LA TIRE-LIRE Î^Z
à la cour, illustres et parées, — « moins jolies que toi », lui disait le miroir de la source, — pouvaient voir presque à toute heure le beau prince au lumineux visage ; qu'il s'approchait d'elles, qu'il leur parlait, qu'il leur souriait; avant peu de temps sans doute, quelque glorieuse jeune fille, venue de Trébizonde dans une litière portée par un éléphant blanc à la trompe dorée, épouserait le fils du Roi. Elle, cependant, la mendiante du chemin sans passants, elle continûrait de vivre, — puisque c'est vivre que de mourir un peu tous les jours, — dans cette solitude, dans cette misère, loin de lui qu'elle aimait si tendrement; elle ne le reverrait jamais, jamais! La nuit des royales noces^ elle coucherait dans son arbre, sur une branche, non loin des écureuils ; et, tandis que les époux s'embrasseraient par amour, elle mordrait de rage la rude écorce du chêne. De rage ? non. Si douloureuse, elle n'avait pas de colère ; son plus grand chagrin était de penser que le fils du Roi, peut-être, ne serait pas aimé par la princesse de Trébizonde autant qu'il l'était par elle, pauvre fille.
Enfin, un jour qu'il neigeait, elle résolut de ne plus souffrir. Elle n'avait plus la force de supporter tant de tourments : elle se jetterait dans le lac, au milieu de la forêt ; elle sentirait à peine le froid de Teau, étant accoutumée au froid de Tair. Grelottante, elle se mit en route, marcha aussi vite qu'elle pouvait. C'était par un matin gris, sous la pesanteur des flocons. Parmi la tristesse du sol blanc, des arbres dépouillés, des buissons qui se hérissent, des lointains mornes, rien ne luisait que ses cheveux d'or ; on eût dit d'un peu de soleil resté