‹ Les contes du rouetChapitre 15 sur 35 · LE MAUVAIS CONVIVE I · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS CONVIVE I

appartements racontaient qu'on y voyait des livres épars sur les tapis, des instruments de musique, guzlas, psalterions, mandores; et, la nuit, accoudé au balcon, il passait de longues heures à considérer, les yeux mouillés de larmes, les petites étoiles lointaines du ciel. Si vous ajoutez à cela qu'il était pâle et frêle comme une jeune fille, et, qu'au lieu de revêtir les chevaleresques armures, il s'habillait volontiers de claires étoffes de soie où se mire le jour, vous vous expliquerez que le roi fût fort penaud d'avoir un tel fils. Mais, comme le jeune prince était le seul héritier de la couronne, son salut était utile au bien de l'État. Aussi ne manqua*t-on point de faire, pour le résoudre à ne pas se laisser mourir de faim, tout ce qu'il fut possible d'imaginer. On le pria, on le supplia; il hochait la tête sans répondre. On fit apprêter par des cuisiniers sans pareils les poissons les plus appétissants, les plus savoureuses viandes, les primeurs les plus délicates; saumons, truites, brochets, cuissots de chevreuil, pattes d'ours, hures de marcassins nouveau-nés, lièvres, Êiisans, coqs

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de bruyère, cailles, bécasses, râles de rivières, chargeaient sa table à toute heure servie, et il montait, de vingt assiettes, une bonne odeur de fraîche verduresse ; le jugeant las des venaisons banales et des légumes accoutumés, on lui accommoda des filets de bisons, des râbles de chiens chinois, hachés dans des nids de salanganes, des brochettes d'oiseaux-mouches, des griblettes de ouistitis, des brezolles de guenuches, gourmandées de primprenelles des Andes, des rejetons d'hacubs cuits dans de la graisse d'antilope, des marolins de Chandernagor et des sacramarons du Brésil dans une pimentade aux curcas. Mais le jeune prince faisait signe qu'il n'avait pas faim^ et^ après un geste d'ennui, il retombait dans une rêverie.

Les choses en étaient là, et le roi se désolait de plus en plus lorsque l'enfant, exténué, se soutenant à peine et plus blanc que les lys, lui parla en ces termes :

— Mon père, si vous ne voulez pas que je meure, donnez-moi congé de quitter votre royaume, et d'aller où bon me semblera, sans être éclairé de pas un.

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— Eh ! Êiible comme ta es, tu t'évanouirais avant le troisième pas, mon fils.

— C'est pour reprendre des forces que je veux m' éloigner. Avez-vous lu ce qu'on raconte de Thibaut-le-Rimeur, le trouvère qui fut le prisonnier des fées ?

— Ce n'est pas ma coutume de lire, dit le roi.

— Sachez donc que, chez les fées, Thibaut mena une vie très heureuse, et qu'il était surtout content à l'heure des repas parce que de petits pages, qui étaient des gnomes, lui servaient pour potage une goutte de rosée sur une feuille d'acacia, pour rôti une aile de papillon dorée à un rayon de soleil, et, pour dessert, ce qui reste à un pétale de rose du baiser d'une abeille.

— Un maigre diner ! dit le roi, qui ne put s'empêcher de rire malgré les soucis qu'il avait.

— C'est pourtant le seul qui me fasse envie. Je ne saurais me nourrir, comme les autres hommes, de la chair des bêtes tuées, ni des

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légumes nés du limon . Octroyez-moi de m'en aller chez les fées, et, si elles me convient à leurs repas, je mangerai à ma faim et reviendrai plein de santé.

Qji'eussiez-vous fait, à la place du roi ? Puisque le jeune prince était sur le point de mourir, c'était une façon de sagesse que de consentir à sa folie ; son père le laissa donc partir, n'espérant plus le revoir.

Comme le royaume était près de la forêt de Broceliande, l'enfant n'eut pas beaucoup de chemin à faire pour se rendre chez les fées; elles l'accueillirent fort bien, non point parce qu'il était le fils d'un puissant monarque, mais parce qu'il se plaisait à écouter le chant des rossignols quand la lune se lève et à regarder, accoudé au balcon, les lointaines étoiles. On donna une fête en son honneur dans une vaste salle aux murs de marbre rose, qu'éclairaient des lustres en diamant; les plus belles des fées, pour le plaisir de ses yeux, dansaient en rond, se tenant par la nudn, laissant trôner des écharpes. Il éprouvait une joie si grande, malgré de cruels tiraille-

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ments d'estomac, qu'il eût voulu que les danses durassent toujours. Cependant il devenait de plus en plus faible, et il comprit qu'il ne tarderait pas à mourir s'il ne prenait point quelque nourriture. Il avoua à l'une des fées l'état où il se trouvait, osa même lui demander à quelle heure on souperait. « Ehl quand il vous plaira ! » dit-elle. Elle donna un ordre, et voici qu'un petit page, qui était un gnome, apporta au prince, pour potage, une goutte de rosée sur une feuille d'accacia. Âh ! l'excellent potage ! Le convié des fées déclara qu'on ne saurait rien imaginer de meilleur. On lui offrit ensuite pour rôti une aile de papillon dorée à un rayon de soleil, — une épine d'aubépine avait servi de broche, — et il la mangea d'une seule bouchée, avec délice. Mais ce qui le charma surtout, ce fut le dessert, la trace d'un baiser d'abeille sur un pétale de rose. « Eh ! bien, dit la fée, avez-vous bien soupe, mon enfant ? » Il fit signe que oui, extasié, mais, en même temps, il pencha la tète et mourut d'inanition. C'est qu'il était un de ces pauvres êtres, —

tels sont les poètes ici-bas, — trop purs et pas

assez, -trop divins pour partager les festins des hommes, trop humains pour souper chez les fées.

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