troccola arriva à Chiunzo, Ciommo reçut sa cousine comme si elle eût été Martiella. Il n'avait pas vu sa sœur depuis si longtemps qu'il avait oublié ses traits. Il la conduisit tout de suite devant le roi.
Celui-ci la fit peigner et il commença de tomber une pluie de ces animaux si ennemis de la vérité que toujours ils offensent les témoins*.
I. C'est-à-dire : ils blessent la vue de ceux qui les regardent.
Les Fées. ilj
Alors il la regarda et vil que la fatigue du chemin la faisait haleter si fort, que sa bouche paraissait savonneuse et ressemblait à une cuve de lessive. Il baissa les yeux à terre et fut surpris d'apercevoir un pré d'herbes fétides, dont l'aspect seul lui donnait mal au cœur. Furieux, il chassa Puecia, ainsi que sa mère, et envoya Ciommo garder les oies de la basse-cour.
Désolé de cette affaire, ne sachant pas ce qui était arrivé, Ciommo menait les oies par la campagne, nies laissait aller à leur guise tout le long du rivage de la mer et se retirait sous un chaume où, jusqu'au soir, au moment de rentrer, il déplorait son malheur.
Mais, tandis que les oies se promenaient ainsi sur le rivage, Martiella sortait de l'onde : elle les gavait de fine pâtisserie et les abreuvait d'eau de rose; les oies étaient devenues grosses comme des moutons, au point qu'on ne leur voyait plus les yeux.
Lorsque le soir elles arrivaient au jardinet qui fleurissait sous la fenêtre du roi, elles -se mettaient à chanter : Pire, pire, pire.
Fort beau est le soleil ainsi que la lune, Plus belle encore est celle qui nous nourrit.
Le roi, qui entendait tous les soirs cette musique d'oisons, fit appeler Ciommo et voulut savoir où, comment et de quoi il nourrissait ses bêtes.
358 Les Contes de ma Mère VOye.
— Je ne leur donne rien d'autre, répondit-il, que l'herbe fraîche des champs.
Mais le roi ne se contenta pas de cette réponse, et il envoya sous main un serviteur fidèle pour observer où Ciommo conduisait son troupeau. Celuici suivit sa trace : il le vit entrer dans la chau" mine et laisser les oies toutes seules.
Elles s'en allèrent vers le rivage et, à leur arrivée, Martiella sortit de la mer, si belle que plus belle ne sortit pas des flots la mère de cet aveugle qui, comme dit le poëte, ne veut point recevoir d'autre aumône que celle de nos pleurs.
A cette vue le serviteur du roi, tout ébahi et hors de lui-même, courut rendre compte à son maître du beau spectacle qu'il avait eu au théâtre de la mer.
La curiosité du roi bondit au récit de cet homme. Elle lui donna envie d'aller en personne contempler ce tableau. Le matin, à l'heure où le coq, chef du peuple des oiseaux, les excite tous à armer les vivants contre la nuit, Ciommo se rendit avec les oies au lieu accoutumé; le roi le suivit, sans le perdre de vue, et la bande arriva au bord de la mer, pendant que son gardien s'enfermait dans sa retraite habituelle.
Le monarque vit alors paraître Martiella, qui donna à manger aux oies une corbeille de gâteaux, leur fit boire un petit chaudron d'eau de rose et
Les Fées. - 2 5q
s'assit sur une pierre pour peigner ses cheveux.
De sa chevelure tombèrent à poignées les perles et les grenats; en même temps, de sa bouche sortait un nuage de fleurs, et, sous ses pieds, les lys et les violettes formaient un tapis d'Orient.
Le prince fit appeler Giommo et, lui montrant Martiella^ il lui demanda s'il connaissait cette belle jeune fille. Giommo la reconnut, courut Pembrasser et, en présence du roi, lui fit conter toute la perfidie de Troccola, et comment l'envie de cette vilaine peste avait réduit ce beau feu d'amour à habiter l'eau de la mer.
On ne saurait dire le ravissement qu'eut le monarque d'avoir acquis ce magnifique joyau. Il avoua au frère de Martiella qu'il avait eu gra4idement raison de tant la louer et qu'il trouvait la réalité de deux tiers et plus supérieure à son récit.
C'est pourquoi il estimait la jeune fille plus que digne d'être sa femme, si toutefois elle daignait se contenter du sceptre de son royaume.
— Que le Soleil de juillet le veuille*, répondit Martiella, et que j'arrive seulement à te servir en qualité de vassale de ta couronne! Mais ne vois-tu pas cette chaîne d'or que je traîne au pied? C'est avec elle que la magicienne me tient prisonnière. Quand je prends l'air trop longtemps